UNE PA.ROLI D* ARABE
remarquables sur Tart de la guerre; paroles qui résumèrent, je crois, un colloque entre Bonaparte, premier consul, et Moreau. — Assurément, avait dit le consul, ce sont les masses qui répondent de la victoire; mais par cela même, avec une petite armée, le coup d'œil peut tout. Il ne s*agit, pour un bon général, que de ramasser tous ses moyens dans un moment décisif pour frapper sur le point faible d'une armée numériquement plus forte que la sienne. — Écrasé par cette citation, par ce nom plus formidable encore, je bégayai ma dernière objection; je parlai deê retraites, qu'un tel système rend si désastreuses. — Alors, me dit Osman, ce n'est que partie remise ! On se retire à Ttle d'Elbe.
A cette date, cette parole était une prophétie. Plus avisé que l'Europe, Osman comprenait Napoléon.
Revenons à moi.
Le nom de Giafferi vint me surprendre un jour, auprès du cheik, et m'agiter d'une émotion impossible à rendre, mais que je sus contenir. Non content de vendre des hommes, le scélérat vendait des femmes. Simultanément, il fournissait le bagne et le sérail.
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OHE PAROLE B ARABE. 141
Osman, qui n'avait plus de secrets pour moi, mit une sorte de bonhomie dans ses confidences. 11 me raconta, du Palermitain et de ses complices, des traits dont il tirait maintes conclusions, dures peut-être, mais irrécusables, contre les mœurs de notre Occident. Je n'ose répéter ces traits, tant ils mettent d'infamies en lumière. Que de noms propres je pourrais avilir ! Dans tout cela, cependant, Giafferi déployait encore plus d'avarice mercantile que de génie et de courage : il attendait, et l'on venait à lui. Tel mari libertin jugeait à propos de se débarrasser de sa femme, telle femme de sa rivale, Giafferi recevait le mot d'ordre; et, concurremment, si le parti qui tenait le pouvoir cherchait à se débarrasser de l'homme en litige, Giafferi, dont l'activité ^se multipliait avec la' besogne, faisait habilement un bloc du tout, sans le moindre souci, sans en vouloir aux gens, conmie le boulet qui tue et qui passe. Deux fois à ma connaissance, pendant mon séjour auprès d'Osman, cette combinaison, que l'on dirait arrangée à plaisir, s'est réalisée. Jugez du reste, une sœur livra sa sœur ! . . .
Ne remuons pas cela.
2 SOIEBES ▲ CORBEIL. 1^
!42 uns VABOIB D ARABB.
Oh ! messieurs ! que notre philosophie, qui réduit tout en poussière a?ec les aciers de Tanalyse, et qui s'étonne après cela de ne pas trouver Fàme au fond de son creuset, vienne me nier les pressentimensJ.... Moi, je vous dirai qu'ils sont une révélation do ciel , l'explosion d'une électricité divine. An nom de Giafferi , je reçus une secousse. Le nom de Maria tomba sur mon cerveau comme une flamme, et le poids de l'esclavage se doubla dans ma pensée. Cet instinct sourd, mais impérieux , qui sait tout avant qu'on le lui dise, qui voit à travers les distances et qui ne doute pas, fit tressaillir, une par une, des fibres encore émues. La puissance implacable qui pesait sur la destinée de Maria, qui l'avait faite orpheline entre un père sans patrie et une mère sans nom ; qui l'avait reléguée, la noble enfant! faible et sans secours, à l'extrémité de la limite espagnole; ce GiaiSeri, noir agent de crimes entre la civilisation et la barbarie; mon propre sort lié si fatalement à cet homme ; et , surtout, mes confidences passées, qui devaient montrer sous un jour plus original pour l'esprit de ce monstre le jeu d'un pareil rapprochement, tout ne de-
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VNB PAROLE d'aIUBB. 143
yait-il pas me dire que Maria nous arrivait avec la caravane d'esclaves que Teunuque d'Osman et son escorte allaient chercher à cent tîeues de Tadouar de Felessa ? Je crus la voir, messieurs ! je la vis elle-même, ainsi qu'au sein des ténèbres les plus profondes l'instinctde la vue conserve l'image des objets qui se sont dessinés dans un éclair. L'existence de Dieu ne m'était pas plus démontrée! Je me sentis enfin convaincu que Giafferi s'était infailliblement rendu coupable de l'enlèvement de Maria; et je sentis cette conviction avec autant de force que si j'avais lu quelque part dans un roman le préambule du récit que je viens de faire.
Un grand titre en ma faveur, près d'Os-^ man, c'était d'avoir été Tun des chefs les plus actifs de ces guérillas si vagabondes qui, durant la guerre de l'indépendance, disputèrent glorieusement l'Espagne au génie de Napoléon. Le cheik, dans l'intérêt des tribus secrètement affidées , et parce que le soulèvement qu'il organisait en silence devait éclater à la fois sur une ligne très-étendue, se plaisait au récit de ces milliers d'escarmouches dont les plus habiles généraux fran-
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144 tnE PÂftOLS BAEABB.
çaîs souffrirent bien cruellement dans nos montagnes. 11 m'écoutait avidement, et discutait avec moi les chances de ces riches parr ties d'échecs, dont les enjeux sont des royaumes ; et quoique ardent pour les femmes et dans toute la vigueur de Tàge , il ajournait volontiers les distractions du sérail pour le charme de nos causeries militaires. Tournant à ses projets de conquête la tactique de notre résistance, Osman calculait sur Féparpillement obligé des forces algériennes ; sur la nécessité , pour les beys de Tittery, de €onstantine et d'Oran, de faire face à peu près partout devant la révolte ; tandis qu'avec la rapidité de la balle de plomb, et par la ligne la plus directe, il volerait lui-même, à la tète de ses braves, contre le vieux fort de Charles-Quint, robuste , mais dernier rempart de la capitale des Etats barbaresques. Je me crois au-dessus de tout reproche de vanité, messieurs, et, je le déclare, mon âme est tellement flétrie par le malheur, que désormais je ne me sentirais pas la verve de brûler une amorce, fût-ce pour la délivrance du Saint- Sépulcre; mais alors, si quelqu'un pouvait être capable de seconder Osman, c'était moi.
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V7IE PAROLÏ b'aRABE. ' 145
Totites les séductions , Osman les mit en usage. Magfiifiques chevaux, armes de prix, familiarités d*éclat dont ses anciens favoris se montrèrent jaloux, il n'épargna rien. Il comptait, j'en eus l'instinct de bonne heure, m'amener à lui proposer moi-même le concours de mes services ; et, dans la discrétion qu'il apportait à ne pas m'en toucher le premier mot, quoiqu'on m'offrant mille occasions de traduire sa pensée, je compris à merveille l'homme qui préfère l'élan loyal d'une volonté libre, à l'empressement factice de l'obéissance. Le gage de la parole n'est, en effet, que dans la liberté. Chaque jour nous faisions un pas l'un vers l'autre; une résolution semblait hésiter sur mes lèvres, et son impatience en tressaillit de joie. J'étais faux, messieurs; peu m'importaient la gloire d'Osman et la gloire que je pouvais recueillir auprès de lui ; je ne songeais qu'à Maria.
Le soir même du retour de la caravane que l'on avait expédiée vers les plages de la Méditerranée, pour ramener à l'adouar de Felessa la cargaison de femmes chrétiennes volées et vendues par la lâcheté sordide de Giafferî, j'étais auprès d'Osman. Sa physio- 9 13.
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146 VUE PAlkOLi d'arabe.
nomie rayonnait d*un nouvel éclat. — Jetou che à mon but, me dit-il ; Dieu îne favorise. Le vieil Atlas va tressaillir d'un cri de ralliement, et les tribus comme une mer dont j'ouvrirai l'écluse, noieront Al-dje-Zeirah, ville engourdie, qui n'a pas le génie des grandes paroles du Koran, qui n'est qu'un repaire de voleurs. La terre et la mer l'envelopperont de feux ; le dey baisera la poussière de mes pieds. Du pommeau de ce damas, je forcerai les serrures de la Kasba ; l'or de ses caveaux payera mes braves. Ces beys, si fiers de leurs rapines, qui foulent et qui déshonorent l'islamisme au milieu de la race dégénérée des Mamelouks, ils rendront gorge. Le lion qu'ils dédaignaient va bondir -de son désert. J'ai des vaisseaux , j'ai des canons ; mon étoile me guide ! Après les jours de gloire, les nuits de voluptés! Que ces hommes, qui ne sont plus des hommes, me croient, sur le rapport de leurs eunuques, misérablement occupé de quelques femmes ; je te le jure, don Jaime,^ ils n'apercevront la lueur du fer qu'à l'heure oi!i son tranchant fera voler leurs tètes !
En eifet , tout semblait sourire à l'ambition d'Osman. Le plus profond mystère en-
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VNB PAROLK D ARABE. 147
veloppait ses calculs. Giafferi, négociateur habile, venait d'équiper sur la'c^te de Sardaigne deux bàtimens chargés de canons de petit calibre. Sous paviMbn américain, de hardis flibustiers, ramassés dans la fange de tous les ports de mer, devaient, en temps donné, opérer une diversion, sans trop se soucier de ce qu'il en résulterait pour le consul que les États-Unis avaient accrédité près de la Régence. Lorsque l'on se propose de conquérir le monde, on ne regarde pas de si près à l'Amérique. Afin de mieux dérober à la sollicitude des agens barbaresques la destination ultérieure de ces bàtimens , des esclaves noirs , dont le trafic se faisait avec la noiéme impunité que la traite des blancs, s'y trouvaient entassés ; l'insolence des forbans de l'Afrique, à cette époque, bravant les menaces de répression, impuissantes encore par suite de l'émotion dont l'Europe se remettait à peine depuis ses dernières et coûteuses représailles contre le drapeau tricolore. Je ne dois pas oublier un de ces hasards qui suivent communément les veines de la fortune. En mission à Marseille avec je ne sais quel chargé de pouvoirs de la Régence, qui pour-
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14& VRS PAaOLI DAAABI.
suivait auprès du cabinet des Tuileries le recouvrement d'une fourniture dé blés faite à Louis XYI, l'un des médecins du dey d'Alger, praticien célèbre^ était venu demander à Giafferi le passage et Tbospitalité sur son bord. Le savant bomme se proposiait de parcourir la double cbalne du petit et du grand Atlas , dans un intérêt scientifique. Osman n'avait pas manqué de l'accueillir et de feindre la plus sincère vénération pour le: dey, tout en s'informant, avec un échange de ma«nières cordiales, des vues politiques et des forces militaires de la Régence. Aidé de ces renseignemens, tous favorables, il lui tardait d'en venir à ses fins, et ce n'était pas sans peine qu'il subordonnait les élans de son enthousiasme aux conseils de sa politique.
Tandis que, sous la lueur d'un demi-globe de cristal, qu'une triple chaîne d'argent suspendait au plafond, Osman, enseveli dans ses tapi^ de peaux de tigres, et tenant à la main le tuyau flexible d'une longue pipe à mille replis, dont le réservoir fumait à ses pieds, continuait d'un ton de prophète h me faire part de ses prévisions ^iirillantes, et que je l'écoutais debout, les bras croisés, en m'a-
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VHK PAHOLE d' ARABE. 149
dossant contre le revêtement en faïence à dessins bizarres qui décore les lambris de ses appartemens secrets, le bruit doux et voilé d'une mandoline vint à se^aire entendre au fond des jardins du sérail. Je suspendis mon souffle, dès que j'eus saisi le timbre de l'air; tous mes pressentimens se confirmaient; Masia se trouvait à quelques pas de moj. 0 mes amis ! si, dans une de ces inspirations aussi suaves que l'haleine d'une femme, et que l'on ne rencontre jamais deux fois en ce monde, il vous est arrivé de confier k la poésie la traduction de quelque mystérieux chagrin, et cela, pour être plus à même de vous plaindre à votre amie d'une crainte qui vous indigne, d'un soupçon jaloux, de quelque mésintelligence d'amour, grâce à la naïveté de ce langage dont le privilège est d'être à la fois si chaste et si téméraire, cherchez, je vous prie, cherchez des paroles pour rendre les mouvemens confus qui se passèrent en cet instant dans mon àme. Ce chant était de moi; j'avais crayonné cette poésie sur les genoux de Maria. Poésie et chant, tout cela venait à moi dans le murmure et le parfum des orangers, avec le chant des oiseaux ren-
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150 UNS PAROLE DAHABB.
fermés dans les yolières , comme le jet de l'eau qui frémissait dans les bassins de marbre. Que de contrastes! que de souffrances et de bonheur pour un seul homme ! Durant quelques secondes, la féerie du passé m'environna de ses prestiges. J'écoutais les sons de la mandoline, même lorsque le calme régna daqs le jardin du sérail, comme lorsque d'une main timide, à l'abri des charmilles de Carnero, j'écartais autrefois les branches de jasmin pour contempler la jeune Espagnole en silence. Maria dans un sérail, mes amis! Maria, qui, d'une larme, désarmait tous mes emportemens de libertin; Maria, dont le regard me rendait pur et chaste comme elle! Assurément c'était un de ces défis du sort que je devais accepter pour le vaincre!...
Osman me congédia. Le jour suivant il devait, sous prétexte de conduire au bain les femmes nouvellement arrivées dans le sérail, poser ses tentes à dix lieues de Felessa, sur les bords, environnés de bruyères et de lauriers roses, d'un fleuve qui roule au milieu de la plus profonde vallée des alentours. Le motif réel de cette partie de plaisir était une
- UNE FAHOLE d'aHABB. 151
entrevue avec l'un des pricipaux cheiks de la contrée.
J'eus Tordre, pendant cette absence, de dresser le plan des opérations stratégiques dont nous avions arrêté Fensemble.
Je n'en fis rien.
A la faveur de la nuit, sur un cheval barbe, je me dirigeai vers l'emplacement que le harem d'Osman devait occuper. Du plus haut point de la vive arête des collines qui se prolongent sur les flancs du vallon, j'en embrassai l'étendue ; sauf un étroit circuit, les ténèbres s'abattaient partout. Des nègres, en sentinelles, la carabine à volonté sur l'épaule, stationnaient déjà sur la marge du lieu désigné pour le campement ; l'ordre était donné, comme toujours, de faire feu sur les téméraires qui s'obstineraient en dépit des menaces de la consigne. A la ronde, le long des bois de lauriers -roses, les qui-vive se croisaient avec le piaffement des chevaux : il fallait éviter que Ton m'aperçût; je remontai dans les terres, ayant soin de me diriger parallèlement à la ligne du fleuve. Sans projet bien formé, si ce n'est de parler à Maria, dussé-je périr, la prudence me conseillait
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159 vus PAaOLB 11* ARABE.
d'étudier les dispositions du campement et les accidens de ce terrain. Pour peu qu'une circonstance vint ensuite à me favoriser, je me trouvais en mesure de mettre à profit cet examen préliminaire. L'intérêt de curiosité m'attachait d'ailleurs à ce spectacle nocturne. A la lueur des piles de bois résineux qui pétillaient en s'embrasant au vent de la plaine, lançaient des tourbillons d'étincelles, et prolongeaient leurs panaches de fumée sur la masse des forêts perdues à l'horizon, de robustes travailleurs, échelonnés par brigades, enfonçaient des pieux dans les sables du rivage. Le courant réfléchissait dans ses plis vingt groupes de bronze relevés en taches d'or par le rayonnement des fournaises. Le coup mesuré des lourds maillets, maniés à tour de bras, se répétait d'échos en échos; on nouait des cordes, de proche en proche, à l'extrémité pyramidale des hauts cyprès; à l'écorce brûlée du chêne qui fournit le Hége, et, bariolées de pourpre, de longues pièces d'étoffes se déroulaient sur ces appuis; elles se développaient en guise de tentes, avec une prodigalité singulière, sur le frémissement de l'eau, dans un pêle-mêle sauyage
uns PAROLE d'ahabk. 153
de joncs qui se balançaient au poids de leurs épis, au-dessus des pastèques ou melons d'eau d'une grosseur démesurée, et des larges nénuphars nuancés de tous les reflets du velours. A cette cité de coutil, je reconnus l'endroit privilégié du bain. Non loin des feux, que l'on alimentait comme par défî, brillaient en cercle des faisceaux d'armes; on rangeait la charge des chameaux, complaisamment agenouillés; mille objets de coquetterie que l'on tirait d'un grand nombre de coffres, de riches tapis à vives couleurs, des éventails en queue de paon, de gracieux miroirs montés sur des écrans de bois de sandal, émerveillaient la tourbe curieuse des esclaves. Cet amalgame de rudesse et de luxe rendait le site et son aspect équivoques : pour des soldats, ce devait être un lieu de fête; des femmes auraient pris cela pour un camp. Çà et là, des éclats de rire insultaient à des cris, carie bâton faisait justice d'un nègre voleur prisa, fourrer sa main dans les corbeilles, remplies jusqu'aux bords d'olives, de figues ou d'oranges. A travers ce tumulte et cette activité, un groupe offrait le contraste de son flegme : devant un réchaud couronné de braises, où 2 14
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154 VHB fAlOLS » AMABB.
figurait une pesante bouilloire en cuivre, de graves Arabes, accroupis sur les talons, prêtaient l'oreille à des récits paraboliques, enveloppés de la couverture de laine dont ils se drapent à la manière des bas -reliefs, et ru* minant la. fumée du tabac qu'ils soufflaient méthodiquement par les narines. Vers le matin, ce tableau passa par les clartés du crépuscule et de la lumière, jusqu'à ce que les rayons du soleil, comme un incendie qui fait pâlir tous les feux, vinssent magnifique^ ment en illuminer la splendeur. La solitude se déploya dans une perspective infinie, sous un firmament rayé de flammes, et mille harmonies s'éveillèrent au signal de la résur* rection. Cet astre dans cet espace, c'était un dieu dans un temple digne de lui. Quelque chose pourtant syncopa dans mon esprit ce mouvement d'extase : à vingt pas au-dessous de moi, dans la mousse du ravin qui courait se joindre au vallon, un tigre, la gueule entre ses pattes velues, dormait sur les ossemens d'un nègre à demi dévoré.
Je me perdis au galop dans la forêt.
Tout ceci doit vous sembler formidable; et vous ne m'auriez pas donné le conseil de
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uni PABOLE D ARABE. 155
tenter l'entrevue. Mais Tamour a sa ténacité, comme l'érudition a ses ressources. Je ne veux pas vous tenir en suspens. J'avais lu les mémoires du sire de Joinville.
Vérifiez-y ce court épisode :
Avant le désastre* de la Massoure, les armées chrétiennes et mahométanes campaient en regard sur les rives opposées du Nil. Les aventuriers de chaque nation cherchaient de part et d'autre à surprendre le secret des ressources de leurs adversaires. Un Mamelouk s'avisa d'une ruse : c'était d'évider l'intérieur d'une courge et de se la mettre sur la tète pour se diriger impunément à la nage vers les travaux qui fortifiaient le camp de s^int Louis. La circonstance fut sa complice; la bravoure a toujours du bonheur. Tenté par ce melon d'eau qui paraissait dériver au courant, le factionnaire français plongea gaiement dans le Nil, et, croyant prendre, se trouva pris. L'Égyptien, vigoureux nageur, saisit son homme à la gorge, et lui faisant, h vingt reprises, faire le plongeon pour être plus sûr du silence, il le conduisit à son général. Je laisse à deviner le parti que le général tirade cette capture.
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Vous devînei sans doute le parti que je tirai de mon érudition; seulement, comme à tout hasard je portais une arme, pendant la descente du fleuve j'éventrai deux nègres dont je poussai les corps dans les roseaux, et lorsque le cortège d'Osman débarqua sur la rive, j'étais installé sous les tentes du bain.
Je ne me le dissimulais pas; j'appelais la mort sur ma tète, une mort prompte, et, par contre-coup, sur la tète de Maria, si j'arrachais à son épouvante un seul cri. Cette conviction toutefois ne me parut ce qu'elle était, horrible, que lorsque la puissance de reculer m'échappa. Restait la Providence dont il fallait attendre les inspirations et les secours.
De même que toutes ses compagnes, la pauvre enfant fut dépouillée par de hideux eunuques. D'un regard insolent ces êtres sans nom. semblaient vouloir déshonorer des charmes qui n'ont sur eux aucun empire. N'attendez pas, messieurs, que je lève pour vous les rideaux de cette tente qui n'avait pas de secrets pour moi. Jamais (je le dis devant Dieu qui m'entend ! ) la chasteté de
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.VUE PAROtE 0 ARABE. 157
Maria ne me parut environnée de plus de gloire qu'à l'heure oiî , semblable à la mère des hommes sous la main de celui qui trouva le germe de l'humanité dans la poussière, elle demeura froide et nue, sans voile et sans rougeur, martyre d'une brutalité dont elle offrait au ciel l'ignominie. Maria priait, messieurs ! Je ne vis que sa résignation lorsque je commençais à douter de la mienne. Nul sentiment impur ne s'éleva dans mon àme à cet aspect. Sur ce point, je ne permettrais pas de lâches railleries.
Plus insouciantes que Maria, qui ramenait ses beaux cheveux noirs autour de ses épaules en se retenant aux joncs du fleuve, les jeunes captives, animées par les jeux et les railleries de quelques négresses, finirent par s'abandonner à la fraîcheur des eaux. Les eunuques restaient là, dédaigneux et humiliés, comme des démons, provoqués à sévir par le sentiment de leur dégradation profonde, prêts à torturer les malheureuses remises à leur discrétion dans cet enfer. Deux heures s'écoulèrent ainsi. Je voyais s'échapper l'occasion, après avoir essayé de la saisir avec quelque courage. Mes pensées prirent 3 14.
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un autre cours. Je me perdis dans un dédale de projets sans fin dont l'incendie était le premier mot, et le dernier un massacre inexorable. Ne pouvais-je en effet lancer des limes dans le bagne où deux mille chrétiens étaient enfermés; les préparer par un avis mystérieux h quelque prochain signal de délivrance; songer moi-même à ce signal pour une nuit dont je resterais l'arbitre; leur abandonner, à la réserve de Maria, le sérail d'Osman livré aux flammes, ses esclaves, ses chevaux, ses trésors; puis, les armes à la main, m'ouvrir, au milieu de la cohue des • Arabes, un chemin ensanglanté vers le désert? Si quelque chose était possible, c'était cela seul. Que la liberté ne se présentât pas encore très-clairement au bout de cette issue, puisque nous restions enfermés dans les possessions de la Barbarie, avec deux mille braves on doit aborder des miracles, et Dieu soutient ceux qui ne s'abandonnent pas.
Promptitude, adresse, résolution, je me savais ces mâles qualités de l'âme. Je fis le serment de ne mettre Maria dans le secret qu'en l'arrachant à ses ravisseurs. Cette entreprise ne devait peser que sur moi.
uns PAROLE DAHABE. 159
Je venais de retrouver mon génie dans l'air que [respirait Maria. Ranimé par Fespoir, je voulus du moins savourer tout à mon aise le charme de la contempler sans en être vu. Rien ne devait plus me distraire de cette contemplation adorée.
Le rideau de la tente se soulève : c'est Osman. Il fait un geste; chacun des eunuques s'incline et renvoie autour de lui ce geste avec autorité. Les femmes tremblantes se pressent et se rallient. Sous la conduite de leurs gardiens, toutes s'éloignent. Osman reste, ses nègres l'environnent; leurs yeux étincelans cherchent à deviner ce qu'il va dire. De quelle scène vais-je donc être le témoin caché?
En ce moment Haly, le chef des eunuques, un fardeau sur l'épaule, s'avance au milieu des esclaves noirs. Il laisse tomber ce fardeau sur le rivage; il le déploie et le montre. Je suis perdu. J'ai reconnu mon costume, présent du cheik, retrouvé sans doute sur le bord du fleuve, au-dessus du courant. Os* man sourit; son regard plonge dans le fourre des roseaux ; puis, sur une indication précise et qui me glace, vingt noirs, le couteau
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160 VNB PAAOLB d'aBABE.
dans les dents, se précipitent pour me saisir au fond de ma retraite. Je veux me reconnaître : je suis lié et garrotté. Qu'Osman détourne la tète, je suis mort !...
— Ton ingratitude m'afflige, me di^il d'une voix émue. Je me flattais de cette idée, qu'un peu de sang arabe coulait dans les veines des Espagnols, et que la trahison répugnait à leur générosité. J'aurais méprisé ta nation, que je t'eusse encore excepté de la règle. Tu le sais, je t'ai fait mon ami. Je me promettais d'être utile à ta fortune. J'espérais t'offrir dans ces déserts une gloire que l'Europe éteinte et demi morte ne saurait désormais présenter à ton ambition. Ma fierté, c'était de m'appuyer à ton épaule, et mes préférences t'environnaient déjà d'ennemis. Leur colère n'a plus rien à désirer; nul ne pouvait te nuire que toi-même. Pour prix de ma confiance, don Jaime de Carbonera, tu viens de chercher à pénétrer dans le bain de mes femmes, à l'imitation de ces tristes aventuriers, dénués de toute autre vaillance, qui ne cherchent qu'un plaisir tremblant sur le sein d'une esclave dérobée. Ignores-tu donc les orages qui couvent dans les âmes, sous
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' riiK PAfiOLB d'ahabe. 161
le soleil de nos comtrées jalouses, et de quel supplice infamant Ton frappe en Arabie les deux coupables?... La mort dans un sac, au fond de Feau, telle est la loi. Malgré Tintérèt qui me parle en ta faveur, il m'est défendu de t'y soustraire. A partir d'un tel jour, l'impunité deviendrait le droit de tous; j'enhardirais les tribus à méconnaître les vieilles limites de nos traditions religieuses, si je te permettais d'en insulter le culte dans ma personne. Mais en me sacrifiant au maintien de l'exemple, je puis adoucir le châtiment et faire ployer dans ma clémence le ressort de la loi. Mon rang me donne ce privilège, il me sera doux d'en user. Tu vas recevoir une preuve éclatante de la franche amitié que je te porte.
Osman se tourna vers le chef des eunuques en me désignant, et lui dit .-
— Qu'on donne quinze cents coups de bâton à don Jaime de Garbonera : mille sur les épaules, cinq cents sur la plante des pieds.
Puis il sortit.
Avant de souffrir cette avanie, que le bourreau me présentait comme un adoucissement dont il était bien aise, je me. serais
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IdS VNB VAROLB B*ABABB.
ouvert le ventre avec un poignard. Quand on n'a pas de poignard, il faut être philosophe. Les eunuques ne se trompèrent pas d*un seul coup, j'aime à leur rendre cette justice. Cela me remit en mémoire que les Arahes nous ont enseigné les mathématiques.
Je raille, et je n'en ai guère envie. Mes dents se serrent encore de même que si je voulais couper du fer. Un obscur halvadji, lancé des boues de Constantinople à la tète d'une infecte bourgade africaine, faisait chà-» lier par ses esclaves le plus noble de tous les gentilshommes catalans, issu du plus pur sang de Pelage!
Oh, oui, je devais me venger.
Le médecin du dey d'Alger, dilSerant son départ, vint me voir. Des pieds à la tète, il m'empaqueta de compresses et de baumes.
Les soins ne me manquèrent pas. J'appris qu'Osman récompensait avec libéralité le savant Arabe, et s'informait affectueusement de ma santé. L'ironie n'est pas dans les mœurs africaines, voilà tout ce que je puis vous en dire; mais concevez-vous bien cet autre phénomène, messieurs? J'éprouvai que l'excès dans les tortures physiques peut avoir ses
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VUE PAROLE d'aRABE. 163
réactions agréables. De fait, j'étais calme, d'épuisement, il faut le croire! et Fopium, à doses légères, acheva de me plonger dans ces rêves éveillés et rians que je ne connaissais que par ouï-dire. Je n'ai jamais, j'en fais l'aveu, joui de mes sensations les plus intimes, celles de l'odorat et de l'ouïe, avec une joie plus exquise que pendant le retour à petites journées des bains de Wady-EzaïtQun aux adouars de Felessa. Cent nègres, à la vérité, se relayaient et me portaient tour à tour; les fleurs les plus suaves parfumaient le divan oii je me tenais étendu. Des airs italiens et des séguedilles espagnoles furent exécutés sans relâche par les musiciens de ma caravane. Sans la blessure faite à l'honneur, et qui saignait avec la guérison de mes cicatrices, je compterais ces huit jours au nombre des plus heureux de ma vie. L'homme est un étrange animal.
Une semaine encore, et je fus guéri; mais je me donnai de garde d'en rien laisser paraître. Au contraire, j'appelai la feinte au secours de mes projets de vengeance. Sûr de ma vigueur, je ne devais pas m'y prendre à deux fois.
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164 lIIfB PAROLE D*A1ABB.
Sur ces entrefaites, Osman se rendit prés de moi. Il mit de Féclat dans cette démarche. L'expression de son regard trahissait un certain attendrissement. Le médecin arabe, en véritable dupe de ma ruse, après m'avoir touché le bras, parut fort triste. 11 me reconnut de la fièvre. Peut-^tre, pensai -je, avait-il trop à se louer des procédés du cheik pour congédier promptement un malade de ma qualité. Osman, qui ne voulait pas attendre les prescriptions doctorales, vint brusquement à mon chevet et me dit :
— Pourquoi ne nous expliquerions -nous pas, don Jaime? Tu m'en veux encore, avouele 1 Mais, oh la loi commande, le cœur ne doit- il pas se taire? et l'honneur n'est -il pas sain et sauf dès que l'on est quitte envers le châtiment ? Tes préjugés d' Europe ont tort. L'honneur marche de pair avec la loi, parce que la loi, c'est l'honneur. La fatalité ne saurait avilir. Moi qui te parle, lorsque je roulais encore avec mon bonnet pointu sur les promenades de Constantinople , il m'arriva de subir la bastonnade. Je passai par les mains de l'achdji-bachi, le chef des cuisiniers dans les janissaires de la garde, un pur croyant !
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VlfE PAKOLE DABABS. 165
qui frappait comme un 5ourd, comme c'était son privilège. Il ne s'agissait pourtant que d'une infraction très -légère à la police du sérail. Ces Géorgiennes n'en font jamais d'autres ! Eh bien ! me fàchai-je pour cela ? non. Je subis la peine de bonne grâce, en musulman qui sait vivre. Avec de la rancune, j'aurais infailliblement servi d'amorce aux poissons de Marmara. La façon leste et résignée dont je me tirai de cette épreuve m'attira l'estime de l'achdji-bachi. C'est un personnage en grande faveur près de la Sublime Porte, car il fait sortir des révolutions de la marmite renversée des janissaires. Entre lui et moi, ce fut à la vie et à la mort. Je lui dus les premières générosités du sultan, et, par suite, mon élévation au rang de cbeik dans ces montagnes. S'il te faut absolument une esclave, don Jaime, parle! je t'en donnerai vingt, pourvu qu'elles ne soient pas du nombre de celles que je me réserve. Ces bijoux dont mon écrin est rempli, sont, je le sais, de mise à ton âge. J'ai plusieurs femmes de trente ans, je veux te les envoyer. — Ce n'est pas tout! écoute...
Sur un geste d'Osman, ceux qui se pres- 2 15
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saient autour de nous s'éloignèrent; d'une ▼oix plus réservée, le cheik me dît :
— Giafferî m'a volé, j'en ai la preuve : cela me dispense de tous mes engagemens avec lui. Tu le détestes ! je te le livre. Es-tu content?— De plus, à la lune prochaine, j'entre en campagne; je pars avec mes trésors, mes chevaux, mon harem. Sons huit jours, le dieu des armées me livre Al-dje-Zeirah. La fortune te sourit; reste mon conseil et deviens mon ministre. Je n'oublierai pas dans ma gloire, don Jaime, que tes entretiens ont décidé mon courage. L'exécution est l'esclave de la pensée; de toi seul je tiens les clefs de la Kasba. On dit la Kasba remplie d'émerau-des jusqu'aux larmiers de ses soupiraux ! J*ordonnerai que l'on pave d'émeraudes la route oiî les esclaves te porteront sur les épaules dès que tu seras capable de nous rejoindre. — Sommes-nous amis ?
Le bourreau me demandait si nous étions amis !
Je laissai tomber ma main dans la sienne. 11 s'éloigna satisfait.
— Tu ne périras que de cette main, me disaîs-je.
uns PABOLB. D ARABE. 167
Je relevai la tète. Le regard du médecin, éblouissant de lumière, était arrêté sur moi.
— Il ne vous reste qu'une fièvre, me dit-îl.
Son doigt m'indiquait significativement le chemin que le cheik traçait dans la campagne. En me serrant le poignet, il ajouta d'une voix sourde :
C'est nous qui sommes amis!... amis, car nous avons une haine commune; amis, car l'un sans l'autre nous ne pouvons rien. L'im* bécile Giafferi s'est pris avec Osman dans les nœuds qu'ils ont formés. L'énigme de mille démarches avait donné l'éveil à mes doutes. Lorsque je demandais à ce Palermitain le passage à son bord, en avouant ma qualité de médecin auprès du dey, l'espion ne croyait pas se jouer à plus fin que lui; il ne se doutait guère que je me livrais pour le prendre. C'est ma franchise qui l'a trompé. Ainsi donc, et d'une part, Osman connaît ses vols; il ne les lui pardonnera pas. De l'atitre, Osman, trop éloigné de soupçonner mon second caractère, m'a mis de lui-même, par ses questions indiscrètes et répétées, sur la voie d'un plan qui le préoccupe, mais dont le signal, les confédérés et les moyens
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d'exécution m'échappent encore. Certainement les question» qu'Osman m'a faites, les approvisionnemens d'armes que je connais, sont autant de symptômes d'un coup de tète. Mille faits se pressent ! Chaque jour des cavaliers partent et reviennent; des réunions se forment dans les adouars. Le dey, mon souverain, dort sur ce péril d'un mouvement imprévu. Je vois un moyen d'étouffer dès ce moment la révolte, et la magnanime Régence n'aura jamais assez de trésors pour nous. — Don Jaime ! à toute heure vous pouvez entrer chez Osman!... — Vous faut-il du poison? L'Arabe me tendait un petit flacon de criatal. ^
— Et le motif de votre haine contre Osman? lui demandai-je.
11 me regarda profondément et dit avec lenteur :
Si je démontre à mon souverain l'incapacité de son favori, dès cet instant la tète de cet homme roule et je lui succède. — Prenezvous ce poison !
Je le pris.
— Ce sera pour moi, dis-je à l'Arabe, êi l'événement me trompe. J'oserai tenter contre
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Osman quelque chose de mieux que le poison. J'ai. ma pensée. Oui, sans doute, je veux le perdre; mais je veux que ce soit au profit de ce que j'ai de plus cher dans le monde; et, sans insister sur ce que l'emploi du poison me répugne, la mort du cheik en ce moment me serait plus préjudiciable qu'utile. Laissons cela, je ne puis m'expliquer ici; ce pourparler, s'il se prolongeait, pourrait nous compromettre. Votre pénétration vous a dit que don Jaime n'était pas de ces hommes qui rompent devant un outrage, et s'endorment sous l'ignominie comme le chien que l'on a frappé. Fiez-vous à moi ! Vous avez tout naturellement pour prétexte d'étudier la flore de ces environs. Partez, allez de pied ferme m'attendre au tombeau du Marabout, là-bas, à ce point que je vous désigne, entre les trois palmiers. Vous avez un cheval et des armes, cela vous sera nécessaire; car vous devez être sur la défensive et prêt pour la fuite. Je ne vous demande pas une confiance absolue, et je ne veux vous accorder la mienne qu'à bon escient. Nous nous entendons, je veux le croire; mais toute précaution est salutaire. — Un instant!... Puisque vous êtes agent du 9 15.
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dey, vous devez avoir un signe pour vous faire obéir par le bey de Tittery!
L'Arabe, sans hésitation, me montra la bague qu'il portait à la dernière phalange du petit doigt.
L'instant d'après, je le vis se perdre en galopant dans la campagne.
Vous devinez mon projet, messieurs. En livrant les plans de campagne du cheik, je voulais placer Maria sous la sauvegarde de la reconnaissance algérienne. Ne perdez pas de vue que je possédais une carte des Etats barbaresques, notée de la main d'Osman luimême, indiquant, en premier lieu, les points simultanés d'attaque et les diversions qui ne devaient pas offrir de caractère sérieux ; les tribus enrôlées dont l'avant-garde plongeait au cœur de la Régence, et la ligne de concentration ou les principales forces devaient s'agglomérer tout à coup pour atteindre le but de l'entreprise avec la rapidité de la bombe. Devant tout cela, rien de plus facile que de déjouer. Osman et de le rompre en visière dans tous ses calculs. Une simple résistance le faisait échouer en s'y prenant bien. Mais le point capital était de produire
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un titre pour se faire écouter sur parole ; car, au préalable, on courait le risque d'être fusillé comme un espion par le bey de Tittery. La bague suffisait sur ce point délicat. Après une explication claire et catégorique avec l'Arabe, l'essentiel, pour moi, devenait d'éloigner le moindre soupçon. Le retour à l'adouar me laissait bien une vague inquiétude ; las, cependant, de me fatiguer à chercher comment je sortirais de là sans péril, j'abandonnai quelque chose à la fortune, et, lorsque la nuit fut tombée, je partis.
J'étais à pied, pour éviter tout bruit suspect. Je vins à bout de tourner discrètement les sentinelles. Dès ce moment, le trajet, de plus en plus rapide, échauffant mon cerveau, l'impossibilité du retour à l'adouar me parut de la dernière évidence. L'Arabe n'avait qu'un cheval !.... Si robuste que fût ce cheval, pouvait-on espérer raisonnablement qu'il traverserait cent lieues de désert avec le poids d'un second cavalier. sur la croupe?... Entre l'Arabe et moi, il fallait que ce fût l'un ou l'autre. Au prix de vingt palettes de mon sang, j'aurais voulu que le médecin se désistât et me permit de partir seul; car en-
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fin il pouTait, lui, me rendre dépositaire de sa bague; et moi, je manquais d'une certitude assurément très -précieuse^ c*est que mon nouvel ami parvint à saisir assez vivement rintelligence de ce plan de campagne dont la traduction importait avant tout. Confondre les spécialités c'est courir grand risque ! Un docteur n'est pas un âne pour ne pas avoir l'oreille stratégique; cela s'est vu d'une foule de généraux. Qu'il fit une méprise, mes rêves aboutissaient à ma ruine. Que l'un de nous deux restât cependant, rien que sur un doute Osman le soumettrait à la torture, et la torture délie les langues. Toujours en arpentant la plaine avec célérité, je me disais que ma trace serait peut-être suivie jusqu'au tombeau du Marabout. N'est^il pas vrai que les démarches les plus habiles' semblent à la merci de quelque démon qui les révèle? £tais-je sAr enfin que mon confident ne fût pas un espion aux gages du cheik, tendant une amorce à mes rancunes, et me guettant, le pistolet au poing, pour m'exposer à la récidive de la faute et de l'avanie. Mille probabilités roulaient dans ma tète. Une idée vive résuma le tout : si mes véte-
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mens souillés et mis en pièces se rencontraient par hasard le lendemain auprès d'un cadavre déchiqueté par les tigres, affriandés de cette proie, la conviction de ma mort laisserait le cheik dans la sécurité la plus favo> rable!.... J'atteignais en ce moment le lieu du rendez-vous; le raisonnement que je venais de faire était implacable et mathématique; à peine mon orteil posait sur le gravier du chemin... Avant d'avoir pu dire un mot, le médecin arabe reçut en plein toute la décharge de mon pistolet dans la figure, et mes diverses précautions prises ainsi que vous avez dû 1q saisir dans ce monologue, une fois que mes talons sentirent les flancs du cheval, le vent qui se précipite de l'Atlas aurait été jaloux de mes élans à travers la solitude.
Je ne crois pas , messieurs , devoir garder ce léger meurtre sur la conscience. En pareil embarras, pour ma justification, les honorables antécédens ne me manqueraient point. Si Ton se piquait d'un scrupule inflexible, la religion et la liberté , la médecine encore (et Je yous prie de ne pas l'omettre) en auraient furieusement à découdre devant Dieu.
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€e que j'eus à parcourir dans le désert compléterait une bibliothèque, si je m'étais donné le temps de Texaminer. Que de gens vous en diraient long qui n'en ont pas vu davantage ! Figurez-vous cent lieues tout d'une traite, ou peu s'en faut, avec une tète en feu, dans une atmosphère en feu, sur un sable en feu. A tous risques, sans halte, une seule idée dans le cerveau, je volais! et cette lenteur me semblait intoléral^e. On m'a dit que les Kabyles bien montés, bien armés, n'oseraient franchir ce parcours sans se presser en caravanes. Oser ! c'est un grand secret; toutes les fois que j'ai voulu vaincre un péril, je l'ai nié. Je crois bien avoir entendu rugir des tigres , avoir vu bondir des léopards, on voit beaucoup de choses quand on ne voit rien; mais je vivais dans un de ces courans de volontés roides où Ton traverserait une montagne plutôt que de se ranger pour elle. Ni bois, ni ravins, ni collines : rien que des lignes volantes, comme un cylindre qui roulerait en sens inverse avec des mil* liers de raies. L'homme, et le cheval ne faisaient qu'un; Fidée précipitait la mati^e. Pas d'eau; pas de vivres; je n'y songeaisplus :
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r«8prit de vengeance me soutenait. Deux fois je vis le soleil au même point; et lorsque mon cheval écartelé me jeta sur le marbre du palais de Tittery, dont je venais de forcer la garde, ma langue desséchée me refusa la parole aux pieds du bey ; le chef des kaspatdjis, furieux de mon insolence, parlait déjà de me pendre , tandis que la populace moresque m'environnait dé sa vénération comme un fou. C'est tout ce que je sais de mon voyage.
Ma mission révélée, tout prit un air de fête. On me plongea dans un bain ; je fus parfumé et massé : j'en avais grand besoin. C'était à qui se montrerait aux petits soins pour moi ; le génie de l'hospitalité m'apparut dans tout son faste. Le bey, tandis que je me reposais sur son divan, et que ses esclaves me servaient en profusion suivant mes désirs, dicta des ordres à ses officiers. 11 y mit une précision qui lui mérita mes éloges. Quelles gens pour le coup d'œil que ces Arabes ! On veilla sur mon sommeil ; des éventails de plume d'autruche rafraîchirent mon sang brûlé; j'eus des rêves d'or. Bref, le lendemain, lorsqu'avec la magnificence d'un
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ambassadeur, escorte de cent kaspatdjis qui brandissaient lenrs étendards au-dessus de ma tète, je me mis en chemin pour Alger, des fanfares étourdissantes attirèrent la foule à mon cortège. Le bey prétendit marcher à pied sur les flancs de la cavalcade, et jusqu'au moment des adieux, malgré ma modestie qui se refusait à tant d'honneurs, ma main fut contrainte de s'appuyer sur son épaule. A la porte de Tittery, trois salyes de mousqueterie nous saluèrent; nous échangeâmes un salut profond, les bras en croix. Je lui laissais mon estime, et j'emportais la sienne : partant, quittes !
Alger ! messieurs, là se dirigeait ma pensée ! là devait se décider ma vie, la vie de Maria!...
Croyez-moi, messieurs! ssins nier les charmes de l'Évangile dont les harmonies viennent se grouper de bonne heure au chevet de notre petit berceau. Dieu ne nous est manifestement révélé dans nos ténèbres, que lorsque la féconde chaleur d'une sainte émotion d'amour développe les ailes qui sont repliées autour de nos âmes. Ce culte est le culte primitif de la terre ; il nous imprime à
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lui seul un élan vers le ciel, échelon symbolique de l'avenir et de Timmortalité. Oui, depuis rère du Sauveur, je le crois, nous volons d'un vol plus libre vers les magnifiques régions de la promesse ; mais ne fermez pas vos yeux à la lumière. Avant-coureur et gage du christianisme, le respect de l'amour pur enveloppait déjà de ses parfums le globe idolâtre, avant que le fils de la Vierge vint s'offrir en expiation sur la croix ; et quelques élus devinaient le Christ. Platon s'entretenait avec lui sur les rivages de la Grèce prostituée ; même dans la fange du paganisme la chasteté régnait dans les hommages populaires, et, malgré les obscénités du marbre de Paros, chacun attachait une lèvre pieuse à la frange de lin que la vestale agenouillait sur le parvis. Eh bien ! s'il existe au milieu de vous des hommes sans énergie pour le désespoir, aux yeux de qui la vie n'est plus qu'un mensonge, c'est peut-être, mes amis, qu'ils auront vu s'évanouir l'ange de pureté, qui du doigt leur a fait connaître le ciel, qui les a retirés de la poudre et de l'ignominie en les élevant à la dignité du malheur, qui ne leur a laissé pour mémoire qu'un mot :
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Dieu! Oh! ne vous étonnez pas de leur mélancolie^ s'ils se prennent à baigner de larmes une misérable branche de jasmin...
Le dey m*écouta froidement. C'était uo vieillard austère, et mon enthousiasme lui déplut ; il me fit taire.
— Sois calme! s'écria-t-il. Apprends, jeune homme, que la folie s'échauffe, et que la prudence pèse. Ton zèle aura son prix si tu dis vrai ; mais le menteur qui sème la discorde au miheu de la grande famille encourt la mort. La parole , une fois tombée , ne se relève plus; écoute la mienne! Si le cheik de Felessa, dans sa vanité débile, marche contre le vieux lion qu'il suppose endormi, d'un bond je veux l'atteindre, et lui fermer la fente de ses montagnes. Voici mon serment : l'extermination plane sur Osman. Ce cheik rebelle n'aura grâce devant moi, ni lui, ni les siens, ni sa race, qu'à la condition de te rendre ton Espagnc^e; et il te la rendra vivante; c'est le moins, puisque tu ne veux qu'une femme. Pourtant tu ne seras pas dupe de ta folie. A tous les deux, à cette femme, à toi, je vous promets votre pesant d*or, et la liberté. Le bey de Tittery
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sera chargé de ma parole ; va le rejoindre. A Tittery, ma fortune marchait au pas de course. Déjà on y célébrait la nouvelle d'un avantage immense. Le lieutenant du bey, portant à l'improviste ses troupes les plus aguerries vers le centre des opérations d*Osman, avait empêché la jonction décisive des principaux alliés du cheik, et remporté deux victoires dans une seule journée. Arrivé trop tard sur le terrain, le cheik vit ses confédérés en déroute; il ne put, malgré ses efforts, les rallier sous ses drapeaux. Deux de ses fils restèrent prisonniers dans la tentative. Il lui fallut se replier vers une position ou les Kabyles des tribus restées fidèles s'organisaient pour inquiéter son mouvement de retraite. Grâce à la richesse de ses nombreux bagages, Osman paraissait craindre une révolte parmi ses propres soldats; la veille encore il les avait flattés de prendre Alger sans coup férir. On s'attendait à des propositions pacifiques ; les insurrections partielles étaient étouffées à la ronde. Enfin , deux vaisseaux de guerre des Etats-Unis venaient de désarmer les bàtimens qui , sous un pavillon en fhiude, tentaient un débarquement contre
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les càtes barbaresques. Cet incendie, dont la flamme avait menacé de couvrir le monde, lançait à peine un maigre filet de fumée.
Le jo|ir marqué pour le dénoûment arriva.
Osman fit demander une entrevue.
Ce fut de grand matin, vers une faible éminence, au centre d'une large plaine dont les populations accourues bordaient la profondeur, qu'Osman et le bey de Titterj, montés sur des chevaux fiers de leurs capa<^ raçons et de leurs panaches, se dirigèrent au-devant l'un de l'autre. Soixante cavaliers, un nombre égal d'esclaves noirs, composaient leur escorte. Une pompe originale animait cette solennité pacifique. Echelonnées d'est en ouest sur des rangs parallèles, les armées enfermaient la vaste enceinte. Grâce à la pureté de l'air qui laissait plonger les regards avec liberté dans les lointains, chaque détail de ce tableau, la multitude qui se pendait aux ravins, les files symétriques de pavillons, les armes par milliers renvoyant des éclairs, tout se dessinait ferme et brillant, comme à travers le crisf;}il d'une lorgnette. Des épisodes variaient le calme. Ployés sous le fardeau de l'artillerie volante, les cha-
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meaux agenouillés se désaltéraient dans les sources, tandis que Finsouciant canonnier, sa mèche à la main, s*accoudait à la coulevrine: çà et là, un cheval s^^ cabrait dey^t l'Arabe qui le châtiait de la bride ; quelques enfans échappés narguaient la sentinelle; le vivandier poussait sa brouette; et dans la coupure de l'horizon, une Moresse, abritée du parasol, dégageait son voile en se retenant au cou du dromadaire. Comme un témoin, au fond de la solitude, le soleil étendait ses rayons chauds et curieux dans les palmiers qui divergeaient leur ombre en arceaux infinis sur la plage; il arrêtait durement dans sa lumière les contours des falaises, mamelons mouvans qui battent le pied des montagnes. Une explosion eut lieu; tous les yeux se réunirent sur les points de l'espace où les deux escortes galopaient. Vers le tiers à peu près de la longue arène, les cavaliers venaient de décharger à la fois leurs carabines dans le vent; puis ils jetèrent ces carabines dans le sable, et, par un demitour à droite, se dégageant du cortège à l'ordre de leurs commandans respectifs, ils tra-^ cèrent au grand galop, de part et d'autre, un 2 16.
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