CHAPITRE II
Je ne sais quel penseur a dit : « Tôt ou tard, on ne jouit que des âmes ». Ce moment arrive de bonne heure pour l'aveugle ; on jouit beaucoup des âmes, on en jouit pleinement quand la cécité vous éloigne forcément d'un certain nombre d'occupations, de préoccupations parasites : toilette, relations purement mondaines, lectures frivoles qui trop souvent absorbent la meilleure part du temps et de l'attention, qui usent la vie inutilement. L'amitié renferme de grandes jouissances pour les aveugles; elles s'attachent profondément à une amie, sont heureuses lorsqu'elles peuvent se consacrer à elle. L'échange des idées, des sentiments a, dans ce cas, une extrême douceur. Nul ne trouve plus de charme que les aveugles à une causerie toute intime ; elles ne se lient peut-être pas facilement, mais elles se lient très fortement avec les personnes qui leur plaisent. Si elles ne sont nullement indifférentes au milieu matériel où elles se trouvent placées, si elles peu-
vent s'intéresser aux choses qui les entourent, il est bien évident que les gens les intéressent davantage encore, et la vie affective, la vie du cœur, occupe une place considérable, presque prépondérante, dans leur existence.
Oui, certes, la jeune fille aveugle peut éprouver de puissantes attractions ; il faut dire le mot : elle peut « aimer ».
Et, en effet, pourquoi donc craindre de parler ici d'amour ?
L'amour ne vient-il pas de Dieu? n'a-t-il pas sa place, sa mission dans le plan providentiel? Dieu ne le bénit-il pas, lorsque l'homme le reçoit avec respect, le sanctifie, le soumet à l'ordre, sachant voir en lui un épisode et non le « tout » de la vie?...
Mais, je le sais bien, l'heure marquée pour l'amour est encore l'heure de l'absolu. Le besoin, l'attrait de l'absolu, qui existe dans toute âme humaine et qui ne peut trouver qu'en Dieu sa satisfaction, s'impose à l'enfance, à la jeunesse avecj intensité et influe beaucoup sur la manière dont on sent et apprécie à cet âge.
On cherche l'absolu en tout, on répugne àla pensée de trouver un peu partout du beau, du bien, du mal ; il semble que chaque personne soit une, avec un apanage de qualités ou de défauts non mélangés... Heure de l'unité, heure merveilleuse dans la vie où l'on croit pouvoir aimer, haïr, attirer, repousser en totalité choses et gens ! . . . Ensuite,
tout se divise sous l'action de l'expérience, de l'analyse ; et d'ordinaire on ne revient à l'unité — mais ce n'est plus l'unité spontanée, instinctive, c'est l'unité laborieuse — qu'au déclin de la vie, alors qu'après bien des désillusions, des déchirements, on reconnaît enfin qu'il n'y a d'absolu, d'unité véritable qu'en Dieu.
A vingt ans, on répugne à diviser son affection, on aspire à se donner entièrement à une seule personne et pour toujours... Ce mot « pour toujours », si effrayant plus tard quand il s'applique aux créatures, on le dit alors avec bonheur. La pensée qu'il faudra donner un peu de son affection, un peu de sa vie aux uns et aux autres est insupportable; il semble que le cœur, le dévouement ne se divisent pas et n'ont de valeur que donnés tout entiers et à un seul. .. Admirable économie qui met au cœur cet élan, cette assurance, ce besoin de concentrer son affection, exactement au moment où il faut qu'il ait des trésors de confiance pour avoir le courage d'entreprendre la fondation d'une famille!
Cet instant arrive pour la jeune fille aveugle comme pour la clairvoyante ; alors il ne faut pas tant de choses pour faire éclore et épanouir l'amour : la tête se joint au cœur, l'imagination au sentiment pour grandir, embellir, poétiser l'être aimé qui quelquefois n'a été qu'entr'aperçu...
Stendhal a ingénieusement défini et analysé ce
travail et cette œuvre de la « cristallisation » idéale, qu'il compare à ce qui se produit pour « une brindille de bois mort placée dans certaines grottes où l'air humide est chargé de certains sels, elle se couvre de brillants cristaux et devient une aigrette de diamants. L'amour proprement dit, à sa naissance, c'est cette brindille de bois noir; l'imagination, lentement, la rêverie solitaire en fait ce bijou rayonnant où scintillent tous les feux du ciel ». C'est possible, mais diamants vrais ou cristaux, on n'en tient pas moins à l'aigrette si elle est aussi belle, et même on y tiendra peutêtre d'autant plus qu'on y aura mis davantage de son imagination et de son cœur... La brindille dont s'empare la jeune fille aveugle est peut-être bien petite, bien noire... Qu'importe si l'atmosphère de la grotte où cette brindille est conservée est chargée de cristaux en suspension n'attendant qu'un support?...
C'est alors que la privation de la vue se fait amèrement sentir. Ce cœur de vingt ans tout frissonnant d'affection, de besoin de se donner, d'aimer et d'être aimé complètement, est cruellement serré, froissé en sentant qu'il y a, du fait de la cécité, des obstacles, des « impossibilités » que l'opinion s'exagère encore et qui sont une barrière existant pour l'aveugle et non pour ses amies clair-
voyantes. Sa raison sait que cela est impossible, mais son cœur dit tendrement : « Oh! s'il savait comme je l'aimerais! comme je le rendrais heureux! comme toutes mes forces, comme toute ma vie lui appartiendraient!... je me donnerais tant!... »
Il lui semble, à la pauvre aveugle, que son affection vaut cependant quelque chose... qu'elle est très désintéressée, très profonde, très durable, puisqu'elle n'est pas fondée sur les avantages extérieurs et qu'elle repose sur ce qui est ou ce qu'elle croit être le fond même de la personnalité chez celui qu'elle aime, qu'elle aimerait si elle osait se le permettre... Elle croit que c'est seulement à l'âme qu'elle est attachée, et que, par là, son affection vaut plus, alors qu'au contraire ce sera, souvent, pour le clairvoyant, un sacrifice de se donner à quelqu'un qui ne le voit pas. Puis elle éprouve la nostalgie du dévouement :
Oui, il y a une heure qui est celle de la paternité. On n'échappe pas à cette heure-là. Je sens, et tu sens comme moi qu'il s'agit maintenant de vivre pour d'autres que pour nous, qu'il s'agit d'avoir des larmes, des inquiétudes, des veilles, des douleurs, des joies aussi, des joies inconnues; tu sens comme moi qu'il faut partager ta vie, tu t'impatientes de ^ivre pour toi seul
... C'est pour une femme une douleur très vive de demeurer stérile. 11 y a dans tout son cœur et dans tout son être une immense ardeur sans objet, une immense force inappliquée; ses bras cherchent malgré elle l'enfant qu'ils devraient serrer, son sein attend douloureusement la frêle
vie qui devait y puiser des forces, sa bouche dit malgré elle « Mon enfant, mon fils » (1).
Avec la nostalgie du don de soi, il y a aussi le désir, le besoin de se sentir aimée et comme enveloppée d'affection, désir, besoin d'autant plus intenses peut-être qu'on est quelque peu à l'écart du tumulte de la vie.
... Être aveugle et être aimé, dit Victor Hugo, c'est en effet, sur cette terre où rien n'est complet, une des formes les plus étrangement exquises du bonheur. Avoir continuellement à ses côtés une femme, une fille, une sœur, un être charmant, qui est là parce que vous avez besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous, se savoir indispensable à qui nous est nécessaire, pouvoir incessamment mesurer son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne, et se dire : Puisqu'elle me consacre tout son temps, c'est que j'ai tout son cœur; voir la pensée à défaut de la figure, constater la fidélité d'un être dans l'éclipsé du monde, percevoir le frôlement d'une robe comme un bruit d'ailes, l'entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler, chanter, et songer qu'on est le centre de ces pas, de cette parole, de ce chant; manifester à chaque minute sa propre attraction, se sentir d'autant plus puissant qu'on est plus infirme, devenir dans l'obscurité, et par l'obscurité, l'astre autour duquel gravite cet ange, peu de félicités égalent celle-là. Le suprême bonheur de la vie, c'est la conviction qu'on est aimé ; aimé pour soi-même, disons mieux, aimé malgré soi-même; cette conviction, l'aveugle l'a. Dans cette détresse, être servi, c'est être caressé. Lui manque-t-il quelque chose? Non. Ce n'est point perdre la lumière qu'avoir l'amour. Et quel
(1) Henry Perreyve, Lettres.
amour! un amour entièrement fait de vertu. Il n'y a point de cécité où il y a certitude. L'âme à tâtons cherche l'âme, et la trouve. Et cette âme trouvée et prouvée est une femme. Une main vous soutient, c'est la sienne; une bouche effleure votre front, c'est sa bouche; vous entendez une respiration tout près de vous, c'est elle. Tout avoir d'elle, depuis son culte jusqu'à sa pitié, n'être jamais quitté, avoir cette douce faiblesse qui vous secourt, s'appuyer sur ce roseau inébranlable, toucher de ses mains la Providence et pouvoir la prendre dans ses bras; Dieu palpable, quel ravissement! Le cœur, cette céleste fleur obscure, entre dans un épanouissement mystérieux. On ne donnerait pas cette ombre pour toute la clarté! L'âme ange est là, sans cesse là; si elle s'éloigne, c'est pour revenir; elle s'efface comme le rêve et reparaît comme la réalité. On sent de la chaleur qui approche, la voilà. On déborde de sérénité, de gaîté et d'extase; on est un rayonnement dans la nuit. Et mille petits soins. Des riens qui sont énormes dans ce vide. Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer, et suppléant pour vous à l'univers évanoui. On est caressé avec de l'âme. On ne voit rien, mais on se sent adoré. C'est un paradis de ténèbres.
Le besoin de recevoir, d'être aimé est moins grand peut-être chez la femme que chez l'homme ; il existe, cependant... Une femme aveugle, poète exquis, l'a très bien exprimé dans ces vers charmants :
Je ne le vois pas, ton regard qui m'aime, Lorsque je le sens sur moi se poser.
Qu'importe! un regret serait un blasphème. Je ne le vois pas, ton regard qui m'aime, Mais j'ai ton baiser
Mes yeux sont fermés, mais qu'importe l'ombre! J'ai trop de rayons et j'ai trop de jour Pour qu'il puisse faire en moi jamais sombre. Mes yeux sont fermés, mais qu'importe l'ombre, Puisque j'ai l'amour (1) !
Arrive-t-il souvent que l'amour de la jeune fille aveugle soit partagé? — Souvent, non; mais, quelquefois... c'est certain.
Il se rencontre des jeunes gens dont la nature fine, élevée, un peu rêveuse, s'attacherait facilement à une jeune fille aveugle ayant du cœur, de l'esprit, de la grâce dans sa personne, dans ses manières, enfin un certain charme qui, pour être un peu spécial et voilé, n'en est pas moins pénétrant. Mais, le plus souvent, tandis que le sentiment éprouvé par la jeune fille deviendra facilement de l'amour, celui éprouvé par le jeune homme restera de l'amitié. Son affection, à lui, sera vite distraite par quelques beaux yeux dont le regard troublera son cœur et l'attention caressera son amour-propre, puis la raison, la froide mais nécessaire raison, parlant par la bouche des parents, des amis, de tout le monde, lui montre, en les exagérant même, les difficultés réelles qu'il y a pour la mère de famille aveugle : surveillance des domestiques, s'il y a de l'aisance, des enfants,
(1) Bertha. Galeron, Qu'importe!...
dans tous les cas, etc. , etc. . . « Perdre la vue quand on est mariée et mère de famille, c'est un grand malheur; on peut, cependant, jusqu'à un certain point, en atténuer les conséquences avec de la volonté, de l'intelligence, de l'adresse, de la complaisance de la part du mari ; mais se marier lorsqu'on est aveugle, c'est commettre une folie! » Voilà ce que l'on dit autour du jeune homme, et l'on n'a pas tort.
En effet, qu'une aveugle adroite, bien préparée, puisse, dans la maison paternelle, ou dans son petit intérieur de vieille fille, vaquer à beaucoup de soins et même à tous les soins du ménage, c'est un fait; mais autre chose est de faire son ménage pour soi toute seule, en prenant son temps, ou aidée, secondée par une mère, une sœur, autre chose est d'être mère de famille... C'est pourquoi la voie du mariage qui est considérée comme la route commune pour la femme clairvoyante ne peut être que très exceptionnellement suivie par l'aveugle.
Les idylles pour les jeunes filles aveugles finissent presque toujours tristement : après quelques combats, quelques hésitations, quelques promesses de fidélité dans le souvenir, le clairvoyant s'éloigne mélancoliquement. Puis le temps passe... bientôt, il rencontre d'autres jeunes filles plus attrayantes et l'oubli arrive vite. L'aveugle, elle, rien ne vient la distraire... elle demeure avec son souvenir embaumé, mais douloureux.
Oh! oui, dans le cœur de l'aveugle de seize à trente ans, un grand embrasement peut se produire; il y a parfois des enthousiasmes, des ardeurs d'affection effrayantes, gênantes, mais qu'il faut toucher avec beaucoup de tact et de sympathie comme tout ce qui est de cet âge, parce que c'est généralement sincère et désintéressé.
Vous qui êtes plus avancé dans la vie et qui savez par la froide expérience ce qui en restera dans quelques années, n'en riez pas, je vous en prie; passez ou regardez... passez avec sympathie, avec respect, au moins avec miséricorde, car c'est une âme qui se donne, croyant avoir trouvé ce qu'elle cherchait. Or, ce qu'elle cherche est si grand, si beau que, quand bien même elle se trompe, son élan mérite le respect de tous. Et si vous croyez devoir détromper, faites-le avec tout votre cœur, car ce à quoi vous touchez fait bien mal en se brisant.
Il ne faudrait pas, pour ne les avoir jamais ressenties soi-même, dire que les impressions dont j'ai parlé jusqu'ici comme pouvant être éprouvées par l'aveugle sont pauvres et vulgaires, manquant de valeur émotive autant que d'idéal, ce serait, je crois, une erreur sérieuse.
La nature n'est-elle pas plus riche en sources d'émotions que l'homme en puissance d'attention et d'impressions? Les formes, les couleurs sont si captivantes que l'attention s'y absorbe, je l'ai déjà fait remarquer, et le clairvoyant n'observe pas toujours les impressions qui lui arrivent par les autres sens, au moment même où il est ému par la vue.
L'aveugle, elle, y est attentive ; elle recueille avec avidité ces impressions auditives, olfactives, tactiles, les garde amoureusement dans son souvenir où elles se lient, se combinent indissolublement avec les sentiments éprouvés à la même heure.
Vous souvenez-vous, lit-on dans une correspondance d'aveugle, de la promenade que nous fîmes ensemble, un après-midi d'automne, dans les bois? Il faisait un beau soleil, un grand vent tout chargé d'odeur de pins, de genêts, de feuilles mortes. Le chemin était peu aisé, étroit, et nous nous trouvions souvent bien rapprochés. Je me rappelle encore les branches qui, par moment, nous fouettaient la figure et nous faisaient rire. Je me rappelle les cris des pies effarouchées à notre passage et volant au-dessus de nos têtes, annonçant à tous les bois notre arrivée. Je me souviens de la mousse sur laquelle nous sommes restés longtemps assis, où nous avons lu et causé tour à tour, joyeusement et sérieusement. Je me souviens du vent dans les hautes branches' des grands pins, des châtaignes ramassées sous le gros châtaignier, près de la petite source dont nous avons longtemps écouté le bruit limpide; et, hier, je suis retournée dans tous ces chemins, nous nous sommes assis presqu'aux mêmes endroits, il faisait le même soleil, le même vent chaud, c'était même bruit, mêmes parfums. J'avais l'impression très vive de notre promenade déjà si lointaine, tout me parlait de vous... Mais vous n'étiez pas là, aussi la promenade a été moins longue, les stations plus courtes, et nous ne nous sommes pas piqué les doigts en ramassant des châtaignes sous le gros châtaignier, près de la petite source au petit bruit limpide, comme vous disiez.
Or, l'association des émotions de l'âme aux impressions des sens, c'est la principale source de la poésie du souvenir. Comme l'amour, le souvenir transforme tout : une impression en soi insignifiante peut devenir considérable en tant qu'appel de souvenir (1).
(1) « Mais toujours et sans trêve il nous revient là, des douleurs que nous avons domptées, quelque trace, semblable à la
Dans les grandes circonstances de la vie, notre àme s'attache fortement aux lieux où les plaisirs et les chagrins fondent sur nous. Aussi Charles examinait-il avec une attention particulière les buis de ce petit jardin, les feuilles pâles qui tombaient, les dégradations des murs, les bizarreries des arbres fruitiers, détail s pittoresques qui devaient rester gravés dans son souvenir, éternellement mêlés à cette heure suprême, parunemnémotechnieparticulièreauxpassions(t).
Laissez, dit Ruskin (2), votre œil se fixer sur un grossier morceau de branche d'arbre d'une forme curieuse, pendant une conversation rare avec un être qui vous est cher, ou qu'il s'y pose même inconsciemment. Et quoique la conversation puisse être oubliée, quoique chaque circonstance qui raccompagne soit aussi perdue pour la mémoire que si elle n'avait jamais été, cependant votre œil, pendant toute votre vie, prendra un certain plaisir à de telles branches d'arbres, auxquelles il n'en aurait pris aucun auparavant, un plaisir si subtil, une trace de sentiments si délicats, qu'ils nous laisseront tout à fait inconscient de leur particulier pouvoir, mais indestructibles par un raisonnement quelconque, et qui formeront par la suite une partie de notre constitution...
Cette mnémotechnie du souvenir existe aussi bien pour les sons sans plus de valeur intrinsèque :
piqûre du scorpion, à peine visible, mais imprégnée d'un venin qui brûle. Bien légère d'ailleurs peut être la cause qui fait retomber sur le cœur ce poids qu'il voudrait rejeter pour toujours : ce peut être un son, un accent musical, un soir d'été, le printemps, une fleur, le vent, l'océan, qui fera saigner nos blessures, en touchant la chaîne électrique des douleurs dont nous sommes tristement enlacés. » Bykon, Le pèlerinage de Childe Harold.
(1) Balzac, Eugénie Grandet.
(2) Modem Painters.
... les moindres choses de cette dernière soirée prenaient dans leur esprit une importance singulière ; à l'approche de cet adieu, tout s'agrandissait et s'exagérait pour eux, comme il arrive aux attentes de la mort. Les bruits légers et les aspects de la nuit leur semblaient particuliers et, à leur insu, se gravaient pour toujours dans leur souvenir. Le chant des grillons d'été avait quelque chose de spécial qu'il leur semblait n'avoir jamais entendu. Dans la sonorité nocturne, les aboiements d'un chien de garde, arrivant de quelque métairie éloignée, les faisaient frissonner d'une frayeur triste (1).
Un chien qui aboyait la nuit dans la campagne était pour Chateaubriand un rappel de la maison paternelle et de la patrie.
Etquin'a lu Crime et châtiment sans être frappé par le rôle psychologique que Dostoïevsky fait jouer à la sonnette fêlée, au tintement de ferblanc, de la vieille Alena, que Raskelnikoff vient agiter quelque temps après le crime dans l'appartement vide : « Au lieu de répondre, Raskelnikoff se leva, passa dans le vestibule et se mit à tirer le cordon. C'était la même sonnette, le même son de fer-blanc! Il sonna une seconde, une troisième fois, prêtant l'oreille et rappelant ses souvenirs. L'impression terrible qu'il avait ressentie l'autre jour à la porte de la vieille lui revenait avec une netteté, une vivacité croissantes ; il frissonnait à chaque coup et y prenait un plaisir de plus en plus grand. »
(1) Pierre Loti, Ramuntcho.
Le son chétif d'une petite sonnette fêlée, parfaitement insignifiant en soi et que personne ne remarquerait, peut donc devenir horriblement impressionnant pour celui qui l'a entendu à un moment décisif et pour qui il a caractérisé ce moment. Et toujours avec une intensité extrême, ce tintement ou un tintement semblable le fera frissonner parce qu'il évoquera le souvenir de l'atroce minute.
L'impression est toute subjective, comme aussi celle qu'on éprouve en entendant une romance, un cantique qui, au point de vue musical, sont laids ou insignifiants et que cependant on ne peut écouter sans penser à telle personne, à tel moment de la vie qui nous a impressionnés et dont le souvenir s'y est pour toujours lié Et toujours ce cantique nous rappellera l'heure la plus recueillie, la plus suave de notre existence, toujours cette romance ranimera telle année de notre enfance, telle personne aimée qui la chantait, et cela en dépit de leur pauvreté esthétique.
Il redevenait jeune avec nous, et souvent, il nous demandait des chansons d'autrefois, des chansons très anciennes, aux airs vieillots, que nous lui chantions en chœur:
Il était un petit navire
Qui n'avait ja-ja- jamais navigué...
Alors son visage s'éclairait, des images très lointaines s'éveillaient dans son esprit, il nattait la mesure avec sa tête blanche et souriait d'un sourire intérieur... Qu'était-ce donc?... C'était tout ce qui fait la vie, ses affections et ses
deuils, flammes éteintes, douleurs passées, sur lesquelles s'étend avec les années le voile bienfaisant de l'oubli : nos chansons remuaient ce voile, et sous ces transparences des formes surgissaient et remuaient pour lui seul (1)...
De même, une odeur, une saveur quelconque n'ayant rien en soi de particulièrement remarquable peut devenir impressionnante en nous rappelant une personne, une chose, un moment qui s'y est associé. « Si nous avons reconnu dans la vue le sens de l'entendement, et dans l'ouïe, celui de la raison, on pourrait nommer l'odorat le sens de la mémoire, parce qu'il nous rappelle, plus immédiatement qu'aucun autre, l'impression spécifique d'une autre circonstance ou d'un milieu,, si éloignée qu'elle soit (2). »
Voici que je travaille seul devant un feu de bois et, depuis quelques instants, j'ai l'impression très vive de souvenirs d'enfance: pourquoi? Parce que la bûche qui brûle en ce moment se trouve produire une odeur assez spéciale, qui n'a rien de particulièrement agréable, mais que je me rappelle avoir souvent sentie — il y a bien longtemps et bien loin d'ici — auprès du feu de ma grancl'mère lorsque, enfants, après les repas, nous ve-
(1) Edouard Rod, Le Sens de la vie.
(2) Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation.
nions nous blottir près de la cheminée, dans cette chambre où toute la famille se réunissait... et le cœur se serre à la pensée de tout ce qui est fini.
Une autre fois, le souvenir reviendra en sentant une fleur, une herbe, du foin coupé, en mangeant un fruit, car la saveur a peut-être autant de puissance d'évocation que le parfum.
En voyant des liserons en fleurs, ma mère me dit : « Respire-les, cela sent le bon miel, et ne les oublie pas. » C'est donc la première révélation de l'odorat que je me rappelle, et par un lien de souvenirs et de sensations que tout le monde connaît sans pouvoir l'expliquer, je ne respire jamais des fleurs de liseron vrille sans voir l'endroit des montagnes espagnoles et le bord du chemin où j'en cueillis pour la première fois (1).
D'ailleurs, sans les éprouver très distinctement, on les connaît bien un peu ces impressions auditives, olfactives, tactiles, on sent bien leur mystérieuse puissance et c'est pourquoi on comprend, on aime ceux qui en parlent.
... En repassant le Rhin, à mi-distance entre les deux rives, je demandai au passeur de laisser la barque dériver au courant. Le vieillard leva les avirons, et le fleuve royal nous emporta. Je regardais autour de moi, j'écoutais, je me souvenais; subitement, je sentis au cœur un trouble se- ^cret; je levai les yeux au ciel; mais le ciel même n'était pas tranquille; tout troué d'étoiles, il se mouvait, palpitait, frissonnait. Je me penchai sur le fleuve; là aussi, dans ces som-
(1) George Sand, Histoire de ma vie.
bres et froides profondeurs, les étoiles scintillaient, tremblaient; l'agitation de la vie m'environnait, et moi-même, je me sentais de plus en plus agité. Je m'accoudai sur le rebord de la barque; le murmure du vent à mes oreilles, le clapotement sourd de l'eau sous le gouvernail irritaient mes nerfs, les fraîches exhalaisons des eaux ne parvenaient pas à les calmer; un rossignol chanta sur la rive, son chant m'accabla comme un poison délicieux (1).
A-t-on remarqué que quelques-unes des strophes les plus célèbres ne contiennent guère que des impressions auditives auxquelles des souvenirs sont attachés?
Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise : « Ils ont aimé! »
Les auteurs mystiques empruntent constamment leurs comparaisons aux parfums des personnes et des choses, et cela d'après l'exemple de l'Écriture Sainte :
La mémoire de Josias est douce comme une composition de parfums faite d'une main habile (2). Comme le Liban, ayez une odeur de suavité (3).
(1) TOURGUENEFF, Assid.
(2) Ecclésiastique, ch. xlix.
(3) Ibid., ch. xxxix.
Entraîne-moi; après toi, nous courrons à l'odeur de tes parfums (1).
Les parfums avaient une place privilégiée dans la liturgie ancienne. Le Seigneur avait dit à Moïse :
Tu feras aussi, pour brûler un parfum, un autel de bois de Setim
Et Aaron y brûlera le matin un parfum, exhalant une odeur suave. Quand il apprêtera les lampes, il le brûlera.
Et quand il les placera vers le soir, il brûlera un parfum perpétuel devant le Seigneur en vos générations (2).
Dans l'Évangile, ne lit-on pas :
Or Marie • prit une livre de parfum d'un nard pur de grand prix; elle en oignit les pieds de Jésus, et les essuya avec ses cheveux, et la maison fut remplie de l'odeur du parfum (3).
Et l'Église, dans notre admirable liturgie catholique, brûle de l'encens aux instants les plus solennels.
S'il en est ainsi, d'où vient donc qu'il soit nécessaire de réhabiliter les impressions données par l'odorat et le goût, de combattre un sentiment, opinion ou préjugé, en somme, assez général? Ce doit être parce que, dans les conditions ordinaires de la vie, on ne se sert de l'odorat et du goût que
(1) Cantique des cantiques, ch. i.
(2) Exode, ch. xxx.
(3) St Jean, ch. xu.
pour des usages purement matériels, ne demandant qu'à la vue les impressions intellectuelles. On confond alors, dans la sensation, son usage avec sa nature, et celui-là étant presque toujours matériel, quelquefois même très matériel, il semble que celle-ci est matérielle par essence et ne saurait être appliquée à des usages intellectuels.
A considérer les choses avec attention, ne semble-t-il pas, cependant, que la vulgarité ou la noblesse des sensations ne réside pas en ellesmêmes, mais dans l'emploi qui en est fait, dans l'appel d'idées qu'elles provoquent? Qu'a donc de transcendant l'action de voir prise en soi? Lire, c'est-à-dire percevoir des traits colorés, n'a rien de plus intellectuel que de percevoir des sons, des odeurs ou des saveurs. Et si cette action est faite par quelqu'un de vulgaire qui se complaît à lire des descriptions grossières, sensuelles, il m'est impossible d'y saisir aucune transcendance à l'égard de l'ouïe, de l'odorat et même du goût mis au service d'un esprit élevé. Celui-ci, à l'aide des impressions fournies par les sens, se rappelle des choses belles et bonnes , il revit le moment où, en entendant tel son, en sentant telle odeur, en goûtant telle chose, il a été ému par une personne, par une idée dont le souvenir demeure dans sa mémoire associé à une impression matérielle.
«... Notre imagination prend son point d'appui dans les sens , et pour nous figurer le passé, le con-
tact physique est presque nécessaire. Céder à cet attrait sans eu discuter la finesse, quelle meilleure méthode pour renouveler en nous le rêve des temps anciens, pour galvaniser ce qui n'était que lettre morte, vaine et froide nomenclature (1)? »
Considérées ainsi, les impressions fournies par les sens sont en quelque sorte des signes dont l'âme fait l'usage qu'elle veut; tel ne se sert de ses yeux que pour la vie pratique et vulgaire, aller, venir, lire machinalement un journal, et ne voit, ne remarque, dans les choses et les gens, que ce qui peut procurer quelque satisfaction sensuelle. Tel est surtout frappé par la beauté des lignes et des couleurs, par les jeux de la lumière, en un mot, chez lui, c'est l'impression esthétique qui domine les autres. Pour certaines personnes, le bruit de la mer, le gémissement du vent à travers les arbres ou les fentes des portes ne sont que des bruits plutôt gênants s'ils deviennent un peu forts; pour d'autres, il y a tout un monde de souvenirs, d'impressions, d'idéal qui se trouvera remué, ravivé par ces diverses sonorités.
Je sais, dit Gogol , que nombre de personnes n'aiment pas le cri des portes; moi, je l'aime beaucoup. Et quand ilm'arrive à Saint-Pétersbourg d'entendre une porte crier, je sens tout d'un coup l'odeur de la campagne avec le souvenir d'une petite chambre basse, éclairée d'une lumière plantée sur un antique chandelier. Le souper est déjà sur la table, près de la fenêtre ouverte, par laquelle une belle nuit de mai
(1) Bourget, Sensations d'Italie.
regarde dans la chambre. Un rossignol remplit des éclats de sa voix le jardin, la maison, et jusqu'à la rivière qui miroite dans le sombre lointain ; les arbres bruissent faiblement. 0 mon Dieu ! quelle longue file de souvenirs arrivent jusqu'à moi!
L'odeur d'une fleur, d'une plante, le goût d'un fruit, d'un mets peu habituel et auquel une impression vive s'est trouvée associée ont aussi une grande puissance évocatrice. N'est-ce pas préjugé pur de considérer comme intellectuelle la personne qui conserve un objet, un tableau, une tenture disant : « C'est laid, j'en conviens, mais j'aime à l'avoir près de moi, parce que cela me rappelle mon enfance, mes parents, » et de taxer au contraire de sensuelle celle qui dira : « J'aime à entendre ce bruit, à sentir cette odeur, à goûter cette saveur, non que tout cela soit beau et agréable, mais parce que c'est pour moi le passé ranimé, le rappel de telle personne, de tel événement, de telle époque de ma vie » ? Et quand insensiblement nous avons oublié — non pas de l'oubli de l'esprit qu'une sensation dissipe, mais de l'oubli du cœur que rien ne peut guérir parce qu'il vient du temps, de la force même des choses — alors nous ne recherchons plus le murmure, le parfum, la saveur qui autrefois nous faisaient tressaillir... Ce que nous aimions, ce n'est donc pas la sensation — elle est demeurée la même — mais la personne dont elle était pour ainsi dire le leitmotiv et à qui, hélas! nous avons cessé de tenir.
Une sensation très ordinaire peut fort bien rappeler une impression très fine , très délicate : l'odeur du goudron mouillé, de la vase me transporte immédiatement à tel embarcadère de Suisse, point de départ d'une longue et charmante promenade en bateau pleine de souvenirs pour moi inoubliables. Quand je place là, devant moi, sur ma table de travail, cette petite branche de pin, ce n'est pas qu'en soi l'odeur de résine fraîche et chauffée au bon soleil d'octobre qui s'en dégage ait un grand charme, mais bien parce que cette odeur me rappelle très vivement un hiver passé près de la Méditerranée et une foule d'impressions éprouvées en errant dans des bois de pins au « pays du soleil ».
Que les impressions du goût, de l'odorat puissent être mises au service d'instincts vulgaires et sensuels, c'est incontestable, et le livre de la Sagesse rend excellemment les sentiments des insensés qui disent :
Venez donc et jouissons des biens qui sont, et usons promptement des créatures, de même que dans la jeunesse.
Enivrons-nous des vins exquis, et parfumons-nous; et que la fleur de la saison ne nous échappe point.
Couronnons-nous de roses, avant qu'elles se flétrissent; qu'il n'y ait aucune prairie par laquelle ne passent nos plaisirs (1).
Mais qu'on me montre quelle est en l'homme
(1) Sagesse, ch. h.
la faculté dont il n'a pas abusé, qu'il n'a pas profanée? Il veut jouir, il veut saisir, posséder, épuiser pour lui seul ce qu'il ne doit qu'effleurer; alors il pèche, alors il tarit, alors il souffre. Et ce qui est vrai dans le monde physique l'est aussi dans le monde moral : réfléchir, observer, ne pas s'en tenir aux apparences, tâcher de pénétrer, de connaître le fond de soi et des autres sont choses bonnes et nécessaires; mais lorsque, grisé par la saveur capiteuse quoique intellectuelle de l'analyse, on se laisse entraîner à tout analyser, à tout disséquer, à vouloir tout connaître, où en arrivet-on?... Ne prendre des facultés, des impressions que le nécessaire, sans jamais chercher la jouissance pour elle-même, c'est rester dans l'ordre, dans le devoir ; c'est la sagesse, mais c'est aussi la poésie et le bonheur. Lorsqu'en passant dans un chemin, nous sommes charmés et comme suivis par un parfum venant de ses bords, laissons-le arriver à nous, mais n'allons pas vers lui, ne nous attardons même pas trop à le respirer, surtout ne cueillons pas la fleur pour savourer son parfum : cela est égoïste, cela est mauvais, cela est décevant. Laissons vivre la fleur pour embellir, pour parfumer la route de celui qui viendra après nous; et si nul n'y doit passer, laissons-la vivre pour elle-même, pour le fruit qu'elle donnera, pour Dieu qui l'a faite belle et parfumée, qui la connaît avec tous ses charmes dont il est silencieusement glorifié.
RÉSUMÉ. 13r>
Clairvoyant ou aveugle, pour vous rappeler l'endroit, l'instant aimé du chemin ou de la vie, la fleur ou la personne regrettée — c'est tout un — comptez sur le souvenir béni!... Ayez confiance, un jour Dieu vous l'enverra, et, ranimé par une impression semblable, il viendra vous rendre, encore embelli, le moment adoré. Ayez confiance parce que l'espérance, le souvenir sont le meilleur de la vie, parce que se rappeler vaut mieux que posséder, parce qu'il y a plus de poésie à se souvenir d'un moment court mais idéal qu'à posséder une réalité toujours décevante, parce qu'ici encore, la sagesse donne le bonheur.
Et maintenant que j'ai tenté d'indiquer quels sont, pour la femme aveugle, les contacts avec la nature, les personnes, les choses, et aussi sa manière d'être, d'aimer, de souffrir, en un mot sa part de vie dans la vie, prétendra-t-on déterminer mathématiquement, comme avec une balance, la valeur de cette part ? Viendra-t-on supputer les chances de réalisation de ses rêves de bonheur et, les trouvant misérables, dira-t-on froidement : « La jeune fille aveugle n'a aucun mérite à entrer au couvent, les choses auxquelles elle renonce, réalités, sources de bonheur tangible pour la clairvoyante, ne sont pour elle que rêves et illusions... >;
Et d'abord, ce bonheur que la jeune fille clairvoyante doit « toucher » dans la vie et que les trois vœux de religion vont l'empêcher de saisir, est-il si réel, si positif? Ce serait à examiner, et le moment viendra d'en parler. Ensuite, n'est-ce donc rien que de renoncer à des illusions avant d'avoir appris qu'elles sont telles, par la terrible « leçon de choses » qu'est la vie (1)?...
Je l'ai dit, pour les personnes d'imagination, pour les âmes enthousiastes, il y a plus de poésie, plus de charme attractif avoir, à entendre de loin que de près ; la distance atténue, efface les détails durs, vulgaires, et l'imagination complète merveilleusement les données des sens, en concrétisant dans les choses entr'aperçues ses rêves les plus aimés. Or, il en est de même pour ce qu'on nomme « les joies de la vie » : c'est pourquoi le moment où l'on attend, comme celui où l'on se souvient, est bien meilleur, plus poétique que celui où l'on possède. L'aveugle peut rêver le bien-être, l'indépendance, la vie de famille, l'intimité, et s'imaginer, à vingt ans, que le bonheur serait dans la possession aussi complète que possible de ces biens-là... Et, en tout et partout, c'est à nos illusions que nous tenons le plus, car étant de nous-mêmes, elles sont absolument conformes à nos goûts, à nos aspirations; tandis que les réali-
(1) « Ce qui fait la puissance du drame, ce n'est pas la grandeur de l'objet en cause, c'est la violence avec laquelle une âme désire cet objet. » Vogué, Le Roman russe.
tés,. toujours par quelque endroit, heurtent, blessent notre personnalité et nous déçoivent. En vérité, la valeur du sacrifice peut-elle être mesurée à la jouissance réelle que procure la chose sacrifiée? Le plus souvent la vertu n'est-elle pas facile lorsqu'on a pu expérimenter combien peu de jouissance véritable procure l'acte défendu? Le plus difficile, le principal mérite n'est-il pas de renoncer aux apparences des choses, aux idées que nous nous en faisons, à nos illusions?... Dans la bataille morale de la vie, la lutte est bien plus entre des apparences qu'entre des réalités ; ce sont des apparences qui sont tentatrices, car lorsque, après expérience faite, on persévère dans le mal, c'est plus souvent par manque de volonté pour rompre avec une habitude que par véritable attrait de la jouissance qui a été vite épuisée.
Le sacrifice comme le bonheur est essentiellement subjectif, sa valeur est impondérable pour nous, Dieu seul peut l'évaluer. Il serait donc déraisonnable autant que cruel de dire à quelqu'un : En vous donnant, vous croyez donner quelque chose, vous ne donnez rien; vous pensez offrir des réalités, ce ne sont que des illusions... » Qui donc aurait le triste courage de désabuser un enfant qui, vous aimant beaucoup, vous offre le petit [>bj et , l'humble fleur où il a mis toute sa joie, jarce qu'il sait y voir tout ce qu'il souhaite posséler!...
Ne lit-on pas dans l'Imitation : « Celui dont
l'amour est éclairé considère moins le don de celui qui aime que l'amour de celui qui donne. » C'est ainsi, évidemment, que Dieu mesure les dons de ses pauvres créatures.
Oui, en franchissant la porte du couvent, la jeune fille aveugle peut, elle aussi, avoir quelque chose à laisser, un sacrifice parfumé à offrir : réalité, mirage, il n'importe, puisque c'est peutêtre en renonçant à ses illusions qu'on donne ce qu'on a de plus beau dans la vie...