ONZIEME SOIREE
Préliminaires des États - Généraux.
Toutes les choses autour de nous prenaient une physionomie extraordinaire , menaçante , hostile : le terrain tremblait sous nos pieds. Sans savoir pourquoi, les corps de haute magistrature, au lieu de rendre grâce au roi mon frère de leur rétablissement, recommençaient cette lutte opiniâtre, coupable, insensée, cpii devait finir par entraîner vaincpieurs et vaincus dans le même abimc; Pesprit philosophique répandait partout des semences daudace , de révolte et de desordre.
CIkkjuc acte du j^^ouveniemcnt renconUalt des censeurs et des obstacles. Les inunnures de la ville avaient des échos a la cour. Si Ton s'enthousiasmait pour la cause des republiques américaines et européennes, on ne crai[]fnail pas de l'epeter que le pire des états est l'état monarchique : cette parodie d'un vers de Corneille si justement applique a Tanarchie , se répandait dans toutes les sociétés, oii elle faisait beaucoup de mal : nos jeunes seigneurs, imbiLs de ces maximes, applaudissaient aux erreurs de MM. de Noailles et de Lafayette.
D\ine autre part , les familiers de Necker, reunis a ceux du Palais-Royal et aux parlementaires, dont la conduite folie ne mérite aucun pardon , demandaient de toutes parts avec insistance la convocation des Etats-Génëraux. Cette convocation importunait la cour: elle vovait, par un pressentiment bien justifie, les maux qui en découleraient; on savait combien le Français est amateur des nouveautés, qu'il irait en foule et avec joie îi celle-ci, qu''on exio^erait la destruction des préjugées les phis respectables et qu\uie fois cnlrc* dans
Ja voie des innovations on ne saurait plus coiniiient s''en démêler.
Les bonnes télés du Conseil craignaient donc cette assemblée : elle avait cessé d''ètre en usage depuis tant de temps, qu*'on n*'en appréciait pas Timportance ; j''étais, je Favoue, parmi ceux qui n'en voulaient pas : que de fois ai- je, à ce sujet , rompu des lances contre Monsieur, qui tendrement en attendait des merveilles î à Fenlendre , elle redresserait les torts , remédierait à tout , comblerait le déficit et ferait couler dans le royaume des fleuves d''or et d''argent.
Moins enthousiaste , j"*y voyais plus clair. Monsieur ayant tiludié la marche de Tadministration , aurait soidiaité joindre la pratique k la théorie ; il se berçait de la chimère que le concours des députés des baillia<fcs l'orce- ' rait la main au roi et le contraindrait k le faire entrer, lui Monsieur, dans le Conseil. Cette erreur dura peu . notre frère ne tarda pas a revenir de cette illusion ; mais le mal était fait, et il n y a pas eu moyen d'y applicjuer le remède.
30S SOÎRKKS
Cette hiiieste convoealion lut donc aeeortlée. La France sortit de son sommeil létliar- «jiqiie : cette première hernie de réveil fut menaçante ; il plut des pamphlets , des écrits, des vers en tous genres , toutes pièces hostiles à tout ce qui existait et réclamant le renversement total de Tordre établi. Ce n^étaient plus des vœux secrets et mystérieux , mais bien des prétentions ouvertes, audacieuses, et dont raccomplissement serait un cataclisme universel.
Sur ces entrefaites, j*'ouvris mes salons à la noblesse , dont la majorité s^éloignant de Monsieur par défiance, du roi par déconsi dération, tellement on avait colomnié ce malheureux prince , se rattacha à moi , qui étais son expression vivante, vSon chef naturel, puisqu'*elle ne pouvait sVntendre avec Monsieur.
Parmi ses députés, je distinguai le marquis de laj Queille , gentilhomme de la province d** Auvergne , royaliste parfait. Je me hâtai de le questionner peu de jours avant rouverture de rassemblée, llélas! il était déjà presque découragé; il me dit :
— Le doublement du tiers est une }»rande faute, en ce qvx'û assure la majorité aux factieux. Il va se former un noyau composé de ceux du tiers, du bas-clergé , ennemi des évèques et d"* une fraction de la noblesse. Là, on sera en nombre pour emporter les délibérations : attendons-nous aux plus grands désastres, si Ton décide le vote par voix et non par ordres...
D''autres esprits éclairés me tinrent le même langage , que M. de Breteuil renforça de son expérience, et M. de Galonné des conseils qu'ail ne cessait de me donner de loin. Dès que ce concours fut unanime, j'^allai trouver la reine, je lui peignis ce qui se passait, lui montrant oii était le péril , en attendant quelle me demandât d''où naîtrait la délivrance. La reine m''écouta avec une attention extrême , et à mesure que je parlais son front devenait sombre, et ses yeux se remplirent de larmes lorsque j'^eus achevé.
— Je n''hésite [)as , dit-elle , 'a croire ce (|ue vous dites ; mais le moyen d''inspirer au roi la même confiance i' Il regarde les Llats-Géné-
raux comme le plus beau fleuron de sa couronne; c''est Télite des enfans dont il est le père. Il leur parlera franchement, mettra sous leurs yeux la position financière du iK>yaumc , et en obtiendra en retour tous les secours dont il aura besoin.
— Cest, dis-je alors , une chimère qu'ail se forge; ces g^ens arrivent déterminés a renverser ce qui existe, à mettre la royauté en tutelle , a lui enlever Tinfluence qii''elle possède et la direction des affaires.
— Je le crains; je Tai dit au roi. Le roi me rit au nez et me renvoie pour me tranquilliser à M. Necker.
— Ne me parlez pas, dis-je, de ce fier enfat ; c''est un homme tout dWgueil , tout de forfanterie. 11 cabale pour se rendre nécessaire, et au premier instant il trahira le roi. Quant à moi , mon devoir est d''éclairer Sa Majesté.
— Je souhaite ardemment , dit la reine, que vous obteniez ce qu'ail m''a dénié. Je le verrais sans jalousie ou plutôt avec joie , car je croirais sauvé le tronc de mes enfans.
Fort du conscnteinciîl de ma bcllc-sd'ur, je me ménageai avec le roi une audience U une heure oii les importuns ne vinssent pas se jeter entre lui et moi. Le roi m*'ccoula avec bien plus de calme et d\altention encore (jue ne Tavait fait sa femme. Je pus librement lui exprimer mes craintes et lui mouirrr le * danger où il était; il ne m''interrompit pas ; {""achevai , espérant un bon effet de ma harangue. Je vais rapporter la réponse textuelle de Louis XVL
— Mon frère, je vous remercie de Tiulérèt (|ue vous me portez; j'ensuis louché au fond du cœur, mais en même temps je suis fâché de voir Terreur oii vous vous arrêtez. Il ne S'agit , entre les Etats-Généraux et moi , ni de querelle, ni de soupçon , ni de guerre civile. Mon peuple m''aime comme je cliéris mon peuple : j^ai des besoins, je lui fais un appel et lui expose mon embarras ; lui, de son côté, heureux de ma confiance, se hâte de la reconnaître en comblant le déficit, et j)uis nous nous séparons bons amis, jus(pfau revoir. Il se jieul fjuOn ni(^ prie de sujypiimcr
quelrpes abus. Sera-ce un mal P il y en a beaucoup d'abus; il convient de les extirper, et sur ce point je m'entendrai bien avec ces messieurs. Quant à vous, soyez moins effraye, et surtout ne vous montrez pas hostile : ce serait vous faire des ennemis en pure perte.
Je peindrais mal le desespoir dont je fus saisi on acquérant la conviction que le roi ne voyait pas le péril de sa position. J'insistai ; il ne cessa de me tenir le même langage, et finit, moitié par autorite , moitié en riant, par m'mposer silence. Je le quittai anéanti. Le même soir, ^Ionsieur vint me voir, j'étais seul , il nie dit
— Savez-vous que vous cheminez dans un mauvais chemin?
— Moi !
— Vous. Qu'est-ce que cette opposition à la convocation des Etats-Généraux P.. . En la manifestant, vous vous ferez de nombreux et puissans ennemis.
— Soit. Du moins, j'aurai fait mon devoir.
— Ces gens-la vous font donc bien peur? ce sont des marionnettes qu''on mènera facilement, je vous rassure. Qu''on vienne a moi, je me charge de faire jouer les fils qui feront mouvoir tous ces pantins; mais, avant tout , il faut leur montrer de la confiance , avoir Pair de compter sur eux pour tout, puis ne leur laisser rien a faire. Croyez - moi , sortez de cet esprit d''opposition qui vous perdra.
Je vis encore ici oii le bat blessait Monsieur. Il s''imaginait , en ce moment, être Fhommc nécessaire, sans s\i perce voir que les meneurs, par cela seul qu^il était de la famille royale, le laisseraient a Pécart. Je lui dis tout ce que m^inspira mon zèle pour le service du roi ; lui persista dans son opiniâtreté , et me quitta, ne cessant de me repéter que je me ferais des ennemis.
Peu de jours après, le comte de Maillé, revenant de Paris, me dit avec cette franchise qui Ta toujours distingué :
— Eh ! mon Dieu , qu\i donc fait aux Parisiens votre Altesse Floyale P Dans les' salons,
'"^14 SOI Ri: ES
au\llieàlrcs, dans la rue, on cric contre elle ; on la représente comme un adversaire du peuple et des droits imprescriplibles de la nation.
Je reconnus TefiFct de la prévision de Monsieur ; mais h qui devais-jc la divulgation du secret de ma pensée? je ne Pai jamais su ; j'ai pu seulement apprendre que les premiers pamphlets dirigés contre moi sortirent de Tofficine du Palais-Royal.
Incontineiit cette accusation fallacieuse se propagea avec la rapidité de Téclair. On me désigna publiquement comme Tadversairc , le contempteur des États-Généraux. Ce fut un toile universel; bientôt Tanimation contre ma personne fut poussée au point qu'on insulta ma livrée , qu'ion jeta des pierres contre mes équipages, et que la police me fit donner Favis sous main de ne me montrer ni aux Français, ni a l'Opéra, ni en tout autre lieu public. Je devins déjà en quelque sorte prisonnier de la multitude , et mon départ à la suite du 14 juillet lui en réalité ma dc'li vrance.
Malgré tout ce que je pus dire et Faire, Touverture des Etats-( lënëraux eut lieu. J''avais déjà assisté a contre cœur à la procession solennelle sortie a cette occasion la veille ou Tavant- veille. Le roi et 3Ionsieur furent accueillis par des applaudissemens sans nombre; un silence insultant enveloppa la reine et moi.