‹ Soirées de Walter Scott à Paris (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · LE GRAND OEUVRE · texte numérisé non relu

LE GRAND OEUVRE

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^çmcs ciui te tient amp (Bt te garli îie ton ennemp :

0ul ne peut l)aïoir trop tï'amp? :

m n^C0t nul? pcti0 ennemp?»

Christine de Pjsan , Dicts moraulx à sonfdz.

La reine Isabeau de Bavière, furieuse de la mort de Boisbourdon son amant, et de son exil à Blois , s'était jetée par vengeance dans le parti de Jean-Sans-Peur, duc de Bourgogne, allié des Anglais. Les troupes de ce dernier s'avançaient sur Paris en mettant tout à feu et à sang , tandis que des commissaires signaient force traités de paix inutiles. Le malheureux Charles VI, qui avait des intervalles de raison plus funestes cent

fois que sa démence, sans cour, sans argent, sans famille , sans armée, était alors à Paris, où s'agitait sourdement le levain des haines et des factions qui jouèrent une sanglante tragédie en mai et juin suivants. Le connétable d'Armagnac et le chancelier de Marie , tous deux exécrés par le peuple, qui n'a d'opinions que celles qu'on veut bien lui imprimer , gouvernaient à leur guise la volonté du faible roi, et s'em= paraient sans peine de l'esprit du dauphin Charles, âgé de seize ans, qui survivait seul à ses cinq frères. Le trésor royal était vide depuis long-temps, et la ressource des impôts et ga= belles devenait impossible ; car les mécontents, pauvres et pressurés de toutes parts, n'atten= daient que l'occasion de recommencer les trou= blés de 1/407. On verra" tout à l'heure 'quel moyen infi'uctueux on avisa afin de se procurer les sommes nécessaires povir soutenir la guerre. Depuis 1394? Nicolas Flamel , à force de bonheur et de savoir-faire , avait échappé aux proscriptions , confiscations et massacres qui avaient désolé Paris. Le clergé avait servi à souhait son bienfaiteur. Tous les bruits qui cou= raient sur l'origine de ses richesses étaient morts avec le juif Manassès, et à l'époque dont je

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parle, personne n'eût songé à mêler les Juifs ab= sents et oubliés à l'histoire du dévotissime Ni= colas Flamel j seulement les envieux et quelques sacristains répétaient tout bas que le vieil écri= vain possédait la pierre philosophale. Cependant la bonne Pernelle, qui avait déjà été veuve deux fois avant d'épouser Flamel, était morte très âgée en làg'j ; celui-ci, plus jeune qu'elle de quinze ans, s'occupa si activement d'augmenter sa fortune , qu'il acquit des fermes , baux , cens et rentes à Paris et aux environs , sans toucher au trésor immense en argent njonnayé qu'il tenait caché dans une cave secrète de sa mai= son neuve , bâtie au coin de la rue des Ecrivains et de celle de Marivault.

Cette maison ;, qu'il habitait depuis onze ans avec sa servante Marguerite^, était encore avant la révolution visitée parles curieux, et son fronton, où l'on remarquait la figure de Flamel et de sa femme , ses murs chargés de devises, de versets latins et de prétendus hiéroglyphes , sa cave où des fouilles firent découvrir des fioles, des pots de terre et du charbon pilé, tout concourut à environner Flamel d'une obscurité raystérieure et cabalistique. On a cru et l'on ne croit plus aujourd'hui , sur la foi des livres chimiques pu=«

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bliés plus tard sous son nom, qu'il connut l'art de faire de l'or; on a vu pourtant qu'il ne s'en acquittait pas mal.

Or, le i6 mars i^^iS, le couvre-feu étant sonné à la tour de St. -Jacques-la -Boucherie, Nicolas Flamel , qui depuis vingt ans s'était mis à la re= cherche du Grand OEuvre qu'on lui attribuait si fî;énéreusement, traçait en silence des lignes, des ligures et des caractères étranges , tandis qu'à ses côtés sa servante Marguerite la Quesnel, avec laquelle il vivait conjugalement , achevait de dorer et d'enluminer un jeu de cartes commandé pour l'usage du roi , fort adonné à ce passe-temps, comme on sait. Flamel , quoique octogénaire , conservait malgré ses cheveux blancs et ses rides l'apparence de l'âge mûr. Il portait l'ancien cos= tume du temps de Charles V, la robe longue à manches serrées et à large mantelet; la pointe de ses souliers n'avait pas cette ridicule longueur que la mode du temps augmentait tous les jours; seulement son bonnet bordé de petit-gris , la finesse de l'étoffe de laine verte qui composait son habillement, et deux écritoires de fil d'or brodées sur son mantelet en manière d'armoi= ries, annonçaient que sans être noble il appar= tenait à la classe des gens riches.

(( Margot , dit-il en contemplant avec com= plaisance le dessin qu'il venait d'achever , voici ce que je veux faire peindre sur quelque verrière de la chapelle des Saints-Innocents, qui m'a coûté bon à réédifier, je ne m'en plains pas.

— )) Vraiment, reprit Marguerite, qui avait hérité entre autres choses de la piété de Pernelle, ces bonnes œuvres seront payées à vous en mon= naie d'indulgences qui a cours au ciel; mais ne ferez-YOus onc trêve avec sciences diaboliques , maintenant qu'êtes riche devenu?

— » N'as-tu pas vergogne au fin fondducœur d'injurier, moi présent, l'OEuvre Hermétique dérivant du seigneur Dieu et procréant la bénite pierre que j'attends comme juif le Messie? Je l'aurai certes avant trois jours , et cette nuitée en mon laboratoire soufflerai fourneaux et alam= bics...

— » Et ensemble flammes d'enfer friandes de savans vos pareils. Sainte Vierge , contiuuat-elle en se penchant pour examiner les figures tracées par Flamel, n'est-ce pas le diable votre patron qu'avez voulu pourtraire noir et char= bonne ; il se plaindra de défaut de queue et de cornes...

— » Loin delà, ma mie; cet homme tenant on

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main baguette divinatoire dont il montre la terre avec cette paroles , Je vois meiveille dont moult je nièhahis , n'est autre que moi, petit, inven= tant le Grand OEuvre. Quand aux couleurs blanches , noires et rouges y employées , ce sont couleurs de la pierre aurifique.

— » Jésus ! quelles sornettes vous rebattez à mes oreilles! Dieu vous garde du péché de folie. Or, dites-moi pourquoi ce beau pressoir à raisins?

— » Allégorie bien mystique, chimique, géo= métrique et cabalistique. Icellui signifie comme quoi de matières quelconques les doctes savent quintessencier argent et or, pressurant la nature pour en extraire ce benoist jus de richesse qui ravive l'escarcelle , comme bon vin réjouit le cœur et la panse. Il m^est avis que telle image aura belle apparence en l'église Saint-Jacques, où je la dois mettre avec permission de messire le desservant Jean Adam...

— » O le digne, honnête et saint homme! un petit né ne le vaut en candeur et innocence. »

Ici dans la rue des Ecrivains il se fit une grande rumeur de pas , de voix et de cris. C'était chose étrange à l'heure qu'il était.

« Plume d'oie ! s'écria Flamel pâle comme un linge, les yeux fixés sur Marguerite, qui n'osait

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faire un mouvement , l'Anglais serait-il dans la ville ? Pillage est inévitable. . .! Ah ! trésor , mon mignon^ mon âme, ma vie! »

A ce tumulte inaccoutumé , les bestiaux ef= frayés mugissaient dans les étables^ les voisins s'éveillaient et se mettaient aux fenêtres j les uns, se souvenant des Cabochiens , couraient se ca= cher dans les caves et dans les puits , les autres s'armaient de coutelas et de vieilles hallebardes. Cependant une troupe de gens du roi , portant des torcheS;, encombrait l'étroite rue , et tout à coup on frappa rudement à la porte de la mai= son de Flamel.

(( Ouvrez de par le roi ! s'écria une voix forte au milieu du silence qui s'établit en un instant.

— » Eh! qui va là? demanda Flamel, trem= blant de peur. A cette heure indue puis-je ouvrir à tant de monde sans danger aucun . Passez votre chemin, amis, et demain, à jour levé, nous verrons mieux à nous entendre.

— )) Ouvrez au nom de notre sire Charles VI, reprit la même voix , ou cinquante archers s'en vont briser portes et fenêtres , votre chef aussi pour vous enseigner obéissance.

— » Patientez , messeigneurs , tout à l'heure serez satisfaits , répétait Flamel feignant de se

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hâter et remuant la clef dans la serrure avec plus (le bruit que d'effet j mais que je sois damné sempiternellement si j'ai mal fait en rien que je sache ! »

La porte s'ouvrit enfin à son grand regret , et un beau jeune homme, richement vêtu, ordon= nant à sa suite d'attendre ses ordres dans la rue, entra seul en la maison. Le costume du nouveau venu avait un air de cour et d'élégance qui con= venait mal à un magistrat. Il portait une sorte de camisole de brocart de Gênes fort étroite, attachée avec des aiguillettes à des hauts-dechausses de samis, serrés de manière à faire saillir toutes les formes du corps; de là l'origine de l'indécente braguette si gaîment célébrée depuis par Rabelais. Selon la plus nouvelle mode, il était pourvu de mahoîtres ou épaules artifi= cielles qui ressemblaient assez aux manches à gigot d'aujourd'hui. Ses cheveux tombaient en boucles jusque sur ses yeux; enfin des souliers àlapoulaine, armés de pointes de fer, et un chapeau pointu emplumassé, complétaient l'ac^ coutrement de ce petit-maitre, qui n'était rien moins que maître des requêtes.

« Compère Nicolas, dit-il en souriant à Flamel, lorsque sur un signe de ce dernier Marguerite se

fat éloignée après avoir i efermé Ja porte de la rue, moi , messire de Cramoisy , maître aux re= quêtes en le conseil du roi , je viens au nom d'icellui vous requérir d'avoir à bailler de l'ar= (ïentpour guerroyer contre Anglais et Bourgui= gnons.

— » Par mon écritoire ! monseigneur, s'écria piteusement Flamel , est-ce moquerie de ma pauvreté ? De l'argent î à moi , humble scribe , qui vois sortir plus d'encre de ma plume que dans ma Loursette entrer d'écus. A. d'autres, sauf votre respect.

— )) Que non pas, Nicolas! vous cracherez au bassinet de force sinon de libre vouloir, et là auprès sont gens propres à sentir d'une lieue montjoie et trésors. Je parie qu'à cette heure ils vonthumant l'air, narines au vent, comme gueux des Innocens autour de l'étal d'un rôtisseur.

— » INe les appelez, je vous supplie, mes= sire ; car j'ai grand'-peur des huissiers et pro= cureurs. Ils ne laisseraient pierre sur pierre de ma pauvre maison , qui n'en peut mais.

— » Donc soyez consentant d'offrir en pur don à notre bien-aimé sire , et ce avant trois jours, cinquante mille écus eu lingots ou mon=» naie , à votre choix

— » Cinquante mille écus ! voilà de quoi acheter un duché et pairie, sans mentir! Avezvous bien cœur à railler un bon chrétien , qui ne s'inquiète que de son salut en l'autre monde.

— » Baste ! encore devrais-tu remercier le roi de ce qu'il ne demande pas davantage ; ventre d'Armagnac ! qu'est-ce que ladite ba= gatelle pour toi , vieux diable , qui pratiques le Grand OEuvre !

— » Par l'ame de ma femme Pernelle ! qui donc a cure de me perdre en épandant ces im= pies mensonges...

— » Silence , Flamel ; nier est impossible ; d'ailleurs la gêne et torture font parler muets j que t'en semble? Le révérendissime curé de Saint-Jacques , messire Jean Adam , à ton avis , serait faussaire et calomniateur...

— » Jean Adam!... traître abominable l et ce pour refus de prêt ! . . .

— n Çà j maintenant es-tu sot comme oie en broche. Dis non, si tu peux. Sus, qu'on prépare la somme entière , messire le chimiste , n'était qu'on la pût trouver en quelque coiuj sus , entrons au lieu où se fait l'or par diablerie , n'importe ; sus , à la besogne.

— » Par grâce, écoutez, répliqua doulou=

reusement Flamel qui s'arrachait les poils de la barbe , ne me fâchez plus long-temps j d'un mot j'ai pouvoir de ruer bas ce toit sur vous et moi. » Et comme M. de Cramoisy reculait en arrière à cette menace , il continua plus doucement : « Passons traité entre nous deux ; de votre foi je me contente , promettez de faire qu'on me laisse en paix...

— » Sans doute; mais d'abord l'argent... La pierre philosophale , vous l'avez certaine= ment , et j'en crois moins le dire du prêtre que vos fondations pieuses de chaque année.

— » Ce sont les affaires miennes , et à Dieu seul j'en dois compte. Le roi ne verra la couleur de ma monnaie tant seulement ; vous au con= traire , messire ; je reviens, le temps de dire un pater ■ ne vous impatientez. »

M. de Cramoisy vit avec inquiétude disparaître Nicolas Flamel; la superstition de son temps lui faisait redouter quelque embûche satanique. L'écrivain était descendu dans sa cave , qui se trouvait au-dessous de la salle où le maître des requêtes resta seul; là il commença à frapper sur une enclume à grands coups de marteau , à briser des matras , à faire mouvoir les soufflets. M. de Cramoisy , entendant ces bruits divers et

souterrains , crut qu'il allait assister au sabbat et au festin des sorciers ; il était immobile à la même place , le regard troublé et la bouche béante , lorsque Flamel reparut une fiole à la main.

« Monseigneur , dit-il en souriant avec mys= tère , le bon Dieu défend à moi , son serf indi= gne, de consommer argent pour nourrir guerres et meurtres, soit d'Armagnacs, soit de Bour= guignons ; le supplice du feu même n'aurait force à me faire lui désobéir ; donc mes four= neaux demeureront froids. Mais en vous j'ai planté ma confiance, et vous prie que je meure paisible, ce qui ne saurait tarder. C'est à vous que je lègue le Grand OEuvre...

— » Moquez-vous? Je brasserais argent et or à ma convenance? —

— » A toute heure du jour et en toute saison ; ce matras tient la poudre bénite ; d'icelle un grain jeté aux flammes produit beaux lingots et beaux écus à la couronne.

— » Merci, maître Nicolas, merci jusqu'à la fin des siècles. O l'incomparable miracle 1 Je vous affîe que désormais vivrez exempt d'ennuis et d'enquêtes , et de plus serez greffier au grand Chatelet, si cela vous rit.

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— » Fi des biens de ce val terrien ! faites que vos gens s'éloignent et ne reviennent onc. Mais un mot ; n'usez point de la poudre avant six jours , d'autant que mal vous en prendrait.

— » Retournons, dit à son escorte M. de Cramoisy, en rouvrant l'huis de la maison, que nul n'incommode ce vieil homme dorénavant , crainte du pilori. Vite à l'hôtel Saint-Paul , où monseigneur attend ma venue. » Puis il ajouta à voix basse en se tournant vers Flamel dont le visage avait une inconcevable expression d'iro= nie : « Compère, grâce à vous, à six jours d'ici je me rends roi de France î adieu , mon général des finances! »

M. de Cramoisy et ceux qui l'accompagnaient se retirèrent tumultueusement, et dans toutes les rues où ils passèrent , les bourgeois éveillés en sursaut s'imaginaient que Paris était en proie à une nouvelle sédition , et s'étonnaient de ne pas entendre sonner le tocsin. Nicolas Flamel at= tendit qu'ils fussent loin pour se livrer à sa joie ; il éclata de rire en pâmoison, de telle sorte que Marguerite, revenue auprès de lui, douta qu'il fut encore en son bon sens. Mais tout à coup à cette crise de gaîté succéda un accès de noire tristesse, qui s'exhala en plaintes et en regrets.

« Juif de Béelzébub , j'envoie vous et votre pécune à cent mille charretées de diables î car avais-je moins de soucis pauvre et probe que riche et larron. De rien ne servent aumônes et œuvres pies ; foin des prêtres ! ma tant bonne femme Pernelle, que tant j'aimais, m'a fait trois fois tort en donnant verges pour me fouetter à ce Jean Adam , qui m'accuse en retour de mes services. Ils reviendront bientôt, si ce n'est de= main, ces pillards ! Pernelle, ma très chère, que mieux vaudrait être couché mort dans le tom= beau tien ;, que j'ai à grands frais et soins fondé aux Saints-Tnnocents î Par la mordieu ! j'y son= gérai. »

Flamel , frappé d'une idée soudaine , sans répondre aux questions réitérées de sa servante , alla s'enfermer dans son laboratoire chimique ; et là , dévorant des yeux ses richesses entassées, il réfléchit long-temps , non sans pousser de fré= quents soupirs. Il ne ferma pas l'œil de la nuit et le lendemain son projet était mûr. L'expé= rience lui avait appris que les prêtres, voire même les confesseurs , étaient de mauvais con= fidents ; il se détermina à se servir de son clerc Mangin , sorte d'idiot sachant lire et écrire , sans toutefois l'initier dans ses desseins.

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Mangin , ébloui par des promesses et mieux encore par quelques pièces d'or, consentit à suivre l'écrivain , qui lui confia sous le sceau du serment qu'ayant trouvé un corps saint , il avait fait vœu de le transporter en Suisse et d'y faire construire une église en son honneur. Dévotion est crédule, et le clerc se chargea d'acheter des deniers de Flamel un fort charriot et deux mu= lets, que lui vendirent trois francs d'or les moines de Saint-Martin. Le corps saint, dûment empa= quêté dans un cercueil de chêne ferré , n'était autre que le trésor, qui, heureusement pour son possesseur, pesait plus que toutes les reliques de la chrétienté.

Cependant Flamel, de peur que messireJean Adam ne lui ôtât l'envie et le moyen de fuir, ob= tint en secret et à prix d'argent, d'un fossoyeur du cimetière des Innocents , un corps de vieil= lard, sous couleur de prétendues opérations magiques; mais comme la seule révélation de ce fait suffisait de reste pour le mener au bûcher, d se hâta de prévenir tout événement funeste par une mort en bonne forme. Marguerite était déjà instruite de tout, et ses larmes n'ébranlè= rent pas la résolution de son maître. Le cadavre, introduit la nuit dans la maison de l'écrivain ,

fut défiguré de manière à dérouter tout soup= çon; mais comme une enquête sévère aurait pu découvrir la ruse assez tôt pour en arrêter les suites , Flamel , malgré son ressentiment, la mit sous la sauve-garde de l'église. Il eut la précau= tion de faire un testament qui nous a été con= serve, dans lequel il demandait à être enterré à Saint-Jacques-la-Boucherie, entre les deux pi= liers du chœur. Parmi différentes donations de ce testament, on remarque les suivantes : dixneuf calices d'argent doré pour être distribués aux ép-lisesj 4 livres parisis à chacune des per= sonnes qui assisteront aux quatorze messes basses annuelles qu'il fonde pour le repos de son ame. Il n'oublia pas plusieurs legs à des prêtres, en= tre autres à l'ex-confesseur de sa femme , Jean Adam, qui Ini avait rendu de si bons offices ; il dota des couvents, des chapelles, des malade= ries , et particulièrement l'hospice des Quinze- Vingts. Enfin il institua héritière d'une part de ses biens, cens et maisons, Marguerite la Quesnel , sa bonne et fidèle servante, sous la condition expresse de faire brûler chaque samedi cinq chandelles devant l'image de Notre- Dame.

Tous ces préparatifs terminés, Nicolas Fla=

mel , dégLiisé en religieux ainsi que son clerc Mangin , embrassa Margot (c'est le nom d'amitié qu'il donnait souvent à sa servante), et vers la mi-nuit monta dans son charriot décoré de pein= tures de saints et rempli de patenôtres , scapn= laires, missels et autres menues marchandises de moine. Il sortit par la Porte-aux-Peintres, afin de donner le change dans le cas où l'on le pour= suivrait, et faisant un circuit, il prit le chemin de la Suisse, sa destination.

Le lendemain 22 mars , Marguerite, les yeux gros d'avoir pleuré toute la nuit, commença dès le point du jour à gémir tant qu'elle avait de force; voisins et voisines d'accourir par pure curiosité, et le bruit courut bientôt dans tout Paris que Nicolas Flamel était décédé. Les églises qui per= daientaveclui de gros revenus, mirent en branle cloches grandes et petites, et ce fut ce jour et le suivant un carillon qui eût guéri tous les sourds du monde. Messire Jean Adam courut en hâte chez le défunt, qu'il voulut voir en dépit de la prudente Marguerite; il embrassa tellement quc]= lement ce mort de dix jours, puant de mal rage (suivant l'expression du temps) , et dans ses re= grets de parade , il s'enquit premièrement si son ouaille bien-aimée avait laissé un testament,

chose indispensable alors pour avoir sépulture chrétienne.

L'enterrement fut des plus somptueux -, toutes les paroisses de Paris y assistèrent en corps, ainsi que les ordres religieux et les pauvres dont jNi= colas Flamel avait été le bienfaiteur; on ditàson intention force messes et De profwidis. Suivant ses suprêmes volontés , on lui éleva un superbe tombeau , qui se voyait encore il y a cent ans à Saint-Jacques- la -Boucherie; il était chargé d'inscriptions françaises et latines , parlant de sa piété et de sa bienfaisance. Marguerite fit peindre sur les vitraux de Saint- Jacques et des Saints- Innocents le pressoir et l'homme noir, comme Flamel en avait eu le projet. On lui attribue en» core les sculptures grossières représentant des processions que l'on remarquait sur un mur de cette dernière église , expliquées sans doute pai ces deux vers naïfs :

Moult plaît à Dieu procession S'elle est faite en dévotion.

Mais elle ne jouit que peu de mois de son héri= tage , qui, elle morte, revint au curé Jean Adam.

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Ou a compris que M. deCaamoisy avait rendu ( ompte au roi de ses recherches inutiles dans la demeure de l'écrivain. Se croyant maître du Grand OEuvre, il se repaissait des plus folles ambitions. Le jour même où la mort de Flarnel fut annoncée, il voulut faire l'essai de sa poudre, qui n'était autre chose qu'une composition ful= minante ; mais au lieu de n'en jeter au feu qu'un seul grain, comme on le lui avait recommandé, s'imaginant rassembler d'un seul coup des tré= sors innombrables, il présenta la fiole entière à la flamme — L'explosion qui suivit fut si terrible qu'on ne retrouva que les lambeaux de son corps. On fit honneur au diable de sa fin tragique.

Tandis qu'à Paris on célébrait les obsèques du faux Flamel, le véritable était arrivé sans en= combre avec son compagnon de voyage et son trésor aux frontières de la Suisse. Partout où ils avaient passé , le conte du corps saint attirait autour de leur charriot prières, bénédictions et aumônes. Sans ce stratagème tout-à-fait conve= nable à l'esprit du temps , ils n'auraient pas réussi à traverser la France, livrée aux horreurs de la guerre et déchirée par les partis. Flamel avait maintes fois recommandé à son clerc de ne l'appeler jamais que iNicolasj mais le pauvro

Maugiii avait peine à ne pas revenir à ses aa= ciennes habitudes.

Un matin , dans une route étroite qui serpentait entre deux précipices, Mangiu gouvernait le charriot pendant que Flamel composait en latin ses hiérogly plies chimiques^ qui ne furent mis au jour qu'un siècle après sa mort : deux voya» geurs suivaient en silence le même chemin. Le clerc parlait tout haut sans que son maître prît garde à ses discours.

« Certes^ tant que la Seine à Paris passera , disait-il , sonneront bruit et los au nom demaî= tre Nicolas Flamel....

— » Flamel ! s'écria un des deux inconnus qui s'approchèrent aussitôt.

— )) Vraiment oui, continua Mangin, ré= crivain libraire et juré de l'Université, Nicolas Flamei , mon maître que voici —

— » Le Grand OEuvre 1 murmurait Flamel , abîmé dans ses abstractions Hermétiques.

— )) Mort ! vengeance ! répétèrent les deux hommes en se jetant sur lui, voleur baptisé, chien de chrétien , aie remembrance de nos dettes et de Manassès ! — »

La lutte ne fut pas longue j ceux-ci, dans la vigueur de l'âge, précipiièrent du charriot le

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vieux Flamel , qui, roulant de roche eu roche avec des cris étouffés , arriva mort au fond de l'abîme.

Une heure après, les deux Juifs se partagèrent le trésor, etMan^J^in u'était pas avec eux.

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