soiRi F.s
lui adressa, (ielui-ci, loin tle se défendre d'aecepler une telle marque de dislinetion, prit, sans plus de façon, le fauteuil du niar(|uis, et chacun , de plus en plus intrigué , brûlait 'a part soi du désir de percer ce mystère étonnant.
En vain les musiciens firent des merveilles, on ne les écouta pas; en vain des escamoteui's, joueurs de tours de gibecières, essayèrent d^éf^aver les convives avec le même succès (ju''ils avaient eu la veille ; on ne daigna pas faire attention à eux : la somptuosité du service resta inaperçue, toute rassemblée n''avait des yeux que pour examiner Pinconnu; il se tenait gravement a sa place sans manger, vX sans servir personne, on eût dit une statue tant il était inanimé ; il n''y avait que ses yeux qui lançaient des flammes. Le marquis se promenait de long en large a grands pas, sans s'^apercevoir de ce qui se passait autour de lui.
Vers le milieu du souper , le son du cor qu'ion avait déjU ouï se fil entendre une troisième fois ; l(i martjuis s^approcha de Pinc<>iinu, safiguie était bouleversée. I/inconnu,
au contraire, affectant un calme plus g^rand, se mit à sourire, et s''adressant au maître de la maison :
— Ils sont pressés, dit-il, mais je vais leur commander d''attendre. Adieu, soyez prêt à minuit.
Ces mots prononcés, il salua la compag^nie , se leva et sortit de la salle sans que le marquis raccompagnât selon Tusage, ce qui donna encore ample matière a Tobservalion. Le départ de l'inconnu délia les langues, on parut respirer plus à Taise , et la marquise de Rochccliouart ne put s^empécher de dire au marquis :
— A quelle province appartient donc ce seigneur si familier et si sombre?
— Madame il est étranger....
Ceci fut répondu si sèchement, que la marquise de Hochechouart n^a jouta rien a sa première question.
Le souper s''acheva, mais tristement; nul ne voulut danser ensuite : chacun, au contraire, désira se trouver seul ou en petit comité. Ceux qui ne logeairnt pas au château
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ou (|ui avaient leur ««ile dans les Kcnlilhomniières des environs, partirent presque aussitôt (]u*'on eut quitté la table; les autres se retirèrent dans leur appartement ou dans la chambre qu on leur avait désignée ; à dix heures la famille seule était réunie dans le salon.
M. de Foix avait son fils aîné, homme âgé de cinquante-six ans environ , on le citait par tout pour la pureté des mœurs, sa haute piété ^ son courage et ses vertus; estait lui qui venait de marier un de ses enfans. Il avait mieux que tout autre caché sa surprise ou plutôt la stupéfaction que lui avait causée la venue de cet inconnu, ses formes impérieuses et la rudesse de ses paroles; mais quand il n^ eut plus d''importuns entre son père et lui , le comte de Foix allant a celui-ci :
— Monsieur, dit-il, auriez- vous la bonté de m''accorder un quart-d"" heure de conversation?
Jamais pareille requête n^itait sortie de sa bouche, elle étonna le marquis lui-même qui lui répondit:
— Que me voulez-vous?... non.... Eh bien, venez avec moi dans ma chambre.
Arrives la, le dernier ferme la porte et tombant h. genoux :
— Mon père, dit-il d'aune voix étouffée par Fémotion et tandis que ses yeux se remplissaient de larmes, mon père, au nom de Dieu, sous quelle affreuse obsession êtes-vous tombé! parlez, avouez-moi si ce que je redoute est vrai, peut-être aurons-nous le temps de vous sauver.
En entendant le comte de Foix s''énoncer ainsi , le fier vieillard laissa éclater sur ses traits une colère violente , il recula de deux pas, et sans relever son fils :
— \ousctes fou, essaya-t-il de lui dire avec froideur; mais le trendjlement convulsif de ses lèvres et la pâleur de ses traits démentaicnl ses paroles.
— Je suis malheureux et non insensé; plût à Dieu (]ue j'*eusse perdu la raison et i\\w vous fussiez libre, mais Tèles-vous?
— Je \v. suis.
— Non.
— Un démenti, monsieur!
— Je dis vrai , vous avez a( < orde sui vous
un funeste tiiipirc; ali! mon père, votre corps» votre âme ne vous appartiennent plus.
Le marquis tressaillit de nouveau ; cependant, loin de persister dans ses dénégations, il jyarda un farouche silence.
— Ah, poursuivit le comte, vous vous êtes donc livre à Tcnncmi du genre humain, et je vois réalisé ce que je craignais depuis tant de temps ; mais pouvais-je croire à une erreur pareille ? Oh mon père, allons à la chapelle, appelez voire aumônier, la bonté de Dieu est immense, il ne vous abandonnera pas.
— 31. de Foix, dit le marquis, relevez-vous; depuis que vous me connaissez , m''avez-vous vu manquer il ma parole quand je Tai donnée?
— Jamais, mon père.
— VAi bien , si j*'ai pris un engagement, fût-ce avec le diable , mon honneur ne me contraint-il pas h. raccom[)]ir dans toutes ses conséquences? savez-vous, d'ailleurs, de quel priv ce pacte solennel peut avoir été cimenté?
— Que le ciel me préserve de le savoir , qu'il me soit caché sous un voile épais, je veux respecter mon père, je veux encore Taimer.
pî: s. m. charlks x. 279
— Tranumllisez-vous; en vous parlaiU ainsi, je me joue de votre crédulité : riiomme que vous avez vu tantôt est Suisse, nous avons des comptes a régler ensemble , je croyais Téchëance reculée de plusieurs années, il est venu inopinément me dire le contraire, nous nous sommes donné rendez-vous pour cette nuit, une explication s''en suivra, et demain tout sera dit.
Un homme moins éclairé que le comte de Foix, aurait admis cette dernière allégation ; mais il voyait trop les efforts que faisait son père pour vaincre son agitation, aussi repritil vivement :
— Ne vous flattez pas de me tromper : un personnage extraordinaire a paru au milieu de nous, cet lionmie est un mauvais ange; mon père, revètez-vous contre lui des armes de notre sainte religion.
— Oui, dit le marrpiis avec un sourire amer, pour perdre en un seul instant le fruit d*'une lutte de cinquante années, pour consentir à mr rendre la risée de mes égaux et de mes inférieurs, [)our qu^on se mo(|ue de ma làclietc,
pour fjiic je uio donne en spectacle a quicon- <|ue voudra nie voir , l''etole au col , arrose d''eau bénite, et conduit en triomphe par un prêtre.... Non, non, cela ne sera pas.
— Sauvez votre âme , monsieur, c''est Ta rcss( ntiel; Forgueil perdit Tarchange rebelle, rhuniilité peut vous arracher ii son pouvoir.
Puis le comte de Foix continuant, essaya d''êmouvoir son père , de le ramener a de meilleurs sentimens ; ce fut en vain : Fentêté vieillard avait pris son parti ; aveuglé par une vanité démesurée, il persista a refuser Taide que lui promettait notre culte saint, et minuit sonna que ce débat durait encore ; aussitôt les gorges de la montagne et les vastes salles du château retentirent des sons du terrible cor, une sueur froide ruissela du front du comte de Foix, le marquis demeura impassible.
— On m''appelle, je ne dois plus tarder, laissez-moi sortir , aussi bien vous oppose riez-vous sans fruit a mon passage. Je romprai la conférence dès qucgje le pourrai, je reviendrai, je vous Passure ; si, par une fatalité sans exemple, mon absence se prolongeait, si ce
DE s. M. CHARLES X. 281
homme, en vertu de notre eontrat, exigeait que je raccompagnasse dans un voyag^e oîi je peux lui être nécessaire, si enfin je ne revenais pas, vous trouverez mon testament dans ce secrétaire ; surtout , mon fils , je vous commande par tout ce que vous avez de plus cher au monde, de ne point pénétrer dans la grotte
fatale oii Le marquis s''arréta, une pâleur
mortelle couvrit son visage ; puis reprenant :
— Oui, je vous en conjure, ([u^me muraille en cache la porte, que nul après moi. . . .
Le cor reconmienca ses sons hâtés.
— Adieu, mon fils.
Et le marquis repoussant le comte de Foix qui cherchait a s''attacher h ses habits pour le retenir, se précipita vers un cabinet voisin ; la, fermant de deux verroux la porte (]ui s''ouvrait dans sa chambre, et sans réj)ondre aux cris qui rappelaient, il profita d\ni escalier dérobé, inconnu jusqu\'ilors a tous les gens de la maison, pour s^'loigner du chàtcMu.
Cependant le comte de Foix, hors de lui, appela ses gens ; et tandis que ceux-ci, à coups de marteaux et de hache , bridaient la porte
(jui les séparait de leur maître, le comte courut invoquer Taide de raumônicr du lieu. Celui-ci élait un digne prêtre, rccommandablc par une longue vie toute entière passée dans la piété et les devoirs de son état. Il reposait paisiblement a cette heure avancée, et se leva épouvanté lorsque le comte de Foix Peut instruit de ce qu''il redoutait.
Le chapelain, de son côté, avait souvent Tormé de sinistres conjectures; jamais il n*avait vu le marquis s^approcher de la sainte table, ni même consentir ix paraître au tribunal de la pénitence. Il se leva précipitamment, revêtit SCS habits sacerdotaux, prit le rituel, le goupillon et un vase rempli d''eau bénite , et dit au comte «pril était prêt a le suivre partout oii il jugerait Ii propos craller.
Sur ces entrefaites, les gens qui étaient parvenus a enfoncer la porte du cabinet, trouvèrent, après plusieurs recherches infructueuses, une trappe ffu'on leva; elhî donna passage sur un escalier qu^on descendit non sans (juelcpie frayeur . il s''enfonçait très profondément dans la terre et parvenait n un sou-
DF s. M. CHARLES X. 283
terrain dont l''issue atteignait une grolt( , située Il quelque distance du château, en dehors des murs. Mais nulle part on ne vit la trace du marquis.
Le comte de Foix, que sa douleur é^jarait, passa la nuit dans de vaines recherches. Ce ne fut qu^au jour naissant que , se rappelant les dernières paroles de son père, il imagina de faire enfoncer la porte de fer par oii Ton pénétrait dans la caverne mystérieuse. On n^ parvint qu'après un travail opiniâtre. Mais les plus intrépides, parmi les gens de la maison, déclarèi-cnt , quand la porte fut ouverte , qu*'ils n''iraient pas plus avant si le pieux aumônier ne se mettait a leur tête.
L''aum6nier passa donc le premier en répétant les prières de Texorcisme consacrées par le rituel. Le comte venait après lui , suivi de ses frères, de ses enfans, et de quelques amis d''élite; chacun dVux portail un crucifix d^uic main et tenait une torche de Tautre. On sentit, en mettant le pied dans la caverne, une odeur sulfureuse et infecte qui fit reculer les plus braves. Cependant Tintrépidit*' du rha-
pelain cl tlu comte rassurant le corlc|»e , on pénétra plus avant.
Ce fut avec un sentiment de profonde horreur que Ton aperçut je ne sais combien de squelettes humains , ranj^cs sans ordre autour du sinistre autel dont j'*ai déjà parlé. Il y avait sur celui-ci des charbons éteints et les cendres étaient encore chaudes ; mais rien de plus nv frappa les rejjards. Une sévère investigation ayant été sans aucun résultat, la trace du marquis de Foix demeura perdue, et jamais il ne reparut depuis dans les terres de son domaine.
Le comte aurait voulu , conformément à la volonté paternelle, faire clore sans retour la caverne. Mais ses vassaux et un ordre de Tévcque diocésain s''y opposèrent. On décida, au contraire, que ce lieu abominable serait purifié, et qu''un autel k la très sainte Vierge y serait élevé : ce qu''on exécuta. On prétend que chaque nuit on entend autour de ce lieu un Uipage infernal, et maint paysan de la contrée cite ceux de ses voisins qui ont vu nuilammcnl le njarquis de loix parcouiii la
campagne , escorte par une légion de démons qui prennent plaisir a le tourmenter et à lui faire pousser d''épouvanlables hurlemons.
Ce qu**]! y a de certain, c'^est la disparition de ce seigneur, qiii cessa de donner de ses nouvelles , depuis qu il avait répondu à rinvitation de son hotc étrange. 11 fut dit quY'tant parti pour la Suisse il avait fini ses jours dans le monastère de Saint-Jule. Mais ce fait n'a pas été éclairci , du moins par la famille. Celle-ci déclina rapidement , et quarante ans après cette aventure elle sY'tait éteinte dans toutes ses branches, du moins je ne connais plus aujourd'hui de descendans légitimes de la grande et première maison de Foix, d^oii celle-ra descendait *.
* Plusieurs branches de la maison de Foix existent encore.
ly éditeur.
DIXISME SOIRCS.
Une société privée à la Cour.
La reine, dès qu*'elle fut dég^agfée du joup dans lequel la tenait la volonté de notre aieul, chercha autour d''elle la femme dont elle pourrait faire son amie. Aimer était un besoin de son cœur , il lui fallait quelqu''un dans le sein duquel elle put verser ses chaorrins (malheureusement ils Ta^saillircnt de bonne heure), ses inquiétudes et le peu de bonheur que permet la possession d^m trône.
Elle se tourna d'^abord vers la princesse de Lambaile Carijynan , veuve, alors, du seul fils mâle (|u''avait eu M. le duc de P(;nthièvre. liC prince de Land^allr, cjui donnait de belles
espérances, nioiirul très jeune, mine par les ùebaiiches, et cela pour avoir pris part aux org^ies du duc de Chartres qui aspirait a devenir son beau-frère.
Il expira avant le mariage de sa sœur , cp^il laissa sans contredit la plus riche héritière de France et d''Europe.
Après la mort de son fils, M. le duc de Penthièvre e'prouva tout-a-coup une répugnance invincible a conclure le mariage de sa fille unique avec le duc de Chartres, bien que depuis quelque temps ce mariage fût un point décidé. Plongé dans une mélancolie morne, il se refusait 'a voir son gendre futur. Les dH^rlëans, qui ne voulaient pas laisser échapper une si belle proie, et qui n''élaient pas encore brouillés avec le roi , tourmentèrent mon aïeul avec une telle persistance qu*'un matin il manda près de lui M. le duc de Penthièvre i)Our lui dire qu'il fallait en finir.
Le duc alors versant des larmes, répondit au roi pai- des mots entrecoupés.
— Monsieur, repartit sa majesté, il ne faut pas admettre h'gèrement dépareilles rumeurs,
DE S. M. CHARLF.S X. 289
ne me corne-ton pas chaque jour aux oreilles que M. le duc de Clioiseul a fait empoisonner le dauphin P Je méprise ces imputations mensongères, faites-en autant, croyez-moi, il faut que ce mariage ait lieu; voidez-vous enrichir de votre grande fortune un prince étranger ou un seigneur du royaume que vous rendriez ainsi superbe et turbulent? Ni Pun ni Pautre de ces deux partis me conviennent; acceptez donc pour gendre le premier prince du sang, et comprenez Thonneur d^me telle alliance.
M. le duc de Penthièvre , accoutumé dès son bas-àge à une obéissance aveugle pour tout ce qui émanait du roi , ne résista plus. Sa fille devint la femme du duc de Chartres, qui dût à notre aieul un aussi immense avantage. Je ne puis comprendre Pingratitude de cette branche de notre maison, lorsque je n'capitule tout le bien dont nous Pavons comblée.
La veuve du prince de Lamballe continua d'habiter la France et Versailles. Elle refusa de se remarier, (|uoi(|ue jeune et belle. La T. I. 19
290 SOIRKES
roinc s allatha d abord h elle, eédanl \\ l'intérêt (jue lui inspira la mélancolie de madame de Lam])alle , et les effets de la fâcheuse et douloureuse maladie a laquelle elle fut sujette jascju'Ii son horrible mort. A certaines heures de la journée , elle tombait dans un état de spasme nerveux, sorte d^anéantissement du corps cl de Tàme , qui la rendait insensible à lout ce qui se passait autour d'elle; ce n*'était que peu a peu que ses sens se ranimaient et qu^elle revenait au sentiment de Pexistencc. La reine s'*attacha donc vivement a cette princesse; elle en fit la surintendante de sa umison, charge éteinte et qu''on recréa pour elle. Il y eut dans le principe échange complet dVffusion de cœur entre les deux amies, et à la cour on ne jura bientôt plus que par madame de Lamballe. Mais la pauvre femme, (pii possédait bon nombre de qualités brillantes, n^ joiî;nait pas cet esprit supérieur (pii leur donne tant de poids. Elle manquait de réflexion , était légère, futile, ce fut ce qui la perdit. (]eux qui la dirigeaient, gens euxmêmes peu clairvoyant, lui inspirèrent la
mauvaise pensée de changer ranxitic; cjue lui vouait la reine en une obsession pareille h celle que la princesse des Ursins avait exercée sur le roi d'Espagne, Philippe V.
3Iadame de Laniballe ne démêlant pas le tort que lui ferait une telle conduite, essaya de la suivre. Il en résulta le contraire de ce qu'acné attendait. La reine voulait aimer et non être esclave ; sa fierté se révolta contre un joug dont elle tarda peu à apprécier Ja honte et les désagrémens ; elle comprit que pour sV soustraire il fallait rompre avec son amie. Son amour -propre blessé ne balança pas, la brouillerie eut lieu, et alors adieu a la faveur et aux tant douces privautés.
La disgrâce subite dans laquelle elle tomba, ouvrit les yeux a la princesse; elle reconnut Terreur dans laquelle on TaNait entraînée. Elle pleura, se désespéra, il y eut des douleurs , des scènes , le tout en pure perte : rarement a la cour on ressaisit l'avantage qu''on a perdu. J'étais au nombre des bienveillans de madame la surintendanle; aussi vint elle k moi toulcî navrée me répéter ses
(lok'ancfs c[ imploïc r mon aopui. Se i\v pus lui rien proincllrc.
— Pourquoi, lui dis-jc, ne pas vousconlenler de l'affeclioii de la reine?
— Je ne demande pas aulre chose.
— Pourquoi avoir a[»i de manière à la blesser dans son orj>ueil?...
En réponse a cette question elle me fit Taveu de ses torts , me nomma les intrio^ans qui Tavaient diriji^ée. C'était encore ce ([ue nous appcllions à Versailles la cabale Cboiseul; un $>roupe de jjens bien ou mal intentionnés, philosophes vendus ou donnés aux encyclopédistes, doutant de tout, affichant déjà des scntimens n'publicains, ce qui était du reste assez ridicule et en pleine opposition avec leur vie privée.
(^elte coterie avait son sanctuaire où les adeptes étaient seuls admis chez la mar(juise du Deffant (jui, autrefois femme galante, s''élait établie, dans sa vieillesse, rc'fj^ulatrice de la bonne compaj^nie, parla[»('ant cet emploi avec la marc'chale de Luxend)our[> et madame do
Mirc|)oi\. Je reviendrai sur ces tiois par(jues, ainsi qu*'on les noniinaildans la société intime de madame de Polignac ; elles ont trop marqiu' pour que je les oul^lie.
Depuis la mort du roi , mon aïeul , jusqu'à celle de 31. le duc de Choiseul, en 1785, on rencontra ce dernier dans toutes les intrigues de la cour. Madame de Lamballe sV^tait laissé prendre aux paroles dorées de ce lin personnage et lui avait promis le secours de son crédit auprès de la reine. La reine, ellemême, était bien portée pour lui; mais M. de Maurepas se présentait le premier, se posant entre eux comme un obstacle invincible.
Ce vieillard ambitieux et incapal)le tout a la fois redoutait le duc de Choiseul. l'ne seule conversation avec le roi lui suffi' poui* découvrir le fond de haine (|ue Louis XVI portait a rex-minislre ; et lorscjue le roi, auquel, avec une malice de courtisan, il parla du duc de Choiseul comme étant celui <juç Popinion publicjue ramenait au ministèic, l eut dil a\ec vivacité :
— JAii, mon ministre! lui, Tassassin du dauphin mon père!
Le comte de Maurepas répliqua :
— Je tiens , sire , du président Hénault , que cette pensée a empoisonné les derniers momens de la reine ; elle est morte convaincue que la perfidie de ce ministre Tavait privée de son fils...
Il n*'en fallut pas davantage, et dès lors M. de Cboiscul fut noyé sans retour. H fut donc facile au comte de Maurepas , lorsqu'il apprit les menées de madame de LamÎ3alle, de liàter la perte de celle-ci en la montrant au roi comme livrée au duc. Il résulta de tous ces manèges que la princesse, abandonnée par la reine, conserva sa charge sans en faire les fonctions et que son crédit disparut sans retour.
A la même époque, et peut-être un peu auparavant, la reine avait commencé à distinguer madame la comtesse Jules de Polignac, née de Polastron. Jamais il n'^exista femme pareille à eclle-ra : douceur, aménité, grâces,
envie de plaire, délicatesse d'àme , iiuiicha- Jance d''esprit, bonne, simple, sans fiel, sans malice, sans haine contre ses ennemis; il fallait Taimer lorsqii''on la voyait et s'attacher à elle pour ne plus s''en séparer. Ln commerce intime avec elle avait tant de charmes, il était si doux de vivre dans son amitié, que la reine, d^aLord , et moi ensuite , nous nous laissâmes entraîner par Fascendant que , sans y penser, elle prit sur nous.
La reine ne la voyant pas toujours a Versailles lui en demanda la raison. I^a comtesse- Jules (on rappelait ainsi du pn'nom de son mari) répondit que la médiocrité de sa fortune la contraignait souvent a la retraite. Ma belle-sœur se récria, vint au secours de sa nouvelle amie qui, dès ce moment, n\'\bandonna plus le château. On a trop exagéré le montant des pensions et des cadeaux faits aux Polignacs , et pourtant il nV avait Ta rien cPextraordinaire. Le seul M. de Coigni emportait du trésor plus du double que tout ce qu\'ivaient obtenu tous lesPolignacsensiinhl*'
Je n\ii pas dit assez de ])icn de la comtes^.-
c|ui ne domandail rien , qui gémissait des prësens dont on la comblait . heureuse de plaire à la reine , elle bornait Fa son ambition. On a prétendu cjuVlle gouvernait TEtat , c''est une imputation fausse : les affaires publiques ne Toccupaient point ; et si la reine lui en parlait, elle écoutait avec distraction, répondait de même, et oubliait peu après ce qu''on lui avait confié ; n'^aimant que le repos , elle fuyait cette vie tumultueuse des intrigues. Je peux le certifier, et on doit m''en croire d''ailleurs, elle manquait de cet esprit supérieur, de ce coupd''œil habile qu'ail faut avoir pour conduire un royaume; et, convaincue de son inaptitude, elle eut la sagesse de se renfermer dans son rôle , et il était assez beau.
Cest donc k tort qu''on Ta présentée ambitieuse , avide , tracassicre ; à tort que le public lui a reproché les fautes du gouvernement : elle ne se mêlait de rien, ceci est au pied de ia lettre. Vivant à Pécart, en dehors de tout tourbillon, au milieu d'aune société intime, choisie, trop retirée peut être; car la difficulté d''arriver a elle et la vive fantaisie que chacun
avait de pénétrer dans le sanctuaire si bien défendu, irritèrent plus d''un courtisan, qui, dans sa colère , calomnia : ce nVst pas le seul reproche que nous aurions a faire à plus d^in de la cour.
Le comte Jides de Polignac était un de ces hommes qui , isolés, ne sont vus de personne. Plus encore que sa femme , il manquait d'ambition et des moyens de la soutenir, s''il en avait eu. Bon, timide, se tenant toujours à Pécart, ne sachant ni solliciter ni formuler une demande , il fallait le servir en le laissant dans son inertie : celui-là, certes, nVUait pas offensif; je ne puis me figurer qu'il ait eu des ennemis, tant il était parfait pour tous.
Je ne puis en dire autant de sa sœur, la comtesse Diane. Celle-ci , damée au moyen d'un brevet, était laide, altière et malicieuse; elle marchait , agissait, parlait, travaillait pour son frère et sa belle -sœur ; on la trouvait en tous lieux, frappant opiniâtrement a chaque porte, et tentant |)artout d'enlever de vive force ce quW lui refusait par nécessité. Ilaïc de tout Versailles, on hii prêta les défauts et
les vices les moins excusables : enfin on finil par dii^ tant de mal sur son compte , quHine portion de ce venin en retomba sur la belle , douce et pure madame Jules. Le public, qui juofc de loin, confondit les dea\ belles-sœurs : ce fut un malheur véritable.
Les murmures aun^mentèrent encore , lorsque la reine , pour se débarrasser «les importunités de la comtesse Diane , Peut fait nommer dame d''honneur de notre chaste et sainte sœur Elisabeth. Le contraste des mœurs de la princesse et de sa nouvelle dame d''honneur indijyna la masse . ce fut,, je le répète , une faute que la famille de Polignac a rudement expiée.
Parmi les personnes que Ton rencontrait chez elle, je citerai en première ligne M. de Vaudreuil, né en Améri([ue, homme au caractère impétueux, aux manières élégantes. On disait à la cour qu''il n''y avait que lui et Tacteur Lekain qui savaient parler aux femmes : cYtait d''ailleurs un seigneur ayant beaucoup dVsprit et \v. goût des arls ; il aimait la peinture et s*'était formé une belle galerie
de tableaux; mais, ambitieux outre mesure, il se désolait de ne pouvoir arriver a tout ce qu''il convoitait. La reine Tavait pris en estime et se plaisait a le consulter. On prétendait qu'ail avait du crédit sur elle : mais ce n'hélait pas autant qu'ion se Timaginait.
Le comte dWdhémar, connu d''abord sous le nom plus modeste de Montfalcon , était un beau, dans toute Fétendue de l'expression. Véritable colin d''opéra, il en avait les manières peu naturelles; et lorsque, sur le Théâtre du Petit-Trianon , il jouait la comédie, on était tenté de croire qu''il avait été acteur toute sa vie : il chantait bien, s''habillait avec goût , ne se montrait que tiré a quatre épingles; toujours paré comme un reposoir, nous lui en avions donné le nom : c'était son sobriquet parmi nous. Intrigant subalterne, manquant de capacité, il ne put, malgré la faveur qui Teiivironna, sortir de sa médiocrité. Nommé ambassadeur en Angleterre, il n''y brilla pas, et la reine, qui avait lait fait pour lui, n''en retira aucun avantage.
Sa femme, veuve du comte de Valbelle,
Tavail enrichi ; car il otait plus que pauvre. Elle ne manquait ni de tact ni de mesure; parlait peu, observait beaucoup : nous la desijjnions sous le titre de la Chouette, On disait cjue chaque soir elle tenait rejjistre de ce qu''ellc avait entendu dire dans la journée : si cela est, la lectm'c de ses souvenirs sera curieuse ; car, peu ou prou, elle a assisté à tous les événemens d''intérieur, jusqu''au moment de la révolution.
L''abbé de Dullivière était encore un des intimes de la comtesse Diane : ajjréable ^ beau parleur, on l'aimait sans savoir pounjuoi.
M. de Coigni occupait aussi une place très importante dans cette société. Bien avec la reine, bien avec madame de Poli{fnac , bien avec moi , une carrière brillante s''ouvrait devant lui . la révolution Ta brusquement fermée; cependant il Ta poursuivie et continuée. 11 est njort maréchal du France.
Le comte de Guignes et sa femme, la comtesse d*'Ossun, la duchesse de Luynes, la marquise de la Roche-Aymon (ces deux dernières, sortes de favorites secondaires de la reine),
ajoutaient un nouvel attrait li notre société, oîi venaient encore familièrement le comte de Maillé, 31. cPEscars, le chevalier de Boufflers, le baron de Bezcnval, le prince de Nassau , illustre aventurier qui avait fait du bruit dans les quatre parties du monde, le prince de Lionne , Brabançon si distingué par ses manières et par la vivacité de son esprit tout français.
Nous avions aussi rarchevéque de Toulouse, ecclésiastique dans son diocèse et philosoj he à Paris, qui, n'étant ni chair ni poisson , aurait dii ne recu<;illir c|u\ine réputation douteuse, et a (pii malheureusement on supposait des talcns consommés : funeste erreur cjui a coûté cher à ma famille et au royaume. Lui aussi venait chez MM. de Polignac : il s^ rencontrait avec M. de Galonné , (ju^il devait chasser un jour. M. de Calonne, autre victime de Topinion publique , esprit vaste, profond calculateur, homme a ressource, a dévoiiment, f|ui aurait rétabli les finances si des trames coupables, si des conspirations non moins criminelles ne Teussent
•^02 SOIRÉFS
perdu aux yeux de la nation. J\ii entendu tous les reproches (ju*'on lui a faits; j''ai soumis à une inveslioation sévère les inculpations dont il a ete le but, et je déclare a la face de Dieu, que je suis convaincu de son innocence. Jamiiis il n''y a eu serviteur plus dévoue à ses maîtres : il nous en a fourni la preuve pendant la révolution, et il s''est trouvé partout oîi nos intérêts rexi[>eaicnt ; il y avait la intègre et habile sollicitude.
UinFernale coterie Necker, réunie a celle de M. de Brienne , Font environné d^m nua^ife d''impostures , que le temps et la vérité lèveront de concert : alors, on verra combien M. de Calonne (ut probe et fidèle, combien peu il méritait Tacharnement avec lequel on Ta poursuivi.
Les noms de plusieurs autres intimes du cercle rétréci de la comtesse Jules ne se présentant pas aujourd'hui a ma mémoire, il est siiiîjulicr que je me rappelle un petit monsieur, im certain Drlille, caj)itainc de cavalerie , sorti de je ne sais où , <jrand parleur, <vrand h;d)hur, se rcnuiant beaucoui) , fami-
DE S. M. CHARLKS X. 303
lier à iiianjjcr dans la main du premier venu , et avec lequel on avait fort à faire pour cju'il se tint à sa place. Une maladie nous en délivra, a ce que je crois : il est certain que tout k coup il disparut, a ma grande joie. Jai oublie tout a coup ce qu'il est devenu.
Je terminerai par un pcrsonnajyc l)icn plus honorable, le comle Axel de Ferscn *, gentilhomme suédois , et qui ne démentait pas le proverbe qui appelle ceux de sa nation les Fiançais du Nord : on n''avait pas plus d''a-
* Axel, conuc de Fcrscn, fils du comte de Forscu, feld-niarccbal et <;€'nateur de Suède, naquit à Stockholm, CD 17o0. Co'onel-proprictairc tu France ;dii re'gimtnt roval-Sucdois, il fit la campagne d'Amcnque. Il se distingua par son devoùmerit à la famille ro^yale pendant la Revoluliou. Force de (juiltcr la France , il revint en Suède, où le roi le nomma granduiaître de sa maism , clieva'icr d^ s?s Ordres , et chancelier de ninivcrsilé d'Upsal. En 1810, il fut victime de refTervcscence du peuple dj Stockholm, après la mort de Charles-Auguste d'Augustt nbourg, ëlu un an auj»aravant prince d'Klat. La j)op;iIace Ta^sas^inn an inilien drs rnnerailles de <«• prince.
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mabilité, des nianicrcs plus nobles, plus aisées ; il parlait bien et ne manquait ni d''étude ni de fonds ; il était un de ceux que la reine aimait h consulter , et par conséquent un de ceux que les amis de Necker et les agens du Palais-Royal ont aussi calomnié ; lui , Coigny et Vaudreuil formaient le trio auquel s''adressaient leurs injures; je venais ensuite : exécrables allégations dignes de mépris et de châtiment.