‹ Soirées de S. M. Charles XChapitre 6 sur 16 · HUITIEME SOIREE · texte numérisé non relu

HUITIEME SOIREE

Spectre et coqiietlerie.

Madame de S*** était, sans contredit, une des plus jolies Femmes de la cour; elle avait en outre de Tesprit ]\ revendre et de la malice assez pour désespérer ses nombreuses rivales. La foule des captifs qu^clle traînait a son char auraient dû la contenter, mais leur nombic, <(uoique considérable, lui paraissait minime, tant qu'aune auguste conquête n''aurait pas été inscrite sur sa liste. En un mot, elle ne visait à rien moins qu''à disputer le cœur du roi de France a la reine.

Elle afficha cette prélenlionavec une audace peu commune, agaçant de paroles Louis \\ l, lui lançant de ces regards significatifs aux-

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uiinls IMioiniiic le moins a\ isc nr [.cuise ineprendro; rllo en fil tanl , elle ronimit des iinjM'udoncos si ('liantes, (juc le roi dil un soir devant moi a sa femme :

— Savez-vous , niadame , <|u''il ne tient iiu''amoi de vous faire une l>rillanle infidc liléP

— Eh! sire, repondit ]Marie-\nloinelte, qui en doute, lors([ue les ujaris eux-niènies sont ehamiés du bonheur (jue h'urs moitiés ont de plaire au roi!

— Ici le cas nVst pas le même; je ne vois pas roder à mon entour le comte de 8***, comme fait sa femme.

— \h! sire, vous vous êtes donc aperçu du projet de cette insolente créature P

— Ma foi , madame , à moins que dV;lre sourd et aveugle , et ma myopie ne va pas jusque-là. (Le roi avait la vue très faihl(\)

— Et vous n\ivez pas fait jeter parles fenêtres cette arrogante créature? (La colère de la reine la portait à dire ce ([u''assurément elle ne pcTisait point.) Le roi répli(pia :

— .le n\'mrais ])as voidu empiéter sur vos droits.

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— Vous n''avez pas cridée , dit la reine en > adressant a moi, de Peffronterie de madame de S***.

— .l 'ai , répondis-je, admire' depuis lonntemps votre patienee et la retenue du roi.

— Oh! vous êtes toujours porté a excuser ers sortes de femmes! par bonheur, votre frère ne vous ressemble pas — iMais, sire, poursuivit Marie - Antoinette en se retournant vers le roi , votre intention est-elle de laisser madame de S*** me braver avec tant d''arro}Tance P

— Je vous ai, madame, laissée la maities^e de son châtiment.

— Eh Lien, que son mari l'emmène a

ou qu'il la mette dans un couvent!

— Vous vous charf][cz de le dire au comte?

— j\Ioi , donner ce coup terrible à ut\ homme loyal , plein de probité et qui vous sert en fidèle sujet ! cela vous re.'jarde, sire.

— Je n'^en ferai rien non plus, répliqua le roi, et ses traits exprimèrent son incpiiétude. Le l>eau rôle a jouer (pie d\allei- conter à rn^i mari Pinftdélité' de sa fenmic et (rajouter Ces/ n/ni (jui suis t'hpinvux mortel. Maisj»^

me flalle que le coinle dWrlois ne me reFusera pas de nous rendre ce service.

Bien loin d''accéder a la prière royale, je me récriai en conjurant leurs majestés de ne pas me charger d''une mission aussi désa- £ gréable; Monsieur refusa également; bref, on

''* ne trouva f>as entre nous tous une personne

de bonne volonté qui consentît à aller chanter cette antienne aux oreilles du comte de S***. Pendant qu'*enlre nous chacun se renvoyait la balle, les événemens marchaient. Madame de S***, dans Tespérance d''atteindre à son auguste conquête, ne perdait point de temps et s"'abandonnait au délire de ses passions ; elle avait des amans parmi les sommités de la cour, dans la bourgeoisie et jusque dans les dernières classes de la société; les théâtres de Paris lui avaient aussi fourni leur contingent, et je crois que cVst sur elle que le propos suivant de Pacleur Dugazon avait été tenu. Caillot, le célèbre chanteur de TOpéra- Comique, lui disait : — M. de S*** me promet cent coups de bâton si je ne renonce pas à voir sa femme, et celle-ci alleste quVllc mVn

fera donner deux cenls si les menaces de son mari me Font peur : que ferais-tu dans ce cas, mon cher ami?

Dugazon repartit :

— Ce que je ferais! j'^obeirais à madame de S***; il y a cent pour cent a gagner.

Il se peut que cette plaisanterie regardât une autre que madame de S***. Cest ce que la charité ne me permet pas d'^approfondir.

Quoi qu''il en soit, riiérome de mon anecdote avait en dernier lieu laissé tomber ses regards sur un modeste page de la chambre faisant partie des pages aux bas de cotan et pour lesquels on n''exigeait pas de preuves de noblesse. 11 y avait entre ces jeunes gens cl les pages de la grande , de la petite écurie, ceux de Monsieur, de Madame, de madame la comtesse dV\.rtois et les miens, un sujet per manent de jalousie; nos jiagcs prétendaient a la distinction de porter des bas de soie cpiand ils étaient de service, et ils déniaient ce droit aux pages de la chambre et de la cha[)clle ; ceux-ci, que des bas de colon humiliaient.

empiétaient coustainment sur le priviléjre de la jeune noblesse, et il s'en suivait des querelles qui dégénéraient souvent en voies de fait.

Il laut dire , ou plutôt répéter, que e(»s messieurs de la ehambre et de la ehapelle se reerulaienl dans la bonne bourgeoisie , il con venait donc que quelque chose les distinguai des gens de <|ualité ; mais ils trouvaient des appuis dans la vanité du grand-aumônier el des premiers gentilshommes de la chambre , qui trouvaient agréable de i'aire croire au publie que tout ce qui ressortait d''eux était de qualité.

Après cette explication nécessaire sur un usage qui n''existe plus , je rentre diuismonrécit : Madame de S*** avait donc porté son alten lionsui* un grand Adonis de la ehambre, gra cieux etciUidide, jeune page à ki figure d'^ange et au caractère le plus heureux ; ce pauvre gai'con, Hls d^ni vassal dv. la comtesse, lui ayant été reconniiandé , se trouvait placé sous sa [)rotection spéciale^ obligé h certains jours d'aller la voir; il av. faisait remarcjuer par son

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exacliLutlc; son mainlieu^ sa bcaulc |)cuijoiainuiie, FrapjM'rent la darne ; elle s'éprit ci*'abord tle lui, s en occupa clans ses heures d''insomiiie , puis accoutumée qu'elle était a céder 'a ses moindres Fantaisies, elle décida qu'il Fallait aussi contenter celle-là.

Le page de la chambre , naturellement tiujide , Fut long - temps à comprendre ce (juon lui voulait; enfin, la dame j-arla si clairement , que le nouveau Joseph se trouva dans une position assez difficile. En venaut chez la comtesse , d avait remarque; une jeime fiile, sa proche voisine Ii la campagne , et qui restait chez madame de S*** en (jualité de Femme de charge , créature Fiaiche , jolie, au cœur tendre con mie sa maîtresse, mais |)lus honnête , car elle n'avait qu'Hun amant ; le [)age en était épris, elle de son cot répondait à sa flimnnc , et tous deux s\''taienl promis un amour que le maria;';e devait couronner.

La cil la caiidem' habite, d^iulres vertus se rcmconhnil aussi. L^honneur d\me conquèlc aussi relevée loucha peu Tàmc irig<iniic du

page ; il ne vit (|ue renjjagcinciil pris envers la jeune fille, et demeura froid aux avances Faites par la dame , cjui hit long-temps a cherckier d''oii provenait tant d''indifference; enfin (pielques faits ayant frappé ses yeux, elle ne put plus douter de la tendre intimité qui existait entre le page de la chambre et sa camcriste. Cette découverte, loin de Farréter dans ses désirs, ne fit que leur servir de véhicule; elle n'hélait pas femme 'a reculer devant les difficultés.

Parmi ses amans émérites , on comptait le chevalier de M***, élégant de première classe, ruiné depuis plusieurs années et continuant néanmoins 'a satisfaire son goût pour le luxe aux dépens de ses maîtresses aveugles et de SCS créanciers confians. Peu d''hommes possédaient les avantages extérieurs du chevalier de M*** ; son àme était , en revanche , aussi noire que ses traits étaient remplis de grâce et de beauté; sans foi ni loi, sans croyance aucune, perdu de santé et de réputation , il ne se soutenait uni(piement (jue par le nom de sa famille cl par ces égards quatort, dans

la bonne compagnie , on réserve encore aux membres dégénérés d''une illustre maison.

Le chevalier avait fait son temps d'^amant auprès de la comtesse , sans pour cela cesser d''étre son ami; il trouvait a diner, a souper chez elle, et pour lui c^était une ressource dont il profitait , car depuis long-temps sa table était réformée. Il résultait de ceci que le chevalier vivait dans une sorte de dépendance de madame de S***, et n*'avait rien a lui refuser. Ln jour, celle-ci le fait appeler, il vient :

— Etcs-vous bien occupé ? lui dit-elle.

— Eh î mon Dieu , oui , j''ai deux intrigues au château, et quatre en ville, a mener de front, sans compter les filles de théâtre , puis ma cour a faire, triste service et qui ne me rapporte rien; je frappe a toutes les portes, on y est sourd , et si cela continue, je serai contraint d''aller faire Thonnète homme dans une manière de château qui me reste au fond de je ne sais quelle province.

— Ohl malgré tant de soins, dit la dame, il faut cjue vous trouviez ((uciqucs heures à disposer pour me rendre service.

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— (xMiuDatiilcy. , inaclaiiK' . cl >(ms soit'/, obtiie. ]N(* (lois-je pas soiunissioii à vos moindres volontés P que voulez- vous que je Fasse :' est-ce un coup dV^péo a donner, une répula tien il détruire, une mystiticalion h eoml)iner, je suis il vous, a pendre et a dépendre.

Miulanie de S*** lui expliqui» (pi'il fallail entreprendre la conquête de sa fcmnu^ de chambre, éditait tomber de haut, et le cheva lier, presque huniilié dHmc mission auysi facile » en rou<jit et s''indi<jn;i ; mais comme il tenait a contenter sa pourvoyeuse, il se détermina a une entreprise qui , disait-il en rianl . le Faisait dérofjer. Sa surprise Fut jjrande quand il vit qu''il ne pouvait em[)orter la pliîce à l:i première atLKjue. La jeune fille 1 écoula humblement, mais refusa sc!S soins; blessé dans son amour-propre, il se fit de ceci une affaire toute personnelle qui iVxcita au dernier de

rrre.

Le voila occupé sérieusement a troubler le cœurd\ine jcîune fille, (*t la comtesse àPaidei avec une méchanceté c:onsommée; une leHr<' .inonymc apprend au paj^e de la chambre

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j'iiificlelite de sa maîtresse, elle le Iroiiipc, et tliaqiie nuit introduit auprès dVdle un amant préféré. Il pourra s''en convainerc , pour peu qii''il veuille s''évader une nuit du dortoir commun ; il trouvera, a onze heures du soir, sur la place d'Armes (la scène avait lieu à Versailles ) , un individu qui le dirigera dans son investigation.

Cette lettre met au désespoir le jeune amant , il sollicite et obtient une permission pour aller voir ses parens , et se trouve l\ riieui'c précise au lieu indiqué ; la se montre un domestique dont la livrée lui est inconnue, i'.l qui, sans répondre à ses questions , lui fait si^^nc de le suivre et se dirige vers Pavcnue de Saint-Cloud.

L''hotel de madame de S*** s''élevait sur ce qhemin ; le conducteur du page le tourne , cl par une porte des jardins, qu'il ouvre, pénètre dans ceux-ci et amène le jeune homme jusque sous les fenêtres du corps-de-logis oîi étail la chambre de sa maîtresse ; on le fait cacher dans un ( iibinet de verdure, cl lorsip^il v csl installe , on c(»mmence à jouci di-\anl hii U

scène fameuse de Liircaiii el dWriaciant , de l\\.rioste ; la clarté de la lune lui montre sa belle amie au balcon de la fenêtre , où elle parait attendre quelqu'un ; bientôt un homme enveloppé d\in ample manteau entre à son tour dans le jardin parla même porte, traverse le parterre, et a Taide dimo échelle de corde <ju"on lui jette monte et disparaît dans Tintérieur de l'appartement.

\ cette vue le page pousse un cri d''horreur et de désespoir , il ne se connail plus et il s'^élance pour accabler de i*eproches l'infidèle, mais son conducteur le retient, lui prêche la patience, et moitié de gré , moitié de force, Pentraîne dehors, ne le quitte pas, et parvient a égarer sa raison a force de le faire boire dans un café qui demeurait ouvert jusque bien avant dans la nuit pour la commodité pul)li que; le page, dans cet état, cède atout ce qu'on lui intime, il tombe dans un profond sonnneil et il est grand jour lors(|u'il revient à lui ; Phrure était passée d'aller surprendre son rival heureux, son désespoir augmente, et

prenant une plume il écrit a la jeune fille tout ce que lui inspire un amour outragée.

La pauvre enfant avait cëdé a Pintimation de la comtesse sans comprendre Pimportance du rôle qu''on lui faisait jouer; desolëe des reproches que le page lui adresse , se voyant perdue d'honneur a ses yeux, elle se laisse aller à un accablement qui la conduit au suicide.

Il y avait dans l'office de Thôtel de Farsenic destiné aux rats , elle va en prendre une forte dose, et Tavale après avoir consigné les preuves de son innocence dans une espèce de testament. (]ette pièce accusatrice ne parvint pas au page , la comtesse s''en empara , mais pas assez tôt pour que plusieurs de ses gens ne pussent en prendre lecture , une rumeur sourde en signala bien Texistence , mais il fallut du temps avant que ce bruit arrivât à Tautorité.

Les secours prodigués li la jeune fille ne purent la rendre k la vie , elle mourut dans d'affreuses convulsions, sans pouvoir parler, et lescou[)ablrs crun-nlleur secret enseveli dans

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la tombe; le jeune lK)nlln(^ île son eotd, ej)roii va de vife remords, ne doutant pas fjuc sa lettre ne fut la cause fatale de la résolution de celle infortunée, une profonde mélancolie s''empara de; lui , et il s<^ reprocha la sévérité de sa conduite.

Sur ces entrefaites, Timpassible comtesse le manda, il accourut; elle s'^apitoya sur le malheur dont sa maison avait été le théâtre , Ht Félojje de la défunte , et par ce détoin^ adroit gan;na du terrain sur le cœur du jeune honmic ; il revint plusieurs fois chez la comtesse , et dès qu''il mettait le pied dans riiolel mie émotion extraordinaire remplissait son cœur , il lui stmiblait voir autour de lui des figures ('tranges et entendre des sons bizarres et inaccoutumés.

11 a lui-même consijjné dans un écrit tracé entièrement de sa main ce qui va suivre.

Chaque jour il se sentait moins éloigné de la comtesse, (ju''il ne soupçonnait aucunement d'^avoir trempé dans \c crime qui avait conté la vie k la jeune fille. Le souvenir de celle-ci s'^ettacait insensibhîment de son cœur, oîi néan

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moins de temps en temps le remords s'éveillait et le laisait tressaillir.

lin soir qu^il avait prolonge une visite faite l\ la comtesse , celle-ci lui remit la clé de la petite porte du jardin, afin qu^il put se retirer sans éveiller le suisse el revenir chaque fois qu''il en aurait le désir. Le pa<jc traversa rintérieur de Pappartement et descendit par im escalier dérobé donnant sur le parterre ; il tenait i\ la main une bougie qui servait à Péclairer dans une route qu''il connaissait imparfaitement.

Il descendait les premières marches lorsi[u\in soupir profond el prolongé se fit entendre... Persuadé (jue <|U(;lqu''un était devant lui , il s^arrcta , hésitant sur ce qu''il devait faire ; il écouta , mais n''cnlendant plus rien , il poursuivit son chemin. Vrrivé dans le parterre, il aperçut dans Péloignement une forme blanche qui le précédait et qui sY^nfonça dans le bois par où lui-même devait passer pour atteindre la porte (|ui le mettait sur Pavenue de Sainl-Cloud.

Pnin" telle fois il ne douta pa*^ (|necpn'l<|(i «mï

ne fut dans le jardin. Comme il fallait sortir, il s''avança avec précaution , se of lissant à travers les charmilles, et arriva jusqu''a la porte sans avoir rien vu de suspect; mais au moment oïl il rouvrait et oîi machinalement il jetait un regard en arrière , la même forme blanchâtre lui apparut venant à lui si rapidement et si vite qu'acné franchit le seuil en même temps que lui , sans le heurter, sans <|u*il en ressentit aucune pression... Cëtait une femme vêtue, non d'aune robe, mais d^ine ample draperie (|ui la couvrait entièrement de façon a cacher ses traits.

Ce concours de circonstances imprima une telle frayeur dans Tàme du jeune page que , sans plus écouter sa raison , il prit sa course avec une vivacité inconcevable et ne s''arrcla f|u*à la porte par oii il rentrait au château. La , ses regards interrogeant Fespace , aperçurent avec une terreur inexprimable cette même forme mvstêrieuse le suivant toujours avec la même vitesse. Un cri lui échappa... il sVvanouit.

Le portier accourut , le releva ; il n<* re-

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