‹ Soirées à CorbeilChapitre 55 sur 59 · UNS VAROLK II ARABE · texte numérisé non relu

UNS VAROLK II ARABE

fous; et moi, messieurs, moi, noble et chrétien par tout ce qu'il y a dans le monde de noble depuis Adam, et de chrétien depuis Jésus-Christ, je ne fus coté qu'à moitié prix de la valeur du nègre idolâtre ! On nous troqua tous les deux contre un chameau. Permettez-moi de sauter dix volumes de mortifications et de misères, lieu commun que chacun sait par cœur, et dont le détail, conté par le menu, révolte jusqu'aux prolétaires de notre civilisation, ces esclaves qui ne s'avouent pas leur esclavage, et qui jouent dixhuit heures par jour aux quatre coins entre la concurrence, l'abrutissement, la caisse d'épargne et le régime pénitentiaire. Après avoir dépensé tout juste la dose de mauvaise grâce nécessaire pour me trouver à même de deviner, sous le bâton, que cela ne me conduirait qu'à rendre mon esclavage plus intolérable, je finis par ou j'aurais dû commencer. J'eus le bon sens de me rendre utile, et, cequi valait mieux, agréable à mon patron . Dès ce moment, il me distingua. C'était un assez bonhomme pour un Arabe. Je grattais fort cavalièrement de la mandoline; je savais composer de la poudre à canon, distiller de

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reatt-de-vie,.et jouer aux échecs aussi bien et mieux, sans doute, que Finventeur de ce jeu célèbre. Dans une effusion d'attendrissement, après l'essai de ma distillerie, mon patron me donna son estime. J'aurais mieux aimé la clef des champs. Il me proposa d'embrasser le culte de Mahomet, disant que la circoncision n'était pas de rigueur, et jura, le cas échéant, de m'adopter pour son fib, de me léguer ses biens, ses esclaves. L'apostasie, sur ce point, est une chose de mauvais goût. Je repoussai doucement ses offres. A peu de temps de là, Orman, le cheik de la tribu, qui commandait aux tribus environnantes, et auquel mon patron n'avait rien à refuser, lui proposa, sur le bruit de mes talons, de m'échanger contre une superbe pipe d'écume de mer. Osman avait dans le caractère une teinte de libéralité. Je dois dire qu'il entendait la plaisanterie. Dès l'abord, son intimité me fut acquise. Je fus trèsétonné d'apprendre, tant ses manières tenaient du gentilhomme, qu'il avait fait le métier d'halvadji dans les rues de Gonstantinople. Les halvadjis, pour votre gouverne, sont des marchands de confitures d'une cer-

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UIIB PABOLB d'aBABB. 187

taine pâte composée de miel, d'amandes en bouillie et d'aromates. Osman daignait encore en préparer de ses mains souveraines, et, sans flatterie, je lui jurai que ses cdnfitu* res étaient excellentes. Nous causions de tout. Il frondait la plupart de nos coutumes d'Europe. Il blâmait par-dessus tout la monogamie, parce que, disait-il, les femmes sont d'une nature visiblement très-inférieure, et que, ne pouvant atteindre à l'égalité, elles rabaissent l'homme dans le partage du pouvoir. En conséquence, la pluralité des femmes ne lui semblait pas, ainsi qu'à nos législateurs, un cas pendable; et comme, avec dix femmes, leur usurpation devenait impossible, il en avait mille. Européennes pour la presque totalité, sévèrement gardées par deux cents eunuques noirs. Je ne croyais pas que la traite des blancs se fit d'une manière si effrontée. On gagne à voir du pays. Espagnol de la vieille roche, je ne démentis pas la galanterie nationale. L'amour, lui disaisje, tient à tout ce qu'il y a de grand; à la religion, car il révèle un culte; à la liberté, qui lui donne la noblesse du dévouement volontaire; à la gloire, dont les yeux des femmes

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13S Tiffi rAROLB d'arabe.

nous rendent les rayons. Nos causeries, vous le voyez, prenaient une tournure encyclopédique. Je lui parlais de Maria, il me riait au nez; de raffranchissement du genre humain, il se roulait sur ses peaux de tigre avec des convulsions; de notre système d'artillerie, il redevenait sérieux. Dans le cours de nos entretiens, il me consulta sur Tart de fabriquer la poudre; il vériGa par lui-même le fort et le faible des procédés de cette fabrication. Deux mois plus tard, en tête-à-tête, un doigt sur la carte des États barbaresques, il m'initia tout à coup dans le secret d'un ensemble de mouvemens stratégiques dont l'infaillible résultat devait être de résumer entre les mains d'un seul chef l'énergie dispersée delà famille africaine. Son œil s'allumait, il frémissait de tous ses membres. — Alors, s'écria-t-il dans son langage hyperbolique, l'Arabie septentrionale deviendra le boulet que les Osmanlis lanceront de proche en proche sur le monde, à la condition de sanctifier les étapes conquérantes de ce pèlerinage en fondant des mosquées partout oiî nos états-majors feront halte. La poudre, ajouta-t-il, n'a changé que la forme du fer; le Koran est encore de-

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ClfE PAROLS ]I*ARAB8. 139'

bout sur le champ de bataille. L'artillerie sera le cimeterre de Mahomet. Je secouais tète; car, avant de posséder le monde, encore fallait-il s'emparer d'Alger; et le comment ne me semblait pas une bagatelle. S'animant de plus en plus à mes objections relativement aux moyens nécessaires, Osman sourit, il leva tout h fait le voile. 11 entra dans les préparatifs de son entreprise, il me les détailla. Sa résolution, d'abord; ensuite, la poudre que deux mille chrétiens, renfermés dans un bagne, lui fabriquaient jour et nuit; puis, un agent dévoué qui négociait avec une puissance de l'Europe, qu'il me nomma, pour acheter des canons; et, liés par le serment, mais dans un but ignoré, des cheiks n'attendant plus qu'un signal et des ordres. Pour couronner le tout, Osman laissa tomber un nom magique, un nom qui ne souffre rien de subalterne : Bonaparte ! Non pas que, réduit en ce moment à Tile d'Elbe pour tout empire, ce guerrier célèbre se proposât de seconder Osman; mais il y a des mots, de siml^es mots qui valent des bataillons. Je ne sais de quel témoin le cheik, au milieu de ses montagnes, avait appris quelques paroles

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