SIXIEME SOIREE
Colloque en bonne compagnie.
Le duc dWyen, Pun des hommes les plus spirituels de son temps , était, comme on sait , Noaillescn son nom.
Madame la marquise de Mirepoix , née de Beauvau , après avoir épousé en premières noces le prince de Lixen, que le maréchal duc de Richelieu tua en duel, se remaria a M. de Lévis : on l'appelait madame la maréchale a cause du niaréchalat de La Foi dont ceux de celte maison sont investis depuis le treizième siècle.
I^<' duc de Kichelieu , homme de cour, homme du monde, homme de {juenx* , possédait cette haute politesse et retlc imper-
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lineiicc dont les modèles , vers Tcpoque de la révolution , s'^en allaient et se perdaient entièrement.
Le prince de Soubise, bon et faible , honnête et timide, aimé de ses inférieurs et militaire sans science, possédait Testime précieuse du feu roi mon aieul.
Ces quatre personnajjcs, accoutiunés a se voir tous les jours, ne s''cn aimaient pas davanlan^e : le duc d''Ayen jalousait la position du prince de Soubise, madame de Mirepoix voyait dans le maréchal de Richelieu le meurtrier de son premier époux; M. de Richelieu , envieux comme Penvie , souffrait de Pintimité du prince avec le roi et de la familiarité presque indépendante dans laquelle le ducd''Aycn se maintenait auprès de Monsieur.
Mai3 tous, habiles h cacher ^ous une apparence trompeuse leurs senti mena secrets , ne montrai(înt a découvert qu''une figure riante etqu\ni désir réciproque d\*tre agréablea ci gracieux, c''était la perfection du courtisan, aussi en étaient-ils U'3 ujodèles.
Je pie rrssouvienh (|u*'uii soiv, peu après hi
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moil du Ru roi, ce quatuor si renîar<|ualjlc fit irruption dans mon salon: c^etaicnt presque quatre siècles en présence de ma jeunesse , mais il v avait la tant de célébrité que cette rencontre me charma. Ce soir était perdu pour la société, la reine appartenait alors à madame deLam])rtlle, son amitié[)Our madame dePolignac ne faisait ([ue de pointer, le roi travaillait , Monsieur et Madame boudaient , comme, par malheur, cela arrivait parfois; madame la comtesse (rA.rtois était souftrante, mes t^mtes en pleines dévotions je ne sais où ; or il n\ avait que moi chez qui Ton put trouver un asile.
Madame de Mirepoix arriva la dernière, il y eut pour le maître de la maison les belles révérences d'^usage, un regard amical au duc d''\yen, un sourire au prince de Soubise , un simple signe de tète pour le maréchal de Uichelieu; ce fut le triomphe du tact, mais aussi qui pouvait se vanter dY'galcr niadiinic de ]Mi repoix dans tout ce qu*" ordonnait le profond usage du monde ?
La conversation, intcrronipi|r . reprit son
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cours ; il s'a|>issail de je ne sais quelle preseiilalion, (jui étonnait tout Versailles : on s''in- (lig^nait de la Faiblesse du roi, de la complai sancc de la reine, non crûment et dans toute la irancliisc de Texpression , mais en employant un voile transparent dont chacun recouvrait sa pensée ; toute parole avait deux sens , le direct et le détourne, et , en répondant au premier, ce n^était que du second, dont les interlocuteurs s''occupaient; la maréchale n''était pas la moins habile k ce jeu, car après était-ce autre chose P néanmoins, lassée de tant de circonspection, elle se mit tout-acoup a dire :
— En vérité, si ces empiéteinens continuent , où pourra-t-on, à Versailles, se trouver entre soi ï
— Ce sera toujours chez Monseijjncur , répli(jua le prince de Soubise , chez Monseijjneurqui trouve tant de plaisir a être le chel de la noblesse.
— Pauvre noblesse 1 répéta la maréchale , avant peu lui laissera-t(»n des yeux pour pleu-
rer!
— Eh ! madame , ne pus-je mVnipèclier (le ilire, il me semble ([u''on ne la maUraite pas tant.
— Ohl pour ce qui est des (jracieusetcs , me fut-il répondu par madame de Mirepoix, elles ne font faute ; mais IVssentiel nianquc.
3ÏOI. L'^essentiel, quVst-ce donc, si ce n''esl les égards, la considération, les distinctions ?
Le duc d'^AvEN, riant. Tout cela est viande creuse ; madame veut du solide : de Por, par exemple, et beaucoup.
^l™^ DE 3I1REPOIX. Oui ; je ne m en cache pas ; je voudrais (pie Ton sonfjeàt a la misère de la noblesse. Oii serait-elle depuis un siècle, si elle ne s''était sauvée par la fausse porte des mésalliances?
Leduc DE Richelieu. Je conjure madame la maréchale d^avoir un peu de piti(' pour le prochain.
M"^*^^ DE Mirepoix. Eh! mon Hieu , M. le duc, cela ne vous rejjarde en rien; vx \\\'s\ pas vous «pion accusera du fait d(^ nx'sal liance.
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Ce proj)os clait une e|KîC a double traii chant, une malice (rautant mieux appliquée, (jue loul le monde avait , dans le temps , trouvé étrangle le mariage du duc de Riche lieu avec mademoiselle de Guise. 11 en résulta une sorte de silence, un instant d'embarras que M. dWyen rompit en disant :
— Il est tout simple que la cour du roi de France renFermc les états-généraux au petit pied.
Ce nouveau trait fit rire plus franchennmt ; car nul des présens ne put s''en offenser. Je pris la parole :
— 3Iessieurs , dis-je , celui (pii gouverne a Fort à faire pour contenter toutes les opinions.
M""" teMirepoix. Oui, la fable du meunier, de son fils et Tàne.
Moi. Morale excellente et très 'applicable aux rois. Jl y a des familles nouvelles , puissantes, illustres qui cntraîn(;nt après elles Vvpinion, cpii rendent de grands services. Les récompenser avec de l'argent leur serait fain* injure ; faut il alors cpiOn leur refuse ce (pii seul peul h's contenter ?
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M. DE SouBiSE. Dès lors , monscijjneur , a «jiioi bon la date de Quatorze cent ?
3Ioi. A contenir les ambitions inférieures, et qui ne sont pas les moins audacieuses. On leur dit : Halte-la ; le mot de passe.
M™"" DE MiREPOix. Et on se tait en pre'sencc d''autres prétentions. Au demeurant ces choses me seraient égales, si nous ne mourions pas de faim. vSi j ''étais le roi , je prierais les moines d^admettre mes gentilshommes à part de pitance.
Moi. S^ittaquer au bien du clergé !
Le duc DE Richelieu. Et mais , monsei gneur, il est un peu le notre. De quoi se com pose-t-il? de nos dotations.
Moi. Dans ce cas ^ rien de mieux acquis que ce qu'ion nous donne.
M"^*" DE MiREPOix. Que votre Altesse Royale ne s^oppose pas à ce que les couvens nous admettent a portion congrue : ils sont si riches, et nous si obérés !
M.deSooise. Il esl certain qu^ine centaine de menses abbatiales partagées entre la
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HdMe iiobit'ssc la roiiicllraiciit (^n hoii cUal , elle a tant (l<'|)cnsiî î
Le duc «l'A YEN. Oh mon Dieu oui , ne serait-ce (juà rOpi'ra.
Ce proj)OS nous fit rire, hors M. de Sou- J)ise , (jui se ruinait avec des princesses de tlieàlre; mademoiselle Guimard, célèbre danseuse de cette («potiue , lui coûtait , a ell<' seule, six mille francs par mois fixe, sans compter kîs cadeaux , et il ne se bornait pas a cellelà , tout ce peuph; féminin dansant , chantant, le regardait comme son père ou plutôt sa vache a lait ; c''était vraie j itié que de voir un homme de ce nom , de ce rano et de cet âge afficher de telles erreurs; il fallait donc spolier des monastères pour fournira ces excès; j'^aurais embrassé M. d^lyen , tant sa plaisan terie frappait juste : le prince Breton en jjrit de rhumeur, qu'ail manifesta par son silence; madame de Mirepoix vint \\ son secours.
— \h ! duc d'Xvcn, dit-elle cjue vous me rappelez les vers de ik)ilea(i :
Que ccsl un jf-imc foii qui se cioit loul permis, l'I qui |iour un \nn\ mol >h jh-kIic vjn(!l amis.
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Lo duc d'YvEN. Eh ! madam<; , ici je parle de tapis verts et de porcelaines craquelées.
CVtait cette fois jeter des pierres dans le jardin de la maréchale , car elle passait sa vie a jouer et k faire Tacquisition de superfluités de tout genre ; je vis que je devais parler.
— Mesdames et Messieurs, prenez-y p^arde, cette spoliation des choses saintes a-t-elle un motif honorable i" ne devrait - on pas , avant de chercher de pareilles ressources , faire un travail sur soi-même , et renoncer d\ibord a ce qui est inutile? cette envie de dépouiller PEjjlisc ne provoquera-t-elle pas d\autres changemens ? qui vous a dit que si la noblesse demande ces biens , les roturiers , à leur tour, ne formeront pas des prétentions iau détriment de la noblesse?
Le maréchal de Richelieu. Les roturiers, Monseijjneur , est-ce que cette espèce a la moindre consistance? réunissez-en cent mille, et avec un seul geste je me charge de l<'s disperser.
Moi. Monsieur, je vous crois daii> Terreur ; voici d."jà longtemps cpie M. de ^^)llaire ï
voire ami intime , (le maréelial fil un jjesle lie dédain) M. d'Vlembert, MM. Rousseau, Diderot, Duras, d'Holbach et le reste du comité encyclopédi(jue , prêchent Tégalitë , la liberté ; si la noblesse était seule a lire ces productions condamnables , ce ne serait que mi-mal , mais toutes les classes s^en nourrissent, ces maximes conviennent trop au peuple; déjii nos laquais se montrent incrédules, delà ]\ de plus «grands excès il n^ a qu^m pas.
Le duc de Kicheliec. Pourquoi votre altesse royale se crée-t-elle des chimères, la po- [)ulace est-elle capable de penser , de raisonner, de réfléchir, de faire corps surtout? Je soutiendrai (|ue toute la canaille de Paris unie dans un moment de folie , ne ti(!ndrait pas contre une compajjnie rouge. (M. de Saint- (iermain n^ivait [)as encore conimencé ses funesl(s suppressions: les mousquetaires, les j»en<larmes , les chevau-légers , ce que , en un mol, on dc'sljjnait sous le nom de compagnies /•(Hjfj^cs «'xislaienl dans ce moment. )
M. (\r S()n;isr. Je jx-nse conum- M. !«• ma-
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lechal , irest-ce pas aussi votre avis, duc crVycnP
Le duc d^VvEN. Messieurs , il y a un vieux proverbe auquel on Fait trop peu d*'attention.
M"" de 3I1REPOIX. Un proverbe, ah, duc ! je ne savais pas que vous eussiez pris vos d<îgres à la suite de Sancho Pança.
M. de SouRrsE. Et ce proverbe
Le duc dVVcEN . Tant va la cruche a leait, qua la fin elle se brise.
Moi. Voilii qui est rassurant pour la monarchie.
Les Autres. Allons, duc , vous Faites mal à j)ropos le prophète de malheur ; la plèbe, la bourgeoisie , en vérité ce sont Fa de plaisantes j;cns , très redoutables!
Le duc dWvEN. Monsei[ifneur, votre jeunesse sagace a mis le doigt sur la plaie, et mieux vu la position des choses (juc madanic la maréchale et que ces messieurs.
.le me ressouviens d^m propos du maréchal de Bassompierrc : Vous verrez , disait-il , que nous serons assez sols pour pjendre la Boclielle: voulant dire par là cpn si la noblesse
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aiilail le cariiiiial clt' liii lirlicu à pcnrlrtrdaris ce cloriiior boulcvartl du prolcstaiitisnu% elle serait soumise aux volontés de ce ministre lia bile; eh bien, nous autres jjenlilsliommcs plus modernes avons tait la même faute en accueillant les maximes de la philosophie, en approuvant Timpie athéisme et ses consccjucnces : il s*'ensuivra que le peuple est sans respect pour la noblesse, qu'ail se compte, et ou^ivant peu il se reconnaîtra le plus fort ; dès ce moment, tout sera consomme, cl une ère que je n''ose (jualifier commencera.
11 V a dans la vérité un accent irrésistible; ces messieurs sentirent la force du raisonnement de M. le duc d'Vyen, ils voidaient plulot sY^lourdir sur notre position comnumc que se flatter qu'elle s'améliorerait, ils gardèrent le silence. La marét haie fit comme eux; moi alors prenant la parole et m'adressant a 31. d\Vyen:
— Duc, voila le mal, où est le remède?
Le duc d''Ayen. Je ne sais, <jue Dieu nous l'indicpie.
Les autres se mirent à sourire ; les malheureux doutaient, peut-èlre dans ce moment, de
la réalité des saints mystères, plus lard tous sont revenus à de meilleurs sentimens.
Du monde qui survint, Rtf^ron parla d''au- Ires choses, je me suis ressouvenu depuis de cette singfuliere et prophétique conversation.