‹ Soirées à CorbeilChapitre 54 sur 59 · UNE PAROLE D ARABE · texte numérisé non relu

UNE PAROLE D ARABE

rien de plus, et nous sei^ons quittes! Les Arabes seraient les maîtres du monde en purisme. Par suite, nul engagement à la légère; les mots font loi. Êtes-vous d'accord sur un mot? Ce mot devient irrévocable, il subsiste, il participe du destin. Le doute s'arrête et l'hostilité meurt devant cette parole de' fer. Si le mot nous est jamais rendu, nous le devrons à l'Arabe.

Je n'irai pas loin pour vous en citer des preuves.

Dans les derniers jours de l'année 1818, Napoléon, devenu plus souple à la suite de ses désastres, s'était fait un point d'honneur de biffer d'un coup de plume l'intrigue révoltante du château de Marac, et d'ouvrir à deux battans la prison des captifs de Valençay. De nouveaux événemens se préparaient pour ma patrie. Confusément je les pressentais : les fous ont leurs momens lucides. Échappé de sa cage, le pouvoir absolu, cet oiseau de proie, ne devait pas tarder à déployer ses ailes. A l'ombre des verroux, les ongles s'allongent. En dépit de la présence des crucifix sous la bannière libérale des certes, le clergé m'avait toujours paru (que Dieu 2 10.

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me le pardonne!) un triste auxiliaire pour la cause de Fiodépendance. Dès que le clergé dressa plus fièrement la tète, je ne me sentis pas tranquille pour la mienne. Une vapeur de saint-office flambait dans mon imagination; je ne dormais plus. S'il faut tout dire, messieurs, j'étais en ce temps-là quelque peu démagogue et même ^ssez piètre catholique romain. A part saint Jacques, mon vénéré patron, je n'aurais pas donné de la légende un fétu de paille; et, volontiers, sans la mère immaculée du Sauveur, dès que je me sentais égayé sur le soir par les fumées du xérès et le tapage, des castagnettes, j'aurais troqué les clefs de saint Pierre contre une mandoline, et vendu mon âme à Satan pour un maravedis. Dans ces dispositions -là, si l'on est mal noté par la police, le ciel nous envoie toujours des mésaventures. Mes amis, c'est ma confession de jeune homme que je vous expose; je ne suis qu€^ trop changé pour mon salut.

Donc, pour mille raisons, raisons de politique et de finances, et aussi raisons d'amour (sans l'amour, messieurs, voulez-vous me dire ce que c'est que la vie?), j'avais pris le

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parti de me camper à Gibraltar, dans la ville igaglaise, sOas le canon du fort. Plusieurs camarades avaient imité ma prudence. On menait vie joyeuse. Les Anglais, à ce que l'on dit, sont un peuple flegmatique : ainsi soit ! Je ne veux pas m'inscrire en faux contre les beaux esprits qui, pour leur usage, coulent arbitrairement en fonte des masses d'hommes dans un moule à part; mais le jeu, le vin, les femmes, nous occupaient tous du matin au soir. Espagnols ou Anglais, nous courions d'un commun accord et d'un train d'enfer à la damnation éternelle. Je regretterai souvent ce temps-là. On gouvernait le monde à la lueur du rhum; on se prétait main forte pour amuser ou pour corriger un jaloux. Que de jours endormis ! que de nuits à la belle étoile ! Pas un de nous qui n'eût escompté son avenir entre les mains d'Israël ! Vive Dieu ! si les vœux des hommes sont accomplis au delà de ce monde, on ne saurait se proposer rien de mieux dans le paradis.

Sur ces entrefaites, le diable,.... car il faut, en vérité, que ce soit le diable, Ot tomber au milieu de nous un contrebandier palermitain, joueur effréné de guitare, menteur

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comme un prétendant à la couronne, toujours roulant sur For; habile au superlatif dans Fart de remettre un billet doux aux jeunes filles, malgré la sévérité de leurs duègnes. A l'égard de ce dernier point, le Palermitain se montrait personnellement désintéressé. Il nous servait d'émissaire, et, bien qu'il fût Irès-joli garçon, nul de nous ne s'avisait de le craindre pour rival. Toute vertu a son excuse. Un épisode de son extrême jeunesse justifiait notre confiance. Prisonnier des Algériens , Giafferi n'avait pu se soustraire à l'honneur insigne de devenir, près du dey Haggi-Ali, régnant alors, l'un des principaux officiers du sérail. Les souvenirs de Giafferi le ramenaient fréquemment à la fin burlesque de ce dey, qui, plongé dans le bain, tandis que ses femmes lui grattaient la plante des pieds, se plaisait régulièrement, après boire, à faire voler des tètes d'esclaves. Un nègre de Tripoli, d'une stature de colosse, était chargé du détail de ces menus plaisirs. Un jour, il commit une lourde méprise. Emporté par l'élan de son damas, après avoir pirouetté sur les talons, sans reprendre haleine et tout étourdi des appkudissemens

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que les soldats de la garde accordaient à son zèle, le Tripolitaîn fit bondir d'un seul revers le chef sacré de son maître aux pieds des Mamelouks. Pour ce quiproquo de bonne foi, Topération fut si leste que la douleur officîeUe ne put s'organiser d^une heure entière. On essayait de sangloter; mais on se tordait. Le nègre, épouvanté de son chef-d'œuvre, se traînait les genoux dans le sang; il jurait naïvement au défunt qu'il ne le ferait plus, et, tant bien que mal, il s'obstinait à rajuster les deux portions du cou l'une sur l'autre. Le successeur de Haggi-AIi occupait le trône, que le sérail riait encore. Cet avènement à bon marché fut le seul de son espèce. Seulement, pour le bon exemple, le nègre maladroit subit la peine du talion, et l'équité du nouveau pacha fut proclamée dans les États barbaresques.

A cette occasion, craignant pour sa propre tète les effets de la jalousie du nouveau chef des eunuques, Giafferi trouva le moyen d'obtenir sa liberté.

Je ne voudrais pas devenir impertinent, messieurs ! mais il est certain que Giafferi, peut -être à cause de ses études pendant sa

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résidence au sérail, possédait au degré le pias éminent Fiotelligence du cœur des femmes. Il les analysait dans le creux de la main mieux qu'un chimiste; rassurait les désespérés, désespérait les confians, et nous décou* vrait à chaque épreuve de nouvelles richesses et descàsse*cous inattendus dans cet abtme. Par Fâme de notre mère Eve ! c'était un vrai trésor pour des libertins; et si Ton eût ouvert un cours de séduction à Salamanque, j'aurais défié Ferdinand VU, en dépit de la jactance de ces petits écoliers de vingt ans qui se regardent déjà comme des maîtres, de faire délivrer sans injustice le diplôme de premier professeur à d'autres qu'à notre Palermitain. Ne nions pas la puissance de la théorie.

Tendres victimes de Gibraltar, de Tariffe et d'Algésiras, pardonnez -nous les larmes que des ingrats vous ont fait verser.

Ma parole d'honneur, ce Giafferi était le diable !

Tôt ou tard, cependant, le diable lui-même trouve à qui parler. C'est ici, messieurs, que je dois vous dire un mot de Maria. Maria, mes amours ! Maria, mon ange ! Maria, sainte

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et sans tache; comme sa patronne, la noble enfant !.... Mes amis, n'en doutez point! j*ai passé par bien des misères depuis que, sur le seuil de ma patrie, mes crimes se sont dressés debout Fun contre Tautre comme une longue muraille d'airain. Il y a là, sur mon cœur, un calus durci par vingt années d'insouciance. Je ne crains pas les hommes, messieurs ! je ne crains pas la mort. Du fond de la chambre voisine, on viendrait en cet instant me crier : — Don Jaime de Carbonera, grand d'Espagne et de première classe, marquis de Castellar, commandeur de l'ordre des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, chambellan de notre saint père le Pape, et décoré de l'Éperon d'Or, songe à ton âme ! Tu seras fusillé dans cinq minutes ! — A la grâce de Dieu, répondrais-je. Et, sans sourciller, sans daigner seulement tourner la tête, je réduirais mon cigage en cendres, dussent mes bourreaux ( le Christ les en préserve ! ) me refuser un prêtre à mon dernier soupir. Mon cigare en cendres, messieurs, je viderais ce bol de punch, dont vous venez de souffler la flamme. Puis, j'attendrais. Eh bien ! mes amis, eh bien ! le nom seul de Maria, ces

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deux syllabes si douces et si pures, les souvenirs ingénus que ce nom me rappelle, me feront longtemps encore, je le sens, tressaillir et frissonner comme un lâche. Le nom de Maria vibre dans la moelle de mes os comme les fiévreuses rosées qui descendent sur les épaules du conscrit dans les gorges noires de la Catalogne. Je le cacherais en vain ! ma voix s'émeut, ma poitrine se gonfle, mes yeux se mouillent. Non, je ne suis pas un homme, je suis un enfant ! . . Maria, ma petite Maria! . . — Buvons.

Maria , messieurs , demeurait vis-à-vis de Gibraltar, à la pointe de Carnero. Elle y demeurait sous l'aile de sa vieille tante. De ma fenêtre, au moyen d'un bon télescope anglais, je pouvais tous les matins la contempler avec délices. Je n'y manquais pas depuis qu'en revenant de la chasse aux perdrix, dans les montagnes de Tariffe, j'avais rencontré cet agneau sans tache au milieu de nos parages de contrebandiers et de forbans, tous brûlés par le contact et les moeurs de l'Afrique. Je vois d'ici, dans le rêve de mes souvenirs , sa petite maison blanche, à terrasse génoise, mise en relief par les premiers

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rayons du soleil sur la baie, et, moins les collines qui la dominaient à Thorizon , répétée dans le miroir de la mer avec les ravissans berceaux de jasmins blancs et jaunes qui Fenveloppaient de leur ombre à midi. Maria et sa tante vivaient du produit d'un métier chétif, distraction du luxe chez les beureux du monde. Vous connaissez cela, peut-être ? Délicatement, elles aromatisaient, avec le parfum des fleurs recueillies dans les alentours de la maisonnette, des lits du coton le plus fin, imprégnés de cette huile de ben que Ton fait venir à tout prix du Malabar. Ceci terminé, elles renfermaient ces préparations odorantes dans quelques milliers de flacons de cristal, renfermés à leur tour dans une sparterie d'un osier flexible comme de la soie, dont elles fabriquaient encore mille coquetteries : des étuis, de jolies bottes, des sachets, des joujoux d'enfans. Les Juifs, qui font le trafic de la côte, leur en achetaient des pacotilles. Ce modeste revenu suffisait à nos deux solitaires. Dans le champ de l'espace que le tube de ma lorgnette embrassait, mon regard amoureux et jaloux accompagnait Ma* ria pour savoir tous les détails de sa vie. 2 11 '

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Qu'elle était belle , sainte Vierge ! avec la légère branche de jasmin ajustée si négligemment à son front, couronne d'étoiles dont la blancheur ajoutait un nouveau lustre au jais de sa chevelure espagnole, à l'ardente fraîcheur de son coloris. Plus je la contemplais , plusje voulais la voir. Une force magnétique me clouait devant cette vision des journées entières. Je suivais de la sorte Maria sous les berceaux; je croyais respirer les fleurs que ses doigts flûtes et mignons égrenaient si rapidement dans le feuillage. Une fois (la sueur me prend lorsque j'y songe) je saisis ma> cfainalement un de mes pistolets!... un Juif, messieurs, un misérable Juif avait essayé de lui prendre la main ! cette main qui, la veille encore , m'avait si doucement fermé la bouche après m'avoir laissé tout dire ! Concevezvous bien? les doigts d'un Juif sur les doigts de Maria! les doigts de Maria dans la main d'un Juif! .... Maria fit un geste d'horreur, et le sentiment de rintervalleme fut rendu parlesangfroid; mais que le télescope eût porté le plomb, comme les regards, jusqu'à l'autre extrémité de la rade, par saint Jacques, messieurs! l'insolent Israélite tond>ait mort aux pieds de

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Maria. Vous dirai-je enfin ma folie! Cette distance me favorisait; j'osais alors des paroles que, près de Maria, ma timidité d'enfant refoulait au fond de mon cceur ; je déi*obais mille secrets à sa beauté, sans craindre qu'elle en pât rougir; et lorsque, avec le coucher du soleil, l'ombre des collines du Finistère espagnol montait rapidement vers les dernières et les plus hautes batteries de la gigantesque cita* délie anglaise, amant furtif, je pénétrais dans cette chambre défendue à la faveur des clar^ tés de la petite lampe de verre qui brûlait devant un plâtre de la mère du Christ. Oh ! mes amis, être aimé et se l'entendre dire, c'est là, n'est-ce pas? communier de la main de Dieu lui-même et sous toutes les espèces ; mais , ainsi qu'un invisible génie , franchir l'étendue et planer sur les moindres mouvemens d'une femme qui ne s'en doute pas! mais épier chacune de ses pensées dans l'ingénuité de ses sourires ; mais la surprendre , cette femme adorée, an milieu de ses chastes prières, durant les nuits, à demi nue, quand l'âme du rosier prodigue au souffle du vent ces parfums embrasés qui nous rendent furieux d'amour; alors que, à deux genoux, votre amante ou-

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ISO HNB PAmOLB B AftABB.

blie «a madone, et, les yeux éperdus, se li> vre en frémissant aux réminiscences d'un baiser, dont Témotion voltige à ses lèvres; la surprendre, mes amis, alors que son jeune sein est ému , et que , bien heureuse de ce trouble, elle enveloppe si lentement ses belles épaules de quelque frivole parure, don* née la veille; parure qui la rend fière devant son miroir, et fière seulement de bonheur, puisque personne n*est là pour applaudir à son orgueil ; oh ! c'est mieux ! c'est mieux cent fois! Tenez I... je ne sais pas ce que Dieu réserve à ses élus ; sur ces mystères de l'avenir, l'Evangile a gardé le silence ; mais si, dans le temps et dans l'éternité , la création n'a pas été prédestinée pour l'amour, je rejette, en ce qui me concerne, le)présentde l'immortalité de l'àme; ce ne serait qu'un magnifique exil, la gloire dans le. néant» Dieu me doit Maria.

Maria était un enfant de l'amour. Un mystère impénétrable enveloppait le nom de sa mère ; quant à son père, il avait été jeté dans les bagnes de Geuta, sur la pointe d'Afrique. Je n'en ai jamais su la cause. H fallait seulement que ce fût un homme d'honneur, car

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les conjonctures étaient que, sur parole, il avait obtenu, très- fréquemment, du gouverneur espagnol, le brigadier Mendoce Henriquez, militaire connu pour son inflexibilité, Fautorisatîon de franchir le détroit pour aller embrasser son enfant. Le bagne et Téchafaud, messieurs, ont été purifiés par le martyre. La chaîne du galérien a laissé des stigmates sur le bras d'Arguelles, et je porte contre ma poitrine un morceau de la corde du gibet ou Ton a pendu Riego. Je voulus parler à Maria de son père ; ses beaux yeux se remplirent de larmes, elle regarda le ciel, et se tut. Je sus par là que son père était mort. Vous rirez de mes présomptions, mais n*importe! je reste persuadé qu'un sang illustre coulait dans les veines de cette jeune fille, et que la politique d'une famille puissante planait sur le secret de sa vie. Raillezmoi; traitez-moi d'esprit romanesque, d'amoureux qui se livre à des chimères! La roture et l'esclavage portent des empreintes ineffaçables : à l'examen de vos traits, je vous dirais votre origine.

Il résulte de tout ceci, je l'avoue, que Maria fut simplement Maria pour moi; Maria 2 11.

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sans autre nom ; Maria sans père ni mère ; mon égale devant Jésus-Christ, mais non mon égale devant mes ancêtres. J'aurais donné la moitié de ma vie pour retrouver et renouer ce fil au fil dont on l'avait indignement séparé!...

Dès que je connus Maria, messieurs, le goût des plaisirs libertins et des violences politiques s'afiaiblit par degrés dans mon esprit. Maria sembla me communiquer quelque chose de son âme , avec cette ineffable pureté d'enfant qui pénètre Thomme le plus corrompu, dès qiTil aime. Mon imagination secoua son premier esclavage, mes mœurs tombèrent, je me sentis un cœur neuf. C'est que lorsque l'amour a parlé, la vie devient tout autre ! On s'initie, loin des plaisirs agités du monde, à de mystérieuses destinées, et l'on bégaye avec ferveur des mots dont on ignorait le sens intime et la magie.

Mes compagnons s'étonnèrent de mon changement, assez visible sans doute. Je n'avais pas toutefois tellement dépouillé le vieil homme, que le sarcasme allât s'émousser contre mon sang-froid. Consulté pour des renseignemens à prendre sur les hôtes de la

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pointe de Carnero, Tindiscret Palermîtain avait jasé; maisGiafferi n*étaitpas un homme! Et d'ailleurs ma lâcheté ménag^eait cet infâme ; malgré moi , je me disais qu'il pourrait m'étre utile contre les résistances de Maria. Je laissai donc Giafferi, et je fis face aux railleurs. Deux coups d'épée, pour deux mots étourdis, y mirent bon ordre. Naturellement, on se précipita d'un excès dans un autre; j'eus autour de moi des confidens , de» amis zélés, des conseillers dégagés de scrupules, prônant tous les moyens qui flattaient mes désirs. On me proposa d'enlever Maria, de la soustraire à sa vieille parente, aux autorités espagnoles, au joug des préjugés de l'Europe. Cette bouillante cohue ne me parlait pas moins alors que de relever le drapeau des cortès dans une de nos colonies, dont on ferait, avec du courage et de la propagande, la métropole de la résistance libérale durant les jours d'épreuve et d'exil. L'argent nous tombait des nues, les plans abondaient; mille braves me portaient au commandement. La gloire, l'amitié, l'amour, se liguaient pour m'éblouir et sanctifier mes plus grandes audaces ; toutes mes faiblesses me

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sollicitaient ; je devais succomber. Et pour^ tant, que de combats contre mes propres suggestions ! Ma générosité me désarmait au moment de consentir à ces violences. Oui! j'éprouvais je ne sais quel charme douloureux à me jurer que Maria resterait pure au prix de mon martyre; son pudique abandon, lorsque je lui promettais de rester maître de mes transports , me consolait de tous les sacriOces qu'elle m'imposait avec des prières. Oh ! cette fleur du désir, qui m'en rendra le parfum ! Qui me rendra ces caresses haletantes où^nos Âmes se mêlaient , et qui lui faisaient peur ; et ces longues fascinations du regard où nous nous disions tout en silence ! et les senteurs des jasmins qui se balançaient à nos fronts ! et le spectacle animé de la rade lorsque le canon de Gibraltar nous donnait le signal des adieux , tandis que le patron se dressant au fond de ma barque, déployait la voile qui devait m'éloigner de Maria I... J'aurais vécu vingt siècles, j'aurais vécu l'éternité de la sorte. Des éclairs d'honneur me montraient le droit chemin , et quoique ce chemin fût semé d'obstacles, de tourmens , de résignations dures, je me

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prenais encore à le préférer. Mais lorsque le Palermitain vint m'apprendre que la tante de M^ria, mise en éveil par je ne sais quelle indiscrétion fatale , se proposait de fuir pour me dérober sa nièce , je n'écoutai plus que mes amis; la fatalité l'emporta.

J'ai laissé la politique de c6té, revenons-y. Les menées avaient changé de meneurs; une révolution n'est que cela. L'Espagne venait de subir, en quelque façon, d'un coup de baguette, une de ces métamorphoses si brusques, inexplicables, pour quiconque n'a pas étudié de près notre nation toujours loyale, mais à l'excès bilieuse; qui porte une épéede gentilhomme sous sa cape déguenillée de mendiant, prête à se laisser aller aux voluptés de la sieste sur la foi des gens qui se proclament de ses amis; mais susceptible de rompre une lance à tout venant lorsqu'on l'excède; peuple chatouilleux, enfin, qui fait la guerre chez lui pour s'entretenir la main, jusqu'à ce qu'il trouve un chef militaire et des canons à promener d'un bout à l'autre du monde, de même qu'il ressusciterait volontiers les splendeurs de l'hospitalité chevaleresque, si la race qui le gouverne en possé-

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daît quelque peu le génie. Pour le moment, la surface de l'Espagne était royaliste; le c6té libéral posait sur le gril de saint Laurent. Mon nom, j'en avais la certitude, figurait sur la liste des proscrits; tous les gouvememens en ont une, dont on se doute bien; et, surtout dans> les pays de silence, lorsque les ennemis du pouvoir ne mettent pas de bonne volonté à se diriger lestement vers Fécbafaud, par quelque sottise qu'on leur ouvre, et où on les guette, les zélés du parti vainqueur ont, pour bien mériter de la patrie, la ressource désespérée des moyens qui ne s'avouent pas. Sur le sol de Gibraltar, sol de franchise, je riais des amorces que l'on me tendait, des'stupides imaginations de liberté dont les espions de Madrid venaient l'un après l'autre me dérouler le tableau; comme si les vieux routiers des temps de conspirations divisaient fraternellement leur poudre h. des inconnus. Que l'espion soit de bonne guerre, c'est vrai; mais il ne faut pas en abuser. Le poignard déblaya ces prodigalités monarchiques au profit des poissons du détroit. Le cabinet de l'Escurial, en supputant le nombre de ses agens secrets, dut

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plus d'une fois se trouver en déficit. En vérité, messieurs, les méchans sont si bètes, qu'il faut être amoureux pour ne pas voir clair dans leurs rubriques; mais je m'y pris de moi-même et comme un sot.

Un brick était frété, la nuit prise, notre pian convenu. Toute ma vie j'aurai mémoire de la date du IS mai 1814. Nous avions des armes, de l'or, de la résolution. Le monde était à nous. Le vent ronfla dans les voiles, et nous disparûmes dans les profondeurs de la Méditerranée; c'était pour donner le change; on ne devait rien tenter qu'à la faveur des ténèbres. Seul, je connaissais le secret de la route à tenir, et je commandais à des enthousiastes. De plus illustres sont partis de plus bas, me disais-je; la plume de l'historien écrit sous la dictée du brave qui tourne les feuillets du livre de l'histoire au vent de son épée. Et je fixais déjà ma place au rang des plus belles constellations du firmament politique.

Il n'y avait qu'une petite difficulté. Comme je n'entendais rien à la manœuvre d'un bâtiment, je m'en étais remis à la sagacité de Giafferi. La renommée tient à des misères.

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Giafferi commandait immédiatement aux marins, coupe-jarrets de son choix, blasphéma* teurs comme lui, qui n'auraient pas craint, et ils en tiraient gloire, de lancer le grappin d'abordage à la galère dorée du successeur de saint Pierre, le pape, à leur avis, n'étant pas un aumônier de trop bonne maison pour eux. Vers les deux heures du matin, un détachement de ces bandits et moi, l'espingole sur l'épaule et le couteau dans les dents, nous devions filer à l'improviste vers la pointe de Carnero pour enlever Maria. Les femmes, suivant Giafferi, pardonnent toujours une violence; à la longue, elles se fatiguent d'un homme cpii ne sait que trembler à leurs genoux; et le désespoir d'un amant, qu'il éclate par le suicide ou par le rapt, sourit à la vanité des filles d'Eve. Je m'efforçais de le croire, l'enjeu ne m'appartenait plus.

Depuis quatre heures nous tenions la mer, sans autres phénomènes autour de nous qu'un ciel de plomb roulant sur nos tètes, et ces clartés phosphorescentes qui se dégagent de la crête des vagues plus écumantes dans le lit plus resserré du détroit. La Tragaia, cette MarêeiUaise espagnole, éclatait sur l'étea-

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uns PAROLE D ARABB. 129

due, chantée par les voix de mes compagnons d'armes. Un vigoureux coup de sifflet nous imposa silence. Toutes les voiles tendues en un clin d'oeil firent voler le navire dans la direction des nuages. Les mâts craquaient, on aurait dit qu'ils allaient rompre. Giafferi, qui ne perdait pas de vue la boussole, nous écartait d'un geste de la main.

Il consulta sa montre et me dit : — Il est temps !

Dix de mes amis, quatre matelots et moi, nous descendîmes résolument dans la chaloupe. Je courus au gouvernail, chacun saisit une rame, et nous aidâmes à l'action du vent qui ballonnait notre voile triangulaire. La vague se montra dure, capricieuse, irritée; mais le courage ne faiblit pas un instant. Nous n'avions qu'une seule Âme. Bientôt nous atteignîmes la terre. Au premier aspect de la <^^» J6 jugeai que nous avions dépassé le but.

— On prend terre où l'on peut, me .dit un matelot. Suivez- moi, je vais vous conduire.

Nous lé suivîmes. Les trois autres matelots restèrent à la garde de la chaloupe. Vers la base d'un monticule, notre guide prit sa 2 12

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course, en jetant un cri sauvage, semblable au cri d'un oiseau de mer, et disparut. Aussitôt, de droite et de gauche, vingt cavaliers se ruèrent sur nous, et nous terrassèrent à coups de crosses de fusil.

Nous étions prisonniers...

Prisonniers des Espagnols, allez-vous dire?

Non, messieurs ; nous étions prisonniers des Arabes ; je me trompe, nous étions esclaves.

Esclaves, messieurs!... Giafferi venait de nous conduire en Afrique.

C'était plaisant, n'est-ce pas? Ces futurs libérateurs de la Péninsule, et, par contrecoup, bien entendu, de l'Europe entière ; qui, tout à l'heure encore, dans les fumées de Tindépendance, n'imaginaient pas sans mépris la coalition des souverains voulant s'opposer à leur essor; ces héros, que devait accueillir spontanément la sympathie de tous les peuples du monde, qui rêvaient arcs de triomphe, fleurs effeuillées sous leurs pas, sourires de femme à mi-corps des balcons, diamans à la garde d'une épée bénie par la reconnaissance des villes, corporations faisant ronfler la harangue ; ces républicains qui devaient

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VHS PAROLB d'arabe. 131

proclamer les droits de Thomme dans le rhumb de tous les vents cardinaux, muets à présent, réduits à l'uniforme du paradis terl'estre, abasourdis de surprise, de honte et de rage, les mains nouées derrière le dos par une impertinente courroie d^ cuir, liés et ficelés deux à deux, redressés parle fouet qui zébrait leurs reins ou leur visage an moindre faux pas dans les rangs, et traités de chiens de chrétiens contre toutes les règles de la civilité ; ces représentans des misères de leurs semblables, qui, la veille encore, mangeaient les garbanzos et FoUa podrida dans l'argenterie, et savouraient la sieste après le madère, devaient être vendus sur un marché d'Arabes, pèle-méle avec des bètes de somme, comme appoint, et d'après des évaluations capables de rabaisser de bien des crans leur ' orgueil. Oui, certes, cela était plaisant. £h bien ! nul de nous ne se trouvait en humeur d'en rire, la plaisanterie était trop forte. L'œil à terre, nous cherchions le mot de cette énigme. Nous voulions plutôt, contre toute vraisemblance , croire à quelque descente inattendue des Maures sur le continent, qu'à la trahison de cet honnête Gîafferi. Un re-

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négat italien, Judas à tète de Christ, bourreau patelin dont le flegme donnait le frisson, nous mit obligeamment sur la voie, se doutant que nous ne comprenions pas encore. J*eus enfin la révélation de ce chefd'œuvre d'infamie. Payé, et très-bien payé par la police de TEscurial qui, nous trouvant assez coupables par cela seul que nous pou* vions devenir dangereux t6t ou tard, voulait se débarrasser de nous, Giafiéri, jaloux de tirer parti d'une marchandise qu'il nous faisait l'honneur de ne pas croire entièrement avariée, nous avait vendus depuis quinze jours à tant par tète aux Arabes. Le beau, c'est que nous nous étions livrés. Ainsi donc^ espion, contrebandier, marchand de chair humaine, Giafferi était commanditaire de la maison de commerce des rois de Maroc, et l'Es* pagne le défrayait de sa pacotille : il ne déboursait avec aucune partie du monde, et thésaurisait de chaque main. Que vous en semble, messieurs ? Pour être débarrassé de toute prétention à figurer dans l'espèce humaine, cet eunuque entendait passablement le com- . merce. Cela s'appelle, je crois, tirer la quintessence d'une affaire. Par des ruses qu'il

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VUE PABOiE d'arabe. 155

est superflu de vous détailler, d'après l'écfaantiUon, tout Téquipage, détachement par détachement, débarqua sur le même endroit et subit le même sort. L'inquiétude suffisait pour attirer nos amis dans le piège. Jamais rafle ne fut si belle. Pas un n'échappa. Une heure après, à la petite pointe du jour, nos pieds nus et meurtris labouraient des solitudes de sable. Il nous fallut gravir des montagnes, arpenter des plaines, franchir des ravins, sous la surveillance d'une volée de nègres, dogues dressés ài^ous mordre avec le fer d'une sorte d'épieu, longeant à bride abattue les flancs de la caravane, pour le bon ordre du troupeau, sur de petits chevaux noirs à pleines crinières, grimaçant un éternel sourire avec des lèvres épatées entre lesquelles avançaient leurs dents jaunes. Comme nos maîtres redoutaient les excursions des tribus nomades qui rôdent pour s'approprier les hommes ou les débris char-* ries par les tempêtes, qui sont fréquentes sur ces rivages, ils ne nous permirent ni paix ni trêve. Une chaleur à calciner les entrailles, de sales poignées de riz que l'on écrasait grossièrement entre deux pierres, de 2 12.

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134 UNE PAROLE D*AHABE.

l'eau bue à plat ventre en collant sa bouche dans la vase des sources quand les chameaux et les chevaux l'avaient souillée, des haltes sans sommeil et sans repos, où la vermine nous rongeait pendant le jour, où la rosée nous glaçait pendant la nuit, des coups pour tenir bètes et gens en haleine, des injures en patois espagnol , et le désespoir mis au défi de se casser la tète, tel fut le résumé de nos trois jours de caravane. J'ignorais que l'on pût vivre tant de siècles en vingt-quatre heures. Trente d'entre nous crevèrent en route. Je voudrais, pour en avoir ensuite leur avis, que vos faquins de poètes septentrionaux, si contens de nous débiter des idylles pompeuses à l'occasion des splendeurs du désert, tout en se chauffant à leur mauvais poêle de faïence, vissent un peu les choses de ce point de vue. Du diaMe si cela leur fournirait des métaphores !

Je passe des vicissitudes qui se trouvent partout; je n'entends pas vous faire mourir avec moi d'ennui dans le désert. Arrivés à l'adouar de la tribu, nous dévorâmes toutes les avanies d'une vente. Les chances furent diverses.' Des gredins montèrent à des prix

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