‹ Soeurs AveuglesChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

On lit, clans le Discours sur les Prix de vertu, prononcé par M. Edouard Pailleron, le 20 novembre 1884 : « Elle (1) gardait, à la fois, sa mère impotente et son beau-père hémiplégique, allant de l'un à l'autre lit, sans relâche. La mère est morte, il ne lui reste plus qu'un malade, mais elle

- (1) Léonore Papin, au Château-d'Oléron (Charente-Inférieure) : « Aveugle dès son enfance, elle a été placée, à l'âge de vingt ans. dans un établissement spécial, après avoir perdu son père. Sa mère, restée seule et sans ressources, s'est remariée en j 848. Pendant la guerre de 1870, Léonore Papin a été renvoyée chez ses parents ; elle n'a plus voulu s'en séparer, afin de leur prodiguer tous ses soins en raison de leur grand âge et de leurs infirmités Sa mère, âgée de soixante-quinze ans, atteinte d'une maladie de foie et hydropique, vient de mourir. Elle continue ses soins dévoués à son beau- père, âgé de quatre-vingt-trois ans. Ce vieillard est asthmatique, catharreux, à demi sourd, paralysé d'une moitié du corps et sujet à toutes sortes d'incommodités et d'infir-

v mités; malgré sa cécité, elle montre les plus rares qualités de gardemalade. Dans cet intérieur, en dépit de la misère et de la maladie qui y est en permanence, on est étonné de la propreté, du calme, de l'entente et de la politesse que l'on y trouve. Souvent Léonore est exténuée; son caractère reste calme, ses soins ne se ralentissent pas. » (Notice sur les Prix de vertu, 1884.)

le soigne pour deux. Et avec quels soins adroits! elle qui est aveugle et fatiguée! Elle qui est valétudinaire. Elle raffine sur ses devoirs, elle y met une sorte de poésie obscure qui est en elle. Elle couvre la cheminée de fleurs pour réjouir les yeux de son malade, et souvent le médecin qui auscultait celui-ci a trouvé, en le soulevant, le dessous de l'oreiller jonché de roses! »

Eh bien, oui, la garde-malade aveugle peut exister, elle existe... Non pas la garde-malade banale, mercenaire, nécessitée par notre société désorganisée; mais celle que les familles fortes, complètes, trouvent en elles-mêmes.

Le rôle si social, sibienfaisant d'une sœur aînée, d'une tante célibataire restant au foyer paternel et consacrant sa vie à aider les siens, prenant soin des jeunes frères, des neveux, des vieux parents, cet agent de paix, de bonheur, de sécurité pour une famille, se trouve parfois être une aveugle. Qu'il s'agisse de préparer une tisane, de faire une friction, de changer le linge d'un impotent, la cécité n'est pas un obstacle et, en pareil cas, l'infirme qui semblait destinée à rester une charge devient un soutien.

« Depuis quinze jours, écrivait une aveugle, qui venait de perdre son père resté longtemps malade, il m'appelait plusieurs fois la nuit, quoique je me couche très tard. Non seulement il n'aurait rien pris sans me consulter, mais la plupart du temps, il fallait que ce soit moi qui fasse chauffer sa tisane,

//. - L'Aveu?!,- cher elle

ou qui lui donne ses pilules ou perles d'éther, je les lui mettais dans la bouche. »

Je sais un certain nombre de vieilles filles aveugles qui vivent seules, par nécessité ou par goût, faisant elles-mêmes tout leur petit ménage; il y a aussi, plus qu'on ne croit, des mères de famille atteintes de cécité entre vingt et quarante ans qui, adroites, actives, entreprenantes, continuent à s'occuper des soins de l'intérieur : balayant, essuyant, faisant la cuisine, soignant leurs jeunes enfants, lavant le linge, le raccommodant et confectionnant même quelques vêtements.

De la cuisine à la buanderie, c'est en se servant de toutes les indications fournies par l'ouïe, l'odorat, le toucher, en raisonnant, au moins instinctivement, ces indications, en les associant, qu'une aveugle arrive à se tirer d'affaire et à être une ménagère très acceptable (1) : allumer une bougie ou une lampe, faire du feu, l'entretenir, le gouverner se fait bien sans y voir. Rien de plus simple que de frotter une allumette : sur la

1 (1) De ce qu'une personne ayant la vue très basse fait peu proprement la cuisine, il ne faudrait pas conclure que pareil défaut est inévitable chez une aveugle... En effet, dans le premier cas, c'est aux yeux (outil défectueux, mais non encore abandonné) qu'on a recours; tandis que l'aveugle se sert de ses doigts comme vérificateurs, et les doigts perçoivent des choses qui échappent à de mauvais yeux.

boîte, la paroi enduite se distingue facilement au toucher, l'odeur du soufre, le bruit de la flamme, la chaleur aussi avertissent qu'elle est enflammée. On la met alors contre la mèche de la bougie qui est habituellement raide, mais qui, une fois enflammée, mollit, fléchit, ce qui indique à l'aveugle que la bougie est allumée. Un feu de bois n'est pas difficile à bâtir, à allumer, à entretenir; avec les pincettes, on sent les morceaux de braise qu'il faut rapprocher, on écarte les tisons à moitié consumés; avec la main gauche, on jette la bûche neuve sur les chenets, ou si sa pose est plus difficile, tandis qu'on tient un des bouts avec la main, on guide l'autre bout, le premier qui va au feu, avec les pincettes. Un feu de charbon dans une grille, dans un poêle, peut, de même, sans y voir, être allumé et entretenu. Il est vrai qu'étant constamment obligé de vérifier par le toucher, il faut plus souvent se laver les mains, c'est un inconvénient, mais enfin on arrive.

« Nous nous coiffons nous-mêmes, presque aussi facilement que les clairvoyantes, me disait une aveugle, pourvu qu'on prenne la peine de nous montrer à le faire,. Pour imiter une coiffure, il nous suffit de poser légèrement la main sur la tête d'une autre personne, de suivre avec soin ses mouvements pendant qu'elle se coiffe et d'essayer ensuite sur nous-mêmes en suivant les explications qui sont données. Le toucher rend parfaitement compte de la régularité, mais non de la grâce,

nous pouvons avoir une coiffure irréprochable et nous entendre dire que nous sommes mal coiffées parce que nous ne savons pas donner à nos cheveux cet aspect de souplesse, de négligé que nous entendons vanter chez les clairvoyantes. Nous pouvons nous friser, nous onduler, gonfler nos cheveux à l'aide de petits peignes, grossir le chignon en soulevant les cheveux avec les doigts, etc., et nous pouvons également coiffer une autre personne, mais toujours nous avons tendance à préférer une coiffure lisse et serrée ; les cheveux lâches et ébouriffés sont désagréables sous nos doigts.

« Les aveugles qui ont perdu la vue tard et qui ont gardé le souvenir de l'aspect d'une coiffure ont assurément plus de goût et réussissent mieux. »

On peut, sans y voir , manier des objets considérés comme très délicats : une montre, par exemple. Pour se rendre compte de l'heure, il suffit de prendre la montre entre les quatre premiers doigts delà main droite, de soulever le verre en introduisant l'ongle du pouce entre le cadran et le porte- verre, enfin d'allonger le pouce à plat sur les aiguilles afin d'apprécier leur position sur le cadran.

Il y a tant d'actes qui, au premier abord, semblent impossibles sans la vue et qui sont pourtant très faisables, surtout si progressivement et bien I à l'aise on s'habitue à les faire!... Évidemment, dans la plupart des cas, la grande infériorité de l'aveugle, c'est la lenteur : on quitte un lieu où l'on a travaillé, on est entouré d'objets divers

qu'on craint d'oublier; tandis que le clairvoyant, d'un regard, s'assure qu'il ne laisse rien, l'aveugle est obligé de voir avec ses mains ; c'est presque aussi sûr, mais c'est certainement beaucoup plus long.

Dans certaines écoles d'aveugles, on prend à tâche de dresser les jeunes filles aux soins domestiques : éplucher les légumes, les cueillir au potager en les reconnaissant à leurs feuilles, mettre le couvert, laver la vaisselle, faire de menues réparations de couture, poser des boutons, laver, étendre, étirer le linge, le reconnaître à certaines petites indications, nature du tissu, toile ou coton, degré de finesse, position de telle marque, largeur des ourlets, encadrement sensible au toucher, etc., etc.

On estime avec raison que, ainsi préparée, une jeune fille aveugle peut, si elle est destinée provisoirement ou définitivement à demeurer dans sa famille, y rendre sa présence moins onéreuse, parfois même utile.

Mais c'est à l'École des aveugles de Janesville (États-Unis) que cet enseignement du ménage semble avoir reçu le plus de développement. Une véritable classe de cuisine et de soins domestiques y a été instituée. Toutes jeunes, les élèves sont familiarisées, sous forme de jouets, avec les ustensiles

de cuisine, puis, peu à peu, apprennent à faire le feu, gouverner le fourneau, faire les plats d'abord très simples, pour arriver à des mets vraiment assez compliqués (1) exigeant, par exemple, dans les œufs, la séparation des jaunes et des blancs, opération assez subtile ; pour apprécier les quantités, on pèse, on mesure, etc., etc.

Tous les plats préparés à la classe sont servis au réfectoire où l'on peut apprécier, sanctionner le talent de chaque élève. Le but de l'École de Janesville n'est pas, certes, de former des cuisinières destinées à se placer. Point du tout, on ne veut leur enseigner que la cuisine pratique, usuelle, pour que, rentrées dans leurs familles, ces aveugles puissent se rendre utiles ; on se défend beaucoup de la prétention de former des professionnelles, but qui serait en efïet chimérique.

Préparées ou non préparées par l'école, aptitudes développées systématiquement ou révélées par la nécessité, par le désir de se rendre utile, le fait est qu'il y a, en Europe comme en Amérique, des

(1) « Nos jeunes filles totalement aveugles sont parvenues à faire seules les plats suivants, depuis le choix, le pesage et la préparation des matériaux, jusqu'au dressage au moment de servir : pain au lait, panade, biscuits, croûtes à la crème, pain grillé sec et beurré, gâteau au citron, gâteau aux fruits, gâteaux secs pour le thé, petits pots de crème, rostbeaf, beafsteak, poulet rôti, jambon frit, viande froide coupée et réchauffée au jus, croquettes de viande, salade aux choux et aux pommes de terre, pommes déterre au four, bouillies, en purée, frites, tomates, choux, carottes, navets, morue, gelée de pommes, raisiné, conserves de coings, de citrons, de pêches, d'ananas, de tomates, de cornichons, confitures, marmelades, sauces, etc., etc. » (Extrait du Mentor de Boston.)

aveugles qui ont su, dans leur famille, tenir une place très active, et pour terminer cet aperçu par un exemple concret, je demande la permission de citer textuellement le récit d'une aveugle américaine (1) :

J'avais 18 ans quand je perdis la vue et lorsque je fus convaincue que ce malheur était définitif, je fus saisie d'une angoisse inexprimable. J'étais une pauvre fille sans un lieu sur terre que je pusse appeler « home » et, dans l'amertume de mon cœur, je m'écriai : Tout est perdu... Mais je ne veux pas m'appesantir davantage sur cette période de ma vie où il me semble que j'aurais dû perdre la raison. Deux années plus tard, à l'instigation de mes amis et dans l'espoir d'y trouver un asile pour cinq ans, j'entrai à l'Institut de Boston. Passant un soir dans la classe, par hasard, j'y surpris la conversation de deux de mes compagnes se désolant de mon état de découragement qui paralysait toutes mes facultés. Je rentrai dans ma chambre résolue à lutter contre moi-même. Je n'avais aucune disposition musicale, mais j'étais très forte en calcul, et, en me mettant courageusement au travail, je découvris bientôt que derrière le nuage brille encore le soleil. Après mes cinq années d'études, je quittai l'Institut, emportant l'estime et i'afTection de mes compagnes et de mes maîtresses. Je passai mon premier hiver chez ma sœur au Canada et je fis au printemps une petite visite à mon autre sœur à Boston. Elle tomba malade et, pendant une année, je restai à lui prodiguer mes soins. J'y fis la connaissance d'un jeune charpentier qui, deux ans après, m'épousa, malgré les craintes et les oppositions de ses amis.

Je me mis immédiatement à tenir mon ménage, assistée seulement quelquefois par mon mari. Je fus bientôt capa-

(1) Elisabeth Putnam (Extrait du Mentor de Boston).

ble de faire cuire toute espèce de viande ou de poisson ; s'il s'agissait d'un rôti, je tàtais d'abord la chaleur du four et décidais la durée nécessaire de cuisson suivant le volume et la nature de la viande. Quand il s'agissait d'une friture, j'y enfonçais la fourchette pour me rendre compte du degré de cuisson et, pour le beafsteack, il suffisait d'y porter le doigt. Je trouvai d'abord très difficile de faire cuire des pâtés et des crèmes, mais, là encore, en plaçant ma main dans le four, j'appris bientôt à reconnaître quand il avait atteint le degré de chaleur voulue et, en passant légèrement le doigt sur la crème, je me rendais compte de sa cuisson. J'échouai bien des fois, mais mon mari me disait : « Essayez de nouveau. » Je suivis ses conseils et devins enfin très habile dans l'art culinaire. Il m'avait coûté bien des larmes,

mais : « A vaincre sans péril »

Trois ans après, un petit garçon vint égayer notre foyer et les commentaires reprirent leur train : «Quefera-t-elle? Certainement elle ne peut soigner un enfant, etc. » Mais Baby prospéra et parut tout aussi heureux et aussi fort que les autres, en dépit des inquiétudes paternelles. Mon mari m'avoua plus tard, en effet, que lorsqu'il partait dès le matin pour son travail, ne devant revenir que le soir, il se sentait inquiet et troublé. Six ans plus tard, un autre petit garçon nous fut envoyé par le bon Dieu ; mais, cette fois, les craintes avaient cessé et j'en étais venue à tailler et confectionner tous les vêtements de mes enfants, à faire la cuisine et le ménage, et j'avais l'orgueil d'entendre dire, autour de moi, qu'on ne voyait pas à l'école d'enfants mieux tenus que ceux de l'aveugle. Quatorze ans se passèrent ainsi ; le frère de mon mari mourut alors, nous confiant ses deux filles, et ne trouvant pas de pension satisfaisante, nous ■ les prîmes chez nous. Mon mari abandonna son métier de charpentier et ouvrit une épicerie. Elle était située sur une rue très fréquentée et on entrait souvent demander quelque chose à manger. Nous crûmes donc désirable de vendre des pâtés et des gâteaux de ma façon. Non seulement les voya-

geurs s'arrêtaient pour prendre un repas, mais les voisins achetaient un plat pour leur table, si bien que je fus obligée de m'adjoindre une aide, tout en conservant l'habitude de faire moi-même la cuisine. Notre commerce prospéra, mais après quelques années, la santé chancelante de mon mari l'obligea au repos, et quoiqu'il eût fait « la folie » d'épouser une pauvre fille aveugle, nous avions mis assez décote pour pouvoir nous retirer.

Six années se passèrent et, un matin, que mon mari montait à cheval avec mes fils, il tomba pour ne plus jamais se relever. Heureusement mes enfants me restaient; je vis avec l'aîné, veuf maintenant, et je tiens sa maison.

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