‹ Soirées à CorbeilChapitre 10 sur 59 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

MAURICE LÉNARD et ADOLPHE HERVE Y,

T e pa r ] e r ai-j e f ra n ch emen t ? C'est de droit commun entre nou&,

BERYEY.

Ton monsiËur Léon ne me revient paSi LtNABD, d'un ton piqué.

L'aveu me semble tardif* Ta femme et toi vous Tavez vu chez lui, vous i*avez reçu chez vous. La déclaration tombe à rimprovisteÉ Tu voudras bien remarquer que si Ton nVnlre jamais plus mal dans les intérêts d^un mystère que lorsqu*on ii^en a pas reçu le dépôt à titre de confidence ^ on risque^ à plus forte raisoi), de contrecarrer les gens à tout propos, si Ton ignore absolu ment leur goût. Cette position est la mienne vis-à-vis de toi^ dans cette circonstance; mais nous n*avons paSj j'imagine, à craindre d'enfantillage ?

UERVEYé

Cen'est pas ma manière! . . D'ailleurs^ je suis

chez toi! — Mais vis-à-vis de mes amis, je crois être libre, et la sincérité me semble une dette.

LÉTfARD.

Que reproches-tu à Léon?.... Ses mœurs?

HERTEY.

Beaucoup moins que ses principes. Dans le fond je le regarde comme un homme froid, et je redoute les hommes froids. Ses paroles sont pires que ses actions, et tu connais mes maximes à cet égard. Entre les erreurs de la tête et celles de l'âme, il n'y a pas à balancer; les premières seules sont incurables.

LÉNARD

Tu fais du puritanisme sur des mots !

HERVET.

Sur des choses. — Rend-il sa femme heureuse? non. Eh bien! écoute-le, il trouve des raisons pour cela, ^('agirait-il pas mieux de se taire?.. Que ce soit de la franchise, il est disgracieux d'en avoir la confidence î Aux dernières élections, il ne s'est pas caché pour annoncer qu'il voterait contre le cri de son estime. Il 'ivait encore ses raisons pour cela. Il a soutenu, et je te répète ses propres termes, que le moins honnête et le moins habile

Digiti

des deux candidats était en cette occasion le préférable. On a créé le mot gouvernemental, pour cette manière d'agir. Cet homme a des yeux pour voir le bien et des mains pour accomplir autre chose ; il a toujours mille raisons de cette force, et la foule dçs sots reste abasourdie de son aplomb. Veux-tu que je l'estime?

l£naro, avec amertume.

Je ne dispute pas contre toi. — Tu sais, et tu le sais dans^la combinaison qui te plaît, tout ce qu'il peut te convenir d'apprendre sur les gens, aussitôt que tu n'as plus d'affection pour eux ; et leur biographie sort de ta bouche avec les formes les plus étranges. Si ce travers t'appartient, c'est de nouvelle date; une mauvaise influence te dif ige, et je t'ai connu bien moins sévère. Est-ce que tu fréquenterais des moralistes? Entons cas, Adolphe, il parait que l'on peut faire un excellent conciliateur sans être pour cela conciliant par soi-même. Pardonne-moi déporter quelque chaleur dans cette controverse !.... Les bons offices de Léon valent au moins que je lui rende cette justice.

1 SOIRÉES A CORBSIL. 4

Digiti

LES DICX MARIS*

EEIVIT*

A la vérité, Ton m'a dit que par son moyen tu rencontrais maintenant à chaque pas des fournitures pour les ministères, pour les bureaux de charité et les casernes ; des affaires d'or, enfin !

LÈNARD.

Exagération de plus ! — Mais, ce ne serait pas un raison pour appliquer un microscope sur les détails de sa vie, et pour lui rendre en tracasseries de sacristain la monnaie de son affection. Pardonne-lui de travailler à ma fortune plus sérieusement que par de bons conseils, et ne sois pas scandalisé de mon indulgence.

HIRVIY.

Mais, Maurice, on n'a pas que des affaires dans ce monde; on a une famille.

LÉNARD

Eh bien?... Tu veux me dire qu'il est galant et spirituel; mais puisque je ne l'ignore pas, oii est le péril ?

HERYSY.

Nulle part, et je n'ai plus rien à dire. Ah !

Digiti

LES DECX MARIS.

tu le trouves galaat. Moi, je le trouve d'une présomption qui passe les bornes ; car, enfin, il a mon âge; et ce vieux bel homme qui se pose en joli garçon, avec les soins les plus efféminés dans sa toilette, me fait trembler dès qu'il papillonne. Si j'étais femme, je frémirais de le voir se précipiter à mes genoux. Quant à l'esprit, lorsqu'il daigne en avoir, c'est en capitaliste qui n'estime pas ce bijou d'assez riche aloi pour le mettre éternellement en parade. Apporte moins de complaisance h l'écouter, et tu verras que ses phrases sont toutes ponctuées par des écus. -^ Veux-tu maintenant que je te fasse son portrait en pied?

LÉNARD

Non. Cette miniature suffit, et me prouve qu'il n'est pas dangereux, même à ton idée. D'ailleurs, Adolphe, deux femmes qui vivent ensemble à titre de fille et de mère ne peuvent être, ce me semble, compromises par qui que ce soit. Si ma femme restait seule, je pourrais craindre à meilleur droit un visî' teur pendant mon absence ; 'quand ce serait MO moraliste!

rîf!

fi»*. I • t-

44 lES DEUX MAàlS.

BERVIT.

Est-ce que je vais jusque-là, mon ami?

J'affirme seulement que Ton peut faire mille suppositions de trop.

LÉNARD

Toujours dans la supposition que Fon t'a bien servi dans tes conjectures.

HERVET.

Je ne suis pas, en effet, le seul à penser de la sorte, mon ami. Les femmes ont le tact délicat. Je t'ai traduit les préventions d'Henriette.

l£nard, avec chaleur.

Ma femme est pour le moins aussi femme que la tienne !...£llene m'a pas montré cette terreur.

HERVET, s'tnclinant.

Je baisse pavillon.

l£nard, cTun ton presque ricaneur, et faisant craquer ses doigts • Et Paul?... Que dit-il, lui?... Je m'en rapporterais volontiers à Paul.

• EBRVBT.

Ce serait tomber de fièvre en chaud mal.

Digiti

LIS DIUX HARIB. 45

LiNARD.

Ah, bah!

HERYBT.

Je lui dois même une remarque singulière : c'est que la femme de M. Cherrier diminue le nombre de ses visites chez toi en raison de la multiplication des visites que son mari te rend.

LÉNARD, ironiquement.

Si l'observation n'était d'un artiste , je la croirais d'un mathématicien. Remercie Paul de l'intérêt qu'il prend à ce qui me concerne.

HERtEY.

N'apportons pas d'aigreur dans les entretiens de bonne foi. Vieil ami , je te dois ce que je pense , et je prends à mon compte la responsabilité des sentimens que je te transmets. Leur autorité n'y perd pas.

i&hard.

Elle Y gagne tout , Adolphe ; mais , à mon tour , je puis te désabuser. Même en regardant Léon comme un Hbertin, crois que je sais assez le train et les choses de ce monde pour me méfier plutôt d'un homme h belles paroles 1 •4.

Digiti

4ft

et à beaux sentimens que d'un homme libre et sans souci. Ce dernier caractère est celui de Léon , et n'offre rien de traître ; par là , je me trouve averti. S'il m'est dévoué , c'est avec mesure; et ce dévouement ne s'évanouit pas en hyperboles. Autrement, j'en aurais peur. — Tiens ! J'ai quelque souvenir de mes frasques du bon temps ; et je veux te dire une de ces frasques h fond; d'autant que la belle et son époux sont défunts. Avant mon mariage, et pendant ma brouille avec ma famille, je m'étais retiré chez Dublar ; tu sais? à Montmorency. Là, nç sachant que faire , je devins amoureux de sa femme. Elle avait trente ans , le teint parfait et le babil vif; ce mélange d'esprit, d'expérience et de grâce, est ce qui nous séduit le plus facilement. Pauvre Dorothée! son nom ne me sortait pas de la tète. Toute la parfumerie du platonisme embaumait les délicieux rendezvous que la sainte crédulité du mari nous ménageait ; car les maris sont étranges pour nous ménager des rendez-vous avec leurs femmes ; il semble que les amans leur rendent un peu de liberté, en se chargeant à tour de rôle du carcan domestique; c'est

Digiti

de rhéroïsme à la manière de Saint-Vincentde-Paule!... Cela dura six mois énormes; elle, se défendant assez mal , et moi, l'attaquant plus mal encore. Dublar, cependant, allait partout ; il me prenait comme le modèle de Famitié, citait mes bons mots , proclamait chacune de mes vertus à sons de trompe, et ne tarissait pas sur mon mérite. Cela me faisait souffrir. Dans le fond , on aime les gens q[ue Fon trompe ; en quoi la nature a vraiment du bon. Au besoin, il querellait sa femme qui paraissait douter de mes vertus. J'étais si sot qu'elle tint ferme; aussi , je n'y pus tenir. Un jour de désespoir , comme je me posais cette question qu'il serait peut-être convenable de me casser la tête pour couronner le roman , mon cousin Frédéric arrive avec une bourriche, douze bouteilles de Rancio, et trois grisettes. On me trouve enTarmes; les grisettes se moquent de moi. Frédéric me propose les folies que l'on se propose entre garçons ; et , comme les extrêmes se touchent, je tire mon pistolet par la fenêtre; nous faisons un train d'enfer, on se grise à mort , et le village entier s'amasse dans la rue ori nous jetons aux badauds scandalisés

Digiti

les plats , les bouteilles , et , par mégarde , un garçon traiteur qui faisait l'insolent. Trois jours après cette orgie , Fàme et la tète libres, je raisonnais avec le cousin de cette hygiène de libertins qui combat les passions par les excès, quand Dublar entre, Fœil fulminant de mépris : « — Lorsque vous » aviez des mœurs , me dit-il en me toisant n avec dignité , je me faisais une gloire de » vous ouvrir ma maison; vous n'avez plus de » mœurs! un homme comme vous ne doit » pas se présenter chez une femme honnête. » Je vous retire mon estime. Adieu. » — Tu void la conclusion?... Sa moralité veut qu'on la ibédite. Le digne Dublar, qui me voyait sans méfiance lorsque j'étais dangereux , me fermait sa porte au moment oii je cessais de l'être ! ! ! A la suite de cette comicpe entrevue, Frédéric, résumant brutalement les choses , s'écria : — « Bonne leçon , morbleu !... Si je » me marie, j'ouvrirai les battans de mon » ménage à tous les francs mauvais sujets; » mais qu'un patelin vienne m'ensorceler de » son dévouement , je le jetterai tout d*abord » par la fenêtre. » — A l'exagération prè^ , Adolphe , qu'en penses-tu ?

Digiti

LIS DEUX MAftlS. 40

miTST , froidement.

Je ne vois pas le rapport!... Qu'est-ce que tu prétends par là?

LÉNARD

Rien. Je te paye tes conseils en anecdotes; il ne tient qu'à toi de nous trouver quittes. HiRvsT , en saunant.

Allons rejoindre ces dames dans le jardin.

( Emestine s'avance à lear rencontre et les retient. )

Page 1