‹ Soirées de S. M. Charles XChapitre 5 sur 16 · SEPTIEME SOIREE · texte numérisé non relu

SEPTIEME SOIREE

Proposition (J'enipoisonnemeiU.

Le comte de M***, qui possédait une partie de mon affection, me demanda un certain soir et mystérieusement de vouloir bien Penlendre en secret. Sa physionomie altérée, Tair de contrainte et de souffrance empreint dans ses traits m''intri[juèrent. Qu''y avait-il , que pouvait-il me vouloir? J''ctais entouré de Force monde, il fallait conorédier ces <jens la sans piquer leur curiosité, sous peine de me rendre le point de mire d'aune foule de regards avides. \ la cour les grands sont soumis a une investigalion dont on ne peut se faire une juste idée ; cYst pour eux une conséquence de leur rang, à lacpielle aucun d'^entrceux ne se soustrait.

J''allendis tloiu: avec impatience que la foule se fut écoulée, il fallut attendre assez de temps. RnRn, demeuré avec les seids officiers de ma maison , je me trouvai plus à mon aise, et sous divers prétextes je les renvoyai ; resté seul avec le comte

— Kli bien, dis-je, de quoi s^igit-il?

— D\in cas très extraordinaire. Un homme vient de venir a moi , il a d'abord exigé ma parole d''lionneur que je ne provoquerais contre lui aucune mesure extraordinaire; et lorsque j*'en ai eu fait le serment , il a prétendu (pron sVtait adressé k lui pour attenter aux jours de votre altesse royale.

— Bon , repartis-je tranquillement , cY'sl un fou.

— Calme, froid, répliquale comte, qui parle simplement, qui n'a ni la parole rapide , saccadée , ni le regard hagard ; il conte celte affaire avec de telles circonstances...

— Et «pii lui mettrait le couteau a la main ?

— Il se refuse à me Papprendrc, il ne le f('ra connaître qu*'en présence de monseigneur.

^- Mon cher comte, dis-je alors, je mc*|)risc

DE S. M. (HAIILKS X. 229

les criminels ; cependant, avant de consentir li voir cet homme, il serait convenable de prévenir le ministre de la maison du roi (c'^ëtait le baron de Breteuil), et le lieutenant de police (M. Lcnoir).

— Je pense comme votre altesse royale ; mais si l'homme ne le veut pasP

— 11 faudra bien qu'il le veuille. Oui est ce:*

— Un valet de pied de ]M. le duc de Penihièvre.

— Je présume , dis-je en riant, c|u''il n''accuse pas son maître de lui avoir mis Tarme à

la mainP

— lise lait sur ce point, et puisque monsei^eur veut que je donne Féveil au baron de Breteuil et Ix M. Lenoir...

— Envoyez a celui-ci un courrier pour qu''il se rende à Versailles en g^rande hâte, et donnez Tordre à M. d''Hemard , mon gentilhomme ordinaire de service , d''aller prier de ma part M. le baron de Breteuil de passer chez moi.

Le comte de M*** s''empressa d 'exécuter mes commandomens. In quart-dlieure après \o ministre de la maison du roi rlail ( hc/. imn.

230 SOIUKES

Je lui ilis (le (jiioi 11 (-lait (juestion ; il pâlit , se troii])la cl voulait déjà procéder a Parrestalioii de l'iioiiîmc. Je m'y opjiosai.

— Si vous maltraiter ce pauvre diable, il se repentira du service (|u''il me rend ; sa captivité' donnera Féveil à ceux <pii remploient, Cl leur facilitera le moven de se sauver.

Je [)arlais sagement , mais ,1e baron de Breteuil nV^n était pas moins troublé; il me conjura de ne pas sortir, il questionna le comte «jui lui procura tous les renseignemens nécessaires. INous sûmes que cet homme était dans Tappartement du comte à attendre que je pusse lui parler , et comm*^ gardé à vue par nn valet de chambre fidèle. Ceci rassura. On « onvinl (pie Ton attendrait la venue du lieul( nant de police. Comme on parlait de lui , il parut. ]\Ion courrier Payant rencontré en avant du Poinl-du Jour, venant à Versailles, avait Fait Ta ma conmiission.

M. j^enoir, lorsqu''on lui eut appris le cas, j)arliL sur-le champ avec M. de M****, alla joindre l'homnie, \v l'oullla lui-même, l'intï-r- 1 ogea , cl persuadé de son innocence cl de sa

bonne foi , Tamena lai-méme dans mon cabinet. Le baron de Breteuily était caché derrière un grand paravent avec deux de mes gens , espèces de colosses et d''une vigueur extraordinaire. Ce n''est pas moi qui avais désiré ces précautions, mais bien le ministre.

Le dénonciateur parut , sa figure était celle d^m homme esclave de ses passions. Le comte de M*** le conduisait : il se prosterna à mes pieds, et sans vouloir quitter cette humble posture, malgré mes efforts, il me dit que joueur et malheureusement débauché, il s''élait trouvé dans des embarras pécuniaires tels quVn plein billard il avait dit que pour le don d^me forte somme il ne serait pas d''action a laquelle il ne se livrât.

Ce propos blâmable n''était pas tombé â terre. Le lendemain il avait vu entrer dans sa chambre un officier subalterne au service

du Ce personnage avait commencé par

le plaindre , par lui faire espérer un meilleur sort, s'^était prétendu chargé de distribuer les

aumônes secrètes de son et en cette qua-

lit('' lui av lit donné «ne somme modique en lui

232 SOIRKF.S

promellani des DionLs d or si plus lard il se montrait reconnaissant.

— Charmé, poursuivit le valet de pied de M. le duc de Penlliièvre, de trouver cette ressource ouverte a mes besoins, je m''attachai à ce monsieur , je ne le quittai plus; il causait avec moi avec familiarité et avec un complet abandon ; enfin, il en vint à me dire qu^ayant essuyé un outraije grave de la part d''un haut personnage, il ne balancerait pas li donner une somme de cent mille francs a celui qui prendrait en main le soin de le venger.

Dès le moment que cette confidence insidieuse m^eut été faite , ma raison m''abandonna , je ne vis que le prix dont on payerait le crime , prix énorme a mes yeux, et je m''offris sans hésiter. On ne m''accepta pas de suite, on téjuoigna des craintes sur ma résolution , on me fit subir diverses épreuves : le désir de posséder cette somme me fit triompher de toutes. L'individu me prenant à part, commenra une longue histoire pour arriver à accuser monseigneur de Tavoir déshonoré dans sa femme : ceci , poursuivit il , mérit ait

punition, et je pouvais compter sur dix mille pistoles , si je parvenais à tuer monseijjneur le comte dWrtois. Au nom prononcé de ce prince, mon àme se souleva d'^indignation et je fis le serment de ne jamais me souiller d''un crime aussi abominable; néanmoins, répondre par un refus m\iurait exposé aux conséquences des soupçons de ce malheureux , je fcig^nis pour mieux le tromper d''accéder à sa fantaisie, me contentant d'en faire ressortir la difficulté : il me répondit qu'ion me donnerail une arme nouvellement inventée , un fusil ([ue Von ne chargeait pas avec de la poudre, mais au moyen d'aune manivelle, etdonl Texplosion se faisait sans bruit; que dcs-lors je pourrais me placer pendant une des chasses du prince, dans tel lieu oii son altesse royale passerait, et de celte embuscade le viser et Taltpindre a coup sur.

— L'aidée, continua Thomme, me vint que ce monsieur me trompait en se prétendant insulté par monseigneur. Je m''imaginai (ju'il était rinstrumentdequehpfun pïàcv plus haul nue lui, de son maître , par exemple; et \\in

tainai cette question franchement. Lui m''ëcoula sans sourciller, puis me dit ( a'ia n''est pas; mais quand cela serait, vous devez croire que si vous rendiez un pareil service, vous ac(]uerriez un protecteur capable de vous sauver d^ui mauvais pas, et qui ne bornerait pas à cent mille francs votre récompense. Ici ^''interrompis le narrateur : *

— 11 n''a pas insisté sur la culpabilité de

son maître?

— Non pas positivement insisté ; mais des allusions directes et réitérées m''ont confirmé dans ma pensée.

— Ainsi donc, vous croyiez

ici le lieutenant de police fil un jjeste comme pour me recommander de mesurer mes paroles; je le compris et m'^arrétai. Le valet de pied poursuivant, répliqua :

— Monseigneur, je vous répète tout ce qui m''a été dit; quanta ce que j''ai cru, rien de certain ne Fappuie.

— Il y en a assez dans ce que vous me dites pour que ma ijralitude veille sur vous; mais |»eul cire sera l il nc'ccssaire pour voire sûreté

qu'on vous cache pendant quelque temps.

Le jeune homme comprit ce que cela vohlait dire. La prison en perspective lui fit |)eur ; il me le témoigna avec véhémence, me conjurant d'*avoir pitié de lui. Je ne pus résister a ses prières et je promis qu''on n''attenterait pas a sa liberté. On le fit retirer; M. de M**** s'en alla avec lui; M. de Breteuil et le lieutenant de police restèrent avec moi. Le premier, qui avait tout entendu sans s''arrèter aux paroles du valet, remonta au commencement de rintrigue, el sans nommer le..., le désigna clairement, comme conduisant cette trame abominable. Le lieutenant de police , quoique plus réservé , laissa voir qu''il avait la même pensée.

Oue Fallait-il faire P ce point majeur restait a traiter. M. de Breteuil prélendit que sa resj)onsabililé engagée coniniantlail que le roi v{ la reine rus>enl mis dans la confidence. Ce lui ('galenicnt l'avis de M. Lenoir.

Ouaiil a moi, ])ien que j\'prouvasse queiqur rc'pugnance «In rh;igi in cpir je donnerais ;»

mon frère et k ma sœur , je iic l)alançai pas à me ranger à celte opinion.

Le roi jeta feu et flamme , la reine demandait Tarrestation du grand coupable et sa prompte mise en jugement; le conseil des ministres ne pensa pas de même , la dernière épreuve faite lors du funeste procès du collier leur faisait douter que le parlement rendît

bonne justice. Le avait alors dans

cette compagnie nombre d'amis, on crierait à la calomnie ; on opposerait un vil laquais au

tout cela passerait pour être Touvrage

d''une cabale adversaire de ce rien

n''ètait donc moins assuré que de pouvoir obtenir prompte et loyale satisfaction.

— Eli bien î dit alors la reine, je me charge seule du soin d''cveiller Tcpouvante au cœur du coupable , je consens a ce quW ne le punisse pas le'galemenl, puisfjue vous jugez la chose impossible , mais que, du moins, je puisse lui faire connaître que le complot nous est connu.

( )n ne put dèlourner sa majesté d\agirconinie «Ile Tavait résohi. Avant de raconter comment

la scène eut lieu, je dois dire que Von se demanda ce qu''il fallait faire du révélateur; on convint qu'il partirait de suite pour IWlleniagne , et qu''il serait mis sous la protection spéciale de la police de Vienne : lui-même avait demandé de quitter la France , où il ne se trouvait plus en sûreté. Son départ eut lieu ; en effet, il parvint sans encombre au lieu de sa destination , Tempereur Joseph le fit placer parmi les gens de sa maison , et six mois après le pauvre diable mourut subitement cPune attaque d''apoplexie foudroyante ; mais est-ce bien de cette maladie terrible qu''il périt, ne fut-ce pas plutôt par le poison

11 est affreux que de tels crimes éveillent de [)areils soupçons.

Ouelque temps sY'coula avant que la reine put rencontrer un moment favorable pour accomplir son projet ; enfin, par une belle aprèsdînée du mois de juillet, se trouvant seule au petit Trianon, iv vint lui présenter ses devoirs : profitant de Toccasion, elle fut droit au but, il en résulta une explication claire , précise, éner[ji(|ue. \a) n<' mit|)as en doute

2'iS SOIRÉES

ce (iiu' la l'cinr disait il (Icinciirail jx rsiiailc* i\v. la ciilpabililé de son agent, cl se |>laiornit anièrenient du lort «juc des amis maladroits lui faisaient ; enfin , il en dit tant et tant <[ue la reine revenant de ses soupçons, ne sut plus (juo dire.

Le ,.. ne s\'n tint pas Ta, il vint aussi vis-àvis moi attaquer Franchement la (puslion en dc'plorant son malheur qui h* mettait en hutle, à des soupçons aussi odieux. Nous pouvions, ajouta t-il , interroger celui qu^on signalait comme le principal coupable; pourquoi ne Pavait-on pas arrêter* on aurait dii le faire, ( l on lui avait laisse le temps de se sauver: (^('la ni''explique, ajouta-t-il, pourquoi le misei al)lc a j)ris la Fuite ; ou est-il, je; Tignore : cpi'on le retrouve , et lui retirant ma protection je serai le. pn^mier à provoquer son châtiment.

Le... pouvait d^iutant mi(ui\ parler ainsi , que TofFicier de sa niaison sur le(ju<d on avait hésité à mettre la main, avait disparu j)eu après les révélations du jeune homme, et que dès ce moment sa trace avait été perdue, il Fallait donc acce[)ter la justification ch* notre;...

et admettre son innocence, dont, peu d'années après , il prit lui même soin de nous détromper.

Page 1