JULES DEBRAY
ESQUISSE BlOGBAPflIQUE.
Bien des gens l'ont connu. Pour la majeure partie de ceux qui ont pu se flatter de cette bonne fortune, son nom réveille invariablement dans la pensée le souvenir d'une excellente action, de nombre de traits à faire verser des larmes. Franchement, on a donné le prix Monthyon pour cent fois moins. Je ne sache pas d'homme pour lequel on «it plus fatigué le vocabulaire de la louange. Prêtez l'oreille ^sur son compte, on n'entend qu'une voix. Il y a même des gens qui n'en parlent 1 13.
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qu'avec Tenthousiasme de la reconnaissance; c'est assez vous dire qu'il est mort; car/ à l'honneur éternel de Tesprît humain, la reconnaissance est un sentiment plein de pudeur; mais ce sentiment perd toute retenue dès que le créancier ne peut plus sonner à la porte et réclamer la dette. Vpulez-vous tuer ringratitude?.... rien de plus simple! brûlez-vous la cervelle.
Sa jeunesse avait été celle d'une foule de gens, vive, dissipée, joyeuse. Une conception ardente et facile, une physionomie pétillante de bonheur, l'élan ingénu de ce caractère toujours en dehors, avaient effacé des peccadilles que l'on ne reproche, après tout, qu'aux âmes qui ont de la sève. Que les crétins nous demandent notre estime en faveur d'une vie sans reproches, cela s'explique par l'incapacité; il y a tels mépris de la syntaxe qui n'appartiennent qu'à Victor Hugo.
Je vous devais un nom : c'est pour cela que j'ai choisi celui de Jules Debray. Par analogie, le lecteur lui donnera peut-être un autre nom, cela ne me regarde pas. Je veux éviter toute personnalité : certains in-^ dividus résument l'histoire de la race.
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La bonne étoile de Jules Debray Tavait uni, jeune encore, à la plus charmante femme, et peut-être la meilleure que l'on ait pu rencontrer dans Paris, où les femmes excellentes abondent. Ernestine Brémont pourrait passer pour leur type. La sympathie, cette excuse magnétique des gens pressés, n'était pas venue tout d'abord , comme cela se voit sur les théâtres et dans les romans, pour la plus grande facilité des auteurs. Leur mariage offre toute une histoire. Ernestine avait manifesté l'aversion la plus décidée pour cet élégant libertin , mis à Tindex chez les honnêtes familles du voisinage, en raison de ses espiègleries et de ses bonnes fortunes. Le mot de bonne fortune, on le sait, ne se prend pas toujours en bonne part; même ily a fort peu de vanité, la plupart du temps, à tirer de ces banales aventures de mauvais sujet, que, par une métaphore ambitieuse, imaginée sans doute dans le style de la galanterie de caserne, les coureurs de beautés sans façon traitent si militairement de conquêtes.
L'épisode est ^ans mon droit, j'en userai.
Une des conquêtes de Jules avait eu de l'éclat au milieu de beaucoup d'autres. 11
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s^agissait d'une fleuriste innocente qui, pour assurer un père à son enfant dans ce siècle où les parjures abondent , s*était préci^ntée dans l'embarras des richesses. Dix parjures valent-ils mieux qu'un?... Il n'y a pas de doute; mais il n'en faut pas faire un secret. L'événement, néanmoins, a plus d'une fois absous ce petit calcul; mais une rencontre perfide au billard, et deux ou trois mots, suivis d'une explication à^ la lueur du punch, avaient mis les superbes rivaux en contact. Plus philosophe qu'Orosmane, Jules eut une idée, quelque scélératesse, bien entendu! que l'on trouva ravissante. Jusqu'à l'époque décisive, le secret de la résolution commune fut admirablement gardé. La pauvre petite, qui songeait à conduire avec dextérité sa barque au milieu des écueils, vit tout à coup croître ses embarras, grâce au dévouement simultané de ses admirateurs. Au lieu d'un père, l'enfant, en arrivant au monde, en eut quatre, aimables, spirituels et bienportans, tous résolus à le reconnaître et à le doter de leur nom sur les registres de Fétat-civil. Si prolétaire que l'on soit, le nom d'un père est un titre que nul ne dédaigne. 11 serait plus
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JULES DBBIAT.
raisonnable, je Favoiie, de s'en tenir au nom de sa mère; il se commet bien des fanx à la municipalité! Quoi qu'il en soit, ce pèle-méle de paternités, qui se présentaient héroïquement en f^ont de bandière, rendit assez perplexe l'employé municipal, assez bonhomme, obstiné légiste, habitué sur ce point à constater plus journellement des lacunes, surtout dans l'hypothèse d'un excédant; façon d'agir voulue par le Code , et que je considère, moi, comme un vice et comme un mensonge de notre législation ; car enfin, pourquoi nier une série de pères à quiconque en offre de reste? Retranché derrière la loi, l'employé n'en voulut pas démordre; forts de leurs prétentions, les quatre pères ne le voulurent pas non plus. Lal>ataille fut originale et ardente; absolument comme dans les marais de l'Argonne, oi)i Dumourier et l'ennemi se tirèrent vingt jours durant des coups de^ canon qui n'ava^nçaient à rien, et qui finirent par la journée de Yalmy : il faut bien en finir. Le inaire, pour en finir, eût volontiers proposé la courte-paille; la persévérance des prétendans ajourna la solution de ce problème. Chacun d'eux se retira, fier de sa
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persistance, avec la menace d*en référer au Conseil d'Etat. La chronique de Tarrondissement s'égaya de ce plaisant scandale; l'en* fant disparut, on devine comment; et la flenriste , pour ses relevailles, alla prudemment dans un autre quartier de Paris se tresser une seconde ou une troisième couronne de fleurs d'oranger; je n'ai jamais pu déterminer le numéro d'ordre. C'est maintenant une très-vertueuse mère de famille; il ne faut jamais désespérer de la vertu.
Sur le chapitre de cette vertu, ne méprisez pas trop ce que je vous dis. St les médisans, par exemple, possédaient la vertu de la patience, ils s'épargneraient bien des sottises sur le compte du prochain.
Ajoutez à ces folies des dettes criardes, dettes de billard, libéralités de beau joueur qui sait perdre en vrai gentilhomme, et aussi quelques démêlés politiques, où Jules, entraîné par son génie , prenait toujours la défense du faible, sauf à prendre également sa part dans les arrestations et les bourrades ; il est cettain que tout cela devait composer à l'écervelé la plus détestable réputation auprès d'une jolie demoiselle élevée à petit bruit
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dans le goàt des mœurs ternes et marchandes du quartier de la Halle-aux-draps. Err " nestine ne tarissait pas en expressions de mépris contre mofisteur Jules Debray. Elle y revenait avec un acharnement étrange. Jules était son dernier terme de comparaison, l'expression hyperbolicpae de son mépris pour les mauvais sujets. Certains pensaient qu'elle en disait trop. Je comprends qu'une belle fille soit furieuse qu'un très-bel homme devienne un garnement.
J^ombre d'inclinations ont ainsi commencé, et, ma foi ! c'est assez bien vu de commencer par là. L'inverse n arrive que trop fréquemment.
Bref, mon Jules, par le sentiment du contraste, j'imagine, s'éprit de cette dédaigneuse blonde, pâle anémone toujours enfermée sous les vitrages du comptoir de son magasin. Les esprits volages font de ces infidélités au vice lui-même ; le spectacle de la vertu leur donne des distractions, et ces distractions en valent d'autres. Toutes les femmes, d'ailleurs, ont de la vertu. C'est une question de date, ^ le mariage est un moyen tout comme uii juitre pour mettre aux abois les
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résistances désespérées. Jules demeiirait juste dans la maison qui faisait face au magasia, et, de ses fenêtres, il ne perdait pas Emestine de vue. Tout à coup il se mit, Tytireparisient, à jouer des airs sur la flûte, à composer et à chanter chaque jour des romances dont pas une n'avait le sens commun, à garnir le balcon de grands lilas et de beaux géraniums, idylle de yerdure qui servait de paravent à ses soupirs. Le père de Jules avisa ce changement notable ; et, comme ce père était un bonhomme, il s'en félicita. Les amis de notre amoureux, Byrons du quartier des Arcis et don Juans d'estaminet, étonnés de ce que le boute-en-train familier de leurs caravanes se réfugiait dans les plaisirs sédentaires et mesquins de la famille, lui déclarèrent, pour le rendre à lui-même, qu'il était un homme perdu !
— Perdu, soit! répondit-il.
Et il en prit son parti ; c'était violent.
Tant il y a qu'il ne fut question aux alentours, surtout chez les amateurs de romances, que de la rupture de Jules avec ses habitudes passées. Tout fait scandale, même l'absence du scandale. La réaction fut vive; c'est sa
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manière. Après rëvénement, les esprits impétueux retrouvent toujours mille sympt6^ mes qui devaient le leur faire prévoir. Cha* oun cita des traits du jeune fou pendant le cours de ses plus vertes folies; tous, à dire d'experts, dénonçant une belle Ame, un cœur plein de v«rve et de générosité. On en déterra je ne sais oii; on lui en eût inventé plutôt que de se taire. Oii est Thomme si haïssable, je vous le demande, si déshérité du €»el, qui n'ait eu dans sa vie ses jours de respect pour l'estime publique, et qui, malgré les dérèglemens de son esprit, ne se soit laissé prendre comme un sot à l'attendrissement des bravos qu^il a mérités? La vie de Jules offrait cent exceptions heureuses, et la balance penchait en ce moment du c6té sublime. 11 n'en fallait pas davantage pour toui*ner les tètes. Ernestine seule tint bon contre tout le monde, contre ses parens eux-mêmes; elle épuisa l'ironie contre le malheureux, disant tout à la fois qu*il était un fou et un hypocrite; contradiction qui devait être relevée et qui le fut. A la fin, cet éternel plaidoyer, qui s'élevait jusqu'audithyrambe, cette guerre sans terme contre les préjugés d'une petite 1 14
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sotte (ainsi lui parlait sa propre mère), mina sourdement sa haine et son dédain. L'éloquence des faits acheva l'ouvrage. Les âmes franches sont toutes prêtes pour la généro* site; elles ne font pas à demi des réparations d'honneur. Qui pourrait, d'ailleurs, pénétrer et dire les trahisons de l'amour-propre? Le miroir de la fille la moins amoureuse de sa figure lui traduit à la dérobée l'expression d'une foule de regards, et l'on accorde communément du goût aux mauvais sujets. Il faut bien qu'ils retii:ent quelque fruit de leur expérience, et ce n'est pas pour cette habileté de tact qu'on peut leur en vouloir. Tôt ou tard on rend justice aux jolis garçons; la chance est pour eux.
Donc, lorsque, par un soir d'été, M. Debray le père vint sous l'acacia du petit jardin demander Ernestine en mariage au nom de Jules, la belle et pure enfant, qui s*approchait en ce moment du cercle pour verser le thé dans la porcelaine de Saxe, devint écarlate comme une cerise , et , par un geste plus prompt que la pensée, toucha le coude de sa mère , qui, dans l'intérêt des répugnances de sa fille, pensait devoir répondre sur-le-
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JULES UBRAT.
champ à cette proposition par un refus. Connaissez-vous une plus naïve déclaration d'amour que ce coup de coude? Boufflers, en son temps, en eût fait un poème. Pleurons Boufflers !
Eluit grands mois de scrupule ajournèrent la réponse. Chaque retard apportait une garantie nouvelle. La vertu de Jules croissait à vue d'œil et faisait des progrès effrayans ; les gens passionnés, quand ils ont de la vertu, en ont à faire trembler, il avait pris les divertissemens en horreur ; il n'allait plus au bal masqué de TOpéra : déjà même il manifestait la plus profonde indifférencepour sa toilette. Plus de bons vivans autour de lui, plus de fêtes ; c'était un ermite amoureux, le saint Antoine de la chevalerie française. Ernestine se .décida, dans la terreur qu'il ne vint à valoir cent fois mieux qu'elle. A bien prendre, une certaine coquetterie, le goût du monde et des plaisirs, le tout à d^se raisonnable, ne sont nullement à dédaigner dans un ménage; les dames en tombent d'accord, et les filles d'esprit ne se soucient pas d'un puritain. Cela leur vient de leurs mères, et, si le ménage ne s'en trouve pas toujours
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bien, c'est peut-être que le mariage est un tombeau oii Ton ensevelit les plus belles qualités du monde.
Le mariage eut donc lieu. Je vous demande pardon de me montrer si didactique.
Avec le mariage, les médisances revinrent dans la circulation. Non que Jules Debray se mit à précipiter le terme de la lune de miel; mais, au contraire, parce qu'il le prolongea démesurément. L'amant malheureux et ajourné avait éveillé bien des sympathies prêtes à s'offrir noblement en sacrifice; le mari satisfait ne laissait plus d'espoir aux filles tourmentées de leurs dix- huit printemps, aux épouses que les maris laissaient tranquilles, aux veuves émues par des réminiscences. Jules était devenu d'une brutalité sans excuse. Il prenait une foule de mauvais plis. 11 ne voyait que son Ernestine, le nom d'Ernestine semblait le seul mot qu'il eût à dire. Pas le moindre petit égard à qui que ce fût, pas un compliment, rien ! fleurs de civilité que l'on doit cependant à tout le monde, si peu que Ton sache vivre; revenu quotidien de l'amour-propre des femmes , et qui seul les console de ne pas être des hommes. Qu'en ar-
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JULES OEBRAT.
rivait-il ? c'est que Ton riait à goi'ge déployée, et la rage dans Fàme, du mauvais ton de cet amour offert en spectacle et sans réserve; de ces yeux qui se cherchaient pour s'animer l'un par l'autre; de ces sourires toujours prêts à se répondre; de ces baisers ravis au vol, partout et à toutes les minutes, sollicités, savourés, retentissans; de leurs mains entrelacées et avides, quand la brûlante haleine qu'ils respiraient en commun les enveloppait d'une sphère d'électricité. Pendant près de deux ans, il en fut ainsi. Deux ans ! comprenez-vous cela? Les amis en tombaient des nues. Cette Ernestine , que l'on Croyait de marbre , avait pris feu. Des amans tenus à quatre et cloîtrés par leurs familles n'auraient pas été plus extravagans dans les échappées furtives d'un rendez-vous. Le nœud conjugal semblait incombustible. La coutume de se marier de bonne heure et de chercher le niveau des âges dans l'harmonie des constitutions est particulière à notre siècle, qui par là comprend l'égalité. Je ne crois pas cette coutume indifférente pour les mœurs. Les bonnes mœurs tiennent aux bonnes choses, quoique, plus souvent, les bonnes choses em- 1 14.
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portent les bonnes mœurs. Il existe entre elles une difficulté à régler entre Dieu et les législateurs; les législateurs donnent tort à Dieu. Débrouillez-¥Ous !
On déclarait toutefois ces frénésies du dernier comique et d*une verve de naturel outrageante au dernier degré pour les principes reçus chez les gens qui se piquent de civilisation. La colère croissait autour de Jules et d'Emestine, qui ne s'en doutaient pas : dernier affront, et le plus sensible de tous.
Malgré tout cela, pas d'enfant ! C'était leur seule douleur. Un médecin de la famille, fort grave, comme ces messieurs n'y manquent jamais, par la raison que la morgue de l'autorité supplée merveilleusement au génie, et que l'on né peut tout avoir, conseillait les bains de mer, les promenades, et je ne sais quel régime. Avec l'obscurité convenable, on expliquait à la tremblante Esnestine, qui baissait les yeux, les prescriptions délicates du médecin de Louis XIII, dans une occasion oiî les intérêts de l'hérédité directe inquiétaient essentiellement les conseillers du monarque. L'histoire de France n'y faisait rien ! ni régime, ni bains de mer, ni promenades. Er-
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nestine s'en était prise à Dieu, ce pis-aUer de nos déconvenues, et elle le priait comme on le prie du moment qu'il y a quelque passion en jeu. Dieu ne hait pas du tout qu'on le prie. Le médecin ( et je l'ai toujours estimé pour cela ) commençait à croire qu'il n'était qu'un âne; révélation que la plupart de ses confrères se cachent, mais que l'on voit de reste pour eux.
Ce bon Jules s'irritait contre la difficulté; il était loin de s'en adresser des reproches, quoiqu'on le raillât sur ce point. Sa vanité, mise en éveil, lui rappelait des antécédens, au nombre desquels, et pour cause, il omettait néanmoins de compter sur ses. doigts l'historiette de l'ingénue fleuriste. Aussi, dans ses accès de mortifications puériles (et puériles est doublement le mot), il chagrinait Ernestine, en lui rejetant toute la responsa* bilité de ce malheur. La paternité est chose très-capricieuse ! Tel veut être père qui n'en vient pas à bout; tel autre s'en soucie peu, qui le devient quoi qu'il en ait, et qui se montre fort surpris de son bonheur. Le ménage a ses désespoirs et ses mécomptes. Quand un mari dit une bêtise, il n'y a pas de raison pour
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lOS JDLSS DSBRAT.
qu'il n*en dise pas deux, puis trois, puis quatre, et ainsi de suite. Jules Debray, une fois lancé, ne s'arrêtait pas en chemin. Le démon de la paternité lui mit martel en tète. Il voulut être père à tout prix pour tuer les épigrammes. Après avoir dit des sottises, il en fit. Chez les esprits droits et logiques, tout principe engenidre ses conséquences : l'action naît de la pensée; c'est l'arc d'où part la flèche.
Dans le tourment de cette préoccupation, il se piqua des railleries d'une petite cousine de sa femme, jolie brune, espiègle comme un démon, qui s'était mêlée bien cruellement de la castille. Les coquettes, pour le dire en passant, saisissent avec une admirable sagacité le faible d'un caractère; et si le caprice leur vient de courir après nous, elles n'ont qu'à nous attirer tout simplement par la fuite. Je l'ajoute à leur louange, elles gardent le secret et nous laissent la vanité de la victoire. Les maris, ou Vincent de Paule, en ont la responsabilité. Jules guetta donc sa cou^ sine; il la surprit en sournois un beau matin, et comme son exaspération ne pouvait plus se contenir, il lui donna le démenti le plus
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formel. La petite cousine, convaincue de son erreur, et très-embarrassée de sa conviction, fit à deux mois de là, le plus ostensiblement du monde, ses préparatifs pour un voyage en Italie; puis, quittant sacbaise de poste à deux lieues de la barrière de Fontainebleau, s'en revint, par un détour, habiter une solitude harmonieuse aux environs de la forêt de Saint- Germain, pour réfléchir discrètement et à tète reposée sur les conséquences naturelles de ce démenti. Jules, sur ces entrefaites, se souvint à l'improviste de je ne sais quelle affaire qui l'appelait pour moins de vingtquatre heures hors de Paris. Il quitta pour la première fois sa femme avec des démonstrations de chagrin qui la comblèrent d'orgueil!....
Il ne revint que huit jours plus tard.
Nos femmes, quand le démon babillard de la jalousie se penche à leur épaule, n'ont pas toujours le courage d'avouer une obsession qui les insulte et qui les humilie; et cependant la dissimulation, pour devenir parfaite, exige un temps d'apprentissage. Alors elles tombent dans le trop ou dans le trop peu. Plus elles sont civilisées, plus leur bouche
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garde le silence, silence éloquent, à leur insu. Les profonds ressentimens sont froids; ils se déclarent dans la fatigue des yeux qui ont pleuré, dans Thésitation nerveuse d'une lèvre qui ne parlera pas, dans un soupir interrompu. En général , les femmes aiment à se plaindre, surtout sans motif; aussi Ton doit se tenir en garde contre ce mot : — Je n'ai rien ! Mot cruellement significatif dans leur bouche. Une femme qui n'a rien n'est pas dans son état ordinaire. Je n'en fermerais pas l'œil de la nuit. Jules comprit les doutes d'Ernestine, et pour les étourdir, car le simple aspect d'une larme le mettait hors de lui, il se montra le plus empressé des époux, le plus magnifique des diplomates; il dépeupla des magasins de nouveautés, il mit à contribution les joailliers à la mode. Est-ce un procédé fort prudent?* J'en doute. Si les femmes (et c'est leur génie) ont la main haute dans la bourse de la communauté, l'homme a grand tort d'usurper sur cette prérogative, même en temps normal, et dans une simple pensée de prévenance : on ne demande tout au plus que son adhésion. Tout changement de rôle mène aux conjectures, loin d'en distraire, et
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les redoublemens d'amitié sont de luxe. Je dis cela dans Fintérèt de mes amis : on ne sait pas ce qui peut arriver. Peut-être Jules dépassa- t-il le but ! . . . Intérêt conjugal à part, il faut avouer que dès ce jour il parut généralement plus aimable. Gomme par le passé, il ne refusait rien à sa femme; mais, au moins, il n'oubliait pas l'univers. Plus de mauvais plis ; il perdit ses façons d'agir sauvages et romanesques , cette fureur d'isolement et de téte-à-tète qui le rendait si ridicule; il redor vint un homme du monde. Son excellent cœur se mit en relief, comme aux jours mémorables de sa vie de garçon. Ses amis, qui n'avaient pas désespéré, ses voisins, ses nouvelles connaissances, saluèrent cette résurrection sociale. La joie, la bonne chère, le grand train , s'installèrent au logis , rayon nèrent aux alentours ; et son esprit, qui s'asphyxiait dans l'atmosphère du ménage, retrouva sa fraîcheur première , ses franches coudées et son essor. Le quatrième arrondissement retentit encore du bruit de ses fêtes. J'arrête nos moralistes sur une bizarrerie, et ce temps d'arrêt suppléera de reste à quelques menues réticences : c'est que la tolé-
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ranoedeTopinion, étroite à l'excès et reyèdie sur le chapitre d'un célibataire, se montre, «1 revanche, iibérale et facile sur le chapitre d'un homme marié ; fussent-ils Tun et l'autre, devant la suspicion publique, sur un pied d'égalité complète en fait de mœurs. Et cela se raisonne : car que ne raisonne-t-on pas? L'homme marié porte son enseigne de marié bravement , hautement , loyalement , de telle sorte que l'on ne puisse prétexter d'ignorance ; et, ma foi ! tant pis pour celles qui s'y laissent prendre : elles l'ont voulu. Un premier engagement a donc cela de précieux qu'il débarrasse de tout autre engagement. Croyez-vous que l'espèce mourrait si le genre humain se faisait chevalier de Malte? Gage que non!... Ajoutez à cela que le péril, quand il en résulte un péril , est restreint dans une catégorie très-étroite. Mesdemoiselles, vous êtes bien averties !... Reine obligée des réunions, et reine soumise, la femme légitime, ou froide ou jalouse ( il importe peu pour le moment), devient, quand un mari sait s'y prendre, le chaperon des bonnes amies qui, sous les lustres du salon d'hiver et sous le reflet des charmilles d'été, peu-
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v«nt librement exposer à la flamme de ses regards, à travers la dentelle ou sous la dentelle, suivant le mérite, leurs épaules roses et soyeuses, des bras qui ne sont pas absolument nus , tout un écrin de charmes à loger mille projets dans la cervelle et à rendre fou. L'homme marié, s'il jouit d'une belle fortune , est donc par cela même à l'affût de toutes les occasions favorables; elles viennent à lui, et elles y viennent en foule. En ne lui supposant au plus qu'une trempe d'imagination assez commune, c'est mieux qu'un sérail cent fois, puisqu'il rencontre çà et là , sous la main, le piquant de la résistance à travers le tourbillon de la variété.
Seconde raison pour se marier de bonne heure, mais qui n'a pas le moindre rapport avec la première.
Je pose, bien entendu, l'exception de la fortune.
Puisque j'ai parlé de fortune, je vous dois un mot sur la fortune de Jules Debray.
Il n'en avait pas, mais il en espérait, tant
du c6té de son père, bureaucrate économe et
pilier de toutes les administrations, que du
côté des parens de sa femme, qui, pour le
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soutien de leur maison de commerce, retenaient le capital de la dot et en servaient la rente. Jules suppléait, du reste, à cette mé* dlocrité du moment par des opérations hardies, nobles coups de main, rafles de circonstances, dont les caractères aventureux et brouillons, qui ne doutent jamais de rien, accaparent en quelque sorte le privilège, quand ils ont des tenans et des aboutissans partout^ Par son père, Jules se faufilait parmi les grands faiseurs ; par ses mœurs, il enrôlait tous les petits comme auxiliaires. Gela se multiplie sous les doigts, dans toutes les formes; et quoi qu'on en ait dit, cela n'a rien de problématique : rien n'est plus avéré. Il ne s'agit le plus souvent que d'un premier mot versé dans une oreille, et, de bouche en bouche, reversé d'oreille en oreille, moyennant une chaîne de pots-de-vin, pour que deux ou trois millions, tantôt plus, tantôt moins , filtrent discrètement par une fêlure du vase administratif. On cuve cela vite. Rabâcherai *je les plaintes qui circulent sur le compte du télégraphe, et faut-il réveiller de soporifiques épigrammes sur le chapitre des fournitures?. . Allons donc ! Par le fait, tout le monde y ga-
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gne, sinon le pays; mais qui s'occupe du pays?.. Les divers gouvememens, par leur morale, nous ont tellement élevés dans Tamour de la patrie, que Ton ne sais pas trèspertinemment ce que c'est; non que nous soyons à vide de patriotisme : je ne l'entends pas ainsi. Quel est celui d'entre nous qui ne possède pas un exemplaire des chansons de Béranger? Je tiens à ce qu'on n'abuse pas de mes paroles ! nous avons tous un patriotisme quelconque, une façon de patriotisme, un patriotisme de clameur et de bagarre, dès l'instant qu'il s'agit de chanter la victoire ou de se battre, et parce que c'est un grand charme. En conséquence, on provoque en duel le premier concitoyen qui n'est pas de notre opinion, ce qui le convertit s'il a pe^r; on en débarrasse le chemin si on le tue ; et l'on se précipite en désespéré sur la fortune publique, parce qu'en dernière analyse, ceci ne fait tort qu'à l'État, l'être le plus imaginaire dans votre pensée et dans la mienne. Voilà notre patriotisme. En d'autres temps, on a pu voir mieux. Je ne vous donne pas cela pour du vieux romain. Maisà qui la faute? Arexemple. Et d'où vient l'exemple?.... Assurément
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JULI8 BBB1A.T.
ce n'est pas d'en bas. La grande excuse est sur toutes les lèvres, et la contagion marche; elle est dans l'air que Ton respire, Les mcrars d'un pays en sont la probité, et il y a cent sortes de probité, suivant les siècles et les latitudes. N'a-t-on pas entendu un de nos plus spirituels hommes d'État s'écrier à propos du meurtre du duc d'Enghien : — Passe encore si ce n'était qu'un crime!... Tout le monde en fut d'avis, et le propos a passé de la politique dans le commerce. Chez nous, on regarde à peu près comme une diplomatie de fripon qui veut éclaircir les rangs et la concurrence toute paraphrase indignée qui sort de la bouche des moralistes. Il faut que ce soit cette crainte qui les décourage; car ils sont en bien petit nombre. Quand je dis qu'ils sont en petit nombre, je l'entends des puritains, de ceux qui prêchent bon jeu, bon argent^ qui font naïvement ce qu'ils disent et mettent l'exemple aux deux bouts du précepte, gens rares. Quant à la cohue des moralistes, engeance qui pullule, purement préceptorale et parleuse, qui cite Platon et Jésus- Christ, qui porte des brochettes de croix à la boutonnière, qui fait profession d'enseigner le caté-
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chisme et la vertu sous les voûtes de Téglise et de la Sorbonne, et qui propage les toirreus de lumières et les préceptes de mortification, à tant par mois, elle se montre grande amie des deniers de l'État. Au fond de sa mansarde , le front et les doigts tout humides encore de Vite misM est et du bénitier, telle pénitente de bas aloi, qui se consultait entre le repentir et la faim, tout en payant je ne sais quelle redevance pour tenir je ne sais quel commerce, a vu plus d'une fois revenir entre ses mains (je ne dirai pas à quel propos ) la pièce de cinq francs qu'elle avait portée la veille même à la police; elle reconnaissait, en même temps, à quelque particularité, le symbole qui la mettait en règle vis-à-vis de la morale publique, et, sous Tincognito, le fougueux moraliste qui tonnait et s'exténuait en paraphrases pour démontrer que Ton ne doit se mettre en règle que vis-à-vis du ciel. Un moraliste a besoin de distraction comme vous et moi, et ne s'en fait pas faute. Je reviens aux opérations qui se font dans une certaine sphère. Par exem^de, on achète pour les revendre des terrains que doit traverser une route, un canal, un mo- 1 15.
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nument d'utilité publique ; on prend à bail une maison aur l'emplacement futur d'un théâtre, d'un puits artésien, d'un chemin de fer.
Rien n'esta dédaigner. Même on se troure assez bien d'être nommé syndic dans le^ belles banqueroutes : qui sait? Parfois un banqueroutier se range et se réhabilite. La réhabilitation peut devenir un moyen de recommencer. Se voit-on dans le secret d'une catastrophe? Vite, l'embargo tombe comme la foudre sur les denrées de nos colonies, aux jours d'arrivage, sauf à se partager les différences , lorsque les mercuriales montent. A l'occasion de la guerre d'Espagne, feu Casimir Périer criait à M. de Yiiièie : « Vous allez faire baisser la rente. — Vous ferez monter les sucres, » repartit vivement le ministre. Casimir Périer n'avait pas besoin du conseil. Ceux qui sont à la bonne source, négocient des emprunts pour les gouvernemens dans l'embarras, avec la condition expresse qui liquide sur le plus pur, et au pair, des créances de vieille date qu'on a l'esprit de s'adjuger par avance pour un morceau de pain. Une grande calamité devient habituellement
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une bénédiction du ciel; souvenez -vous, Sk l'époque du choléra , de renchérissement de mille drogues , le camphre entre autres, tenues depuis pour malfaisantes : elles montèrent à des prix fous. Au besoin, l'on part en poste pour une opération de contrebande, et lorsqu'on ne plane pas dans les hautes régions, on rabat son vol pour peloter dans les petites. Quelquefois il n'est pas question d'avoir le premier sou de ces entreprises; soyez aimable : voilà le capital. Use rencontre des femmes dans ce magnifique Cent- treize, protectrices dévouées qui ne regardent à rien. Il s'y fait en riant des affaires inouïes. On se forme à tout vendre, des places, des fournitures, des croix de la Légion d'honneur, et même la nomination d'un député : vous aurez un arrondissement pour rien, pour une promesse en l'air, pour le casernement d'un régiment de cavalerie, pour une forte commande chez les marchands de foin, pour l'enlèvement de quelques immondices dont les électeurs croient se débarrasser. J'ai assisté à la vente d'un diplôme de pair; mais ce sont des bagatelles, comme pour la plume d'unjoumali^te.Des courtiers de conscience.
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faute de mieux, vendent la leur; el cela se fait de bonne foi, sur parole. Pour ces indir gnités on a de l'honneur. Ce qui se dévore dans ce grapillage est effrayant; et comme les gens qui s'en mêlent jettent volontiers par les fenêtres, sons Tinspiralion du ca(»ice, un argent qui ne leur coûte rien, leur conschenoe dort en repos; ils vous démontrent qu'ils foni aller le commerce, grand lieu-commun de tous ceux qui nous rongent, sauf à précijHter le pays dans la banqueroute. On a dit la même chose de l'incendie qui ravagea la ville de Londres et de la peste qui suivit cet incendie. Ainsi soit-il ! S'il existait en France quelque sévère économiste, à la façon de Sully, par exemple, je ne serais pas fâché d'avoir son sentiment. Quant à la morale, c'est un enfantillage d'en prononcer le nom. Tout le monde fait à peu près ainsi; on y est obligé; ne fautil pas nourrir sa femme et ses enfans? Je suis immoral, soit ! mais j'ai des entrailles. La belle chose, en effet, que la famine sous la protection de la vertu ! On y est obligé, vous dis-je ! chacun s'en mêle suivant ses petites facultés et dans son coin. Les plus honnêtes gens sont les plus mal placés ou manquent de
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génie : c*est qu'ils ont la démarche lourde. Quand on a la conscience légère, on va vite : la probité porte des sabots de plomb qui lui font faire quatorze lieues en quinze jours. J'ai connu de bons vivans, la crème des habiles, qui, pour frauder l^troi, ne a'j prirent pas par quatre chemins : ils louèrent à tant par jour la voiture d'un ambassadeur et s'affublèrent de sa livrée, tandis que l'obligeant diplomate, représentant officiel d'une grande puissance, mettant de c6té ses insignes, rubans et crachats, se tenait content d'un modeste cabriolet bourgeois. Vous sourcillez, j'imagine; mais ne doit-on pas, lorsqu'on y gagne, être utile à son prochain ? Feuilletez un peu votre Evangile.
Je n'exagère pas ; je ne sais pas tout.
De là le faste de la maison de Jules Debray, faste inconcevable, mêlé de vicissitudes, que nul parmi les profanes ne savait au dehors, et qui menaçaient fréquemment de l'emporter dans leur choc. Paris surtout foisonne de ces existences aventurières , sans halte, sans avenir, vouées à l'imprévu, enveloppées dans un nuage de luxe ; un jour, à plein dans l'or; le lendemain, percées
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comme un crible ; alternant du bagne à la Morgue , entre la tentation d'un faux ou la tentation d'un coup de pistolet. Si le faux se risque, on garde sa cervelle ; si Ton se fait sauter la cervelle, tout est dit. Sur ce champ de bataille et devant la gueule du canon dont le boulet va nous emporter si Ton n'encloue bravement la lumière, on acquiert une intrépidité terrible, on ose tout ; et comme il n'est besoin que du caillou le plus frêle pour que ces colosses de fragilité bronchent, la vie s'y consume avec fureur ; on jouit à chaque instant de son reste. Quelques-uns ne se tuent pas, j'en fais l'aveu ! et, qui pis est, ne vont pas aux galères; c'est leur secret, il est juste de dire que, grâce à la loi du déclin qui régit tout, jusqu'aux empires, le cercle de leurs spéculations va toujours en se rétrécissant. Ils émerveillent d'abord, sauf plus tard à faire pitié. Si leur tilbury vous a cassé la jambe, ils vous y conduiront t6t ou tard, sur le taux de âO sous par course. Après avoir tout vendu, tout usé, tout flétri, leur pays, leur plume et leur femme, ces grands hommes se résignent au commerce de contremarques et des chaînes de sûreté. Méfîez-vous !
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Mais, pour placer les choses à leur véritable point de vue, sachez que ce sont les meilleurs amis de la terre, francs, dévoués, tout à vous si vous en avez le temps, et pour peu que vous vous joigniez, satellite fidèle, à la caravane de sans-soucis dont ils sont les chefs de file. — €onçoit-on (ceci n'est qu'une parenthèse) qu'il y ait encore des poltrons assez peu de leur siècle pour se mettre en route avec des pistolets de poche, au moment de traverser la forêt de Bondy, et que vous rencontrerez toutefois les bras ballans sur la place du Carrousel ? — Revenons. Leur conversation pétille et flambe ; l'ceil pénètre à vif dans leur àme : rien ne sera trop bon pour vous si vous êtes pour eux; une fois pris dans leur existence effrénée, le sublime du matérialisme de ce monde vous sera connu ; l'Espagne et l'Italie vous prodigueront leurs meilleurs vins; l'étalage de Chevet n'aura pas de mystères pour votre sensualité, et si vos yeux s'allument au milieu d'un cercle de beautés faciles, dites.
La Fontaine était un grand sot d'aller chercher le type de ses vrais amis au Monomotapa.
J'ajouterai qu'ils sont jeunes si longtemps
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que cela semble étrange. Là , pas de fronts ridés même à quarante ans. La passion qui les emporte les soutient et les fait vivre, vermillonne leurs propos et fleurit leur teint. Ce sont ceux qui se retirent par manque de bravoure, qui, sans transition, vieillissent, en une seule nuit, d'esprit et de corps, abso* lument comme ces braques de Fempire, coureurs jurés d'épaulettes , que les bouleverse* mens de la volonté du maître ont charriés sur tous les points de l'Europe, sabrant, buvant , pillant , prêts à toutes les orgies , à celles de la victoire , et qui , de retour dans leurs foyers , sont devenus en un clin d'œil d'honnêtes imbéciles, perclus de i^umatismes et de considération. Je crois à la métamorphose des compagnons d'Ulysse.
Voilà quelle étrange compagnie déborda peu à peu tout autour d'Ernestine sous les auspices de son mari , les plus civilisés en lète , le reste à la suite, et les derniers prenant la place des premiers, dans la proportion exacte et mathématique du dépérissement de la situation financière de Jules Debray. Tant qu'il eut la main heureuse et la veine, ce fut sublime; quand il eut fatigué la
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série des grandes téméritës , ce fut abject. Non pour lui : rien n'est plus doux que de tomber ; on ne le sent que lorsque la tète porte ; mais pour cette femme assistant avec épouvante à des joies dont Fécho n'ëuit pas dans son cœur, pour cette femme élevée dans le giron bourgeois de la famille , au milieu de l'horizon rétréci où vivent mélancoliquement tant de bonnes âmes, fleurs qui jettent leur parfum inconnu entre quatre murs , et qui meurent bénies.
Je comprends aujourd'hui pourquoi Diogène ne demandait pas de tombeau ; il ne le méritait pas , il prenait son parti en brave. Un tombeau , c'est un souvenir.
De suivre Jules Debray pas à pas dans les phases de sa biographie, c'est difficile; et malgré les artifices de la plume , je ne consentirais pas à tout dire. Dans le fond, et mettant la morale sous les pieds, je ne me sens pas la force d'être sévère. Ernestine elle-même n'avait pas cette force. Que voulez-vous que l'on reproche à ces cœurs droits et sincères jusque dans leurs déréglemens , qui écoutent si bien un conseil juste, qui vous en remercient avec des yeux humides ,
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qui pleurent, qui forment la résolution que vous voudrez; enfans qui ont de la séye pour la gaspiller et la répandre , fous d'attendrissement à la moindre marque d'une amitié qu'ils honorent du meilleur de leur àme , capables de se jeter par la fenêtre pour rien , pour vous montrer qu'ils vous aiment? Des reproches ! Eh , mon Dieu , ils s'en font autant que vous leur en faites; leur conscience en sait autant que la vôtre. C'est fort bien de leur indiquer paternellement de quelle façon on doit tenir le gouvernail ; mais il vaudrait mieux les lier, les garrotter, les abattre sur le plancher de la barque et prendre en main le gouvernail soi-même.
C'est ce qu'Emestine ne pouvait pas ou ne voulut pas. Imprudente, pensant faire un chef-d'œuvre, elle mit entre son cœur de femme et ce tourbillon une séparation frivole, une distance de pure étiquette, qu'elle regarda comme un rempart, comme l'enceinte d'un sanctuaire d'asile et de paix, où Jules se réfugierait auprès d'elle quand il serait las. Mais devait-il se lasser?... Non. — C'était une machine de fer mue par la vapeur. — Regardez autour de vous; il y a des
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hommes de cette espèce dans toutes les familles.
Voulez-vous un échantillon de sa vie?
C'était sur les confins de la décadence, dans le moment où cette décadence, est pressentie, menaçante, face à face, et oii Ton se confie au vertige; lutte à mort avec la fortune, puisque, dans l'exaltation même, on sent à vif et coup sur coup le fer de Tennemi, toujours sans rompre. Ne me parlez pas des sept cercles du Dante ! Jamais sur le parquet du salon de Jules on ne foula du pied plus de porcelaines fendues par le punch. A la flamme des bons propos, l'esprit le plus glacé se serait senti fondre; on prolongeait le moment du dessert, on brisait les bouteilles vides. Les fleurs étincelaient sous les bougies mourantes, qui faisaient éclater leurs bobèches de cristal. L'argenterie s'échappait de la main des gens de service, courbaturés de bruit et de zèle, tandis que les patrouilles s'inquiétaient sérieusement sous les fenêtres. On riait. Gela durait depuis quarante-huit heures. Par momens, le maître de la maison faussait la compagnie; mais les convives n'y songeaient plus, car le tavel et l'épernay
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fumaient dans les poitrines déchaînées de concert, comme un orage; et tontes ces âmes, de même que les manyais anges de Milton, vacillaient sur des oreillers de feu. Cependant avec son intime, l'intime de choix, rhomme des moyens désespérés, son chef d'état-major, cicatrisé dans plus d'un combat de ce genre, Jules (j'allais dire Napoléon), accoudé sur son bureau, la tabatière à la main, parait à l'imminence d'un revers, replâtrait une brèche et donnait le mot d'ordre d'une reprise d'hostilités savante, qui, leur étoile aidant, pouvait changer, en un clin d'œil, la face de cette malheureuse campagne. Jules montrait un sang-froid magnifique, il maîtrisait Fivresse errante dans ses yeux hagards et sur ses lèvres humides. Ernestine, venue là, derrière un paravent, sur la pointe du pied, se tordait les mains, n'osant se faire voir. Oh ! si dès que l'on se trouve dans la peine par sa faute, on tournait vers le bien le génie que l'on dépense pour des misères et tous les ménagemens subtils dont on use envers un faux point d'honneur, infailliblement on accomplirait des miracles. Les abîmes recèlent des trésors. Rien que pour dé-
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jeûner, lorsqu'ils sont à sec, je puis nommer des gens fertiles en inspirations qu'ils se feraient payer au poids de Tor par Molière. C'était affreux. Parfois un domestique inter^ rompait, en bégayant , la conférence , pour une bagatelle. On Tenait de renverser la riche pendule du salon; le service de Saxe avait roulé par-dessus la rampe. — Très-bien, disait Jules. Bref, il convint avec son ami d'une tentative, la dernière ! c'est-à-dire la dernière de cette crise; et dans Thypothèse que cette tentative échouerait, après avoir fait jouer le reflet de quelques signatures sur la transparence d'un papier blanc, et, s'être désigné d'un geste une boite à fermoirs d'acier qui renfermait des pistolets de voyage, une double réticence fut étouffée dans une double poignée de main qui rendit le silence des deux amis plus significatif. Ce devait être un enjeu de crime, ce devait être un faux, dont on aviserait d'étouffer habilement les conséquences, en se rabattant sur le suicide, comme dernière fiche de réserve; la poudre et le plomb ne sont pas que la dernière raison des rois. Au bout d'une heure, Ernestine, froide et glacée, sortit de sa stu- 1 1C.