VNE PAROLE 0 ARABE
quart de cercle autour du monticule, pour se rendre dans le camp ennemi comme otages. L*état-major, dans les deux camps, accueillit ces otages avec la franchise de l'hospitalité militaire, sous des pavillons ou des rafralcbissemens étaient préparés. Cependant les soixante esclaves noirs des cortèges s'étaient dirigés simultanément vers le tertre, en droite ligne, jusqu*à la distance de vingt pas. Deux officiers se détachèrent des groupes; ils durent s'entendre sur les formalités du cérémonial. Au bout de quelques secondes, les noirs se mêlèrent; on déroula des tapis; on les chargea de coussins de soie; on déploya Tattirail des pipes arabes entre des cassolettes à mille trous, qui nuançaient l'air de frêles et capricieuses lignes de fumée. Un dais se lança sur le tout, soutenu par des étendards, avec ses draperies de pourpre à glands et à franges d'or, surmontées de croissans d'oii s'échappaient des jcrinières de cheval. Cela fut élevé en un clin d'œil, tandis que sur le front de bandière des camps, et comme gage de la bonne volonté qui pénétrait toutes les Ames pour un long avenir de paix, les instnimeos de cui-
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CNB FAEOL£ o'aRABB. 183
vre exécutèrent des morceaux d'harmonie coupés par le bruit retentissant des cymbale». A la suite de ces préparatifs, les esclaves allèrent à reculons s'accroupir à la base du monticule ; et le cheik et le bey, s'abordant alors sur le tertre où nulle autre tète ne se faisait plus voir que la leur, des éclairs enveloppés de nuages sortirent de la profondeur des rangs armés. Trente mille Arabes s'inclinèrent vers l'orient au bruit du canon : c'était la prière-.
Mon cœur battait, messieurs, et vous le croirez sans peine. J'étais la cause première decettepaciGcationsi prompte, et j'allais en cueillir le fruit.
Osman invoquait Dieu ; demandez-moi pourquoi!
Les pourparlers duraient depuis quelques momens, à la satisfaction commune, j'imagine. A vingt pas en arrière, entre des gardes du bey, dont je portair en cet instant l'uniforme, courbant la tète et tenant à demi ma figure entre mes doigts, je ne perdais pas de vue la contenance d'Osman. Supérieur à sa fortune, le cheik déployait toute l'urbanité de ses manières.
184 uns FAROLI OAIABS.
Sur un signe convenu, je m'avançai.
Tout son corps fit un bond, et mon sourire lui dit le reste; dans ce mouvement convulsif, le tuyau de la pipe arabe échappa de ses doigts; nos deux regards s'étreignirent dans un éclair; le tigre ploya.
— Je ne suis pas mort, Osman ! tu le vois.
— Je vois ma faute, me dit- il ; mais que me demandes -tu? Puisqu'une loi reste à me dicter, c'est toi qui l'apportes. Ce ne peut être seulement pour me montrer la figure d'un traître que l'on t'a permis de te mêler à ces braves.
— L'esclave est toujours traître, Osman.
— C'est bien. Esclave ou traître, tu peux parler ! j'écoute.
— Osman ! j'ai la parole du dey; ni toi, ni les tiens, ni ta race, songes-y ! vous n'échapperez à l'extermination si tu ne souscris surle-champ à la restitution que j'exige.
— Une restitution ?
La surprise avait fait- place à la colère dans les traits d'Osman* J'insistai sur ma réponse avec autorité.
— Une restitution ! — Giafferi. . .
Le cheick me coupa la parole par un
lins FAROLB DARABB. 185.
mouvement rapide; un de ses esclaves se leva.
— Que l'on amène Giafferil s'écria le- cheik d'une voix éclatante où se heurtaient la dériaion, le triomphe et la joie; iin traître va me défaire d'un traître; Mahomet soit loué! je veux voir cela, c'est jour de fête aujourd'hui!
Le nègre fit un demi -tour, se jeta sur un cheval et piqua des deux.
— Sois satisfait, continua le cheik, en m'adressant la parole avec une précipitation extrême; déjà tu possédais ma parole à cet égard, et certes, il n'était nullement nécessaire de prendre un si long détour pour me contraindre à la tenir; je la maintiens; si la sainteté de la parole arabe est un proverbe dans le monde, crois que l'exécution de celleci ne me coûte pas le moindre sacrifice, et que je te livre cet infâme avec la même joie que je te livrerais toi-même au damas de mes noirs.
Il rayonnait de colère et de mépris; de la main, je lui fis signe de se calmer.
— Sois patient! lui dis -je; si tu savais écouter tranquillement, cheik de Felessa, tu
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186 11NB PAEOLK DARABK.
ne te serais pas donné le tort d\ine interpré- ^ talion extravagante; et ta parole, ici, n'est pas mise en doute. Que m'importe Giafferi? ce n'est pas lui que je yeux; je ne l'acc^erai que pour dégager ta parole, et je n'appelle pas cela une restitution.
— Et quoi donc ? ^
— Sache m'entendre. Au nombre des femmes de ton harem, parmi celles que tu dois à la rapacité mercantile de ce brigand palermitain, une femme se trouve, Maria !... Giafferi, par une noirceur bien digne de son
âme, te l'a vendue comme il m'a vendu moi- ''
même; sans doute il voulait me frapper de toutes les plaies, m'avilir dans mon honneur i le plus pur. Maria est à moi; le dey a dit que | tu me la rendrais vivante : je veux Maria!
Osman rêvait; il fit un geste, un second nègre fut debout. |
— Maria ! murmurait Osman à voix basse. — N'a-t-elle pas un autre nom ? me dit*il. ^
Vous le savez, messieurs ! sur ce point, je | n'avais rien à lui répondre; il me comprit, et, se parlant à lui-même : ^
— J'ai trente femmes de ce nom-là daos mon harem ! il semble un fait exprès, et que,
UlfB PABOLK DARABI. 187
dans cette Europe, toutes les femmes se nomment Maria !
Puis sur le même ton, et tressaillant d'une émotion subite, comme frappé d'une objection qui lui passait tout à coup dans l'esprit :
— Est-ce que par hasard... — Courez ! di^ il brusquement au nègre. On a bien de la peine à dompter ces folles esclaves! souvent elles se révoltent contre les lois. Allez voir si toutes celles de mes femmes qui se nomment Maria n'ont pas eu le nez arraché par des tenailles !
Je tressaillis à mon tour.
Le nègre ne fît qu'un bond et disparut.
Des convulsions me couraient par le corps, et le sang me rendait pourpre; les gardes du bey se précipitèrent, on me retint.
— Prends garde, Osman ! m'écriai-je enfin avec le déchaînement de la véhémence, j'ai la parole du dey, tu le sais!
— Sois patient , répondit Osman avec flegme; à la vérité ce serait un grand malheur, mais il faut espérer que la mesure n'aura pas été générale. Tu ne m'as pas dit le pays de cette Maria?
— Le mien, lui dis-je.
188 VWB FAfeOLI BAEABS.
Et je restai tout haletaiit.
Les sourcils bruns du cli^ ployèrent comme un arc; sa main fit un af^iel, un nouvel esclave accourut.
— Allah nous soit en aide! grondait le cheik en paraissant agiter ses souvenirs. — Pars vite, esclave ! et que je sache si cette Maria n'est pas du nombre des Espagnoles dont on a coupé les oreilles f.^.
Du vitriol brûlait mes veines; le lâche Osman me torturait à loisir.
Le noir franchit le tertre, et son cheval plongea dans la poussière.
L'œil d'Osman sonda mon âme.
— C'est la punition des femmes qui donnent leurs rendez-vous dans les bains.
— Froid imposteur, luicriai-je, elle l'ignorait ; et tu n'as pas pu l'en accuser toi-même ; il était impossible que tes recherches missent en lumière une complicité qui n'existait pas. D'ailleurs, je connais trop l'âme de Maria pour ne pas être à même de te dire que sa franchise eût défié ta colère, plutût que de laisser planer sur ses compagnes un doute qui leur eût été funeste. A tous les égards, tu mens ! — Tu mens ! lui dis-je les dents
VriB PAEOLK D AtABE. 189
serrées, en effleurant son visage de mon visage.
Mais les gardes me retenaient toujours.
— S'il en est ainsi, reprit Osman d'un ton de voix simple et résigné, c'est que je confonds les choses dans ma mémoire. Pourquoi te troubler de la sorte, don Jaime ? prends courage. Peut-être que je me trompe ; l'innocence doit être sous la main de Dieu. Pourquoi n'y serait-elle pas? Les conjectures et les volontés des hommes ne sont pas plus infaillibles que leurs projets ; mon exemple en est la preuve. Un peu de poussière s'est trouvé sous mes pas, et j'ai glissé. 11 y a quinze jours, je disposab de ta vie ; ta fortune, aujourd'hui, domine- la mienne. Je ne sais de tout-puissant et de certainement exécuté que l'ordre de Dieu. Je veux croire au salut de Maria. Dis-moi son âge?
Le jeu que cet homme se faisait de tout cela, sa tranquillité qui s'affermissait à mesure que je perdais la mienne, portaient mon exaspération jusqu'au délire. Je voulais ne pas lui répondre. Après avoir balancé quelques instans, je me décidai.
— Seize ans, lui dis-je.
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100 VHB FAROLK D ARABE.
Son geste, à ce mot, fut d'un homme qui ne se connaît plus et dont la raison se perd. Un quatrième esclave se dressa précipitamment*
Osman lui saisit le bras avec énergie.
— Crève un cheval, et sans t'arrèter, re-* viens m'apprendre si Maria, l'Espagnole, âgée de sefze ans, n'a pas eu les poignets tranchés d'après mon ordre.
L'esclave bondit sur un cheval et s'éloigna comme un éclair.
On pouvait à peine me retenir, messieurs! Ma tète éclatait comme une grenade, j'écumais, je ne me connaissais plus.
Le bey de Tittery se leva.
— Osman, dit-il au cheik, j'ai dessillé tes yeux qui refusaient de s'ouvrir à la lumière. Ton armée, tes enfans, ta personne, sont dans ma main; et tu le sais, pour vous écraser tous, il me suffirait d'un geste. Mais j'estime ta bravoure et ton génie. Crois-moi ! ne prodigue pas l'un et l'autre en vains efforts. Vois au delà du jour présent. L'Europe vient d'en finir avec Napoléon, et depuis vingt ans les Africains sont la terreur des flottes militaires et marchandes de l'Europe. J'entends
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VITE PAROLE d'aRABB. 191
gronder le murmure des coalitions. Le Nord veut nous renvoyer des tempêtes. L'Arabie a besoin de ses braves; réservons notre sang pour des résistances glorieuses. Les ordres du dey sont précis, et les railler serait funeste. Cesse de jouer avec des paroles. Tu rendras Maria, la jeune Espagnole, vivante ! ou Textermination fera son devoir. Tel est le serment du pacba, mon maître, et je me renferme dans ce serment. Séparons-nous en amis. Je ne voudrais pas rompre cette entrevue pour aller dire aux tribus, altérées d'union, que tu viens de tromper leurs vœux, et que c'est dans ta vie qu'il faut décidément éteindre le foyer de la guerre. Les instans commandent, il faut me répondre !
Le cheik se leva résolument. Sa physionomie portait l'empreinte du calme.
Il mit une main sur sa poitrine.
— Le dey-dje-Zeirah est grand, et le souffle de sa bouche a balayé la poussière de mes rêves. Mes mains sont indignes de dénouer les cordons de ses brodequins; mais ma voix chantera ses louanges depuis les bords de la mer jusqu'aux pics les plus élevés de l'Atlas. Sa clémence m'honore, et mon obéissance
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199 VHK PAIOU »AKA^B.
lui est acquise. J'accepte ses ordres, et détint eux je me garderai d'être railleur. Comme ta Tas dit, bey, je dois cesser de jouer avec des paroles. Il se peut que j'aie effrayé ce chrétien, car les chrétimis sont d'une race qui tremble comme les femmes. Les chrétiens sont traîtres et parjures. Osman n'est ni l'un ni l'autre. Voici qui va répondre pour moi. Il se tourna : le chef de ses eunuques accourut.
— Haly! tu réponds de tes subordonnés?
lui dit Osman.
— Oui, maître!
— Tu réponds de la manière dont les noirs écoutent mes ordres et de Texactitude avec laquelle ils les accomplissent?
— Oui, maître !
— Et si ces esclaves s'écartent d'une seule de mes intentions, s'ib frappent ceux qui sont innocens devant ma colère, tu connais quel est le sort qui t'attend?
— Oui, maître!
— Ecoute, Haly! (Le cheik dirigea vers moi le regard de l'eunuque.) Le dey a dit avec serment que l'on rendrait vivante, à cet homme, une Espagnole de seize ans, du nom
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DUC PAKOLE D ARABE. 195
de Maria. Je dois répéter ce serment à mon tour, et je le répète. Songe à ce que tu viens de me répondre ! nos moindres mots doivent être sacrés. S'il manque seulement à cette Espagnole un petit doigt, le bout dé Toreille, la moindre portion de chair de son visage, que le bey de Tittery me fasse à Tinstant trancher la tète : cela est juste, Haly ! mats nos responsabilités se tiennent, ta tète tombera la première. Tu m'as entendu?
— Oui, maître!
— C'est bien.
L'eunuque imita ses compagnons. Cinq ca« valiers couraient à la file dans la plaine.
Après une salutation réciproque, Osman et le bey se replongèrent dans leurs cousr sins.
Un poids énorme cessait enfin de pes^r sur mon cœur, et l'on ne me tenait plus.
Le cheik me dit avec un ton d'enjouement et de bonne grâce :
— Ta destinée est d'obtenir tout de moi, don Jaime! Malgré l'esclavage, tu gagnes ma confiance ; malgré ton audace aux bains de Wady-Ezaïtoun, je te fais grâce de la mort; malgré tes trahisons , tu vas tenir de mes
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194 VHB »ABOLK D ABABE.
mains une des perles de mon harem. L'Afrique doit te craindre, don Jaime. Porteraistu par hasard l'anneau de Salomon? Je
crains pour le dey si tu restes à la Kasba.
Ma satisfaction se répandait alors et sans obstacle.
— L'anneau de Salomon que je porte, Osman, je puis te le dire ; mais tu n'en seras pas plus avancé, tu ne comprendras pas. C'est un sentiment qui ne franchit jamais avec toi les portes du scraîl ; car, les tiens et toi, vous avez d'infâmes eunuques pour terrasser les tristes femmes qui vous résistent, et la violence vous livre de lâches plaisirs qui ne commandent rien à votre imagination. Mais brûle ton sérail, chasse tes eunuques, renonce à la violence ; et, pour obtenir une victoire sur une âme libre, tu te sentiras de force à soulever le. poids du monde.
Osman et le bey se regardèrent en échangeant un sourire.
C'était la civilisation niée par la barbarie.
Nous gardâmes un profond silence.
Du milieu de l'armée d'Osman, un groupe se détacha. Précédés de nègres à cheval,
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CRB PàROL£ ft*ARABK. 105
montés par des soldats qui se tenaient debout, vingt chameaux, les flancs chargés de larges coffres, volaient d'un commun accord sur le sable. La caravane atteignit la base du. monticule; un coup de sifflet partit, et les chameaux ployèrent les genoux.
Un nègre, qui portait je ne sais quelle masse en croupe, la lança dans la poussière.
Je reconnus Giafferi.
Sa figure était pâle. Une corde liait ses bras en arrière. Ses yeux me demandèrent la vie.
Je me frappai le front. Je m'écriai :
— Ce misérable aurait pu désigner Maria sur-le-champ. Le dégoût de son nom avait éloigné cela de mon esprit.
— Faute grave ! dit Osman d'une voix sombre. On ne doit rien oublier f...
Je regardai le cheik. Son doigt me désigna les coffres dont on avait abaissé le grillage latéral. Sur des coussins de pourpre, les noirs soulevaient à demi des femmes enveloppées de mousselines.
Un rugissement m'échappa. Ces mousselines étaient marbrées de sang !...
', Et l'on me découvrit vingt femmes nues et mutilées.
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lira VHB PAAOLK B^AKABE.
Les noirs élevaient , au-dessus des viclimes, vingt coupes de cristal où baignaient leur nez, leurs poignets et leurs oreilles !
J'étais frappé de vertige. .
— Bey de Tittery, dit Osman, pour nos premières conventions, la victoire, la force et mes enfans sont tes gages; et sur ce point tout est réglé. Quant à cette Espagnole que l'on m'a demandée vivante, je la rends vivante. Que don Jaime la cherche au milieu de ses compagnes. J'ai juré qu'il ne lui manquerait ni un petit doigt, ni le bout de l'oreille^ ni la moindre portion de chair du visage! Ces coupes renferment tout, et l'on n'a plus rien à me demander. Recois mes adieux.
, Je me précipitai vers le bey.
Le bey me serra tristement contre sa poitrine.
— Je n'y puis rien, me dtt41. Rappelez votre mémoire ! Nous avons manqué de prévoyance. Jamais la parole tombée ne se relève. Osman et le dey ne se sont engagés à rien de plus.
Enveloppé des siens, Osman se dressa sur les arcons«:
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UNE PAROLS d'aRAB£. 107
— Et maintenant, don Jaime ! soulève le poids du monde.
En un clin d'œil, le piaffement du cortège s'enfonça dans un tourbillon de pous* sière.
Je sentis un pistolet se placer dans ma main. Le bey me désignait Giafferi.
Peut>-étre j'aurais assouyi ma fureur contre ce lâche ! Un regard auquel je reconnus Maria, parmi ces victimes défigurées, s'arrêta comme une prière sur mon arme et remonta vers le ciel. Elle joignit ses tronçons de bras avec une supplication de souffrance.
Je compris la souffrance et la volonté des martyrs. Je brisai la tète de Maria.
Mes genoux, en se dérobant, tombèrent sur la poitrine du Palermitain.
— Grâce ! me cria-t-il d'une voix étouffée.
L'infâme ne méritait pas de mourîr de la mort de Maria. Je me relevai. Je le laissai vivre.
Et voilà le récit que j'avais à vous faire...
Maintenant, messieurs, entre le serment prostitué de nos baladins de l'Europe, et le serment fàstueusement perfide des âmes de
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108 VIIB PABOLC D*ABàBB.
fer de l'Arabie, choisissez! • C'est une
grande et noble chose que le serment ! Le serment est sérieux, ou il n'y a rien de sérieux : c'est la bonne foi exprimée. Mais si je le donne avec le mot et la pensée, s'il est à mes yeux une monnaie de titre et de poids, voulez -vous bien me dire, s'il vous plalt, avec qui je ne puis entrer en échange ?
XaS SVIOIBS.
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Enfans, les idées noires sont de toutes les ivresses la plus dangereuse, et il faut Inen s'en garder? — Tendez vos verres. — Je vous dirai qu'un jour, pris de chagrin (j'étais fort jeune alors, et quand on est jeune on a de ces vertiges), il me passa la fantaisie de me tuer. Ce sont là de ces fantaisies qu'il est toujours bon de remettre au jour suivant, comme le cabaretier pour faire crédit. Puisque nous avons du loisir ce soir, je vous conte- 2 18
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rai la chose. Nous en serons quittes pour nous coucher plus tard. — Femme, lâche un peu notre chien dans la cour : il est nuit, et la campagne est infestée de voleurs : si ces gentilshommes veulent nous rendre visite, je ne serai pas fâché qu'ils trouvent à qui parler d*abord. J'ai tant de philanthropie pour les coquins, que je cherche toujours à leur éviter l'occasion de se faire pendre. — Buvons !
Donc, comme je vous le disais, je voulus me tuer.
Maisi. il faut que je vous raconte le pourquoi. A tout il y a toujours un pourquoi.
Je n'ai pas de tout temps été gros fermier. Dieu merci ! j'ai connu la peine qui triple la vigueur quand on n'est pas un paresseux, la misère qui donne l'industrie quand on se sent du goût pour l'indépendance. Tel que vous me voyez, j'ai fait tous les petits métiers, depuis celui de batteur de plâtre jusqu'à celui de batteur en grange; tour à tour enfant de chœur, maçon et porte-balle, j'ai gggné mon pain. à la sueur de mon front, prenant de réducation partout, même au collège Saint-Louis, dont j'ai balayé les classes. -^
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Il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens; mais il y a beaucoup de sottes gens. — Et à ce sujet, mes enfans, Dieu nous préserve à l'avenir des charançons, du percepteur et de la grêle; car si le mal et la tablature sont des manières détournées de la Providence pour nous mettre dans le secret de nos forces, je dois la remercier du fond de l'Âme de tout ce qu'elle a fait pour son trèshumble serviteur. Mes jarrets ont plus d'une fois ployé sous la charge.
Donc , dans ce temps-là , je me trouvais garçon de labour dans la Brie, creusant mon sillon comme un autre, mais bourru et sobre, car je n'avais pas le sou ; ce qui préserve de la gaieté et du cabaret. Mon bourgeois était bourru, quoiqu'il fût à son aise; mais, en revanche, il n'était pas sobre , tant s'en faut. Je ne veux pas en dire beaucoup de mal devant ma femme, parce que c'était son premier mari , et que l'on regrette souvent le premier mari, lorsque l'on ne peut plus faire damner le second ; cependant je vois toujours ses gros favoris autour d'une face vermillonnée, ses deux mains dont il faisait tourner les pouces , lorsqu'il avait un inter-
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204 L£ smciBC.
rogatoire a faire subir pour la besogne en retard, et son petit œil de chat qui brillait comme une étincelle dans une forge. La bourgeoise (vous la connaissez par les détails que je viens de vous dire) était, à cette époque, mince comme un fuseau, blanche comme un fil de la Yief^, timide comme un pigeon qui n*a pas encore ses plumes. Elle a mainienant la voix impérieuse, j'en conviens; la main leste, les ^ules larges et le teint hàlé; mais vous n'êtes pas quinze pour rien autour de cette table , mes enfans. — Le premier jour, quand je vins demander de Touvrage à la ferme, le bourgeois m'intimida par son ton brusque; la bourgeoise, au contraire, me fit un petit sourire engageant et à la dérobée pour me rendre mon aplomb. A la vérité, j'avais dix-neuf ans et l'air gauche; il faut que ce soit une mise de fonds quand on ei^re dans le monde ! — Entends-tu , Victor? c'est pour toi que je dis ça, mon garçon. — A ta santé! Tandis que j'étudiais le grand art de fendre la terre avec un soc de charrue, ce qui, par bonheur, ne demande pas un grand génie, car il y aurait fréquemment des famines, le personnel de la ferme, composé, sauf les
mattres, d'une douzaine d'imbéciles, mâles et femelles, vint à s'enrichir d'une jolie petite brunette de dix-huit ans, qui a joué son rôle dans l'histoire des premiers battemens de mon cœur, et qui m'a fait passer bien des nuits blanches (je vous en donne mon billet), à me retourner sur les bottes de foin de la grange, pour savoir de quel côté dormir. Geneviève (elle se nommait Geneviève) était de la ville, et sans père ni mère. Par amitié pour sa famille qu'il avait tonnue , notre bourgeois voulut, dans un beau mouvement de zèle, lui servir de tuteur. Une bonne action efface cent mauvaises qualités. Le pays lui sut gré de la chose. On oublia qu'il s'enivrait tous les soirs, et qu'il battait sa femme régulièrement quand il était gris. La ferme devint le point de mire de tous les godelureaux. Geneviève en valait la peine. — Je puis, mes enfans, vous faire son portrait, car votre mère n'est plus jalouse. — Je ne sais pas si c'est un éloge pour elle ; mais c'est un grand sujet de mortification pour moi.
Figurez-vous des yeux à fleur de tète, voilés de cils qui n'en finissaient plus; et, sous un nez d'une délicatesse singulière, la plus jolie 2 18.
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bouche de la 9rie, mignonne en diable. Tout cela bien campagnard, bien nuf, mais avec les couleurs de la ville; du moins quand on y garde ses couleurs; c'est-à-dire la chair lumineuse et animée; et puis des petites fossettes au milieu des joues, comme un enfant. D'un rien elle rougissait, et sa timidité me donnait de l'embarras; je craignais de la met^ tre à la cène en la regardant, bien qu'il me fût impossible de prendre sur ma volonté de n'en rien fair^; j'y revenais toujours. Je ne dois pas oublier ses cheveuxqu'elle papillotait fort gentiment, comme les Parisiennes; et dont les tire -bouchons, d'un beau noir, allaient à l'air de son visage, ni plus ni moins que si c'eût été l'un des séraphins du mattreautel de notre église, qui, du reste, me semblaient affreux en comparaison de Geneviève, malgré les amphigouris des olibrius de la capitale.
Ah dame ! à partir de ce moment, les filles de la commune s'attifèrent de leur mieux, pour ne pas rester en arrière de Geneviève. Ne pouvant se faire belles, la plupart se firent riches ; et il était curieux, à la messe, de voir nos laidrons se pavaner dans leurs atomrs.
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avec une foule de sottes manières qui rehaussaient leur disgrâce naturelle de tout le lustre du ridicule.
Au bal, c'était bien pis ; Geneviève avait de bonnes façons, toutes simples; elle figurait à petits pas, discrètement, le sourire aux lèvres. Les autres filles riaient d'un gros rire, d'un rire à briser le tympan; elles sautaient à se mettre en sueur, et jasaient toutes à la fois comme une basse-cour. A force de frais, elles devinrent insupportables, et Geneviève eut des soupirans au boisseau.
Mon bourgeois vit bientèt les mines des galans qui se faufilaient dans la ferme, sous un prétexte, pour risquer par-ci par-là dés œillades autour de la pupille, des jaseries et des attouchemens. Comme il était brutal, il se servit d'un manche de fburche, et accommoda quelques-uns des plus hardis, gens mariés, d'ailleurs. Ce sont les plus mauvais sujets, et quand ils font du tort à une pauvre fille, les garnemens ont une excuse toute prête pour ne pas payer les mois de nourrice. Pour ce qui était des garçons, il ne se montra pas si sévère; d'autant qu'au pays, comme vous le savez, mes enfans, c'est l'u-
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sage de s*entendre d*abord et de se marier ensuite. Le curé a beau dire : nos pères ont fait ainsi, nos mères aussi. Tout est pour le mieux, chacun sa coutume. Seulement il en mit bon nombre à la porte, disant à celui-ci : « Tu es un grand saint Lâche. • . ; » à celui-là : <t Tu n'as pas le sou...; » aux autres, autre chose, suivant Furgence et les gens.
Cependant, le jour et la nuit, à la ferme et au travail, je ne savais plus queUe con* tenance tenir depuis quelque temps, et j'avais la tète sens dessus dessous, rien que de songer à Geneviève; s<m idée me suivait comme un sort ; aux champs surtout, je me prenais à Técouter, et aussi à lui parler tout seul et tout haut, de même que si elle eût été là devant moi; n*osant, d'ailleurs, au plus hardi de ces singuliers momens de folie, qui étaient de toutes les heures, dire à cette vi* sion, qui ne me quittait plus, mille choses que je pensais tout bas. Et puis je restais planté droit comme un piquet, rêvant, rêvant, rê* vaut.. . rouge de mes efforts pour essayer d'avoir un s^nblant de courage et de bonne tenue;mais la conscience si cruellement bourre* lée de l'excès de ma sottise, que le feu de la
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LE SCICIOS. â09
colère et de la honte in*en montait au visage. Geneviève aurait été le témoin et le souffredouleur de ma gaucherie que je ne me serais pas {^us tourmenté. J'entendais sa petite voix, son mot de la veille, son salut d'amitié du matin, mon sang ne faisait qu'un tour. Je répétais le geste de remerclment et d'embarras timide ou lourdeau qui m'était échappé; et puis je sortais de mon rêve, en sueur, à tordre comme un linge, et je reprenais vite ma marche , pour en finir, pour échapper à ce supplice; car j'éprouvais de secrètes démangeaisons de me battre, mais de me battre à coups de poing, tant j'étais confus et enragé de la différence qui se trouvait entre ma pensée et mes paroles. Cela me faisait comme lorsqu'on frissonne de froid et qu'on veut faire le bon vivant, mais qu'on ne saurait, comme lorsqu'on a une idée et que le mot nous manque. Je devenais bête à manger du foin. Je ne sais pas ce que mes pauvres chevaux devaient penser de moi, mais je les faisais labourer en dépit du sens commun.
Cela en vint au point que tout le monde s en aperçut; seulement on n'en devina pas
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la cause. Je tremblais de frayeur qu^on ne levât le lièvre^ parce que M. Giroux, notre bourgeois , qui n'était pas manchot, avait mis à la porte des meurt--de-faim qui s*avisaient de reluquer Geneviève. Vous me direz que je ne devais pas être manchot non plus ? C'est vrai; mais le maître est partout le maître; et il m'aurait enseigné la manière de ployer mon paquet en deux minutes, qu'il n'aurait pas fallu dire : — Mon bel ami!... Les gros bonnets, mes enfans, ont toujours les autorités dans leurs manches, et les autorités ne sont bonnes qu'à leurs bons momens; il faut les prendre comme elles sont, ou s'en passer. — Passez-moi la bouteille.
Donc, le bourgeois me dit un jour que je sentais la fièvre, et il m'envoya coucher. Je n'y allai pas; je pris un filet et j'allai me promener dans le bois, à un quart de lieue, oii il y a une façon d'étang, un peu au-dessus de la rivière, dans le courant du ruisseau.
— Attention ! et buvons un coup.
Ce petit bois-là, mes enfans, c'était un vrai bijou avant qu'on en fit des fagots et des poutres. Ça appartenait à je ne sais plus qui, un original, un vieux richard, qui s'en
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moquait comme de l'an 40. Les héritiers ne se sont pas endormis. Tâchez de vous loger dans Tespritrimageque je vais vous en faire. La rivière enveloppait le bois presque tout autour, en fer à cheval, et d'une branche à l'autre de ce fer à cheval, il y avait du c6té de la terre -ferme, une haie d'aubépine, trouée, défaite, en assez piteux ^tat, jetant par bouffées ses vives odeurs à la ronde. On ne s'y rendait guère, à cause de la nouvelle route du département, et des deux ponts bâtis en regard l'un de l'autre depuis trois ans et plus ; d'ordinaire on laissait i'ile sur la gauche, à une portée de fusil; d'où son nom de l'île Déserte. Vous comprenez bien que pour trimballer des œufs et de la volaille au marché, on coupe au plus court : il s'agit moins de s'amuser aux babioles que d'aller et de venir avec sa charrette. Le. chemin pavé avait fait abandonner le sentier qui se faufilait dans le bois, en écharpe, pour aboutir à un gué de la Marne, où, dans l'été, les ânes et les villageois passaient l'un portant l'autre, avec seulement de l'eau jusqu'aux jarrets de la béte.
Je pense que vous concevez; en gros le plan
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de la chose, mais c'est par le menu qu'il fallait tout voir. On s'engageait d'abord sous une longue allée d'arbres : des frênes grands et fiers , si pourvus de bran<Ae à leur cime, que le {^us chétif d'entre eux aurait couvert l'église de son ombre, et mis le cuivre poli de notre coq à l'abri de la plus légère tache de rouille, lors même qu'il aurait plu depuis le jour de l'an jusqu'à la Saint-Silvestre ! — Si, dans ce temps-là , comme à présent, comme en tout temps, on ne s'était pas dénoncé l'un et l'autre dans les communes, par gentillesse et noirceur de voisinage, quelle fortune c'eût été, par-ci par4à, d'escamoter un de ces frênes ! — Suffit t — Le feuillage foisonnait, que c'était une rareté de se croiser avec un rayon de soleil, et les fraises mûrissaient à l'ombre. Toujours par le sentier, en respirant un mélange de mille sortes d'herbes, on arrivait, au bout de cent pas, à cette espèce de réser voir oh je vais en venir tout à l'heure. Les barbiUons, auxquels je faisais la chasse, une fois par semaine, pour flatter le goût de la bourgeoise avec un plat de mon métier, remontaient par brigades au moment de la crue des rivières. Ce bassin n'était ni tout à fait
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naturel, ni tout à fait l'ouvrage des hommes ; ce devait être quelque ornement d'un ancien parc. Des châtaigniers d'une helle venue, que les anciens de l'endroit avaient connus de* puis leur enfance, ae penchaient sur les bords ^ l'étang avec une coquetterie de femme, et rapprochaient tellement leurs touffes poudrées de fleurs, qu'à cela près d'une ouver« ture de vingt pas, d'où tombait une gerbe de rayons, on eût dit une voûte. Aux pieds de leurs troncs se redressaient des batatUons serrés de roseaux, plus grands que vous et moi, servant de supports à des fleurs grimpantes, blanches et jaunes, bleues et roses ; ici clochettes, là papillons, la plus riante chose du monde. Une barque était ensevelie dans ce fourré, au service du premier venu, à moins qu'il n'aimât mieux plonger pour passer l'eau, ce qui ne présentait aucun in* ccmvâiient. L'eau était si fraîche et si claire que le regard pouvait examiner, à deux doigts de la surface, le fond de cuve du réservoir taillé dans une roche luisante ainsi que du fer, et parsemé ça et là de grandes plaques de mousse. Ceci n'empêchait pas qu'il y eût trois pieds de profondeur. La chaleur
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y pénétrait dans les bons jours ; jamais le vent. Matin et soir les oiseaux, pigeons et chardonnerets y faisaient un ramage et des roucoulemens à rendre sourd. Mais voici le plus intéressant, et je vous demande ici toute votre attention. Vis-à-vis du sentier, sur l'autre bord, pur oii le réservoir se vidait au moyen d'une saignée, avec autant de lenteur que la source en mettait à le remplir, une lourde masse de roches trouée par le bas et surmontée d'une ruine, se dressait. . . . comme qui dirait une arche. Les assises noires et la voûte écrasée de cette arche encadraient un bout de pays à perte de vue dans les fins fonds de la vallée ou courait la Marne ; tandis que la plate-forme dépassait le bois, mais de si haut, qu'en pivotant sur soimême, on ne devait perdre rien de ce qui se passait dans les détours de la vallée. La ruine était un vieux donjon : il n'en restait que deux étages et des solives. — On gravissait jusqu'à l'entrée de ces décombres par un chemin qui se roulait^ la manière d'un serpent, entre des charmilles de groseillers sauvages. Les peintres étaient aux anges quand on leur faisait vmr ça. Dès que
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le soleil passait l'arme à gauche, c*est-à«dire sur le coup de l'heure de deux heures, ça faisait un effet que je ne pourrais tous dire, mes enfans, que ces longues échappées de soleil qui venaient reluire sur les mille petits plis mobiles et clairs de Feau du réservoir, en en détachant des étincelles. On se sentait amoureux, là, quoiqu'on en eât, et tout à son aise, avec des éternelles envies de pleurer à chaudes larmes, ou de bâtir des châteaux en Espagne, qui tourmentent les godelureaux lorsqu'ils sont encore des innocens. J'ai cru devoir entrer dans ces menus détails, pour qu'après cela nous marchions militairement au fait et sans encombre, et aussi par la raison qu'il n'en reste pas la moindre trace. L'étang, la roche et les châtaigniers chargés d'oiseaux, tout a disparu. C'est, pour le quart d'heure, le champ de luzerne à Jacques Lesourd. — A propos de Jacques Lesourd, lève-toi, ma femme, et va remplir la cruche au cellier. Lorsqu'un honnête homme jase, il est indécent qu'il ait la langue sèche.
Donc, arrivé dans l'tle déserte et sur le bord de l'étang, je développai mes filets à
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ma manière, attirant mon expérience du lieu et des TÎsiteurs du lieu. J'en avais tissu le réseau, réseau très-fin et très-solide. Des plombs en cercle, à distance égale des extré- /mités, retenaient les mailles étendues au fond du bassin ; des lièges en soulevaient les bords. De façon qu'au moyen de ma corde de rappel, ajustée dans une poulie suspendue par un croc à la forte branche d'un châtaignier, j'enlevais ma proie le mieux du. monde, dès que je le jugeais nécessaire, si le p<Hsson était à ma convenance.
Ceci fait, et les amorces jetées dans Feau, j'allai m'asseoir dans le fourré, au pied d'un arbre, pour couper des roseaux, pour me tailler un flageolet. Quand on est amoureux, mes enfans, on a une imagination d'enfn^ on est peëte, on est musicien, on est tout ce €|ue l'on veut; mais on donnerait tout cet esprit-là pour un peu Be courage. L'esprit, souvenez -vous- en, ne va pas à toutes les fenmies. Le courage, à la bonne heure!
Voilà qu'en faç<mnant mon flageolet, j'entends une voix I . . . et quelle voix ! . . . celle de Geneviève, qui chantait avec ces gentillesses et ces bonnes petites façons de chant qui
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n'appartiennent qu'aux dames de la ville. Tous les flageolets de l'univers, si doux qu'ils soient, n'imagineraient rien de plus doux pour l'oreille, et il n'y a pas de rustaut si grossier qui ne se fût senti bouleversé jusqu'au fond des entrailles, rien que de l'entendre. Je me tins coi, respirant à peine, avec un redoublement de fièvre. — Je n'étais pas au bout de mes peines.
Geneviève parut sur le bord du chemin ; elle cessa de chanter pour regarder à droite et à gauche. Par la crainte de lui faire peur, je me courbai dans les joncs. Sûre d'être seule, elle suspendit' son chapeau de paille aux i)ranches, ûta le peigne de ses cheveux et les secoua sur ses épaules oii ils se déroulèrent. Elle était bien jolie comme cela, mais elle le fut bien plus^encore lorsqu'elle dénoua les rubans de son tablier et de sa ceinture, en laissant glisser à ses pieds, tablier, robe et le reste...... Je craignais de me réveiller,
pensant que ce fût un rêve. Alors elle fit un plongeon de nageur, chassant de ses bras nus et potelés, l'eau qui, par ses remous autour d'elle, semblait la poursuivre, la caresser et la mordre comme un amant. Sous cette 3 19.
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