‹ Soirées à CorbeilChapitre 46 sur 59 · DU MIQUELET · texte numérisé non relu

DU MIQUELET

Sur la fin de Fautomne, en 1807, je me trouvais à Perpignan, auprès de ma famille, ne me doutant guère des ëvénemens immenses qui mûrissaient dans la tète de Napoléon. Je devais cependant y jouer mon petit bout de rôle, en qualité de comparse. Le régiment dont je faisais partie comme chirurgien servait alors à réprimer la contrebande; et, quoique nous fussions en pleine paix avec l'Espagne, qui se fiait, pour son malheur, à la gloire et à la bonne foi du grand homme, il ne se passait pas de quinzaine qui ne fût signalée par de rudes escarmouches aVec les 1 22.

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Catalans des Pyrénées, les plus hardis fraudeurs de la terre. Je ne puis dire au juste ce que l'idée du blocus continental, trouvée sublime par les spéculateurs politiques de Paris, a rapporté de bénéfices à Tempereur; il délivrait , dit-on , force licences , et s'adjugeait de la sorte, en sournois, le monopole du commerce extérieur. C'était spirituel de sa part ; mais j'afiîrme que nous y sacrifiAmes passablement de conscrits, et que Ton fusilla sans pitié de pauvres habitans de ces contrées, surpris, au milieu des montagnes, les armes et la fraude à la main. La France y perdit, en payant l'indispensable à des |Mrix fous et en s'ouvrant les veines sur les frontières. Le plus pur de l'histoire s écrit avec du sang. Ayez des héros, je vous le conseille!

Lasses de ces petites guerres qui se renouvelaient chaqtie jour au profit de la contrebande, les autorités espagnoles et françaises s'entendirent enfin pour une chasse dans les Pyrénées. Ce coup de vigueur, exécuté d'ensemble, nettoya les montagnes.

Sur ces entrefaites, on jugea convenable de me charger d'une mission tout à la fois militaire et diplomatique, mais dont la forme

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préliminaire me parut assez équivoque. Je n'eus même le secret de cette énigme qu'avec l'Espagne entière, lors de l'insurrection d'Aranjuez. Muni de cent louis en or et de quel* ques lettres de change sur des commerçans de Barcelonne, je devais, en herborisant de droite à gauche dans les vallées de la Catalogne , étudier les dispositions des habitans pour la France, et me rendre compte du parti que l'on pourrait tirer des principaux points de défense de ce territoire. Mon érudition dans les divers patois des alentours m'expliquait la raison de ce choix, qui d'ahord ne me flattait guère ; mais on me fit entendre que l'on pourrait avoir tôt ou tard une partie d'échecs à jouer avec les Anglais sur le littoral catalan. Du reste, la volonté de Napoléon ennoblissait tout. Me voilà donc espion, et du meilleur de mon âme, colorant ma mission de toutes les emphases dont fourmille le vocabulaire patriotique, au grand soulagement des petites consciences d'agens subalternes.

D'ailleurs, je me plaisais à penser que je n'étais pas le seul ; ce qui me donnait de l'émulation.

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Je partis à pied. Un muletier et mon domestique devaient me rejoindre avec mes bagages danii une petite commune, aux environs de la Jonquière. Il avait fallu, pour me conformer modestement à ma mission , faire le sacrifice de mes jeunes moustaches et de mon uniforme. Je ne portais avec moi que mon rouleau de fer-blanc en bandoulière, avec l'attirail de chasse : fusil à deux coups et poire à poudre. Équipé de cette manière , je m'enfonçai dans les Pyrénées.

Je me sentais plein d'ardeur : on débute ainsi pour tous les voyages. Le spectacle grandiose de ces roches foulées jadis par les légions d'Annibal électrisait mon imagination romanesque. Peut-être servais-je en cette occasion de maréchal des logis à quelque nouveau conquérant aussi rusé que le Carthaginois! Je suivais en idée les aigles de Napoléon daps un vaste et glorieux circuit, dont la Catalogne devait être la première étape, et vers le terme duquel je plaçais les Indes; les Indes ! ce coffre-fort et ce comptoir de Londres; les Indesj le cœur et Tàme de la puissance anglaise ! Déjà je voyais flotter le drapeau tricolore sur toutes les villes de Flndoustan!

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Tout en prenant ainsi contre l'Angleterre ( imaginairement, il est vrai,) notre revanche de Fexpédition d*Eg^pte, j'arpentais avec célérité les sentiers boiteux qui servent de chemins dans les montagnes. Ces sentiers sont parfois rompus par des éboulemens de roches ou par des torrens qui les encombrent de cailloux. Ici, des mares; là, des ravins. Il faut avoir l'adresse et l'agilité d'une chèvre sauvage. Quelquefois une lézarde profonde interrompt la voie tracée à des hauteurs où l'on hésite; il semble même que le terrain vacille et que l'arbre auquel on s'appuie veuille se précipiter avec tout ce qui l'environne dans le trou béant qui s'ouvre à l'împroviste sous les pas. Quoi qu'il en soit, des femmes et des enfans s'y hasardent, et les malheurs ne sont pas si fréquens que l'on pourrait le croire. J'étais familiarisé dès l'enfance à vaincre ces obstacles. Des arbres servent de ponts sur les abîmes; des quartiers de granit offrent çà et là des chaussées bizarres;, et, de temps en temps, par forme d'indemnité pittoresque, à travers les éclaircies accidentelles de leurs cènes, ces en tasseraens surplombés de forêts laissent entre-

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voir de riches paysages, des villes endormies sur des plaines couronnées de brume, et le spectacle superbe de la Méditerranée plissée par le vent, frémissante de lumière.

Une étrange compagnie , m'attendait.

Quatre ours, des plus respectables que j*aie vus, formaient un groupe de famille près d'une mare, au détour d'un sentier que je descendais en chantant.

Ils se levèrent tous les quatre et vinrent à moi.

Mon chant fut coupé net.

On ne tue jamais quatre ours quand on est seul ! on se sauve. La peur fit un miracle; je ne pîiis dire comment, avec la prestesse de la pensée, je me trouvai, par une vingtaine de bonds et d'élans, sur la marge d'un parapet de roches, à trente pieds au-dessus d'eux. Mes ongles en pâtirent, et je me blessai d'une large épiile dans le genou.

^ Mais de cette position élevée, je mis les ours à la raison Tun après l'autre; après quoi, revenu de ma vive alerle, je m'occupai de mon genou, qui me faisait cruellement souffrir. Figurez-vous ma position sur Tescarpement, la guêtre défaite et la jambe

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à l'air; ma bourse, mon portefeuille et mes instrumens d'acier étalés sur la mousse, et mon fusil près de moi; lorsque le brusque retentissement de vingt crosses de carabines me fit tressaillir. J'étais environné de Catalans!

— Vive Dieu ! me dit l'un d'eux en relevant prestement ma bourse; l'aubaine est double! Merci, mon brave! Nous boirons la peau des ours à votre santé.

Et la bourse voltigea de mains en mains ; chacun des bandits échelonnés sur une des saillies granitiques dont un bois de chênes formait le paravent au-dessus de moi, palpa ma bourse avec une grimace de satisfaction avant de la lancer à son camarade. Cette tournée faite elle revint dans la main de celui qui m'avait parlé d'abord. Il la glissa dans sa poche.

Je compris que c'était l'homme de considération de la bande.

Il se saisit également de mon arme.

— Excusez la liberté, me dit-il ; mais, à ces braves et à moi, on coupe les vivres de toutes parts. A notre corps défendant, nous faisons le seul métier qui nous soit possible .

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968 LA VEUTE BV HIQOBLET,

La loi qui proscrit ies contrebandiers forge des bandits ; et, pour les particuliers comme pour les États, la morale se tait devant la force majeiu'e. Soyez tranquille pour votre vie : on ne vous touchera pas un cheveu, j'en fais le serment.

J'étais sous Fémotion de cette seconde surprise, je ne disais rien. Et puis, entre nous, le brigand avait une fort belle tète : l'expression de ce profil grave et caractéristique s'imprima fort avant dans mon admiration, lorsque tous les traits s'en détachèrent nettement sur le ciel qu'il semblait prendre à témoin de sa promesse.

Ce fut peut-être l'effet d'une réminiscence! Il me sembla que j'avais vu dans une église de Yillefranche une tète de saint qui ressemblait à celle de ce voleur...

Je n'adresse pas l'épigramme à nos légendes, mais à l'artiste.

La surprise et la colère Di'agitaient donc contradictoirement et se neutralisaient encore, quand une fusillade soutenue, qui partit de la plate -forme inférieure oti gisaient les ours, éclaircit avec brutalité le cercle dont je formais en ce moment le point cen-

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