CHAPITRE PREMIER
« Je ne sais rien de plus expressif et de plus
touchant, dit M. de Vogué, en parlant des aveugles, que ces figures recueillies. Chez nous, le rayon de la physionomie humaine se concentre tout entier dans le regard ; chez eux, il est diffus, répandu sur tous les traits; chaque muscle de leur face exprime l'attention intérieure, avec quelque chose d'infiniment doux, d'infiniment pur. A qui les dévisage, ces figures communiquent la sensation de repos qu'on éprouve en rentrant dans une chambre obscure, après avoir cheminé par les rues, un jour d'été (1). »
(1) Vogué, A travers l'Exposition.
Une jeune fille aveugle peut donc, sans être jolie, avoir une physionomie agréable. Son attitude, ses manières peuvent être aisées, suffisamment souples et gracieuses. J'ai dit « peuvent être », je ne prétends nullement qu'elles le soient toujours : loin de là; mais on s'imagine qu'elles ne le sont jamais. N'est-il pas vrai qu'en pensant à une aveugle, l'image qui se présente à l'esprit est celle d'une pauvre jeune fille défigurée, marchant à tâtons, les mains tendues, la tête en arrière de peur de se heurter, ne sachant jamais où elle est, ne pouvant se déplacer sans le secours d'un bras complaisant, dépendant en tout de tout le monde, toujours passive, au moins physiquement, incapable d'avoir quelque initiative, quelque activité dans la vie?... C'est pourquoi, sans doute, un grand prédicateur de nos jours parlant des aveugles disait « qu'ils sont réduits à une situation exceptionnellement douloureuse et humiliante ». C'est que, seule, la silhouette du mendiant, intéressé à montrer sa cécité sous son aspect le plus pitoyable, se présentait à l'esprit de l'orateur; certainement , il n'avait jamais vu une aveugle quelque peu adroite et active, comme il y en a tant, allant, venant, avec aisance, aidant ses parents, prenant sa part des soins domestiques, utile et agréable dans la vie de famille... Cependant, cette aveugle existe, et c'est elle qui nous occupe ici.
Le geste, les mouvements de physionomie qui, chez tant de personnes, sont une orchestration silencieuse mais importante de la parole, échappent presque complètement aux aveugles; de là vient qu'ils en sont, eux-mêmes, d'une sobriété excessive, sobriété qui va parfois jusqu'à l'indigence. Le visage d'une femme aveugle est moins expressif, moins révélateur que celui d'une clairvoyante, il reste souvent impassible. On prétend aussi qu'elle rougit moins, la cause de la rougeur étant attribuée à l'impression produite par des yeux qu'on voit fixés sur soi; cependant, les petites filles aveugles rougissent facilement quand elles soupçonnent qu'on les regarde, quand elles sont émues, troublées par la voix d'une personne ou par ce qu'elle dit. Ces faits seraient peut-être à observer de plus près qu'ils ne l'ont été jusqu'à présent, mais l'immobilité d'attitude est manifeste. L'aveugle éprouve très peu le besoin de faire des « gestes de contenance »; toutefois, elle est tentée de faire certains « gestes auditifs » comme, jmr exemple, de toussoter, sans nécessité, soit pour se donner une contenance, soit comme signe de présence.
Le défaut de gestes oblige-t-il l'aveugle à rendre son langage plus clair, plus précis? D'à-
près une curieuse remarque de M. Fouillée, ce devrait être, puisqu'il prétend que pour certains sauvages dont le langage est très imparfait, les gestes tiennent une si grande place dans la conversation que, lorsqu'ils veulent parler pendant la nuit, force leur est d'allumer des feux pour se comprendre. Je ne crois pas, cependant, que la cécité augmente sensiblement la précision; il y a même des personnes qui reprochent aux aveugles d'user de certaines expressions dont, disentelles, ils ne devraient jamais se servir tant l'impropriété de ces termes dans leur bouche est choquante et même pénible pour qui les entend. Tels sont les verbes : voir, regarder, que la plupart des aveugles emploient constamment. Sans doute, il serait plus exact de dire : toucher, examiner, se rendre compte, rencontrer, visiter
Mais souvent cela obligerait à une périphrase et le mot habituel est plus court, plus commode, alors l'aveugle l'emploie instinctivement sans, pour cela, vouloir « se donner des airs de clairvoyant », et sans prendre garde que, dans sa bouche, ce mot choquera quelques personnes, celles qui trouvent que, parmi les écrivains français, seuls, Bossuet et Voltaire ne peuvent jamais être pris en flagrant délit d'impropriété de termes. D'ailleurs, on a fort bien observé que la langue est chose extrêmement résistante et que le langage conserve ce qui, depuis longtemps, est abandonné par l'usage : on calcule en francs
et l'on parle encore en sous, livres, écus, louis. Si l'on avait la fantaisie de discuter la question, ne pourrait-on citer bien des locutions dont tout le monde se sert quotidiennement et où le mot voir n'est pas employé avec plus de précision? Qu'estce donc que : « Vous verrez comme cette cantatrice chante bien, comme cette symphonie est belle... Voyez si ce vin est bon... » etc., etc. Ou bien encore, en racontant un trait : « Regardez comme telle personne est méchante. » C'est que, en définitive, les mots voir, regarder sont, dans la langue courante sinon puriste, employés comme équivalents de prendre connaissance, se rendre compte, visiter, et c'est dans ce sens que les aveugles emploient ces verbes. Il est bien évident que lorsqu'une aveugle prend sa montre en disant : « Je vais voir (ou regarder) l'heure qu'il est », elle sait bien que ses yeux n'ont aucune part dans cette perception, mais c'est plus rapide que de dire : « Je vais examiner l'heure, me rendre compte de l'heure. » Elle pourrait dire toucher l'heure, ce serait assurément plus précis; mais elle n'y songe pas, tant son habitude est grande de prendre connaissance par l'ouïe et le toucher des choses dont les clairvoyants prennent connaissance par les yeux ; l'agent de perception, l'intermédiaire entre l'objet et le cerveau change, mais elle emploie les expressions habituelles, disant avec tout le monde : « Je vais regarder l'heure, je vais
revoir cette sonate » pour : « Je vais la repasser, l'étudier de nouveau. — J'irai voir telle personne. — H y a très longtemps que je n'ai vu Mme X. »
C'est qu'en effet, pour tous les cas où les yeux ne sont employés que comme agents d'information, et non, par exemple, comme agents d'impression esthétique, si cette information est fournie par un autre sens, le but est rempli, le « cherché » est acquis.
Il est trop évident, je l'ai dit et j'y insiste, que tout un ordre d'impressions, de jouissances esthétiques demeure lettre close pour les aveugles... La beauté des lignes, des traits, des couleurs n'existe pas pour celui qui n'a jamais vu ; au contraire, elle peut subsister pour celui qui, ayant vu assez longtemps pour jouir des beautés plastiques, en conserve un souvenir vivant et possède, en même temps, un toucher assez délicat pour apprécier les finesses de formes. Tel était le célèbre sculpteur animalier Vidal qui éprouvait une vé^ ritable jouissance à palper de belles formes; son toucher était extrêmement délicat, les plus petits détails de relief, de creux ne pouvaient lui échapper. Cette finesse, cette subtilité de toucher, on sait d'ailleurs que les doigts du sculpteur clairvoyant
affinés par le modelage la possèdent. Ghiberti disait d'une statue antique : « Il n'est pas possible d'en
exprimer la perfection avec des mots Elle a des
suavités infinies que l'œil seul ne comprend pas ; la main seule les découvre par le toucher. » Oui, mais, à part cette jouissance spéciale due au tact, c'est le cerveau qui synthétise ces renseignements fournis par les mains; à défaut des yeux, c'est lui qui reconstitue, qui voit intérieurement l'ensemble des lignes, des contours que les doigts ne peuvent percevoir que fragmentairement et successivement ; Le toucher est essentiellement analytique; seule, la vue est synthétique et cette vue synthétique des détails perçus par le toucher, cette vision intérieure d'un ensemble de lignes, de contours, de formes, que les doigts n'ont pu connaître que successivement, ne se produira, je crois, que dans un cerveau ayant appris, grâce aux yeux, ce qu'est un ensemble plastique. Ici, comme ailleurs, le doigt n'est qu'instrument intermédiaire, c'est le cerveau qui est le véritable siège de la perception (1).
Les écrivains qui ont mis des aveugles en scène les ont généralement montrés désireux de palper la figure des personnes qu'ils aiment, afin de savoir quelque chose de leurs traits ; c'est là un
(1) Cette question a été étudiée, mais sans être épuisée, par M. J.-L. Soret : Sur le rôle du sens du toucher dans la perception du Beau, particulièrement chez les aveugles. Archives des sciences physiques et naturelles, 15 octobre 1885.
désir d'ancien clairvoyant, de celui qui a vu assez longtemps pour avoir le regret de ne pas connaître la forme du visage ; le sculpteur Vidal disait parfois assez brutalement dans son langage d'atelier : « Je ne vois pas, il faut que je touche. » Mais les aveugles de naissance ou d'enfance, ceux mêmes qui ont perdu la vue à huit ans, dix ans, n'éprouvent guère , après quelques années de cécité, le désir de palper la figure des personnes qu'ils aiment : «Parle-moi afin que je te voie... » Voilà le vrai mot de l'aveugle, voilà ce qu'il aime, ce qu'il désire et, dans les relations habituelles, l'aveugle est comme désarmé en présence d'une personne qui ne parle pas.
En général, la jeune fille aveugle ne tient pas beaucoup aux questions de formes proprement dites, c'est surtout la régularité qui la flatte. Dans un arrangement d'objets, elle cherchera la symétrie, appareillera les dimensions, ambitionnera de placer droit; ou bien son idée de la beauté se basera sur ce qu'elle a entendu appeler beau. Elle dira : « Voilà une belle dentelle », parce qu'elle sait qu'on la trouve telle, et celles qui lui sembleront en rappeler le dessin seront également qualifiées de belles. Quanta la toilette, à la forme des vêtements, elle apprécie surtout ceux qui sont ajustés; pour elle, ce qui est flottant, bouffant, offrant moins de régularité, de symétrie, lui plaît moins. Elle aime ce qui est un peu chargé, historié ; les cheveux frisés ou bouclés lui semblent
jolis; pour les vêtements, elle est portée à exagérer les passementeries, franges, bordures de dentelles ou de fourrures; les mérites de la simplicité, de la sobriété de lignes, de contours, de couleurs, lui échappent évidemment. La nature du tissu a pour elle une importance capitale : elle aime le velours, le satin ; le froufrou de la soie lui plaît infiniment, goût d'ailleurs commun avec bien des clairvoyantes , car, au Bon Marché, les commis ont soin, en énumérant aux clientes les qualités d'une soie, de mentionner son pouvoir plus ou moins grand de sonorité. La femme aveugle tient beaucoup à paraître « comme tout le monde » et, lorsqu'elle a des recherches de toilette, c'est en grande partie pour ressembler aux autres femmes. La pensée qu'on la tient pour un être à part est une des impressions les plus désagréables à l'aveugle , surtout dans la jeunesse. On m'a souvent parlé d'une jeune fille aveugle, intelligente, adroite, se trouvant dans une très belle situation de fortune : elle a voulu « faire comme tout le monde », ses parents l'ont mariée et elle habite une ville de province où on la voit venir s'asseoir « à la musique » avec un joli ouvrage, au milieu d'autres jeunes femmes de ses amies; ses enfants et leur abonne sont auprès d'elle, elle se croit « comme tout le monde » et est heureuse.... Ce sont ce que j'appellerai les conséquences sociales de la cécité dont la femme aveugle souffre le plus ; pour ses impressions personnelles, pour les jouissances
de la nature, pour la liberté de ses mouvements, nous avons vu qu'elle a encore bien des ressources. Mais la cécité est une gêne, une entrave pour se rendre dans les lieux qu'on ne connaît pas et y agir ; aussi la femme aveugle aime-t-elle beaucoup son intérieur, la vie de famille dans la maison, dans les lieux qu'elle connaît bien, où elle va et vient librement. Elle aime à être toujours occupée, à tricoter, à faire du crochet en parlant, car elle sent que cela lui donne une contenance et, nous l'avons vu, elle n'éprouve pas le besoin de faire des gestes. Le goût de la vie intérieure ne l'empêche pas, cependant, d'aimer la promenade lorsqu'elle a pour la conduire une personne avec qui elle se sent à l'aise. Il n'est pas rare, alors, qu'elle aime la marche pour la marche, pour le bien-être que procure le mouvement, l'action au grand air. Elle apprécie les fleurs odoriférantes, elle en élève, sur sa fenêtre, à portée de sa main qui aime à les caresser, à suivre le développement delà plante, des nouvelles tiges, l'annonce des fleurs qui vont éclore et remplir, animer, par leur parfum, le jardin, l'appartement ou Tunique chambrette ; elle soigne la plante, l'arrosant, la rentrant lorsqu'il fait froid. Le goût pour les oiseaux est grand aussi chez la femme aveugle, elle aime leur simple babillage et garde jalousement le privilège de munir cage ou perchoir de tout ce qui est nécessaire. Les chats et les chiens, ces compagnons chéris des personnes vivant seules, sont, bien entendu, en grande
faveur auprès des aveugles qui éprouvent une vive jouissance à les caresser et à se faire caresser par eux.
Un autre compagnon de solitude, un grand charmeur de la maison qu'on aurait bien tort de croire sans voix pour l'aveugle, c'est le feu : « Il joint à ses qualités matérielles une fascination morale, il attire l'esprit de l'homme, le captive par son apparence de vie, et le plonge dans un monde de rêveries. Il est gai, il est triste, il éclaire le passé disparu, montre les ombres dont il est peuplé, illumine l'avenir, puis endort (1). » Et ce mouvement, cette variété, cette vie n'échappent pas à l'oreille : la flamme régulière produit un bruit franc, clair, joyeux; puis viennent les petits crépitements : les fibres du bois craquent, pétillent, il y a des sifflements, des gémissements; tout à coup un éboulement se produit, les tisons se sont disposés autrement et les sonorités changent... Alors l'esprit voyage, la mémoire joue, les souvenirs envahissent. Oh! non, certes, du feu, l'aveugle n'a pas seulement la bonne chaleur : pour celle qui pense, qui a tant soit peu d'imagination, tous les feux ne sont pas similaires et elle aime le feu de bois, le feu qui parle.
Puisque j'ai pris l'habitude de beaucoup citer (1) Biart, La baie de Santêcomapan.
et que je compte bien la conserver, car, en somme, c'est surtout par ces citations que mon livre pourra, j'espère, intéresser, je veux donner quelques fragments des lettres de vacances de Noël adressées à ses amies par ma jeune Suissesse aveugle; il me semble qu'on y verra bien ce qu'est, pour elle, la vie au foyer paternel :
Chamosson, décembre 1895.
Je n'ai pas grand' chose à vous conter, les jours se suivent et se ressemblent, mais vous savez que je fais mon plaisir de tout et tout cela file si vite que je m'éveillerai de mes vacances comme on s'éveille d'un beau rêve trop court. J'éprouve une jouissance toute particulière à ces congés en plein hiver ; c'est ici le moment de la vie de famille ; c'est l'époque de l'intimité, des longues causeries; en été, on vit dehors, on est pressé, on n'a pas le temps.
Il est tombé beaucoup de neige : tous les bruits du dehors sont assourdis; je sors très peu, mais cette réclusion m'est douce; il fait bon dans la maison et le voisinage du poêle est si engageant! Le bien-être que je ressens me fait volontiers pardonner à l'hiver; d'ailleurs, le soleil manque rarement sa visite. Il me paraît plus délicieux maintenant que je connais les brouillards de Lyon. Vous me demandez comment j'occupe mes loisirs? Qu'il vous suffise de savoir qu'on ne me voit guère les bras croisés et sans mon long ouvrage rose auquel je travaille tous les jours... Au reste, quand je serais désœuvrée tout à fait, Agnès et Edmond se chargeraient d'occuper mon farniente. Je les entends descendre leur escalier, trottiner dans notre corridor, et les voici, venus exprès pour m'accaparer. Il faut jouer à cachecache, il faut danser. Et nous voilà évoluant, pivotant, prenant des vertiges ; toute la maison tourne et ces insa-
tiables crient toujours : « Encore! » Grand'maman rit, grand-papa est souvent entraîné à prendre part au jeu- Après la ronde, autre chose ; il faut regarder les gravures et c'est tante Hélène qui va les montrer. Ce que je vous dis là n'est pas une plaisanterie : têtes penchées sur le livre magique, toujours le même et toujours nouveau , nous formons un trio aussi absorbé, aussi recueilli que tout à l'heure nous étions remuants. Mes explications, vous le concevez, se font sous forme de questions : « Eh bien, que voyez-vous à cette page? Savez-vous bien le dire? » Et Agnès s'empresse, toute fière de savoir dire; Edmond fait l'écho et je brode l'histoire.
Ne vous semble-t-elle pas charmante cette jeune tante aveugle trouvant son bonheur à faire celui des autres, et faisant la joie de ses neveux?... Mais on se demande, n'est-ce pas? si en embrassant ces petites têtes, elle ne se dit pas quelquefois — oh! bien bas, bien bas : — « Si j'étais leur mère!... » Peut-être, mais elle ne s'arrête pas à cette pensée de regret, car elle est essentiellement raisonnable, on va le voir par ce qu'elle écrivait, dans une autre phase de sa vie, à une amie aveugle qui lui confiait les chagrins de sa vingtième année :
En vérité, ma chère Caroline, tu es une grande
sotte. Le mot n'est pas aimable, mais il est bien senti. « Broyer du noir», voilà une belle occupation! je voudrais être auprès de toi, non pour te plaindre, mais pour te secouer. Comme je te le disais autrefois : pourquoi veux-tu absolument que le bonheur se compose des choses qui te manquent? Il y a mille choses aussi que je trouve agréables, charmantes, et l'idée ne me vient point de me croire
malheureuse parce qu'elles ne sont pas à ma disposition. Jouis donc de ce que tu as et trouve ton plaisir dans les petites distractions de tous les jours. Tu envies, me dis-tu, mes journées qui passent si vite, et le contentement qu'elles m'apportent. Mais, sais-tu bien, difficile citadine, combien est uniforme l'hiver à la campagne? Un peu d'humeur hypocondre suffirait à faire trouver interminables ces heures qui me semblent glisser légèrement. Veux-tu savoir, par exemple, quel a été mon plus grand divertissement d'hier? Ça été d'entendre, là, dans les vergers qui vont s'inclinant en pente douce, les enfants du village courir sur leurs petits traîneaux. Quelle ardeur! que de défis! quel vertigineux élan! Eh bien! j'ai joui d'entendre les enfants d'aujourd'hui faire leurs délices d'un passe-temps qui a fait autrefois les miennes. Je me suis revue petite fille, partageant le léger traîneau de mon frère, et mains rougies, cheveux aux vents, triomphante de n'avoir pas peur, filer comme une flèche sur la neige éblouissante. Ce petit incident qui m'a causé du plaisir t'aurait donné de la tristesse; tu aurais songé, à ma place, que tes yeux alors, comme ceux de ces enfants, étaient grands ouverts à la lumière... Oh! je ne veux pas te faire croire que jamais je n'ai envisagé la perte de la vue comme une grande perte... Ayant connu ce bien, je sais tout ce qu'il vaut; mais je me dis que, s'il m'avait été conservé, beaucoup d'autres, sans doute, et des plus précieux, me seraient restés inconnus...
Oui, mais toutes les jeunes filles aveugles n'ont pas cette sage philosophie, et quelques-unes^ sinon beaucoup, regrettent certainement de ne pas être « comme tout le monde », et se disent tristement en caressant leurs neveux : « Si j'étais leur mère ! . . . »