Ô JULES DEB&AY
peur; elle était seule. Que faire? que vouloir? Quand les révélations eh sont à ce point, on ne les transmet h personne, pas même à sa mère; et puis la mère d'Ernestine se mourait : chaste et excellente femme, dont un seul mot de tous ces mystères aurait précipité l'agonie. Effrayée d'avoir osé penser un seul instant à cette ressource, et malheureusement incapable de quoi que ce fût par elle-même, Ernéstine s'enveloppa de sa résignation. La résignation, mon Dieu ! corde au cou, linceul où l'on s'éteint dans le ma-, rasme, sans rien autre chose dans l'esprit que ce courage hébété qui tend la tète et qui est la force d'inertie des victimes ! La résignation! quand il reste encore à choisir entre la misère moins le crime, et le crime avec un avenir de misère!... Mais, sons la terreur de cette fatalité, que voulez-vous que fasse une pauvre femme, sortie, comme on en sort, de la classe bourgeoise et mar^ chande? — Raisonnez avec moi. — N'est-elle pas étiolée de bonne heure, en quittant le berceau, par cette éducation lâche et puérile, d'agrément, ajoutons encore de bel esprit, qui, tout bien vu, tout pesé, ré-
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JULES DSBRAY. 101
jduit son sexe à n'être que Tesclave et la poupée du nôtre? routine d^indolence et de coquetterie, que chaque demoiselle reçoit avec respect de sa mère, que chaque femme mariée lègue machinalement à sa fille? L'àme et la volonté, quelle est leur part dans ce système? — Ne précipitez rien si vous voulez me répondre. — Là, je vois la tache de gangrène qui ronge nos mœurs, tache dont il faut rechercher la cause première jusque dans souvgerme, et qu'il faut extirper. Examinez un peu cette brillante Parisienne, vignette encadrée dans ses parures, idole que nous adorons, prestige de nos fêtes, toute à son maintien, ravissante de cet abandon si divinement étudié qui rappelle la pureté laborieuse des vers de Racine. On ne Fa préparée, cette Parisienne, je vous le jure, que pour la conquête d*un mariage. Une fois dans le mariage, elle n'a plus de r61e. A peine cet événement est-il une révolution dans son enfance. Suivez-la, voyez-la dans le malheur ! Si le vent de l'adversité souffle, roseau débile, elle courbera la tète et gémira. Elle sera sublime , je le veux; oui ! sublime de dévouement; car je ne
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192 JCLBS DEBRAT.
songe pas à nier les générosités que Dieu verse à pleines mains sur ses créatures et qu'il prodigue aux femmes surtout. Combien de femmes, en effet, précipitées tout à coup hors de ce tourbillon de plaisirs et de fêtes, dépouillées brutalement et d'un jour à l'au* tre de ces artiGces de parures dont elles étaient si belles, hélas ! et si fîères, se sont revêtues de nobles haillons; et, dans une mansarde, l'hiver sans feu. Tété sous l'ardoise embrasée, gardes-malades courageuses d'un mari, d'un enfant, d'une amie, ont lutté con^ tre le besoin par de misérables travaux à l'aiguille, contre le sommeil qu'elles se re* tranchaient, contre la fatigue et la fièvre, avec une persévérance h se brûler le sang et la vue ! Je vous arracherais des larmes si je vous faisais voir ces saintes âmes, qui refoulent dans leurs réminiscences les regrets d'un luxe qu'elles chérissaient à l'égal de la vie et dans lequel ont été bercés leurs premiers ans. Que ce dégoût natif du mal, dégoût que l'on veut bien nommer la wtiu, ne les ait pas abandonnées dans la crise, j'honore assez leur intelligence pour ne pas m'en étonner. Le vice aujourd'hui ne rapporte
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JI1I.B8 DIBIAT. 193
plus ce qu'il rapportait du temps de Louis XV, et le simple bon sens fait justice de ces tra^ ditions surannées qui ne servept de châteaux en Espagne qu'à des idiotes, pour les conduire plus honteusement à rhôpital. Ne parlons pas de cela. Elles peuvent avoir des amans; elles ne les devront pas au cal> cul. Tenez ! tournez-vous vers ce lit, et soulevez ce lambeau qui le voile. Cet agonisant dont les yeux errent sur vous, dont Thaleine est fétide et la figure à moitié morte; cet époux qui s'en va, ce père que ses enfans réchauffent de leurs sourires, c'est lui qui a ruiné, gaspillé, ravagé le patrimoine commun. Si les enfans ont froid, si le chagrin a gravé prématurément des rides sur le front de cette femme, si les désolations de l'avenir empoisonnent le pain du jour et souil-» lent Feau que la famille boit dans le même verre, c'est que cet homme a été dilapidateur; c'est que dans les chances insensées de ce jeu que l'on nomme chez nous le commerce et les affaires, il a préféré Fimprobité qui va vite et qui court le million, à la probité qui. ne donne qu'un train modeste, mais qui fonde la famille. Gravez-vous dans la
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194 JOLIS IIBEAT.
pensée mon pronostic : la bourgeoisie, oomme la monarchie, marche à sa banqueroute.
Non ! eUe n'y marche pas : elle j court. — £h bien ! pas un reproche, pas un seul, ne sortira des lèvres de cette femme; ange de générosité, elle souffre, et ne le dira pas. — Mais, après tout, pourquoi le diraitelle?... Cette ruine, elle en est la complice, car elle a manqué de verve et de courage ; car, folle et entraînée, elle ne s'est informée de rien ; car elle a laissé faire. 1^ c'est ce que je lui reproche , moi qui veux qu'elle s'instruise à vouloir, qui lui demande compte de son inertie, qui la blâme de sa lâche tolé^ rance comme d'un crime. Que lui reproche* rait-elle, s'il vous platt? dites. Sa dot perdue, n'est-ce pas? sa dot lancée sur l'enjeu d'une carte qui s'est trouvée fausse à la retourne! sa dot que le malheureux espérait tripler et multiplier à l'infini pour la répandre autour des pas de sa femme, en fleurs, en diamans, en plaisirs, en voluptés, en éblouissemens de tous genres, et surtout en occasions de triomphes sur la vanité des bonnes amies? car le luxe, qu'est-ce autre chose qu'une guerre que les femmes se font entre elles?...
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JtLlS DEBRAT. 195
£h, mon Dien! madame, au lieu (l*une dot, que ne lui apportiez*vous, à cet homme, une volonté droite, un caractère élevé? C'était une dot comme celle-là qu'il devait exiger de vos parens, ressource que nul mari ne gaspille, patrimoine invulnérable. 11 fallait vous tenir debout et devant lui ; il fallait porter sur l'avenir un regard ferme. Mais, comme vous avez courbé la tète, comme vous n'avez porté le regard que sur votre miroir de toilette, vous êtes aussi criminelle que lui; vous n'avez pas le droit de vous plaindre. — Telle est la Parisienne. J'honore les exceptions, et je ne les limite pas ; mais, je n'ai pas à m'en occuper.
Je sens que je vais blesser la susceptibilité des femmes, par cela seul qu'avec une voix plus rude que notre fausse délicatesse ne le comporte, je les appelle à ressaisir le sceptre des mœurs , e^ étudiant le r61e qui leur est dévolu; par cela seul que je mets la vertu dans l'action, et non pas dans l'inaction, dans la volonté plus encore que dans la fidélité. Soyez fidèles, à la bonne heure : mais soyez mieux encore. Peu m'importe que, par un tour de force, assez merveilleux du reste,
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lyvi
»ftiATw
vmMB passîêï, comme si Ton voi pures à travers les sollîcilatioi gards qui vous rcpclcront an ce que vos yeux vous auront di lin, (jrâce au truchement de La van j Lé, sur ce point, serait i giJitë, Je me tiendrais pour u vous en faire un mente. Vous et cela n'est point à discuter* Je qu^à celles qui le sont* C'est au angoisses, quand elles sentent c bien-être^ c'est au nom de leur rite du droit d'examen et de * je les appelle, ces femmes piu sur Tcducation de leurs fîlleM miséricorde les ciseaux de la cette éducation de broderies et < de babil et des petites bonnes gi et par conséquent funeste, qui qui détrempe tout ressort , qui feriorité : cette infériorité, te Tavoue^ est la source du mat elU Voulez-vous que je vous en dis plorable symptôme? C'est cette j nelle dont les femmes sont si va en ajournent la clôture avec c^
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zedbyGoOgl"
JULES SSBRAt. 197
et s'y oublient. — Ceci n'est pas une personnalité, madame, regardez chez votre voisine. -^ La plus sincère a la rage de ne pas vieillir. J'en nommerais de très-espiègles qui ont tout à l'heure quarante-cinq ans; jugez de leurs filles qui, nécessairement, doivent avoir quelques années de moins. Allons, prenez votre courage à deux mains! vieillissez, et vieillissez bravement; cela est honorable lorsque l'on sait s'y prendre; lorsque le premier cheveu qui blanchit , la première ride qui se creuse, la première dent qui tremble, ne sont pas les trois sommations de la solitude, néant fatal qui va s'emparer de votre maison et de votre âme pour rendre l'une et l'autre désertes. Mère qui n'as été mère que dans l'acception vulgaire et rétrécie de ce mot, pour adorer follement ta fille ou pour la punir de même, dans la pensée de la faire aimable, d'attirer les yeux des concurrens sur ses mérites (j'entends sur les mérites qui frappent exclusivement la vue), et de t'en débarrasser le plus tôt possible, viens donc, penche-toi vers ces fentes de la cloison qui mure, à ce que l'on dit, la vie privée. Regarde! — Votre gendre, madame, sait ce que vous lui 1 17
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avez donné. Ce n'est pas du tout une compagne, et c'est de votre faute. La municipalité couvre ceci d'un nom décent, d'un vernis de légalité qui sauve les apparences. Et qu'est-ce encore, si, lorsqu'il prend la femme, il ne la prend que par-dessus le marché, pour la dot?... Et voilà que cet homme se meta la roulette, comme les autres, derrière un comptoir , derrière un pupitre d'homme d'affaires, en face d'un art ou d'un métier quelconque, rêvant quelque audace pour s'enrichir d'un seul coup et pour laisser là le travail , ou pour gaspiller sans cesse en allant toujours devant lui et d'un train à tout rompre. Que fera votre fille? Que saitelle pour vouloir? Quelle expérience, quel exemple maternel a fécondé son caractère? Où trouvera-t-elle de l'énergie contre mille obstacles, des principes contre les difficultés de la vie, des ressources contre le malheur? Nos lois, et nos mœurs qui sont au niveau de nos lois, ne la refoulent-elles pas avec dédain aussitôt qu'elle tente généreusement de sortir de ce cercle de chiffons et de plaisirs étourdis dont on a fait son lot en ce monde ? Voyez plutôt. A toutes, il leur faut une for-
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JULES DEBRikT. 199
tune, ou réquivalent; une position, de l'éclat, les mille vanités du dehors : c'est le seul évangile qu'on leur prêche. Si elles se forment un caractère, voulez-vous me dire ce que c'est?... Et on les élève pour cela, à ne lîen faire, à ne rien vouloir, h des talens du dernier ordre dans la conscience. La conscience! dont la plupart bégaient le mot sans en atteindre la portée. On parle du sérail! Je vous dis, moi, qu'il est dans nos mœurs; la forme n'y fait rien. La femme la plus pin*e et la plus digne d'échapper à l'abjection d'une telle destinée, tratne après elle des lambeaux de cette éducation qui vient en dépit d'elle obscurcir ses lumières , qui la laisse sans autorité vis-à-vis de son ménage , et sans morale vis-à-vis de son mari. De guerre lasse, elle accepte l'humiliation et le joug, parce que le poids de l'égalité lui semble trop lourd pour ses forces , que l'on n'a jamais exercées; heureuse encore si, dans son abaissement, elle n'en conserve pas l'intelligence, car où ne va-t-on pas avec le mépris de soi-même? Sa voix fléchit et son courage tombe; elle se désarme, elle laisse flotter son avenir au gré du maître; et quoi-
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SOO JULES DBBIAY.
que le maître se plaigne volontiers des fatigues du pouvoir , il se garde bien d'en pro> poser le partage. Je ne vois qu'une différenoe entre cette femme et les tristes femmes que l'on peut montrer du doigt : elle est entretenue légitimement. L'homme après tout, et il ne s'épargne pas pour qu'on le sache, lui donne des parures et du pain. Aux heures d'amertume et de lassitude , il lui fait sentir plus ou moins clairement qu'il se dévoue, et qu'on doit lui savoir gré de ce dévouement comme d'une vertu ; que sans cette chaîne, dont une extrémité est rivée à son propre cou, il ne risquerait pas son repos, et, les trois quarts du temps, son honneur, dans une œuvre perpétuelle de forçat, immorale peut-être, mais dont cependant les résultats sont pour elle et les périls uniquement pour lui. A ce titre même, n'omettez pas ceci, il exigera que l'on soit Gdèle à certains devoirs; fidélité que je tiens pour un chef-d'œuvre en ce qui concerne la pauvre enfant, vu l'ignorance où elle se trouve de la définition des principes. Mais ne serait-il pas horrible, en effet, de tromper cet honnête homme qui prend au grand galop le chemin de la ban-
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queroute pour donner des diamans à sa femr me, et pour la mettre à même de courir étaler ses diamans dans une loge aux Italiens?.... J'en ai entendu un qui disait avec impatience à la sienne, en repoussant une remontrance qu'elle s'était permise assez à propos : u £par^ gnez-moi vos terreurs, madame. Si tout cela tourne mal, j'irai seul aux galères! » L'ex* celient mari avait prédit juste. Vous devinez, je pense, oii alla cette femme. Voilà le ré> sumé du ménage parisien, à la suite d'une éducation bourgeoise! 11 en est au matérialisme pur. 11 vaudrait cent fois mieux être la fille d'un porteur d'eau.
Je vous ai dit cela pour Paris, notez-le! et parce qu'à Paris, la moralité des hommes étant moins qu'en province sous la tutelle des regards, les caractères aventureux s'y déploient tout à leur aise; mais est-ce que dans un temps donné toute la province ne se tamise pas au crible de Paris? J'en ai peur. Et aussi, dans cette ville où la tentation est fréquente, et l'exemple à son maximum d'énergie, est-ce que l'instinct spéculateur ne devient pas une sorte de contagion? Cela est certain. Là tout le monde vise à la fortune. Comptez les 1 17.
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entreprises qui s'élèvent, qui se heurtent, qui s'étouffent. C'est une lanterne magique de spéculateurs sans vues, bras dessus bras dessous avec des capitalistes sans fonds, et tous, Rosecroix modernes, manufacturent de l'or avec du vent. Quand il s'y trouve de l'honneur, c'est un certain honneur : ce n'est pas celui qui dans la langue philosophique a la signification la plus rigoureuse. Si les femmes jetaient dans une telle circulation le capital de religion et d*amour qui est leur premier trésor dans la vie, je ne doute pas qu'elles ne nous rendissent avec elles au respect de ce qui a de la durée et de l'avenir, à l'intérêt de la famille, au culte de la stricte probité, la plus belle spéculation du monde. Et je voudrais leur voir prendre ce parti; car enfin, si tristes femmes et si tristes mères qu'elles soient, elles sont encore meilleures mères et meilleures femmes que nous ne sommes bons époux et bons pères.
Ernestine se sentit donc accablée du poids de ses terreurs et du sentiment de son impuissance. On ne réfléchit pas longtemps lorsqu'on en est la; on se sent condamné. 11 y a même des condamnés qui se mettent à
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JDLE8 DSBRAY. S03
danser sur Téchafaud. C'est que la pensée de la mort empêche de vivre, et que rinstinct de la vie est de se distraire de cette pensée.
Une autre scène attendait Ernestine, à la suite de celle dont elle avait été le témoin secret derrière le paravent. Je ne crois pas cette scène indifférente. Elle achève de peindre l'homme.
Ernestine passait à la hâte près du salon pour se retirer dans sa chambre, quand un incident la retint près de la porte entre-bàillée. Blanchard, ce conseiller, cet ami tout à rheure si flegmatique , maintenant si fou , dans l'intention peut-être de se monter au diapason de Tétourderie générale, et de s'oublier jusqu'au lendemain, jour décisif, tout en demandant aux convives un couteau pour déficeler le bouchon d'une bouteille devin de Champagne, brandissait plaisamment cette bouteille devant la glace prodigieuse qui lambrissait un des pans de la muraille. 11 faisait mine de vouloir mettre cette glace en pièces, il consultait les buveurs à la ronde avec un geste à les faire trembler : u Fautil ? demandait-il à chacun. — Pas de bêtise !
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lui dit Jules d'un ton d'humeur; as«>tu seulement de quoi la payer ? »
Ernestine, alors, vit Blanchard tomber sur un siège, pâle comme de la craie, décomposé, frémissant. Le mot de Jules avait en effet dépassé les bornes. Les convives se sentaient blessés dans le privilège commun de l'hospitalité. L'h6te venait de faire comprendre qu'il était chez lui. C'était un affront. Un murmure s'éleva ; puis, on se tut. Tous attendaient une réplique; Taffront commun devait être venge. Blanchard réprima son premier mouvement, et, de ses lèvres qui tremblaient, il ne sortit que ce peu de mots, mais qui vibrèrent sur tous, car sa voix eut un accent qui ne se rend pas :
— Ah ! Jules, c'est parce que je suis à ta discrétion, n'est-ce pas? ruiné, misérable, que tu me dis une pareille chose! parce que je- ne sais abuser de rien, moi ! parce que je ne voudrai jamais te répondre !...
L'effet de cette plainte sombre et retenue fut prompt. Jules tressaillit, il baissa la tète; puis, d'un élan, il se trouva tout à coup dans les bras de son ami; et, tout éperdu, en sanglotant, en le pressant sur sa poitrine, avec
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JVLE8 SEBBAY. 205
les cris et le délire d'un remords oii l'ivresse ajoutait à l'élan de la franchise :
— Est-ce que tu dois prendre garde à ce que je te disais, criait-il? Voyons, Blanchard, peux-tu te croire ruiné tant qu'il ne restera quelque chose ici ? Traite-moi de sot; traitemoi de furieux et de méchant homme; tu feras bien; je le mérite, puisque j'ai pu te faire souffrir un instant. Tiens ! il me sera pas dit qu'impunément, et pour une stupide glace, j'aurai blessé le cœur de mon meilleur cama> rade.
Et, du milieu des clameurs de tous les convives qui se renversèrent précipitamment de droite à gauche, le fracas de la glacé mise en pièces Ot, en jonchant la salle de ses éclats, tressaillir convulsivement Ernestine. A la suite de cette violente démonstration de repentir et de sincérité, ce fut à qui s'empresserait d'effacer les dernières traces de chagrin sur ces deux visages; on les entoura, on leur prit les mains : ils s'embrassèrent à cent reprises, et l'ivresse reprenant son cours de plus belle autour de Jules et de Blanchard entrelacés et sourians, jusqu'à ce que le petit jour vint effacer les lumières, on fît sauter bravement les
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goulots de bouteille ; on versa le rhum par flots, en l'honneur du mouvement spontané et de l'excellent cœur de Jules Debray.
Par cet échantillon, jugez du reste. Il y a certainement de l'étoffe dans ce trait-là ; mais à quoi bon?
La crise dont j'avais fait pressentir l'urgence s'éloigna; et avec cette crise, l'extrémité dont Ernestine avait eu le pressentiment. Y eut-il fréquemment de ces sortes de conférences ? Elle n'a jamais pu le dire. Gomme l'enfant effrayé de l'éclair et du tonnerre, elle mit ses mains sur ses yeux, elle se boucha les oreilles.
Et puis, à peu de temps de là, sa mère mourut.
Oh ! pour une fille dont la mère fut toujours irréprochable et pure, qui ne l'a vu passer, cette mère, que comme une sainte femme, ardente pour la religion du devoir et froide pour tout le reste; quel néant que ce monde après cette perte qui lui ravit toute force, tout exemple, toute consolation, qui la livre au désespoir, et, par suite, au doute, car la foi tient à l'espérance! qui la laisse isolée sur terre au milieu des plus sinistres pressenti-
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JULES DEBRAT. 307
mens ! qui lui retire son ange gardien et son dieu!
Jules, devant cette mort, eut rintelligence de ses fautes. Tout ce qu'il y avait de bon en lui se souleva et ressaisît une ombre d'empire sur ses facultés. Il rechercha la solitude de son Ernestine pour pleurer comme elle, avec elle. Il parvint, en usant ces larmes, à donner plus d'une fois le change aux spasmes de cette mélancolie qui survit dans les bons cœurs aux affections désormais sans objet, et dont, au milieu des jours inquiets qui nous sont comptés sur la terre, l'amour peut seul distraire l'amertume, à la condition d'être quelque chose de mieux que le commerce vulgaire des sens. On devine ce qui manquait à Jules pour que cette condition fût satisfaite. Il ne pouvait pas le deviner, lui, même quand on aurait pris le soin de le lui dire. Aussi se découragea-t-il bientêt à l'aspect de ce doute écrit sur le front de son Ernestine, doute qu'elle ne dissimulait plus, quoique sans l'exprimer littéralement. Ce fut une fatalité pour Jules Debray : ne pouvant vaincre ce doute, il abandonna la lutte.
Et ce ne fut pas un parti pris, une résolu-
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908 JCL» DKBBAT.
tion raisonnée. Non. Si Jules se raisonnait | quelquefois, c'était dans l'intérêt de ses de* !
voirs; à la vérité, d'après sa manière de les entendre et comme il en avait pris l'habitude ; ^ mais que pouvait-on exiger de plus? — Je veux, disait-il, que ma chérie soit heureuse et ne manque de rien ! . • . Puis, mettant à son plus juste prix l'estime que mérite ce bonheur superGciel vers lequel on dirige la première i
et (j'en ai peur) la seule pensée des femmes de \
notre temps, aucun sacrifice ne lui paraissait coûteux pour que son Ernestine fût brillante parmi les plus brillantes. Il sacrifiait de la \ sorte à l'erreur de ces artistes qui, pour émerveiller la foule, à défaut du génie qui ne s*achète pas, prodiguaient ridiculement l'or dans leurs peintures. Cette grossière traduction du bonheur eût peut-être étourdi la réflexion chez un autre; mais la douleur, en faisant justice de l'étourderie d'Ernestine, avait agrandi son horizon, et ce luxe insensé lui disait tout au plus que la misère se multipliait pour les assiéger par toutes les issues. On calomnie les camarades, même les moins scrupuleux, lorsqu'on allègue que, de gaieté de cœur, ils détournent un mari de
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JVLKS DEBRAT. 209
son ménage. Cela n'est pas. Je dirai plus : ils sont les complices de toutes les bonnes pensées que celui-ci peut avoir dans la tète à cet égard ; au besoin, ils en sont les inspirateurs. L*ami de Jules Debray, Blanchard, m'en fournit la preuve. Il n'avait pas été sans pénétrer les chagrins d'Ernestine, et dominé qu'il était par le matérialisme de ses mœurs, sans rapporter immédiatement Forigine de ses chagrins à quelques mailles échappées dans le réseau de petits mystères dont Jules enveloppait certaines libertés de sa conduite. Sur cette conjecture, Blanchard prit un soir Jules à part, l'invitant à l'accompagner pour un bout de chemin, rien que d'une demeure à l'autre demeure. En route, avec beaucoup de franchise et de verve, Blanchard, attaquant la question, démontra qu'il était d'un bon cœur et d'un esprit bien fait d'épargner, autant qne possible, toute espèce de chagrin à sa femme; de redoubler de prudence quand on la trompait, ce qui peut arriver avec les meilleures intentions du monde; et d'accepter franchement, par haute politique maritale, les conséquences de ses propres sottises, dût-on succomber sous le fardeau desobliga- 1 ' • 18
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tions d*im double et d'un triple ménagée. Un mari libertin doit avoir un tempérament de fer, ou ne pas s'en mêler. Il en conclut avec autorité que Jules ne devait pas s'absenter pendant les nuits, parce qu'une seule gaucherie de ce genre ferait crouler de fond en comble l'édifice du bonheur d'Ernesline. Sur ce point, disait-il fort sensément, les mensonges les plus habiles n'offrent que des vraisemblances véreuses; l'emploi des nuits hors de son domicile offre toujours de l'équivoque. Blanchard mit du feu dans cette démonstra^tion. Jules, très-bon logicien, avoua nette» ment le principe, et promit cordialement de ne pas reculer devant les conséquences. Il s'échauffa sur les mérites d'Ernestine, jura qu'elle était un ange, et qu'il se regarderait comme un monstre s'il l'aiHigeait de propos , délibéré. Un tel entretien sur des matières aussi délicates, et que Blanchard abordait peur la première fois, ne pouvait ( que le lecteur en convienne) avoir lieu sans une grande abondance de cœur. L'effusion fut complète. Jules et son ami, pour couler à fond le problème, se reconduisirent tour à tour plusieurs fois, changèrent brusquement de route pour
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JULES DEBBAT. 311
en causer plus au large et tout à leur aise, enfilèrent les Champs-Elysées, Neuilly, Ruel et la Malmaison. A cinq heures du matin, ils se trouvèrent sous les allées du bois de Vesinet, et entrèrent déjeuner chez le gardecbasse. L'exercice et l'air leur avaient donné de l'appétit. Huit jours après, Jules était de retour à la maison, mais bien résolu h profiter de la sincérité de Blanchard.
Vous conviendrez que cet homme était incurable.
Ne me parlez pas de la mesure du temps avec des amis et lorsque Ton cause, principalement si l'on se connaît en chevaux, si Ton aime la chasse, si l'on est de bonne seconde force au billard. Une fois le pied dans la rue, sans débotter, sans les mers qui séparent les continens, on ferait vingt fois le tour du monde. Fée toute française, la causerie confond les distances, absorbe les heures, pareille à ces tableaux qui résument sous un regard la série chronologique des siècles et le parcours des latitudes. Jules, à tous les goûts d'un bon vivant, à peu près poëte, heaxL joueur de flûte , gourmet émérite et valseur emporté, joignait encore la sensibi-
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919 JOIU DIBIAT.
lité d'une belle Àme. Il ne pouvait voir la souffrance de qui que ce lût sans souffiir; une injustice, sans prendre fait et cause; une misère, sans venir à son aide. 11 écoutait, il s'attendrissait. On le faisait pleurer comme un çnfant. Cent fois je l'ai vu donner sa montre, bijou d'ailleurs très-inutile pour lui. 11 usait donc le temps par les deux bouts, laissant où il passait un souvenir d'affabilité, de franchise et de chaleur; escorté d'amis dont il ne savait pas même le nom, chéri, bienvenu, adoré partout. Sa biographie présente une suite de bonnes actions dont on ne se fait pas Tidée. 11 y en a tant, que Ton se perd dans le nombre. A quoi sa vie aventurière devait prêter naturellement, car il s'arrêtait où il se trouvait, même chez lui. Un matin, il descendit en pantoufles et tête nue, seulement pour une minute. Quinze jours plus tard, sa femme en reçut une lettre datée de Strasbourg.
Je dois expliquer cette lettre, attention au . moins singulière de sa part. 11 n'avait pas le sou; sans quoi, toujours au moment de repartir, il serait resté jusqu'au jour du jugement dernier sans donner le plus léger signe de vie.
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JCLBS UEBRAYi S 15
Ce fut à Strasbourg qu'il reçut une grande nouvelle : Ernestine était enceinte.
Alors cet homme, extrême dans ses passions, ne put être retenu par rien. Il semblait fou de joie , il criait son bonheur par les rues. Il prit une chaise de poste , et , sans attendre Blanchard, engagé pour le moment dans une opération de contrebande, il partit, trouvant que les chevaux ne galopaient pas, que les routes ne tiraient pas assez en ligne droite , se dépouillant dès les premiers relais, proposant des lettres de change à tous les postiUons, tenté de se jeter à bas de la chaise de poste pour en alléger le roulement et la pousser à tour de bras. Dans l'explosion de son arrivée, quand il eut enfoncé la porte, que l'on n'ouvrait pas assez lestement au gré dn carillon de la sonnette, et renversé la table toute servie qu'il trouva sur le chemin au milieu de la salle à manger ; dans le long et frénétique embrassement dont il étouffa son Ernestine, pâle, défaillante, éperdue de saisissement et de joie, Debray ne vit d'abord ni son père, ni tous ses parens, assemblés comme pour une occasion d'apparat. On eut beau lui parler, le saluer de, concert, lui pré- 1 18.
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314 JCLE8 DIBIAT.
senter des cadeaux, lui présenter des prâgnëes de mains; son regard, ivre de tendresse, ëtincelait sur celui de sa femme, qni s'empressait d'essuyer la sueur dont il ruisselait. Il se débarrassait des embrassades de la parenté, machinalement, comme on fait d'nn obstacle ou d'un importun. Si l'on avait voulu peindre le bonheur, il aurait fallu choisir son visage. Il ne^s'aperçut de ce qu'il y avait d'extraordinaire autour de lui que longtemps après, et pour ainsi dire de vive force. Dans les circonlocutions tendres et pleines d'embarras de sa femme, Jules comprit enfin qu'il tombait chez lui précisément le jour de sa propre fête, et que la réunion annuelle n'en aurait pas moins eu lieu malgré son absence, parce qu'Ernestine, discrète, comme le sont toutes les femmes qui comprennent leur dignité, venait à l'instant même de forger un mensonge pour expliquer h ses convives l'éloîgnement obligé de son mari. Dans cet avertissement, il y avait toute la révélation d'un système. Jules apprenait par là que sa conduite, ou plutôt son inconduite, était encore ignorée de la famille. Et, malgré tout ce que je viens de vous dire, qu'une pareille
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