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ignorance ne vous étonne pas. La capitale est un gouffre où les dissipations les plus éclatantes n'ont quelquefois pas d*écho chez les plus proches. A la porte des siens, on y roule à huis clos dans le scandale. On peut parier que des parens ont appris la mort de leur fils huit jours après son exécution sur la place de Grève. £n comprenant Théroîsme d'Ernestine, le coeur de Jules déborda. Il ne put se contenir, il avoua tout; il conta point par point ses inCdélités, ses extravagances , ses crimes; il se noircit avec un acharnement dont un ennemi n'eût pas été capable; il se prodigua les épithètes les plus forcenées, et, dans une exaspération qui semblait croître par ses aveux , il tomba devant £rnestine en lui baisant les genoux et les pieds, en la suppliant de le prendre en aversion, car il se trouvait indigne de son amour, un scélérat, un Sardanapale, un infâme. Cela ressemblait à du vin à faire trembler. Par le fait, depuis quarante-huit heures, il était à jeun. Cette scène, incroyable à force de franchise, fut mise sur le compte de la paternité dont la famille apprenait le premier mot; et l'on convint généralement qu'un père qui
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déraisonnait de la sorte ferait pâlir Fastrede Mérope et la réputation de la mère des Gracques. Ernestine pleurait et riait tout à la fois. Cette indomptable nature la comblait d'orgueil et de terreur. Le bonheur d'être adorée l'emporta. Elle fut à la On aussi folle que Jules , et Ton bÀtit à perte de vue des châteaux pour Tavenir. Jules fit délirer tout le monde, tant il se montra bon, tant il fut gai, tant il y eut d'intempérance dans cette lave de sensibilité qui s'épanchait sur les convives. On paria pour un garçon, dont le vieux père Debray serait le parrain. Le brave homme se sentit ému jusque dans le fond de ses entrailles de bureaucrate. Son estime paternelle éclata par un cadeau de 30,000 francs, qu'il fit remettre à Jules le lendemain matin. Et qu'on vienne me dire que la nuit porte conseil ! A vrai dire, fort avant dans la soirée, le sexagénaire, qui se couchait toujours à dix heures , avait risqué ses deux toasts de vin de Champagne, et chevrotté la fine romance erotique des beaux jours du Caveau moderne. Tout s'explique. 11 en fit une maladie de quinze jours.
Ces 30,000 francs mirent Jules en face
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d'une idée. Le papa Debray pouvait être sa providence dans les grandes occasions sans doute. Mais qui peut dire combien il se présente de grandes occasions par année? C'est incalculable, et il y a des années bissextiles. S*il est vrai de prétendre (et Faxiome est fort loin de ma pensée) que la liberté monarchique soit la mère nourrice des royaumes, Jules Debray méritait mieux que pas un, en France, de monter sur le tr6ne après l'événement des barricades ; mais le Corsaire elle Charivari auraient perdu l'un de leurs textes les plus élastiques. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
C'était toujours ce fatal besoin d'argent, en raison d'une consommation sans frein, qui ramenait Jules à ses vieilles habitudes, à ses bons amis, à ses faciles caravanes» Deux épreuves sur le père le dissuadèrent d'en tenter d'autres. 11 n'eut plus foi qu'en son génie. Malheureusement les circonstances n'étaienjt plus si favorables, si favorables pour lui, je veux dire. La grande semaine de juillet avait passé sur la France, et toute révolution a pour premier effet (j'attends encore le second) de remplacer
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une génération de spéculateurs par une au-^ tre. Le rayon des rapports est brisé, interverti ; on ne se trouve pas tout à fait vis-àvis des mêmes figures ; les choses ne marchent plus comme sur des roulettes; c'est presque toute une carrière à recommencer, et tandis que Ton trébuche en tâtimnant comme un novice par les corridors de ce labyrinthe, on Ton a bâti de nouveaux compartimens, une concurrence plus jeune et plus alerte gagne au pied et vous dépasse. Le premier engrène. Non que je veuille exagérer l'influence morale de ces crises : il n*est pas question de morale, et je ne vois pas ce que rÉtaty gagne; mais, si peu que l'émotion révolutionnaire ait agité le sol, elle a troublé des relations, blessé des habitudes. Les pions de l'échiquier administratif ne se trouvent plus sur les mêmes cases : c'est un autre désordre. Je n'ai pas voulu dire antre chose. En conséquence Jules Debray se trouva dans les victimes de la révolution de juillet. L'excellent cœur ne lui en voulut pas. Je ne pense pas qu'il ait depuis figuré dans la moindre émeute.
Il se consulta, il consulta Blanchard.
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Blanchard n'était pas homme à se désespérer. Blanchard avait passé par toutes les phases; il savait monter, il savait descendre. Depuis dix ans, il était toujours à la Teille de posséder huit ou dix millions. Sur cette éventualité, il se voyait un siècle de> ▼antlui. Personne ne devait avec meilleure grâce et d'une manière plus obligeante. On était touché aux larmes de la façon dont il gardait la mémoire de tout cela. Ses créanciers lui formaient une clientelle dévouée à la vie et à la mort. En cas de duel, c'était à qui d'entre eux lui servirait de témoin ; ils payaient le déjeuner. Un de ces créancierslà, plus happe-chair que les autres, du moins pour la forme, importunait Blanchard de huit en huit jours; mais c'était plutôt, je le crois, pour avoir le plaisir de l'entendre parler, car sa conversation était un .véritable feu d'artifice, que dans l'espoir d'en tirer jamais une obole. Ce jour-là, Blanchard mettait sa correspondance au courant, et, sous le prétexte d'emprunter à d'autres quelque argent pour lui en remettre une partie de la main à la main, il expédiait le digne visiteur, avec des petits billets sous enveloppe, chez ses
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mattresses, pour des rendez-vous; diezses amis, pour la première fantaisie venue, partout enfin où bon lui semblait, fort souvent sans nécessité, mais surtout sans omettre à l'oreille du cher homme, touché de la confiance, la recommandation préalable de se piquer de discrétion sur la nature de leurs rapports; car, lui disait-il, qui diable me prêterait un rouge liard si Ton venait à s'imagi>ner que je vous fais promener comme cela ! L'envoyé en tombait d'accord ; il partait, et, du fond de Tàme, à son retour, il s'afiligeait de ne pas rapporter quelque petite somme à partager avec son délateur ; il fulminait contre les égoïstes. Néanmoins il prenait patience , et demandait à Blanchard la consigne et l'heure pour la visite future; Blanchard ie nommait son créancier commissionnaire. C'était la seule de ses économies» Il querellait même avec emportement lorsque le courrier n'était pas exact, et il recevait du haut de sa grandeur les excuses que le pauvre diablç ne manquait pas de lui faire en se donnant tous les torts du monde.
Gela faisait dire à Jules Debray : « Quel bonheur que Molière soit mort ! une pareille
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imagination l'aurait fait crever de dépit. » La scène fameuse de don Juan avec M. Dimanche me semble en effet une misère auprès de cela.
Jules Debray se trouva donc le subordonné de cet homme après en avoir été le chef de file : subissant ainsi la loi de l'événement qui le déclassait en lui faisant tomber de la main le fil des opérations supérieures. Son horizon se rétrécit, sa vue s'abaissa comme son niveau. Quelles que fussent les idées chevaleresques de Jules sur le dogme de l'égalité, dès l'instant qu'il pénétra dans ces ténèbres, il ne put s'empêcher de reconnaître qu'en réalité, parmi les hommes, il existe des rangs, et que, même sous le joug de la nécessité, la conscience se met plus d'une fois en révolte contre les leçons de philosophie que lui dicte l'intérêt. Ses scrupules, avouons-le, ne durèrent tout juste que le temps de se familiariser avec sa nouvelle position ; et, son excellent cœur aidant, les amis de Blanchard devinrent ses amis, leurs mœurs ses mœurs, leurs maximes ses maximes. Il faut presque renoncera dire dans quel ordre de spéculations il se précipita comme eux. Jusqu'à ce jour du
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moins, il s'en était pris à la société, ce chefd'œuvre de politique humaine, que, tel qu'il est, nos habiles, en cela clairvoyans et logiques, regardent si volontiers comme l'organisation de la guerre civile entre tous les intérêts. De ce point de vue royal et ministériel, un coup de filet dans le patrimoine de la France lui rappelait tout au plus ses amusemens d'écolier, lorsqu'au moyen d'une pluie de grtins de sable il déchaînait, à la surface de quelque rivière, ces milliers de cercles qui s'élargissent à perte de vue pour aller s'éteindre en imperceptibles plis contre les rivages. Quel mathématicien aurait eu le cœur d'évaluer le trouble frivole de ce jeu dans la masse des eaux et sur leur courant? Cette manière de voir est philosophique, mais elle perd de son prestige quand on la transporte de l'État à Tindividu. L'aventurier, dans une grande sphère, ce peut être Charlemagne : dans une petite, ce n'est même pas toujours Mandrin. Nous devons signaler cette phase de la vie de Jules Debray comme ayant porté quelque atteinte à l'excellence de son cœur. Au lieu de l'État, monstre innominé que Ton guerroie si bravement, parce que
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Ton peut croire spécieusement que c*est une revanche, il eut des victimes dont les noms ne lui présentaient rien de vague, dont les douleurs et la ruine lui donnèrent des remords. Pour imposer silence au bavardage de ses remords, il lui fallut se faire une raison, il se la fit : rien n'est plus simple. Partant du même sophisme que les peuples dont le respect pour rhumanité s*arréte complaisamment aux limites idéales d'un territoire, il ne vit plus que des adversaires dans les gens qui ne ûguraient pas au nombre des initiés de sa bande. Cette règle devint la seconde conscience de Jules Debray. Un seul homme s'en fait comme cela deux ou trois dans sa vie. La grande morale, qui n'est pas du tout la morale, fournit à ces travestissemens. Au besoin, les fripons de nouvelle date vous affirment gravement qu'ils ont pris de Texpérience, et que plus on vit plus on se forme. Je leur en fais mon compliment.
Sous l'inspiration de Blanchard, voilà donc Jules Debray qui devient courtier de projets' et flibustier de carrefour; établissant et secondant des loteries clandestines, pour des objets de luxe, avariés; faisant colporter et
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graver des enluminures licencieuses, et quelquefois pis; falsifiant des J^ins pour les céder à des prix inférieurs, sans y perdre; organisant des cabinets de lecture dont on se débarrassait usurairement; lançant, de trois en trois mois, des prospectus de petits journaux, puritains et calomniateurs, qui visent à l'actionnaire sans spéculer sur Tabonnement, dans la seule pensée d'exploiter le manque de courage civil et la bourse de tous les hommes publics, fonctionnaires ou comédiens, par la menace de Tinjure, du scandale, et des facéties d*estaminet; sébiles de mendians avec lesquelles on demande l'aumône, un pistolet à la main; proposant aux petites bourses une foule d'industries équivoques ou chimériques, des secrets ignorés de la faculté de médecine, Tart d'avoir des cheveux à répreuve du temps, une santé à Tépreuve des mœurs; des métaux plus précieux que Tor, et que Ton se procure pour rien; entreprenant enfin des biographies, des renommées à faire ou à défaire, des ventes au rabais après cessation de commerce, des bureaux de placement où le numéro d'ordre coûte un petit écu par mois à nourrir, jus-
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qu'à ce que l'on perde patience ; et même des agences de mariage où, près d'un mobilier que l'on soldera peut-être un jour à l'ébéniste, Ton remue les dots millionnaires à la pelle; toutes choses qui, sans oublier la planche aux bille t^ de complaisance dont les souscripteurs n'ont pas de chemise, et les dîners en l'air, et les petits emprunts qui ne valent pas la peine qu'on les rembourse, composent tant bien que mal un patrimoine inévaluable sur le pavé de Paris à deux ou trois milliers d'aigrefins. Sous les murs de Sainte-Pélagie, lorsque par hasard on les y cloître ( et c'est un sot calcul que l'on fait là), ces aigrefins ont encore le génie de faire limer leur écrou par leurs victimes, et de se remettre à leur train de vie sur les mêmes frais d'imagination. Un seul instinct les rapproche, les ligue, les fait vivre en communauté. Si le principe de la division du travail est admirable à juger dans ses résultats, ce doit être quand on les voit à la besogne. Je ne sais guère comment vous en donner une idée!.... Il vous est arrivé peut-être, au Jardin des Plantes, dans le musée d'histoire naturelle, d'examiner avec surprise, sous sa 1 19.
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cage de verre, un lézard disséqué si spirituellement que Ton peut défier le plus suhdl anatomiste de préparer jamais des instrumens assez délicats pour venir à bout de réaliser cette merveille, voulût-il s'aveugler avec le microscope. £h bien ! il a su£Ei de laisser ce lézard pendant vingt-quatre heures dans une fourmilière, en proie à Tinstinct vorace de la petite république. Grâces à leurs invisibles tarières, à leurs dents, à leurs aiguillons, dix mille fourmis ont bientôt déchiqueté les chairs du malheureux en le rongeant jusqu'au squelette. On dirait un travail de dentelle. C'est l'emblème d'une dupe qui s'est arrêtée entre les mains de ces messieurs. Il ne lui reste rien sur les os.
Jules Debray n'était pas fait pour briller de la même façon au dernier rang qu'au premier. Il valait mieux que son entourage, et cela lui donnait du dessous. Dans cette nouvelle carrière, il se sentait novice : il mollissait lorsqu'il fallait frapper. Cependant son esprit, sa gaie franchise, un reste de vernis mondain qu'il devait au bonheur de ses antécédens, lui réservaient, en dehors du r61e d'action, un rôle très-utile dans les
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opérations de la compagnie. Tout se conciliait à sa voix, ou cédait à la séduction de son caractère, et, sans recourir aux subtilités de ses camarades, il attirait les gens les plus timides par l'attrait que Ton éprouvait à se lier avec lui. Sa vraie spécialité était d'organiser les parties et les rencontres, les repas bruyans oiî Ton s'aime à la rage du moment que Ton- ne se connaît plus, oili le cceur est sur la main dès que Ton trébuche sur les jambes, où le dévouement pour les amitiés de vingt-quatre liteures va jusqu'à l'énergie de tous les sacrifices; pique-niques de fraternité qui nécessitent quelquefois l'intervention des commissaires de police, au moment de payer la carte. £n ceci, l'ascendant de Jules Debray n'était pas à dédaigner, car il se montrait infatigable; et si, dans les enr61emens de travailleurs ( par exemple pour les maçons de la Grève), le contremaître et les ouvriers, h jeun d'abord, ratifient très-volontiers leur pacte sur le comptoir d'un cabaret en Tarrosant de la bonne manière, au rebours, dans le monde que j'esquisse, certaines affaires ne se mettent sur le tapis qu'à la faveur de l'inspiration
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capiteuse des yias de dessert, et ne se signent que lorsque la tète se perd dans les nuages comme un ballon. A cela près du cachet de la bouteille, la différence, on le voit, n'est que de la loyauté à la déloyauté. Chez Jules Debray, cette yie à tout rompre, qui renforce les défauts et les qualités, mit en relief un inconvénient de son caractère. 11 était trop bon. Ses amis, devenant ses mentors, comprirent le danger de Timmiscer dans quelques-unes de leurs vues, parce qu'il s'abandonnait naturellement au généreux élan de ses répugnances. Une indiscrète bonté pouvait avoir des suites ruineuses : ils eurent plus de retenue. De lui-même, à ta suite de cette retenue qui le soulageait d'autant, Jules Debray s'arrêta dans sa spécialité, et il s'y tint. Avec une dose de complaisance, on peut jurer que dans le maniement des opérations, ne gardant plus que la haute main pour les accessoires gastronomiques, il esquiva toute complicité. Si ce n'est pas absolument exact, il y a du moins quelque chose comme cela. Ce que je puis jurer, c'est que les victimes ne songeaient pas à faire remonter leurs désappointemens jusqu'à lui;
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qu'il devenait le dépositaire des chagrins en versant les consolations à la ronde; et qu'il apitoya quelquefois Blanchard sur des malheurs dont on se partageait les dividendes. Il enrôla même quelques victimes dans le bataillon sacré le lendemain de leur déconfit tare, comme, dans une honnête maison de jeu, l'administrateur a la condescendance de choisir ses pontes parmi les gens de distinction dévalisés par la martingale. Et puis, je ne sais pas jusqu'à quel point on doit se permettre de verser des larmes sur les dupe& qui se sont laissé, à la façon de l'alouette^ éblouir aux éclairs de la cupidité. Souvenezvous du vol à Taméricaine, transaction entre deux escrocs, et dont le plus sot est la victime. A rinstar du singe de la fable, dans la mauvaise compagnie, condamnez à tort et à travers. La demi -morale est aussi bien de l'immoralité que l'immoralité sans réserve. La dernière, du moins, a le mérite de ne pas transiger avec les principes. Tel crie : Au voleur! ne vous y trompez pas, que l'on peut saisir à bon droit par le collet en fla£[rant délit : il réclame sa montre tandis que le mouchoir du voleur a passé dans sa poche.
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Friponneau qui se met en hostilité contre les fripons! Voilà l'histoire des spéculateurs! Petits et grands, je les confonds dans mon estime.
Cette portion de Texislence de Jules fourmille d'anecdotes qui, toutes, sont grosses de quelque vaudeville. J'ai déjà su, par la voie des feuilletons, que l'on en avait mis bon nombre en lumière; sauf la verve, à ce qu'il parait, vu que le feuilleton est bien dur au Vaudeville. De son vivant, Jules Debray fut à même de s'applaudir vingt fois à la scène et de s'immoler philosophiquement à la verve des auteurs du jour, en leur faisant bon marché de ses plus gais souvenirs. Les créanciers, les commissaires de police, et les amourettes, en faisaient le fond sur mille variantes. Puis, les mystifications entre amis. Tout n'était pas, je vous prie de le croire, digne de la scène musquée du Gymnase dans les facéties que Jules se permettait avec ses camarades, principalement lorsqu'une émula* tion héroïque de tours pendables déchaînait nos écervelés l'un contre l'autre, sous la ré* serve loyale de se rendre la pareille et de ne s'offenser de rien. Je biffe les notes de mon
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zedbyGoOgte
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agenda sur ce chapitre, laissant aux suppositions le champ libre. Le lampion de Tamitié déposé solennellement sur le ventre d'un camarade que ses jambes viennent de trahir après boire, et que l'on ne veut pasabandonner à son mauvais sort sous la roue des voitures; l'épicier, cette béte à bon Dieu des farceurs, mystiûé dans sa bonhomie de comptoir, aux dépens de ses propres chandelles; les propriétaires auxquels on abandonne, par une série de termes, un molûlièr mis en cendre, et cacheté dans un sac, avec des étiquettes; des parentes attendries par la présentation d'un marmot de petit-fils, bâtard improvisé, que l'on emprunte pour vingtquatre heures au bureau des nourrices; de bons époux, âmes tendres, pris pour conciliateurs, à l'occasion d'un duel, et pour laisser le champ libre à des rendez-vous autrement sérieux entre leurs femmes et des galans; ces sortes de facéties ne sont que trop communes. Chaque jeune homme en a passé par là. On se le rappelle en souriant. Ces effervescences du premier âge ne prouvent que contre ceux dont la fougue, au del^ de trente ans, persévère malgré la voix de la famille
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et la froide sagacité de rexpérience. Jules disait qu'il serait toujours temps de se réformer au moment de devenir sérieusement père de famille.
Ce moment arriva. Emestine mit au monde un gros garçon.
Le jour du baptême fut ûxé solennellement, ainsi que le programme du repas de famille qui devait signaler ce jour bienheureux, ce 28 juillet domestique que Jules Debray proclamait à sa femme, à ses amis, à qui voulait Tentendre, comme la date d'une révolution dans son caractère. Le papa Debray avait invité une de ses plus antiques amies pour tenir avec lui le marmot sur les fonts de baptême. Pour la première fois, depuis trente ans de carrière administrative, ce brave cher homme ne parut pas à son bureau, bien que le jour ne fût pas férié. Cet événement semblait le ragaillardir : il était redressé de deux pouces. Il conduisit luimême sa commère dans la rue des Lombards pour des pyramides de dragées, et chez les marchandes de nouveautés du bou* levard des Italiens, pour les mille eoHGchets de la cérémonie, avec cet aplomb de galan-
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terie toute française dont la frivolité sied si bien aux vieillards, quand, par leurs manières, ils ne sont pas étrangers aux ex-^ cellentes traditions de Fancien régime. Ce jour-là, papa Debray portait un faux toupet tout neuf. Il ne connaissait plus rien. Il aimait son Jules cent fois plus qu'il ne l'avait jamais aimé.
Enfin, l'en faut paré et bichonné, détaché gravement par la marraine du sein de la mère dont les yeux pétillaient d'attendrissement, de sollicitude et de jalousie, les témoins rassemblés et consultant la pendule, les voitures se dandinant à la porte pour se rendre à la municipalité, deux servantes picardes, cordons bleus, s'agitant avec leurs aides, à travers les flammes et les fourneaux de la cuisine, pour suffire à l'appétit menaçant de l'assemblée, dont les dents étaient aiguisées par la faim; il ne manquait plus qu'une chose !
Mais fort peu de chose f
Le père de l'enfant
On court à l'estaminet ; personne au billard. On interroge les vitres des modistes et des lingères; rien. C'est peut-être lui qui son- 1 20
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lève ce fiacre tombé dans le ruisseau? Non, ce n'est pas lui. Ah! voilà des mauvais plaisans qui persuadent à des badauds attroupés , en les priant de tenir une ficelle, que le gouvernement va reculer la porte Saint-Denis et la faire rentrer dans l'alignement
Mais Jules Debray n'est pas des leurs !
On cherche , on s'informe , on crie, pas de Jules Debray.
Qu'était-il donc devenu ?
Voici le fait :
Pour le moment, le front mouillé de sueur, Jules se promenait à petits pas sur la terrasse de Saint-Germain, au bras de Blanchard. Celui-ci était un peu pÀle : il portait discrètement sous sa redingote des fleurets démouchetés. IL s'agissait d'un duel. On conçoit que Jules, en excellent camarade , avait sacrifié sur-le-champ et sans arrière-pensée les joies innocentes d'un repas de famille, aux transes d'une rencontre qui pouvait amoner la mort de son ami. Un mot de Blanchard avait suffi. Blanchard, faisant un effort sur lui-même, parlait des inquiétudes d'Ernestine , tandis que Jules, occupé de ses pressentimens d*ami, s'agitait dans une émotion inconce-
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vable. ÏDu reste, une voiture stationnait non loin du château, prête à tout événement; rheure sonna, et Tadversaire parut tenant une boite longue et plate à fermoirs d'acier. On s'enfonça dans le bois. Les deux ennemis causaient et riaient à l'effet de dépister la surveillance de plusieurs gardes municipaux qui faisaient caracoler leurs montures, à la lisière, dans la pelouse. C'est justice envers nos magistrats civils d'avouer que leur sollicitude est grande contre le duel : on y met un obstacle à tout prix. Je me souviens d'avoir vu quatre sergens de ville rouer de coups deux énergumènes qui ne voulaient pas se désister de leur projet. L'autorité n'en eut pas le démenti. L'un de ces énergumènes, qui manquait essentiellement à l'ordre par la résistance, apprit à ses dépens que l'on ne se soustrait pas de la sorte à la loi ; on le houspilla si bel et bien qu'il en mourut le surlendemain à l'hôpital. Mais on détournait de la sorte un grand malheur : il aurait peutêtre tué son adversaire.
La police est une belle chose.
Au bout d'une heure, il y eut deux explosions : au bout de cinq minutes les adversai-
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res sortirent du bois, frais et valides. Les gardes municipaux n'avaient pas bougé; seulement Tùn d'eux se permit un sourire.
Quand, après une épreuve réciproque de leur gaucherie, deux braves se sont noblement épargné des égratignures, et, comme si de rien n'était, se sont réconciliés philanthropiquement, si l'air est vif, si la campagne est belle, s'ils ont avec cela mille raisons de s'estimer, tant par leur fraterpité d'autrefois que par la gloire et la poussière dont ils se sont couverts au champ d'honneur, ils déjeunent : cela va sans dire. C'est peut-être ridicule; mais c'est comme ça. Jules se sentait l'estomac sur les talons : il tombait en défaillance. On ne se laisse pas mourir de faim pour le seul plaisir de sacrifier aux convenances qui, dans nos derniers temps, ont aboli la tradition du déjeuner!... tradition émi-» nemment sociale. Jules tergiversait, mais il se laissa vaincre. Et pourquoi pas? On peut toujours prendre le temps de faire cuire une côtelette ou deux ! cela ne demande pas un siècle. Nos braves déjeunèrent donc, environnés de leurs témoins : leur appétit ne le céda qu'à leur cordialité; ils furent char*
JULES DEBRAT. 237
mans. On fit amplement justice de la cause du duei, où, à la vérité, des soufflets avaient été reçus ; mais de part et d*autre, partant quittes ! et qui ne remontait, après tout, que vers une de ces misères dont le culte de Saint-Simon débarrassera tôt ou tard la conscience des femmes en installant à la face du ciel le dogme de la promiscuité dans nos mœurs. Blanchard le démontra très- facétieusement à travers un feu Voulant de calembours. Pour un duel d'esprit, Blanchard n'était jamais pâle.
I Le soir, Debray était encore à table. Je me
trompe, il était dessous.
Mais le lendemain matin, à la lueur de l'aube, quand Jules s'éveilla, très-volontiers et de tout son cœur il se serait cherché dispute et souffleté pour s'être oublié de la sorte.
i Les amis, pesans et agités, reposaient épars
sur les fauteuils; celui-là sur un lit, Blan-
, chard sur un méchant ca'napé d'auberge,
chacun d'eux ronflant avec l'innocence de notre premier père lors du sommeil qui lui
I valut une femme. Jules s'esquiva sur la pointe
I du pied pour aller retrouver sa femme et son
fils. Pas de voiture ! 11 pensa qu'il serait ori- 1 20.
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ginal que le cocher dont il s'était servi la veille fût stoïquement à l'attendre vers Fextrémité de la terrasse; il n'en était rien, comme de raison. A quelques pas de là, mon fou entendit crier son nom. Il y a des hasards qui sont des faveurs du ciel. L'intrus qui lui tombait sur les épaules était un de ces bons enfans comme notre siècle s'en est réservé le moule, qui aiment un certain train et qui font un certain bruit pour être à même de certaines affaires; capitaliste par héritage, usurier par imitation, sec et personnel avec des formes charmantes ; lourd , vaniteux et sot plaisant, bouffi de porter sa figure, parce qu'elle lui faisait honneur. Blanchard se proposait de lui tirer une plume de l'aile. Jules savait cela; la chose ne fit pas un pli. Au bout d*une heure de promenade sous les charmes de la forêt, avec des bidets de quatre sous qu'on loue sur le pied de deux francs par heure, notre homme, pris d'assaut par tous ses ridicules battus à la fois en brèche , fasciné, fier d'une occasion qu'il désirait stupidement lui-même, avait fait passer son portefeuille entre les mains de Jules , qui parla d'aller réveiller Blanchard, principal inté-
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ressé dans cette négociation , pour laquelle Jules, aOn de couper au plus court, offrait vaillamment sa garantie. Le réveil de nos dormeurs fut suivi d'une cavalcade jusqu'à Maisons. De minute en minute on songeait à se quitter; le temps coula comme de Teau. Au retour, à la nuit, le nouveau venu, renversé par son grand cheval, se démit une jambe. Jules, avec son dévouement exemplaire, transporta son homme évanoui chez un brave chirurgien dont le nom se trouva sur la bouche de tous les paysans auxquels on eut recours dans cet embarras. Le digne praticien mit à leur discrétion sa demeure. Il s'inquiéta du malade : on craignait une fracture, et, par suite, l'amputation; mais le lendemain , à la levée de l'appareil , comme on fit justice de ces alarmes, Jules Debray voulut profiter d,e ce que le chirurgien se rendait à Paris. Malgré ses amis , il s'élança dans le cabriolet avec une fermeté vraiment lacédémonienne. Comme les motifs de cette fermeté lui font doublement honneur, il faut les dire. Le chirurgien se trouvait membre du conseil de révision à l'hôtel de ville. Jules lui recommanda chaudement un jeune
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homme, étrillé rudement par Blanchard, fa- Torisé d'un mauvais numéro, afHigé d'une excellente constitution , et peu soucieux, en dépit de ces diverses raisons, de perdre son temps et sa jeunesse aux casernes , malgré l'expectative de ce bâton de maréchal qui ne peut pas être dans toutes les gibernes. Cette intervention, qui réussit, lui donna fort à penser par la suite : veine de plus dont Blanchard se mit également dans la tête qu'on ferait jaillir de l'or. Sur la route , le chirurgien, charmé de la volubilité de Jules, de ses offres et de sa confiance , et surtout de ce qu'il disait, les larmes aux yeux, d'Ernestine et du fils dont le ciel avait récompensé ses désirs, n'eut pas la force de refuser la proposition d'un déjeuner ; cette occasion devant le mettre à même de connaître l'intérieur d'une famille comme il n'y en a plus , une famille type, la famille que rêvent les utopistes quand ils sont dégoûtés des misérables déceptions de ce monde.
Peut-être vous figurez-vous une réception glacée? Elle le fut d'abord de la part d'Ernestine; puis elle courut s'envelopper de ses rideaux, et poussa des cris sourds dans son
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oreiller lorsque Jules voulut s*emparer de son fils. Quant au père Debray, comme il savait enfin les douleurs de sa bru, et qu'il portait sur son cœur, ainsi que Ton s'en doute bien, l'afiront de l'absence au moment du baptême, scandale qui n'avait pas manqué de témoins, il entra dans une de ces fureurs paternelles dont le moindre inconvénient, après celui de ne servir à rien, est de rayonner partout. Le chirurgien eut sa part de l'algarade; on lui lança le nom de débauché, de coureur de je ne sais quoi, de trouble-ménage, et cent autres allusions qui n'allaient pas le moins du monde à leur adresse. Le nouvel ami de Jules put commenter à loisir, en excusant les injures du bonhomme, ce dicton de la sagesse populaire : <c Dis-moi qui tu hantes, je^te dirai qui tu es! » Toutefois, comme la scène bouillonnait par degrés jusqu'à l'exaspération, tant par le repentir extravagant du mari que par les quintes récriminatoires du beau-père, et qu'Ërnestine, à demi nue, s'exténuait en clameurs d'effroi, parce que Jules parlait de se donner des coups de couteau, tandis que le vieillard s'embrouillait dans une périphrase de malé-
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diction, le nouvel arrivant, en sa qualité de docteur, crut de son devoir d'intervenir, au nom de la santé d'une mère qui voulait allaiter son enfant; et il insista d'une voix si ferme, que cela ne permettait pas de réplique. Son caractère une fois reconnu, on ploya. Tout fut étouffé, sinon pacifié. De part et d'autre on se renferma dans le silence, et chacun garda du noir au fond de l'àme.
Voilà quel fut le premier pas de Jules audevant de ses devoirs de père.
Malgré la réconciliation d'Ernestine et de son mari, réconciliation qui eut lieu le jour même, et dès qu'ils se rétrouvèrent seuls, j'ai toujours regardé cet éclat comme le coup décisif qui pénétra mortellement dans la famille Debray. Peut-être me trompé-je, peut-être Jules était^il décidément incorrigible. Et cependant sur ce point j'ai ma théorie. Sans doute ^e n'aime pas que l'on soit facile à demander pardon, et je n'aime pas davantage que l'on pardonne facilement, car les réconciliations deviennent à ce titre une formule banale dont on ne craindra bientôt plus d'abuser . par de nouveaux torts. La prudence n'est pas si généreuse. Dans le ménage, le pardon, s'il
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n'est qu'un jeu, n'est rien ; s'il est réel, n'est qu'une offense : le pardon, en tant que pardon, est contraire à ce qu'il importe de sauver de part et d'autre : l'égalité. Mais le regard d'un témoin est encore, à mon gré, la plus fatale des obsessions dans ces démêlés 011, yis-à-yis de ce témoin, chacun des époux a quelque chose à perdre. A cela près, tout me semble réparable. La famille, c'est ma conviction, ne relève que d'elle-même, et ne doit, en ce qui la concerne, se soumettre à la loi d'aucun tribunal. Je me méûerais, en ce cas y du plus honnête homme de la terre, si conciliateur qu'il puisse être. Entre l'homme et la femme, il ne faut pas de prédicateur. Ayez un enfer dans votre ménage, si vous êtes assez déshérité du ciel pour qu'il vous abandonne à la haine; mais que cela s'ignore. Tirez les rideaux sur cet abaissement, car, je vous le dis, la compassion des eu- . rieux est funeste. Si vous le laissez voir, bien que vous restiez sous le même toit, c'est un divorce ; et le divorce, proclamé par la fenêtre, avec ses intermittences de colère, sans le courage de rompre, et de rompre n'importe comment, c'est de la lâcheté dans la
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torture, de Thypocrisie moins le masque, une monstruosité qui n'a pas de nom. On en arrive là dès que des étrangers interviennent et se font juges ; dès que l'autorité, au lieu de se partager pour se balancer et se suffire, se déplace et se trouve dans la bouche d*autrui, la plainte devient une habitude, et le ménage un long procès qui s'envenime de jour en jour. A tout prix, il faut donc que que vous passiez, au dehors et vis-à-vis de tous, pour vivre en paix. Tâchez de vous rendre cette obligation légère et n'usez jamais du pardon. Comme les partis politiques, les époux ne peuvent se reposer fraternellement que dans l'amnistie.
M. de Vervelles, le chirurgien dont nous avons parlé, revint souvent chez Jules Debray. A quel titre, et à quelle intention?.... C'est un point délicat. Je ne veux pas être plus indulgent que M. de Vervelles sur lui-même; cependant je tiens de sa bouche que lorsqu'il se prit d'intérêt pour la femme de Jules, ce ne fut d'abord que par un vif sentiment de reconnaissance pour l'estime qu'elle accordait à son caractère. Les femmes, et La Bruyère en a touché quelque chose, ont des
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manières de nous convaincre de leur estime qui ne sont qu'à elles, fines et involontaires, qui leur échappent et valent toutes les paroles. Tout honnête homme y attache un grand prix. Bientôt cette reconnaissance de la di- £^ité satisfaite ne fut pas le seul attrait qui ramena M. de Vervelles at^près d'Ërnestine. Ce regard bon, et qui rayonnait de sensibilité; cette physionomie transparente aux moindres émotions de Fâme ; de même que la lucidité de ces chairs teintes par le sang le plus pur ; ces lèvres où la pensée venait se traduire bien avant de s*exprimer par la voix, et dont le plus habile peintre n'aurait pas tenté de reproduire le coloris et la délicatesse; puis je ne sais quelle dignité tempérée par un sentiment de confiance et d'abandon, et ce voile de virginité qui prétait un singulier charme aux grâces plus émancipée^ de la femme, révélation des innocentes années de bonheur qu'elle avait savourées près de sa mère ; tout cela rendait Ernestine dan^ gereuse pour un homme qui s'était trompé maintefois en se croyant compris, et qui, fatigué du vide oij se perdaient ses élans, pe demandait qu'à rencontrer une imagination 1 21
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de sa trempe pour prendre sérieusement à cœur l'énigme obscure de la vie. Quand M. de Vervelles s'avoua le danger, il était trop tard. Dans les méfiances d'Ernestîne, il reconnut que ses regards avaient parlé ; il lui fallut se dire que, trahi par ces indiscrétions 011 tombe à son insu celui-là même qui méprise le plus les calculs de la séduction vulgaire, l'ami venait de compromettre l'espoir de fraternité dont il commençait à se bercer depuis plusieurs mois. Quand il s'interrogeait sur ce point, il ne savait pas comment cela lui était arrivé.
Ce fut une douleur pour lui; et pourtant, dès ce jour, chacune de ses pensées appartint à la femme dont le regard souffrant, la voix, un froncement de sourcil, un sourire remuait tout son être, remplissait son horizon. Il se promit de purifier par le dévouement de sa vie entière un sentiment qu'il se serait bien gardé d'éteindre, quand même un pareil sacrifice eût dépendu de sa volonté. Ce sentiment devait être la lumière de sa conscience, rétoile de son avenir. Comme tant d'autres, dans le temps, il avait ride ces passions chastes et désespérées dont quelques
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poètes ont eu le secret : il les comprenait maintenant.
Et Ernestine?
Pour nous, ce qu'elle pensa de M. de Very elles est lettre close. Il y a des mystères qu'une femme renferme entre elle et Dieu, sauf à punir l'indiscret qui veut savoir si ces mystères le concernent. Nous savons que M. de Yervelles fut malheureux; mais il nous a dit que ses tourmens sont demeurés comme une fête éternelle dans sa mémoire. Peut-être que le martyre a ses voluptés comme le bon* heur ses mélancolies.
Tandis que nous perdions Jules Debray de vue, pour agiter un problème qui peut exercer la méditation, moins mari que jamais depuis qu'il était père, le malheureux achevait de gaspiller sa vie sur une pente dont il n'apercevait pas la rapidité. De fautes en excuses et d'indulgences en rechutes, il courait comme le vent vers l'abjection la plus profonde, sans cesser de verser à travers la route cette inépuisable chaleur dont la substance paraissait forgée, de même qu'un rayon de soleil semble forgé de lumière. Ses querelles avec son père lui avaient été un frein.
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