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Philippe de Commines revenait au monde , je m'entretiendrais avec lui de manière à passer pour son contemporain. Dans ma longue car= rière , j'aurais pu servir ma patrie , être utile à mes concitoyens, faire de belles , ou plutôt de bonnes actions; mais non , j'ai mieux aimé res= susciter pour moi la vieille langue française. L'égoïsme fait vivre : qui sait? avec d'autres goûts et d'autres occupations , aurais-je traversé sain et sauf les guerres et les massacres de la république ?
Ce n'est pas tout, la manie des autographes est venue un jour me surprendre, la richesse permet les manies. Pas un de ces grands hommes ne s'est douté, en écrivant son nom, qu'on paierait un jour de grosses sommes une signature qui lui coûtait si peu ! Je conserve des écritures de tous les siècles et de toutes les mains. On s'aper* çoit bien quelquefois que le faux en matière d'autographe n'est pas puni par la loi. Mais n'est-ce pas la foi qui nous sauve? ISéanmoins, je suis sûr de partager avec la bibliothèque de Montpellier , l'heureux hasard d'avoir de l'écriture de Rabelais. C'est une espèce de satire inintelligible, dans le genre des Fanfreluches antidotées du Gargantua.
On verra ailleurs comment ma curiosité d'autographes est en quelque sorte la cause première de l'ouvrage authentique que j'offre au public. Dieu fasse qu'il me vaille une lettre de sir W'alter Scott! çà m'aura été tout profit de me faire son secrétaire de mon chef.
Je n'avais jamais songé à être auteur , mais bien éditeur- je préparais en conséquence une réimpression plus complète des OEuvres de Charles d'Orléans, qui, pour avoir été publié, n'a pas la réputation qu'il mérite; je me propo= sais aussi de mettre au jour des Mémoires origi=> naux inédits sur les galanteries des cours de France j mais je travaille si lentement, que j'ai grand'peur que mes projets meurent avec moi. Il est possible encore que ce livre me désenchante du métier d'éditeur.
Je n'ai rien à ajouter sur les événements pri» vés de ma vie , où l'achat d'un Elzévir et la lec=» ture d'un manuscrit sont de grands événements. Ma bibliothèque ne laissait pas de place dans mon cœur et dans ma maison pour une femme et pour des enfants. Ma gouvernante a constam=i ment approuvé mon attachement pour le céli= bat; mon malheur aurait dépendu du moindre désoixlre dans uîes papiers ou dans mes livres, ou
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dans mes autographes. Dieu soit loué ! chaque chose est chez moi à sa place : je me tiens à la mienne.
Il me revient en idée que j'ai commencé une description delà maison que j'habite : les sculptures en bois qui forment la corniche avan= cée sur la rue , sont assez étranges pour qu'on essaie de les expliquer. M, l'abbé Lebeuf pré= tendait qu'elles remontaient aux Romains j M. Piganiol de la Force disait qu'elles étaient l'ouvrage des Juifs; M. Lacumey voyait dis= tinctement les attributs de la chevalerie; quant à moi, je persiste à soutenir, par des preuves certaines, que ces sculptures, de même que celles du portail de Notre-Dame, doivent se rapporter à la science hermétique ; laquelle croire de ces diverses opinions ?
En vérité, je me suis arrêté avec trop de complaisance sur le pauvre M. Jacob. Je termi= nerai en demandant à Dieu ou au diable quel= ques jours d'existence encore, pour rester en extase devant mes autographes , coîlationner mes manuscrits , imiter le vieux gaulois, et dire que M. Creuzé de Lesser , auteur ^Amadis et de la Table ronde , est un barbare !
DE
An mois d'octobre 1826, sir Walter Scott fit un voyage à Paris, pour recueillir les ma= tériaux de son étrange histoire de Napoléon ; il resta quinze jours dans la capitale , re= lancé , m'a-t-on dit, par les journaux, qui se souvenaient des Lettres de Paul j fêté par
l() " SOIRÉES
quelques personnes qui ne voyaient en lui que le grand romancier ; sous la conduite de M. Gosselin , son éditeur, il visitait , le jour, nos bibliothèques et nos musées; le soir, nos théâtres et nos bureaux d'esprit. Je ne pense pas que nous le revoyions jamais.
J'appris son arrivée par mon Hdèle Journal (le Paris y qui ne laisserait point passer ina= j)ercu , un enfant à deux têtes, ou bien un animal curieux ; je suis un abonné de la ron=> dation. Depuis soixante ans , en vérité , l'esprit du journal n'a pas changé.
A peine eus-je connaissance de cette nou= velle , vraie de point en point, que par amour pour les autographes^ je m'écriai : «0 Walter- Scott ! » Ah ! si j'avais possédé seulement ce nom là écrit de la main de celui qui le porte, je ne publierais pas aujourd'hui ce livre ! Que voulez-vous? pour compléter ma collection , il me fallait de l'écriture du célèbre baronnet.
Je formai tout d'abord mille projets plus
extravag-ants les uns que les autres pour con= quérir cette précieuse écrilure , mieux que s'il se fût agi de la toison d'or. Tantôt je songeais â envojerau célèbre vovageurune lettre de bien=: venue , une sorte de panégyrique , dans l'espoir d'obtenir une réponse ; tantôt, ayant ouï parler de son avidité mercantile . je m'encourageais à lui faire offrir, en échange de quelques lignes, une somme honnête, comme on dit, lors des concours d'académies de province. Que sais je? j'aurais séduit ses domestiques, donné un dîner à quatre entrées, un bal avec des glaces, et cela pourdeux traits de plume^ de cette plume qui a écrit tant de beaux ouvrages que je n'ai jamais lus , soixante in-octavo^ je crois.
Un de mes vieux amis, qui fait des traduc= lions à tant la feuille, sous la raison : Defau= conpret et C ' , vint me visiter , comme si le ciel me l'adressait pour me tirer d'embarras. Ses premiers mois furent une enquête banale à l'égard de ma santé, qui n'a pas besoin de
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sangsues ni d'élixir de longue vie ; puis, sans transition , il se jela sur Waller Scott; c'était ample curée à conversation. «Ce chef de l'école historique, disait-il, à moi^, qui ouvrais des yeux fixes d'étonnement , est reçu avec enthou= siasme. — On a imaginé de faire une souscription pour l'héberger chez Grignon, à 20 francs par tête. — 11 raconte des merveilles de lord Wellington , et se moque très agréablement du petit Corse. — C'est un grand homme, à l'œil fauve et louche, un peu boiteux cousme lord Byron^ ce qui ne lui va pas mal du tout. — Du reste gardant un stricte incognito , de sorte qu'au spectacle ou à la promenade, tout le monde le reconnaît et le suit. »
En un mot, mon ami, plein de son sujet , n'omit pas un détail relatif à son idole. On eût dit qu'il parlait du chapeau de Bonaparte. Il n'oublia point de me répéter que sir Walter Scott venait exprès à Paris pour prendre des notes : en (juinze joui. ^ il rassemblerait de quoi
composer d'une part, une histoire en dix-huit volumes, et un roman en quatre. Ce n'est pas ainsi , murmurai-je tout bas , que Froissard et Rabelais faisaient des livres.
Ici j'arrêtai mon narrateur et je lui deman= dai brusquement le mojen de me procurer l'autographe tant désiré. Ma question parut l'embarrasser ; Walter Scott avait un secré= taire, etn'écrivait jamais lui-même. «Il sait du moins signer son nom ! « m'écriai-je , retom= bant dans mes réminiscences du moyen âge , oii maint valeureux chevalier ne savait que tracer une croix avec la poignée de son épée. Mon ami rougit de colère à cette outrageante exclamation, puis se hasarda à sourire, et j'en fis autant. J'avais été trop loin.
" Mon cher Jacob, me dit-il, demain sir Waller Scott doit passer la soirée chez madame de M***, toute la haute littérature y sera : je vous conduirai volontiers dans cette maison ; le ciel et voire adresse feront le reste. »
En effet, le lendemain vers huit heures du soir, mon ami vint me chercher, trop tard à mon ^ré ; je ne me donnai que le temps de me charger d'un in-folio que j'avais préparé à dessein, et je le suivis d'un pas qui ne se sentait presque point de mou âge. Contentement rajeunit.
Je ne pris pas garde aux chuchotements qu'excita dans l'assemblée l'apparition de mon bouquin, que je tenais amoureusement dans mes bras, comme un petit enfant au maillot. La maîtresse de maison, femme char» manie, m'a-t-on assuré, me présenta ellemême au noble étranger , qui causait à l'o» reille d'une jeune dame , en français sans doute. Je crus m'apcrcevoir que cette dame me cédait la place à regret. On écoulait en silence ce que j'allais dire.
« Milord , commençai- je en tendant vers lui mon in-folio entr'ouvert : j'ose vous sup= plier d'écrire quelque chose sur ce volume^ en faveur du nom de l'auteur. » Je croyais
avoir apporté un tome des œuvres de Jean Scott , fameux docteur de l'université de Paris , au quatorzième siècle.
« Avec plaisir, » répondit poliment Walter Scott après avoir ouvert le mystérieux infolio. Il demanda une plume et me rendit le livre avec ces mots sur la première page :
Voila mon mattre.
Walter Scott.
J'étais transporté de joie, je nen croyais pas mes yeux , mais je demeurai tout confus
en m'apercevant d'un quiproquo C'était
un tome de Froissard, édition de Lyon lôSg ! « Messieurs , dit Walter Scott , en mettant la société dans la confidence , grâce à mon= sieur, que je n'ai pas l'honneur de connaître, quoique son procédé m'annonce un homme d'esprit et d'érudition , je viens de confesser une vérité dont certaineniient on s'armera contre moi. »
A cet éloge inespéré de ma personne , tous les regards s'étaient tournés de mon côté , et j'ai idée que dans ce moment d'ovation j'avais grandi de trois pouces. Le livre courait de main en main : les dames en gants blancs n'osant pas toucher le papier jaunâtre et le parchemin noirci de ce houquin ; les hommes pour la plupart se demandant l'un à l'autre quel était ce Froissard. Dieu me pardonne! j'entendis un élégant à la cravalte bien em= pesée , dire avec assurance que Froissard était un auteur grec. L'ignorance est de mode, ou du moins de bon ton.
Walter Scott souriant avec malice , comprit que l'entretien n'était tenable qu'avec moi : te Oui, monsieur, continua-t-il , c'est dans le vieux Froissard que j'ai trouvé le germe du roman historique. La création ne m'en appartient pas, je l'avoue en toute humilité; je n'ai fait que ressusciter des morts, ramasser des trésors dans les tombeaux et emporter
dans mon pays des biens nés dans le vôtre , et que vous dédaignez , faute de les connaître.
— » Non, non , interrompis- je en lui ser= rant la main violemment , je lis , je relis Froissard depuis ma jeunesse, et, tout vieux que je suis, je ne me lasse pas de ses inté= ressantes chroniques. C'est de l'histoire que ces tableaux, ces récits en action, et il y a loin de là à des dates et à de stériles résumés !
— » Certes , Froissard est sans éijal...
— » Il est vrai ; mais Monstrelet n'est pas non plus à dédaigner.. .
— » D'accord. Je ne déclare la guerre qu'à votre triste Anquetil et tutti quanti. Nous autres Anglais, nous faisons un cas extrême de tous vos Chroniqueurs , et leurs ouvrages deviennent tous les jours plus rares en France, parce qu'ils sont à l'enchère au-delà du dé= troit.
— » Vous êtes donc aussi amateurs de vieux livres en Angleterre ? Je ne m'étonne plus si
j'ai acheté ce Froissard i4o fr. à la vente du
duc de Lavallière... »
J'allais me lancer à corps perdu dans la bi= bliographie y quand la conversation s'établit généralement. «Gomment, milord, disait une jolie femme , vous avez eu le courage de lire ce gros livre sentant le moisi à faire lever le cœur ?
— » Impossible , ajoutait une autre . la Fiancée de Lammermoor , la Prison d'E= dimbourgy et tant de délicieux romans , n'ont rien de commun avec cet ouvrage en langage barbare et inintelligible. — Walter Scott en= tend fort bien la plaisanterie , continuait un petit commis de finances. — Cet original de= vrait bien se retirer avec son Froissard. »
Le sang me bouillait dans les veines , je me sentis délivré d'un grand poids, quand Walter Scott me regardant d'un œil de bonté, me fit signe qu'il allait prendre notre défense à tous deux et partant celle de Froissard.
« Messieurs, dit-il , méfiez-vous des appa= renées , et ne soyez pas , je vous prie , plus indulgents que moi-même à mon égard; vouî me forceriez à me faire plus modeste que je ne le suis en effet; j'ai reconnu Froissard pour mon maître; c'est ainsi que votre excellent Lafontaine se déclare souvent élève de Clé= ment Marot et de Rabelais. Je ne saurais vous témoigner combien je dois de reconnaissance aux vieux historiens français. Ils ne m'ont pas seulement montré la manière de faire agir et parler des personnages historiques, je leur dois encore l'idée de mon Quentin Dw^vard, qui est tout rempli de Philippe de Gommines , le Tacite de la cour de Louis XI. Bientôt j'espère puiser une nouvelle composition dans lesanna= leside votre histoire , et ne pouvant jouter avec Froissard quand il s'agira de représen= er Charles le Téméraire ^ j'essaierai du moins à l'imiter. »
Ici on cessa de m'entourer d'une attention
ironique ; quelqu'un me demanda tout haut si je faisais aussi des romans. « Moi ! m'écriaije presque blessé d'un pareil soupçon, desro= mans! fidonc! del'histoire^, àlabonneheure.» J'eus regret de cette boutade qui contraria Walter Scott , quoiqu'il fît pour n'en laisser rien voir.
« Monsieur a raison , dit-il , après un mo= ment de réflexion, le roman est, si j'ose m'ex= primer ainsi , un fils naturel de l'histoire. Bien des gens se font scrupule de le reconnaître. Quant à moi, qui ai fini par fouler aux pieds la honte , et me déclarer père d'un trop grand nombre peut-être de ces enfants naturels, je prouverais facilement que l'histoire ressemble quelquefois au roman à s'y tromper, et sans invoquer à l'appui de mon opinion , une foule de chroniques aussi exactes qu'amusantes , je pourrais rapporter en forme d'exemple, quel= ques faits curieux et peu connus que j'ai réunis dans mes recherches »
«Des histoires! un romani un conte!» répétaient trente voix au milieu de marques bruyantes d'approbation , et déjà un triple rang de chaises s'était formé en cercle autour de l'orateur. Les douairières avaient abandonné le wisht j les jeunes gens le billard , les demoi= selles les jaseries à voix basse. Seul, j'étais resté à ma place ; et Walter Scott , sans ré= clamer le silence qui s'était établi dans l'instant, commença un récit auquel son habileté à nar= rer donnait un charme inexprimable. Il conta d'abord le Grand OE livre , et trois autres scènes historiques retinrent jusqu'à minuit tout l'auditoire, qui n'eut pas regret à ce temps si gentiment employé. Je ne dirai pas que l'on applaudit le conteur , l'éloge serait faible auprès de cette extase magnétique qui enchaî= nait chacun de nous quoi qu'il en eût.
On fit promettre à Walter Scott de revenir le lendemain soir et les suivants , pour conti= nuerses récits variés et improvisés. Je me pro-
mis en môme temps, à pari moi, de ne pas man= quer un seul de ces cours d'histoire appliquée au roman , et j'eus lieu de ne pas m'en repen= tir. Ilsem])le que Walter Scott prît plaisir à se surpasser lui-même. Je parie que pas un de ses auditeurs ne se consola de son départ, avant la publication de son dernier roman.
Cependant l'impression produite sur moi par ces récits de la bouche d'un homme de génie, ne fut pas si prompte à s'effacer. J'avais, dans ma mémoire de quatre-vingt-neuf ans , retenu les principaux traits de ces petits drames his= toriques ; je ne sais quel caprice me décida à les confier au papier, sans vouloir toutefois faire Walter Scott responsable des erreurs que j'ai pu lui prêter. Mon souvenir toutimprégné de gothique , a nécessairement transpiré dans mon style; la faute en doit être imputée à moi seul, comme toutes celles qui appartiennent de bon droit au copiste.
Enfin je protesterai que ces espèces de noî?
tes n'étaient pas destinées à l'impression, d'au» tant plus que je ne m'en suis jamais regardé comme l'auteur ; Walter Scott sans doute dira de même. Mais plusieurs scènes historiques ayant été imprimées dans un journal ^ j'ai re= trouvé ma version à delégères différencesprès. Je présume que quelqu'un s'est fait comme moi le secrétaire de Walter Scott, sans lui de= mander son bon plaisir; ou bien, selon l'usage, mon manuscrit sera tombé, à mon insu, en des mains infidèles. En tout cas, Walter Scott est le seul qui puisse réclamer peu ou beaucoup dans ce recueil. Il est possible qu'il n'en fasse rien pour des motifs à lui connus. On sait qu'il a nié long-temps ses chefs-d'œuvre.
Pour moi, il est de mon devoir d'éditeur conscientieux, de lui adresser à son château d'Abooswod, la dédicace de son ouvrage.
P.-L. Jacob ,
Bibliophile.