DOUZIEME SOIREE
Quelques personna{îes du temps.
Ce Fut encore à contre cœur que je suivis mes frères a cette séance solennelle, oîi Louis XVI, pour la dernière fois, se montra dans Pappareil et dans la majesté de sa couronne. Son discours enleva les suffrages; le charlatan Necker parla ensuite, promit des merveilles ets''enivra a longs traits de Tencens des acclamations qu'ail eut Tinsolence de partager avec le roi.
Les Etats-Généraux étaient composés de 308 membres du clergé ; savoir . 44 évcqucs, 52 abbés, chanoines, vicaires-généraux, pro-
fesseurs de tlieolooic, 7 moines réguliers et 205 cures. L''ordrc de la noblesse était représenté par 285 membres; il aurait dû être plus nombreux, mais la province entière de Bretagne, dans ses gentilshommes, avait refusé de répondre à la convocation; 266 ducs, marquis, comtes, vicomtes, barons ou châtelains, et 19 magistrats de parlemens et de cours supérieures.
Le tiers étant doublé injustement dans sa représentation , comprenait 621 membres, 4 prêtres sans exercice public, 15 nobles ou administrateurs militaires, 29 maires ou magistrats municipaux , 2 magistrats de cours supérieures, 158 officiers de justice ou de cour de justice inférieure, 214 hommes de loi ou notaires, 178 négocians, propriétaires, cultivateurs, bourgeois, rentiers, 12 médecins, 5 financiers ou administrateurs civils , 4 hommes de lettres. Total des trois ordres , 1214 membres.
On avait voulu réunir IVlite de la France , mais on se trompa grossièrement : les turbulens, les factieux, les songes-creux en spécu-
lalions philantihopiqiics, les agcns du duc d''Orlëans , s''einparèreiit des délibérations , domines eux-mêmes par la faconde de 200 avocats, parleurs impitoyables, et qui depuis lors, mêles à toutes nos assemblées politiques, ont consommé le malheur et la ruine de la France.
L''avocat est une espèce a part dans la chaîne des et res , il tient a toutes les professions et ne s''allie réellement à aucune : aussi les jalouse-t-il toutes et travaille-t-il sans relâche Il les déconsidérer et a les perdre. En g^uerrc permanente avec la majjistrature, sa supérieure, il la déteste et cherche sans relâche â la rabaisser ; envieux de Téclat de la noblesse , il la dénigre et la poursuit de ses déclamations; il porte le même sentiment à la littérature ; il veut qu'ion le prenne pour un homme d'érudition, de poésie, et la suprématie dont le public dote les talens qui dé( oulent du [^énie Timportune ; aussi attaque-t-il celui-Fa et tâche-t-il de lui nuire afin de lui ravir ce brillant avanta^je ; la richesse des négocians, qu'ail convoite, ne rempèclie pas de
vouer au mépris celte procession ulile ; mais par-dessus tout, ce que Tavocat déleste, c''est le militaire, il y a pleine incompatibilité entre la tog[e et Tépée; jaloux de tout rang, de toute distinclion sociale, le jurisconsulte suit d''un œil hagard ces hommes vêtus avec élégance et illustrés par de belles actions. Les avocats dirigeant la Convention nationale apportèrent principalement leurs soins a faire monter sur Téchafaud les militaires sauveurs de la patrie . Peau et le feu sont moins antipathiques que ces deux castes.
L'avocat ne parle qu''avec emphase, il ne travaille que pour la vertu, et il n^y a pas de fripon qui ne trouve un membre de cet ordre prêt a le défendre, pourvu qu''il paie bien. Servir le pour et le contre est le cas coulumier de ces messieurs; épée a double tranchant, elle blesse dans une chambre ce qu''elle défend dans une autre; sa vie se passe k réciter des sophismes, a mentir a la justice et a prolonger les procès (|u''il devrait concilier.
(]e fut donc une plaie cruelle que cette masse d'*avocals jetés dans la Constituante : ce
fut du milieu d'yeux que naquirent tant de motions incendiaires et désorganisatrices ; la paix, la concorde bannies par eux disparurent; ils se livrèrent aux conseils de leur étroite vanité; et enfin, quand le grand édifice social eut été démoli, grâce a leurs efforts , ils cherchèrent dans ses décombres ce qui restait de lucratif et d''lionorifique pour se Tapproprier. Peut-être Irouvera-t-on ma sévérité extrême envers cet ordre de citoyens; je sais que dans son sein il y a eu et qu'il y a encore des esprits supérieurs, des juges éclairés et probes : M. Desèze, M. Tronchet en faisaient partie , et ceux-Ui revivent dans certains de leurs successeurs et même, je Tavoue , il n''est pas si minime qu^on pourrait le penser le nombre des hommes estimables à signaler parmi les avocats; mais le gros, mais la foule, oh! celle-lk, qu'ion me rabandonnc!... Mon Dieu ! que la France a de comptes à lui demander! et quelle énorme responsabilité a-t-eHe osé prendre! *
♦ Je dois, m ma qualité d'editciir, déclarer que T. I. 21
La guerre civile eoniineiua dès l^inslallalion laile par le roi de France, le 5 mai 1787, des l'^Uits-Géiiéraux du royatiiiie. Le inolif du tombal fut le mode de vérification des pouvoirs : on voulait tout confondre , vaincre par la force du nombre et dissoudre ce qui existait; or, pour cela, il fallait que les trois ordres cessassent d''exister en corps indépendans; que le niveau passât sur toutes les tètes; que, par la puissance des votes, on ré[)ondit à ré(juitè, au droit, k la justice. Ce but ne serait pas atteint, si chatpie ordre conservait sa position indépendante; pour la lui enlever, il fallait ramener a abandonner ses privilèges, et le contraindre a consentir de cesser d''exister.
tous ces paragraphes où l'on parle du seul ordre qui a
survécu au cataclisrac révolutionnaire, sont ëcrils
dans ce recueil d'une plume autre que celle dci
rcdictcurs ordinaires : celle sans doute d'un plaideur
(]ui venait de perdre son procès, ou d'un misatillirope
brouille avec les appuis du pauvre, du persécute' et
les intègres et dc.sinteressds défenseurs de nos libertés
publijjues. La tyrannie n'a jamais trouve en eux des
fauteurs et des scides.
L'Éditeur.
Le vote en commun décidait ce point dès le commencement; obtenu une fois, il faudrait y revenir les autres : c''etait Va que tendaient les fils des mille intrig^ues que Ton mit en jeu. On demanda donc , qu*" avant de rien faire , et , ajoutait-on traîtreusement, sans que ceci tir.it a conséquence, on vérifierait en manière de fraternité le mandat de chaque député dans la salle d*'ouverture , dont, par une faute irréparable, on avait laissé la jouissance au tiers.
Des hommes prudens et clairvoyans aperçurent le piège : ils dirent que cette opération toute personnelle n''avait pas besoin de tant de solennité ; que chaque ordre , ayant seul inspection sur ses membres , possédait le droit de s^assurer s''il était légalement élu; et, pour ce faire, il n''était aucunement nécessaire du concours des trois ordres.
Certes, jamais question ne se montra pUis simple, plus facile à résoudre : la malice Tembrouilla; elle en fit la cause importante, la cause majeure, d''où dépendait, disaient les factieux, la destinée entière de la nation. Dès
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lors, la majorité dv Tordre du tiers déclara loi fondamentale , et cela sans que rien lui en donnai le droit , la vérificalion en commun ; celles du clerjçé et de la noblesse soutinrent un principe différent, et une scission funeste s''établit.
A cette époque, j*'étais déjà, comme je Tai dit, le chef apparent de Tordre de la noblesse ; c'^étail chez moi qu(; l<\s ji^entilshommes se rassemblaient , puisque Mowsielr s''était refusé il jouer le beau rôle auquel il était appelé par sa naissance. J''oublie de dire que chaque ordre s'hélait nommé un président : le cardinal de Ijarochefoucauld avait obtenu les suffrajjes du clerjjé; M. le duc de Luxembourj»^, ceux de la noblesse; et M. wSvIvain Bailly, membre des Académies des Sciences françaises, était le président du tiers.
Le cardinal de Larochefoucauld possédait ces douces vertus si respectées dans les temps ordinaires : il voulait le bien , chérissait le roi , était pieux sans forfanterie , magnifique sans faste. Ami delà paix, il craignait remploi de ces mesures fermes et promptes, si
convenables dans des temps d'oia|je, oii une main cner[jique est si utile a la direction du (jouvernail.
Le duc de Luxembourg, Montmorency en son nom, grand seigneur de toutes manières, devait le poste glorieux qu'ail était appelé \x remplir, non k ses qualités supérieures, à son regard d'^aigle , à son courage moral , mais uniquement a son aménité, à sa grâce par laite, a sa politesse exquise. Chéri de tous, et particulièrement du roi, de la reine et de moi, notre crédit Pavait mis à la tcte de la noblesse . il en était pénétré de reconnaissance, et ne savait pourtant comment s''y prendre pour nous la témoigner utilement.
Je ne sais qui a dit , que Ton ne peut bien connaître b^s hommes , que lors(pie la foicc des circonstances vient éprouver et marquer invariablement leur valeur : c^cst la pensée exprimée en ce vers Fameux :
Tel brille au sccoud rang qui s'cciipsc au piemici .
11 est certam <pic le duc de Luxcml>oiug
trompa nos espdrances : il n''avait \ii dans ce choix, si important pour nous, que l'honneur immense de présider la noblesse; toutes les charges de ses fonctions consisteraient, pensait-il , a présenter les membres au second ordre , 'a leur donner a diner, à leur ouvrir sa maison; mais, quand, au lieu de tout cela, il y eut pour lui des luttes à soutenir contre des adversaires audacieux , des intrigues sans nombre a déjouer, une responsabilité gigantesque à soutenir, le pauvre duc se troubla, perdit la tête, et, avec des intentions excellentes, nous fit autant de mal que nous en faisaient nos ennemis.
Je n\avais pas vu d\ibord Tinsignifiance de M. le duc de Luxembourg : Tamitié que je lui portais m'^aveuglail ; d^ailleurs, je tiens a mes fidèles , et leur sais gré de leurs efforts : il est rare que je les abandonne. Cependant dès les premiers jours de Pouvcrture de la Constituante, un instinct me disait que ni le cardinal, ni le duc n''étaient convenablement a leur poste.
Sui' ces entrefaites, je vis venir à moi un
homme dont la démarche me surprit M. Duval d''Esprcmenil , parlementaire fougueux , numeriste ridicule, fauteur fanatique du charlatan Cajjliostro; son nom était peu en bonne odeur à la cour, où on le regardait connue tout dévoué à la cabale contraire : nous le jugions sur sa conduite, qui avait fait tant de bruit lors des démêlés des ministres avec sa compagnie ; et en conséquence, on se méfiait de lui.
Mon étonnement donc ne fut pas médiocre, lorsque, amené dans mon cabinet par le chevalier d''Escars son ami, M. d^K<premenil se montra et agit plus tard en serviteur dévoué de la monarchie. Justice dut être rendue k tous ses actes, et le royalisme le plus pur brilla dans ses discours : je fus touché de sa franche démarche, et des lors je me comj)lus à le croire.
M. d'Espremenil fut le premier adécltircr le voile , a me prouver l''incapacité de nos deuv présidens et la malice adroittî du troisième. Peu ont fait plus de tort u la nionart hie que M. Sylvain Dailly : il Iraviiilla a Tcgorger
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avec des formes amicales el respectueuses; et nul mieux que Jui ne me fit ressouvenir de ce passag^e de Rabelais, oii Pentajjruel dit : // tira son coustelas et commença a Végovgillonner si doulcettement, L'^orgueil du savant prit plaisir h rabaissement des deux ordres supérieurs , et sa modestie ne résista pas à la satisfaction de s''élever un jour au-dessus du roi. Il a payé cher ce triomphe . ses complices le punirent du beau rôle qu*'il avait joué; et il parut, dans ses derniers instans, tel qu*'il aurait dû être d\ibord. On Ta beaucoup plaint, et on a peu étudié sa conduite.
A la troisième entrevue que j''eus avec M. d''Espremenil , il toucha une corde non moins importante.
— Monseigneur, me dit-il, une conspiralion flagrante s''établit; les agens secondaires
sont (Il me les nomma; je dédaigne,
ici, dY'crire leurs noms.) Leur chef est le premier j)rince du sang...
— M. \v. duc d'Orléans!... m''écriai-je.
— Oui, monseigneur, lui-même en per-
sonne : Il veut, ou g^ouvcrncr sous le nom du roi, en vous obligeante prendre la fuite, ainsi que la reine et Monsieur, ou, s''il y voit jour, consommer la révolution, et substituer sa branche a celle qui règne.
Le parlementaire, après ce début, entra dans des détails si extraordinaires , tellement circonstanciés, que je dus les admettre pour vrais; et dès lors, je n''ai plus eu le moindre doute sur la culpabilité de notre cousin : du reste, sa triste conduite , depuis^ a pleinement justifié les inculpations qui le chargèrent alors. ]\F. d*'Espremenil me confia fjue M. le duc d'Orléans , le jugeant d''après son opposition toute magistrale, et qui n'était que cela uniquement, sV'tait figuré que, de la au soutien de Tusurpation, il nV avait qu^m pas; en conséquence , il lui proposa , sans détour, de se rallier a lui , sous promesse de le nommer a la charge de chancelier de France : la réponse fut digne d^m homme d'honneur.
Je me rappelle , a ce sujet, que M. dT.^premenil ajouta :
— J'ai |)arlé a Son Altesse Sérénissime sur
un ton (jui a du lui déplaire ; il ne me le pardonnera pas. . .
On sait eomnient,en effet, ce noble défenseur de la couronne fut Tun des premiers voués aux assassins , et comment, plus tard, Uobcspierre s'est chargé, à son é{jard, de la vengeance du duc d''Orléans.
Lorsque la culpabilité de ce dernier me fut chose prouvée, mon premier soin fut d''en parler a la reine et au baron de Breteuil; j''en écrivis aussi un mot à M. de Calonne. Je dirai plus loin ce qui advint de mes révélations à ma belle-sœur.
M. de Breteuil proposa Tarrestation du prince : c''était chose impossible; lui, au contraire, la croyait facile. En général, M. de Breteuil a toujours penché pour les mesures extrêmes; et, à la tournure (juc les affaires ont prise , je crains qu''on ait eu tort de ne pas suivre ses plans; car les conspirateurs, bien c|u\iyant de Taudace, incertains s''ils seraient soutenus par la nation , se seraient déconcertés sans peine, si Ton avait agi contre eux vigouieusement; la clémence royale,
Dl S. M. CHARLES X. 331
venant ensuite , aurait achevé de compléter la victoire. Mais, dès 1787, un malheureux système de temporisation s''était établi, et ce système a tout perdu.
Parmi les ministres du roi mon frère, ceux que je regarde comme coupables (je ne juge point les intentions, je ne m''attache qu'eaux résultats), ce sont : MM. de Turgot, de Malesherbes , malgré la glorieuse conduite qu''il a tenue plus tard; le comte de Saint- Germain; les maréchaux de Ségur, de Castries ; le comte de Vergennes, et surtout M. de Montmorin; le Genevois (Necker), cela va sans dire, et M. Loménie de Brienne.
Le premier , avec son système dVconomiste, amena les insurrections de 1775, qui furent un acheminement à celles de 1789: il était d''ailleurs livré au parti philosophique ; le second, son émule en fausses idées, ne se lavera jamais de la protection qu''il accorda aux mauvais livres. Tous ceux qui s\ittaquaient a notre sainte religion et à la royauté dans ce qu''elles ont de sacré, étaient bien vus sous son administration ; il laissa les écrivains
dépasser le hiil ; leur perniil ees rollofjucs hardis , donl le peuple ne se souvint (juc Irop. On laissa en paix les libellisles, cl je dois dire <|u*'il mit toujours de la nonchalance quand il Fallait punir les calomniateurs des \ertus du roi et de la reine. Certes, M. de Malesherbes a réparé en partie ses fautes; mais il en a commis d''immenses : Dieu veuille ne pas lui en avoir tenu compte! et surtout, puisse-l-il les avoir expiées par la défense du roi, et sa mort un peu philosophique.
M. de Ségur, tout d''Orléans à cause de sa mère ou de son aïeule, bâtarde de cette maison , et de je ne sais quelle actrice, fut Tauteur de Tordonnance imprudente qui ferma en apparence la carrière militaire au tiers- état. Les gens a courte vue ne virent la qu''une ineptie ; ceux qui allaient plus loin , se demandèrent pourquoi on rendait hostile a la couronne la plus nombreuse classe de la nation ; et si une telle mesure ne cachait pas une arrière-pensée? La ujanière donl le maréchal de Séjour s^est conduit depuis son accoinlance |)crpéluclle avec son parent
M. le duc trOrlcans , a explique clairement son intention.
Le comte de Saint-Germain , en supprimant les compagnies rouges, priva le roi de ses défenseurs d''élite : on le lui reprocha avec vivacité le jour oii parut son ordonnance, sans prévoir que, sous ce même règne, le moment viendrait oii [""application en serait faite, et si funestement.
Le marécliai de Castries, séide de 3LNeckcr, ne travailla que dans lintérct du comte de liafFicre ; il fit tout son possible , ou pour le rappeler au contrôle général , ou pour Ty maintenir : pourtant, je ne puis accuser ses intentions, je me plais a lui rendre justice. Mais, mon Dieu! que notre noblesse marchait d''erreurs en erreurs, lorsque advint cette funeste année de 1780!
Le comte de Vergennes, serviteur fidèle du roi, se montra plein de zèle , mais son génie n'hélait pas à la hauteur des circonstances : loin de prémunir mon frère contre sa fatale bonle, il ne cessa de lui conseiller Pindulgcncc >
comme le seul moyen de consolider runion du trône et de la nation; il ne vit pas oîi conduirai l une mansuétude dépassant toutes les bornes. Dévoré lui-même de ce désir de popularité extravagante, qui à cette époque, M. de Breteuil excepté, s'^empaia de tous les ministres du roi , il tremblait de la compromettre. Sa mort, par bonheur pour lui, arriva avant que le développement de ce faux système eût éveillé les remords dans son cœur vertueux , avant qu''il vît où conduisait cette faiblesse prolongée qui nous a tous perdus.
Quand M. le duc d''Orléans aurait été chargé de présenter au roi Thomme le moins capable de prendre en main les intérêts de notre maison, il n''aurait pu choisir mieux que M. de Montmorin; jamais il ne se rencontra ensemble tant d'^ignorance des hommes, tant de confiance en la probité des méchans : tout était bien, était même parfait avec ce ministre; il vouait en secret un culte idolâtre au (iénevois , le regardait comme le sauveur de la France, et ne se croyait pas digne de dénouer SCS souliers : il faut avoir vu ces choses-là pour
les croire. Mon pauvre frère , persuade des vertus réelles de M. de Montmorin et d^une capacité qu'il n^avait pas, Pécoutait en forme dWacle , et avec lui alla d''écueil en écueil. ]\I. Necker nous fut envoyé par le ciel dans sa colère. Convenait-il à un ^gouvernement catholique de prendre pour ministre dirigeant un homme qui professait une religion ennemie ? Je dis mlnislre dirigeant^ car en France, le contrôleur-général, depuisl 774, était le chef réel du pouvoir ; tout reposait en lui, et nous n''en avons eu que trop la preuve. M. Necker avait de Pintelligence, mais un travail difficile, des vuesétroites,bourgillonnées, des manières de copiste de grand seigneur : or, être grand seigneur fut sa marote constante ; désolé de ne point Pctre de naissance, il aspirait à le devenir de fait. Les idées les plus étranges roulèrent danssatcte : il rêva un duclié-j)airie, le cordon bleu, une charge supérieure dans la maison du roi, Pimpossible enfin; et pourtant il se cramponna à ces folies, et eut l>eaucoup de peine à les abandoiuier, lors([u''il fut contraint il en reconnaître le néant.
Il voua une haine active a la noblesse en gênerai, et en particulier a tout genlilliomnie qui ne s*'liumilia pas devant lui; ce nV^taicnt point des ainis qu''il lui fallait , mais des serviteurs, des esclaves : à ce prix, il consentait à vous recevoir dans son intimité ; la, on rencontrait d'*abord, dieu le père, M. Nccker, la déesse femme, et enfin la déesse fille, madame et mademoiselle Nccker, depuis baronne de Staël. Il fallait aller d''apothéose en apothéose , d''encensement en encensement , admirer toujours tout : que dis-je? Tadmi ration était trop peu de chose : on exigeait de renthousiasme, du fanatisme et une véritable idolâtrie.
Ce culte était un joug pénible dont rien ne pouvait racheter, s'il nY'tait permanent et imposé; on ne vous tenait point compte d''mie vénération (jui n''avait de prix que lors(|u'elle était poussée au ridicule. Les encyclopédistes adoptèrent ce culte : il fut convenu que 31. INeckcr était un grand homme, madame iNecker aussi, et aussi sa jeune fille; on ne publia pas un ouvrage oii cette vérité ne
Fût démontrée, et chaque jour bon nombre de trompettes s''en allaient répétant les mêmes propos, si bien que le [jros du public se laissa prendre a ce piège et que l'apotliéose de c ette famille passa pour un fait accompli.
Encore , si ce n''eiït pas été a la cour une nécessité de subir cette fâcheuse exigence, on en aurait pu rire , s''en divertir et ne pas s''en tourmenter; mais la tyrannie philosophique est la pire de toutes , son exigence n''a pas de bornes , et lorsquVlle eut adopté ces gens-la , force nous fut de faire comme elle. Je m''y refusai : on m''anathématisa , on mVn fit un grief, tandis qu^on porta aux nues le duc d''Orléans, qui s''était mis a ne jurer que par le Genevois, et qu''on félicita Monsieur de ce qu^il rendait justice à ce prodigieux mérite.
Monsieur , néanmoins , était peu sincère dans son hommage , car au fond il pensait comme moi.
Mademoiselle Necker, ainsi que tous les philosophes , en affichant un haut mépris des
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distinctions sociales , se garda bien d'^epousci* un banijuicr son égal clic chercha un homme de bonne maison, étranger et ambassadeur de son souverain Ii la cour de France , le baron de Stacl-llolslein . Holstein, je ne sais pourquoi. Présentée au château, elle eut dès cet instant la prétention d^enfoncer les portes secrètes, et, de prime abord, elle se plaignit de n'^étre dans Tintimité ni du roi , ni de la reine , ni d^aucun de nous : cYtait Ta un grief plaisant; mais les fantaisies les plus extravagantes ont du succès quand on les appuie bien.
Peu après, nous rencontrâmes partout la nouvelle ambassadrice : on la vit mêlée a toutes les intrigues, a tous les complots; ne pouvant nous séduire, elle nous calomnia: et certes, sans malice ni esprit de vengeance on peut Paccuser de nous avoir fait beaucoup de mal. Dès lors, on ne cessa de parler d'acné; et quand elle eut perdu son temps auprès de nous il médire , elle s\'ittacha avec un pareil acharnement à Bonaparte , dont elle se fil rintraiUible ennemie.
En définitive, je ne vois de bieji dans les Necker que Phôpital fondé par eux et qui porte leur nom.