CHAPITRE PREMIER
Mais éprouver, accumuler des impressions au contact des personnes et des choses n'est pas tout dans l'existence ; il faut savoir aussi dans quelles conditions la jeune fille aveugle se trouve placée à l'égard de « la vie matérielle », nous verrons ensuite quelle est sa manière d'être, quels sont les sentiments qu'elle ressent? Commençons par examiner comment, matériellement, elle s'oriente.
Ne vous est-il jamais advenu de rentrer dans votre maison, la nuit, sans lumière? N'avez-vous pas trouvé votre chemin à travers la cour, le vestibule, l'escalier? Vous avez, malgré l'obscurité, mis la clef dans la serrure; vous êtes parvenu dans votre chambre, où, sur la cheminée, vous avez pris des allumettes. Si vous avez un peu d'à-
dresse ou un peu d'ordre, je suis même persuadé que vous avez fait cela sans trop tâtonner, sans rien renverser. Or, cette aptitude à vous diriger, à trouver des objets sans lumière, dans des lieux d'ailleurs connus, aptitude latente que la nécessité vous a tout à coup révélée, les aveugles la possèdent aussi bien que les clairvoyants, ils la cultivent chaque jour avec une méthode tout au moins instinctive et elle se développe beaucoup chez eux. Ce serait une erreur d'assimiler la possibilité qu'a l'aveugle (placé dans certaines conditions) de se diriger seul, de retrouver son chemin, à la faculté d'orientation possédée à un degré remarquable par beaucoup d'animaux et qui leur permet de reconnaître leur chemin dans l'obscurité la plus complète. En effet, chez les animaux, il y a instinct, l'exercice des cinq sens ne suffit pas pour expliquer les phénomènes constatés (1), on suppose qu'ils ont un «sens de direction ». Chez l'homme, au contraire, clairvoyant ou aveugle (peu importe, celui-ci n'ayant pas d'autres facultés que celui-là), l'orientation résulte de sensations associées : elle procède du raisonnement, non de l'instinct.
Sans grande difficulté, on se met dans la tête le plan d'une chambre, d'une maison, d'un jardin, d'une ville. Essayez de vous imaginer mentalement une chambre dont voici la description topographi-
(1) Voir Fabre, Souvenirs entomologiques, lre série-, et le Capitaine G. Reynaud, Les lois de V orientation chez les animaux, Revue des Deux-Mondes (15 mars 1898).
que. Cinq mètres de long sur quatre de large, fenêtre au milieu d'un des petits côtés ; en face de la fenêtre, porte d'entrée; cheminée au milieu du grand côté de droite lorsqu'on entre. Les meubles principaux sont ainsi disposés : lit dans l'angle à droite de la porte ; entre la cheminée et la fenêtre, grand bureau ; en face de la cheminée, bibliothèque ; à gauche de celle-ci, table de toilette ; à droite, chiffonnier; deux ou trois fauteuils, à droite et à gauche de la cheminée; chaises dans les angles ; une table volante, tantôt ici, tantôt là, mais plus généralement aux environs de la cheminée. Eh bien, sans jamais avoir vu cette chambre, n'en avez-vous pas très nettement la topographie dans l'esprit? Celle d'une maison est plus compliquée; toutefois, si la construction est assez régulière, il ne faut pas grand effort pour la comprendre et la retenir; s'il y a beaucoup d'irrégularités, l'étude est plus longue. Pour le jardin , supposons-le limité au midi par la maison d'abord, ensuite la grille de la basse-cour; au nord, par un grand mur ; à l'est, par une palissade et une rangée de grands arbres; à l'ouest, par un petit mur; un bassin au centre ou à peu près. Huit allées principales sertissent etdivisent ce jardin : une au midi, une au nord, une à l'est, l'autre à l'ouest; puis quatre allées partent chacune du milieu d'un des côtés pour aboutir au bassin. On peut facilement, n'est-ce pas? s'imaginer ces grandes lignes, qui, bien fixées dans l'esprit, serviront de points d'appui
pour situer les détails connus par la suite : petites allées, tonnelles, groupes d'arbres fruitiers, corbeilles de fleurs, carrés de légumes, etc., etc., dont plusieurs deviendront à leur tour des points de repère.
La topographie d'une ville se grave dans la mémoire par les mêmes moyens. On va du simple au complexe : d'abord les grandes voies de communication, le cours d'eau, s'il y en a un, les places, les monuments principaux ; puis, quand on possède bien ces points de repère, on groupe autour d'eux, on y rattache peu à peu les renseignements de détail : petites rues, irrégularités. etc., etc qui vous sont successivement indiquées.
« Mais, dira-t-on, ce n'est pas tout d'avoir dans la tète la topographie des lieux : chambre, maison, jardin, ville; comment s'orienter sans la vue? Comment savoir que l'on est ici ou là, ne pas se perdre à chaque instant? Dans une chambre, on peut encore tâter les meubles, les parois, mais circuler dans la maison, cela devient plus difficile, ne risque-t-on pas de se précipiter dans l'escalier? Puis au jardin, dans la rue, comment faire! »
Comment faire? — Qu'on se rappelle ce que j'ai déjà dit des communications, des relations que
l'aveugle possède avec le monde extérieur : il entend, il sent, il touche, non pas seulement avec la main, mais avec tout le corps, avec le pied particulièrement; il peut utiliser ces diverses sensations pour ]a vie pratique. Qu'on ne se représente donc pas la jeune fille aveugle n'osant faire un mouvement sans avoir les mains tendues devant soi, tâtonnant sans cesse, dans sa chambre ou dans la maison, ne pouvant s'aventurer au jardin... L'aveugle un peu intelligente, ou ayant simplement l'instinct du mouvement, de l'activité, tâtonne fort peu, elle a d'autres moyens de savoir où elle est; elle va, vient, pose la main sur les objets presque à coup sûr, dans les endroits qui lui sont familiers, cela va sans dire. Elle met tout à contribution : l'ouïe, l'odorat, le toucher du pied, du coude, et associe, raisonne les impressions reçues, afin de s'en servir plus utilement. On ne s'oriente pas seulement, je le répète, d'après des renseignements tactiles, mais encore d'après des indications auditives, olfactives. Dans une chambre, la fenêtre donnant sur la rue ou le jardin est presque toujours un point de repère, car ouverte et même fermée, elle laisse arriver les bruits du dehors : roulements de voiture, cris d'oiseaux; la cheminée en est souvent un aussi; s'il y a du feu, on en perçoit le crépitement, et s'il estsilencieux, on en sent la chaleur; puis, souvent, sur la cheminée, se trouve une pendule dont le tic tac guide, lui aussi. Un vase de fleurs, une
table de toilette avec ses odeurs de savon €t d'eaux diverses, voire même une cage d'oiseaux sont encore des repères qu'il n'est pas nécessaire de toucher. Une carpette au milieu de la pièce, la descente de lit, le tapis de foyer, sont autant d'indications pour le pied; puis, on frôle du coude ou de la main un rideau, une portière, l'angle d'un meuble dont on sait la position; le genou rencontre la masse d'un fauteuil, d'une chaise qui occupe telle place connue; toutes ces indications associées orientent très bien. En veut-on un exemple? Je le donne en dépit de l'ennui qu'on éprouvera, sans doute, à suivre une explication forcément minutieuse et compliquée ; mais c'est, il me semble, nécessaire pour répondre à une question cent fois posée. Supposons qu'une aveugle, pai' suite d'allées et venues rapides, bruyantes, de plusieurs personnes, a perdu un instant le sentiment de sa direction, cela peut arriver et arrive quelquefois. Eh bien, elle sent avec le pied un angle de la carpette qui s'étend devant elle, à gauche c'est le parquet, derrière aussi; c'est déjà un renseignement, mais il y a deux angles de la carpette où l'on peut avoir le parquet : à gauche et derrière soi, le tapis s'étendant devant soi et sur la droite. Comment savoir auquel de ces deux angles on se trouve? Le bruit de la rue que l'on entend à gauche et qui indique la position de la fenêtre va en décider : puisque le tapis s'étend devant et à droite, que la fenêtre est à gauche, c'est donc que
l'aveugle se trouve entre le milieu de la pièce et la fenêtre, car si elle était à l'autre angle du tapis, elle entendrait la fenêtre à sa droite; donc elle doit avoir la cheminée devant elle, mais un peu à droite, et tourner le dos au chiffonnier, à la bibliothèque, etc. ; la porte d'entrée doit être au fond de la pièce, sur sa droite. En effet, elle fait un pas à droite, de manière à être dans l'axe de la cheminée et elle entend le tic tac de la pendule ; un peu en avant, elle sent les fleurs qui sont dans les vases : elle est donc parfaitement orientée sans avoir rien touché, sans même que le témoin se soit aperçu de son moment d'hésitation, à moins qu'il ne soit très observateur et habitué aux aveugles.
Dans la maison, le toucher du pied sert beaucoup aussi pour se guider, car il distingue tout de suite un carrelage, un plancher, un parquet ciré ou non, un tapis de laine, une sparterie, un paillasson de jonc ou un tapis-brosse, une toile cirée, un linoléum, etc., etc. L'approche d'un escalier peut être révélée de bien des manières : fc'est la première marche qui est en pierre et tranche sur le parquet; c'est une très légère différence de niveau que le pied perçoit parfaitement; c'est une bande de tapis qui cesse ou qui commence. Les sonorités, les résonnances spéciales à telle pièce, tel couloir, les odeurs, le bruit de ceci
ou de cela sont des points de repère précieux qu'on retient facilement. De même que le clairvoyant a dans l'œil la mémoire de l'espace visuel, l'aveugle a dans l'oreille la mémoire de l'espace auditif, et tandis que le premier, en entrant dans une pièce qu'on a agrandie, sans d'ailleurs en changer notablement la disposition, aura par les yeux, même après une longue absence, l'impression de l'agrandissement, le second éprouvera auditivement une impression analogue en marchant, en parlant dans cette pièce.
Dans un appartement très vaste, très luxueux, couvert de moelleux tapis, avec d'épaisses tentures, portières, rideaux qui assourdissent tous les bruits, l'aveugle est mal à l'aise pour s'orienter, se diriger seul si, à défaut d'une longue habitude, il n'a pu examiner presque chaque meuble, s'il n'a fait pour ainsi dire la « revue », l'inventaire du mobilier.
D'ailleurs, pour qu'il puisse se reconnaître dans un appartement, il faut qu'on lui permette d'en voir la disposition et pour cela de toucher, au moins de frôler les principaux meubles. En effet, si on le conduit toujours de la porte au siège où il doit s'asseoir, si on ne lui fait pas faire le tour de la pièce, des pièces qu'il traverse, en l'invitant à se rendre compte par lui-même de leur disposition, il ne peut savoir où il est, et, à moins d'une très grande simplicité dans cette topographie, il ne peut se l'assimiler.
L'aveugle ne s'oriente facilement ou ne circule avec aisance et sûreté de mouvements ni dans une très petite pièce encombrée de meubles qui se trouvent disséminés çà et là, ni dans un vaste salon désert où le pied ne rencontre qu'une surface plane : parquet uni ou tapis sans solution de continuité. Les points de repère qui, dans le second cas, lui manquent sont, il est vrai, nombreux dans le premier; mais, ils gênent pour la libre circulation, à moins d'une longue accoutumance. Ce qui convient donc le mieux, ce sont des pièces d'étendue moyenne où les meubles se trouvent rangés sur les côtés, plutôt que disposés par groupes pour former des apartés. A moins qu'une pièce soit très grande, très remplie, l'inventaire en est assez vite fait. D'abord, il n'est pas nécessaire, pour se reconnaître, pour s'orienter, d'inventorier les ornements, les accessoires : tableaux, étagères accrochées au mur, bibelots, etc. Dans une chambre, il suffit de voir où est la porte, la fenêtre, la cheminée, le lit, l'armoire ou la commode, la table ; dans un salon, en plus des portes, des fenêtres, de la cheminée, le piano, le canapé, les principaux sièges, tables ou consoles. La connaissance des accessoires viendra progressivement et leur situation s'enregistrera peu à peu dans la mémoire.
Pour procéder à ce premier et sommaire inventaire, le mieux est de faire le tour de la pièce en prenant comme point de départ la porte, la
cheminée ou le lit, et en revenant à ce point de départ après avoir constaté successivement la position de chaque chose, l'une par rapport à l'autre. Si un tour ne suffit pas pour hien retenir ces positions, on en fait un second ; un troisième est rarement nécessaire, à moins que la pièce soit grande et compliquée comme ameublement, ou que l'aveugle ait très peu de mémoire, très peu l'habitude de s'orienter.
Lorsqu'on arrive dans UDe chambre de passage, ne devrait-on y demeurer qu'une nuit, il faut procéder à ce petit examen. Toutes proportions gardées, je dirai la même chose de l'appartement, de la maison. Mieux vaut, en effet, perdre cinq minutes pour se rendre compte de la disposition de sa chambre, une demi-heure, une heure, s'il le faut, pour connaître la topographie de la maison où l'on doit habiter quelques jours, de manière à pouvoir ensuite aller et venir librement, trouver tout seul ce dont on a besoin, que de s'obliger à recourir sans cesse aux bons offices d'autrui, faute d'avoir voulu employer un peu de temps et d'attention à se faire initier aux êtres du logis.
Ce rapide inventaire a encore pour effet, si l'on a quelque peu la pratique des voyages et des hôtels, de permettre à l'aveugle de préjuger presque à coup sûr du rang et par conséquent du prix de l'hôtel dans lequel il débarque : d'après l'étage, la dimension de la chambre, le confortable des
tentures et de l'ameublement, l'organisation, la propreté de la table à toilette, on sait, à cinquante centimes près, ce que coûtera cette cbambre. Et, pour le dire en passant, il en est de même au restaurant où la manière dont le couvert est mis, l'épaisseur des assiettes et des verres, le poli de l'argenterie, le ton des garçons, le diapason des conversations, enfin, je ne sais quoi dans l'air ambiant de la salle permet à l'aveugle expérimenté de dire avec quasi-certitude : « Notre déjeuner nous coûtera tant... », avant même d'avoir goûté la côtelette ou l'œuf à la coque.
A coup sûr, il ne suffit pas de quelques minutes passées dans une chambre, de quelques heures dans une maison, pour acquérir la précision de mouvements qui permet à l'aveugle un peu adroit de mettre sans tâtonner la main sur l'objet voulu et dont il sait la place, de s'arrêter presque machinalement et sans compter les pas à une porte, à un escalier; pour cela, il faut avoir dans les bras, dans les jambes, comme le pianiste l'a dans les doigts, la mesure des distances connues depuis longtemps et souvent parcourues; mais, du moins, l'esprit sait qu'on va trouver telle chose à tel endroit et, avec un peu d'attention, de soin, de tâtonnements — au début — on trouve ce qu'on veut. Puis, la répétition des mouvements crée l'habitude qui amène vite l'aisance, la sûreté de ces mouvements.
Quand on a occupé quelques jours une cham-
bre, quelques semaines une maison, le souvenir en reste longtemps gravé dans la mémoire (sauf, s'il s'agit de complications particulières) et, au retour, même après plusieurs mois, plusieurs années d'absence, on se retrouve très bien. Au premier moment, il peut y avoir quelque hésitation causée principalement par la différence des dimensions entre les lieux accoutumés qu'on quitte et ceux qu'on retrouve dont l'habitude était perdue. Ainsi, après avoir longtemps habité une très petite chambre, si l'on reprend possession d'une grande, quand bien même il n'y a aucune hésitation sur la place des meubles, des moindres objets, les mouvements faits, pendant quelques heures, parfois plusieurs jours, sont trop courts : il semble qu'on va atteindre avec la main ce qui exige un déplacement de tout le corps. Lorsque l'habitude est perdue de circuler dans de longs et larges corridors, et que, brusquement, on s'y retrouve, alors même que l'esprit en connaisse admirablement la topographie, que la mémoire ait conservé le souvenir des moindres particularités, on éprouve au premier instant un certain malaise, une certaine gaucherie; on craint d'avoir dépassé le point d'arrêt, tandis qu'il y a encore plusieurs pas à faire avant d'y être arrivé. Mais cette impression passe vite, et prompte ment l'assurance ancienne revient.
Si de la maison nous passons au jardin, le pied continue à percevoir un certain nombre d'indications. Dans le jardin que j'ai pris pour type, telle allée est sablée, telle autre a du gravier neuf, une troisième du gravier depuis longtemps foulé et qui ne grésille presque plus. Le « dos d'âne » est très accusé dans l'allée qui conduit de la maison au bassin ; au contraire, celle qui est le long du mur du nord est plutôt concave et souvent la terre en est humide ; celle de l'est est sensiblement plus large que les autres; une bordure de buis se trouve à droite et à gauche des allées qui vont du côté est au bassin et du bassin au côté ouest. Le pied sent très bien la différence d'une bordure de buis droite, raide, et d'une bordure de plantes molles et plus ou moins rampantes ; le petit talus de gazon qui entoure le bassin est très perceptible; et alors même que le jet d'eau viendrait à se taire, il n'y a pas à craindre qu'on se précipite dans l'eau, puisque le pied rencontre le talus qui prévient du danger. L'ombre de tel arbre, le plein soleil de telle partie d'allée absolument découverte, le parfum de telle corbeille de fleurs dont on connaît la place, puis l'odeur, le bruit du poulailler qui indique la droite de la maison où se trouve la basse-cour : autant de signes qui permettent à l'aveugle de parfaitement s'orienter, d'aller, de
venir, sans tâtonner, sans hésiter. D'ailleurs, la disposition de ce jardin est facile à retenir et les points de repère en sont nombreux : le bruit du jet d'eau marque toujours le centre, celui de la rue, l'extrémité nord ; l'ombre, la masse des grands arbres indiquent le côté est ; le petit mur de l'ouest est longé par une plate-bande que le pied rencontre au bord de l'allée, tandis que les trois autres allées d'enceinte vont exactement jusqu'au mur. Du côté sud, c'est la maison avec les bruits, les odeurs d'une habitation; puis la basse-cour toujours facile à reconnaître auditivement et olfactivement.
Supposons une aveugle connaissant bien ce jardin, mais tout à coup transportée sur un point quelconque de ces allées : comment pourra-t-elle savoir où elle se trouve? N'est-ce pas là précisément la question qui préoccupe les clairvoyants? Si elle se sent observée ou craint de l'être, ou si elle ne veut pas avoir l'air embarrassée, elle prendra l'attitude de quelqu'un qui se promène lentement, allant dans l'allée même où elle se trouve, jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle arrive à une autre allée, ou bien jusqu'à un angle du jardin qui indique si c'est l'extrémité d'une allée centrale ou d'une allée d'enceinte, puis revenant sur ses pas pour retourner ensuite. Mais, en faisant cela, elle marche légèrement en zigzags, afin d'apprécier la largeur de l'allée et la nature des bordures, elle observe tout avec
grande attention. Et d'abord où entend-on le jet d'eau? — Derrière. En avançant, elle trouve de l'ombre, elle peut donc supposer, à cause des grands arbres, qu'elle est dans l'allée du milieu, conduisant du bassin au côté est (comme il n'y a pas de vent, on ne peut se guider sur le bruit des branches). Mais ce pourrait être aussi l'allée du nord qui, à cette heure-là, doit également être à l'ombre, il faut donc y faire quelques pas; elle est plate, molle, on se sent à découvert : ce doit être l'allée du nord... Une charrette passe dans la rue... C'est bien cela, et il n'y a plus à hésiter : l'aveugle suit l'allée jusqu'au bout, comptant arriver au petit mur de l'ouest ; en effet, son pied rencontre la plate-bande, elle est donc absolument assurée ; elle tourne à gauche, dans la direction de la basse-cour où elle arrive, après avoir passé près du massif de rosiers qu'elle pensait bien trouver là, sur la gauche, et qui avait confirmé son impression d'être dans l'allée de l'ouest. A mesure qu'elle acquiert plus de certitude sur sa direction, son pas devient plus rapide et plus ferme.
Pour se bien guider seul, pour marcher avec assurance dans le jardin, à la ville ou à la campagne, l'aveugle a donc besoin de rencontrer fréquemment des choses pouvant lui servir de points de repère. Ainsi, une allée étroite, médiocrement nivelée et entretenue, dont le sol est varié : ici, tassé, là, mou, ailleurs, couvert de gravier, où l'on
rencontre de temps en temps une racine faisant un peu saillie, une branche dépassant l'alignement, est très propice à la promenade solitaire.
Une personne obligeante, qui veut mettre ou remettre un aveugle « dans son chemin », ne manque jamais de le conduire bien au milieu de la voie (si large soit-elle), après quoi elle lui dit : « Vous êtes bien au milieu, il n'y a pas d'obstacles, avancez sans crainte, vous n'avez qu'à marcher droit devant vous... » Mais marcher droit au milieu d'une voie large : allée, route ou avenue, voilà précisément la grande difficulté... Aussi, demeuré seul et libre de procéder à sa guise, l'aveugle qui a quelque habitude de se guider luimême n'aura-t-il rien de pluspressé que d'obliquer pour aller suivre un des côtés, celui qu'il connaît le mieux, où il sait devoir trouver le moins d'obstacles, mais surtout le plus de points de repère — points d'appui, si l'on veut — parfois même, il préférera rencontrer quelques obstacles, ceux, du moins, dont il peut se garer, qu'il peut tourner, et avoir des jalons : par exemple, il préférera le côté d'une voie bordée de maisons à celui limitant seulement des jardins sans murs, des champs sans aucune indication sonore, tactile ou olfactive. En effet, à supposer — ce qui n'est pas — qu'on puisse longtemps, sans la vue ou sans points de repère, garder une direction absolument droite et qu'on ne soit pas amené à obliquer peu à peu et à se trouver tout à coup là où l'on ne voudrait pas
être, après cinquante, cent, cinq cents mètres, si l'aveugle, brusquement, a besoin de savoir avec précision où il se trouve, et qu'un arrêt, une distraction, une irrégularité d'allure lui ait fait perdre l'exacte notion du temps écoulé depuis le point de départ, force lui sera d'aller vers les bords de la voie suivie pour prendre contact avec quelques points de repère. Mais ceux-ci, à moins qu'ils soient d'avance admirablement connus et nombreux, ou très sensibles et variés, sont beaucoup plus malaisés à reconnaître lorsqu'on les rencontre à l'improviste que si on a passé successivement de l'un à l'autre. On conçoit maintenant que les grands espaces sans constructions, sans mouvements de terrain, dont le sol est uni et uniforme, soient très défavorables à la direction par l'ouïe et le toucher qui n'y trouvent aucune indication. Si le sol est couvert déneige, ce nivellement topographique et auditif gène beaucoup l'aveugle ; de même les « bruits ambiants )> : pluie, vents violents, etc., empêchent d'entendre les « bruits locaux » : résonnances, sonorités spéciales à tel ou tel lieu, bruits qui, je l'ai dit ailleurs (1), sont, eux, de précieux points de repère; très nuisible, aussi, un grand fracas de voitures, de cavalerie, de cloches, de tambours dont les vibrations remplissent les oreilles, de telle sorte qu'on ne touche plus, qu'on ri entend
(1) Les Aveugles par un Aveugle, Paris, Hachette.
plus son chemin. C'est seulement en pareille occurrence qu'il faudrait avoir recours à la main pour savoir où l'on est en touchant tel arbre : platane, marronnier, troène, etc., tel mur tapissé de lierre, de glycine dont on connaît exactement la place. La résonnance des pas varie si l'on marche sur un chemin découvert ou bordé d'un mur, d'arbres, surtout lorsqu'ils forment berceau. Lorsqu'on suit un mur et qu'une porte ouverte se rencontre, on Y entend très bien, pourvu qu'elle ait une certaine dimension. Puis, on a encore le sentiment de l'espace parcouru : sachant qu'à partir de tel endroit, on doit trouver telle porte, à telle distance du point de départ, on ne se trompe pas trop et si, au seuil, il y a la moindre différence de niveau, une marche faisant saillie, on tourne, on entre à coup sûr.
Une aveugle peut donc se mouvoir librement, en terrain connu : chambre, maison, jardin... Que toutes le fassent avec aisance, je ne le prétends pas, mais on voit qu'elles peuvent le faire et par quels moyens. Ce n'est pas la cécité, mais bien des raisons personnelles qui entravent celles qui ne le font pas