L'IMPRIMERIE
Cest ïjomtnc cp pvesc^t le îitablc.»»*^
Mystère de la Passion.
Le quinzième siècle fut celui des découvertes et des inventions 5 il vit naître tour-à-tour la peinture à l'huile , la gravure sur cuivre , la boussole , et l'imprimerie.
Jean Fust ou Fauste , selon quelques histo= riens , demeurant à Harlem , chez Laurent Coster, qui, depuis i4'^o, imprimait avec des planches de bois gravées , s'appropria cet ad= mirable secret, et s'enfuit à Mayence avec les
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caractères qu'il avait enlevés pendant la messe de minuit. Dans cette ville, il s'associa son gendre Pierre Scheffer et Jean Guttemberg ;, riche bourgeois de Strasbourg , dans le but de perfectionner la méthode de Laurent Coster. Ils fondirent les premiers des caractères en métal j et après des efforts inouis et des travaux poussés presqu'au hasard , ils achevèrent l'impression d'une Bible , en tout point conforme aux ma= nuscrits. Les grandes lettres , les miniatures étaient dorées et peintes à la main. Ces trois associés jurèrent entre eux de ne révéler à per= sonne une invention qui devait les enrichir, et afin de ne pas donner l'éveil à la curiosité et à l'indiscrétion, ils ne vendirent à Mayence qu'un petit nombre d'exemplaires , qu'ils firent passer pour de véritables manuscrits. Jean Fauste se rendit à Paris, dans l'espoir d'y trouver beau = coup d'argent de ses Bibles. Une Bible, bien écrite et bien coloriée , coûtait alors environ cinq cents écus d'or à la couronne.
Jean Fauste était arrivé depuis deux jours au lieu de sa destination , avec sa librairie mysté= rieuse. Il avait loué, dans la Cité, une petite maison à trois étages et au toit aigu j il s'était donné seulement comme un écrivain cherchant
de l'ouvrage , et, sous ce prétexte , il cherchait des chalands pour ses livres , sans toutefois s'ai= der d'une enseigne à quelque saint, ni même du crieur public. Du reste , la bourse assez mal garnie, en attendant.
Jean Fauste passait , un peu avant dix heures, vers la pointe des rues de la grande et de la petite Truanderie , auprès du Puits d' Amour ^ ainsi nommé parce que Agnès Hellebic , dame de la cour de Philippe Auguste , s'y jeta par dé= sespoir amoureux. Il aperçut une femme voilée, et son cœur s'étant mis à suivre cette démarche gracieuse et entraînante , il se laissa aller où son cœur allait. Comme il s'approchait d'elle en mar= chant, elle entendit le bruit de sa respiration et de ses pas , se retourna , leva son voile, et com= prenant son intention, le doigt posé sur la bou= che, sourit merveilleusement.
« Messire , dit-elle à Fauste immobile à Vè= coûter , voici quasi l'heure ordonnée par nos statuts , et de ce pas je m'en vais à mon clapier, qui est dans la rue Champfleuri , bien propre , bien duisant, bien embaumé. N'y viendrez-vous point avec moi ?
— » Oh que si! reprit l'Allemand tout eni= vré de ses regards et de sa voix. »
Mais il remarqua à temps la ceinture dorée' de la dame et son bonnet pointu , auquel on voyait attachées les armes du roi des ribauds , qui j par ordonnance royale , était chef et grand justicier des filles folles de leur corps. Ces armes portaient une tête du dieu Priape , et je pense que cela était de bon revenu pour ce roi des ribauds , personnalise spécialement attaché au service de la cour. Jean Fauste pâlit, et la honte le sommait de s'arrêter , tandis que l'amour, au contraire , le suppliait de n'en rien faire. Cepen= dant, comme un bon dévot qu'il était, il ne compta pas sans sa conscience.
« Il m'est avis , par Notre-Dame ! que tu es femme amoureuse de ton métier ; ce qui ne paraîtrait à ta fraîche et non vermillonnée cou= \eAir; à ton sein ferme encore d'apparence, et à ces gentils affiquets , que l'on voit d'ordinaire aux dames de haute maison. Tes yeux tout £lam= boyants ont fait de mon ame une vraie Troie , assiégée et brûlante...
— » Je n'ai loisir d'entendre ces jolies choses^ mes affaires me mandent ailleurs. Décidez , sans plus de retardement, ce que vous souhaitez de moi , sinon n'entravez plus ma voie ; si quelque jour il vous arrive du ciel ou de l'enfer quelque
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envie de me revoir , ayez en mémoire le nom d'Annette dite Bras-d'Or —
— » J'ai fait serment à mon saint patron de n'entrer jamais en lieu de débauche ; mais loi, que ne viens-tu à mon lo{>is?
— » Oui dà ! mon seigneur , encourrez-vous si gaîment l'amende , dont il me reviendra à moi des remontrances, et mieux peut-être? J'ai bon vouloir, mais méchant pouvoir. Il nous est défendu de recevoir hommes autre part qu'en nos clapiers, et aussi aux hommes de nousrece= voir en leurs demeures. Ignorez-vous si étran= gement nos usages ?
— )) Certes oui : ce sont choses inconnues en Allemagne, dont j'arrive nouvellement. ]\onob= stant, viens et m'accompagne, tu n'auras lieu de t'en repentir, et par là j'évaderai mon ser= ment touchant les lieux de perdition. »
Annette ne se fit pins long-temps prier, et alléchée par la promesse d'une généreuse ré= compense, elle suivit Jean Fauste jusqu'à son domicile, au grand étonnement des gens de Paris , qui n'avaient pas souvent vu ses pareilles sortir des dix rues consacrées à leurs attribu= lions. Elle était en effet si belle et si bien vêtue que chacun enviait le sort de son compa^i-non.
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Durant la route, elle conta à Jean Fauste com^ ment , lors de l'entrée du roi Louis XI à Paris, en i^\Gi , elle avait été choisie par monsieur le prévôt des marchands, pour jouer une syrène toute nue à la porte du Ponceau ^ et comment elle avait chanté des motets qui furent fort QOÙ= tés de la cour. Puis , elle lui fit l'énumération des amis qu'elle avait eus, en dehors de son état, et lui récita les plus beaux sermons du père Olivier Maillard, cordelier, qu'elle adorait, pour le présent, à en perdre l'esprit. Enfin, Jean Fauste mit fin à ses récits en ajoutant un nom à la liste de ses amants, et sans doute le jeu lui plut, car il garda cette fille jusqu'au soir, l'hébergea libéralement, et la renvoya avec un don au-delà de ses officieux services.
« Ma mie , lui dit-il en la baisant à la bou= che , je remercie mon bon ange, qui m'a fait te trouver par hasard ; amitié ne doit pas cesser si tôt , et commencement veut la fin. Donc, à revoir.
— )•> Oh! les précieux livres î ajouta Annette à l'aspect des Bibles, couvertes en parchemin blanc rehaussé de dorures, le roi lui-même n'en a pas autant, en sa librairie de la grosse tour du Louvre.
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— » Prends ce livre , s'écria Faiiste en lui présentant une Bible , prends-le en souvenir de Jésus-Christ et de moi : c'est une très pro= fitable lecture , qui rachète des péchés , ne sais combien . En outre , ledit codicile a été fait et parachevé de ma main ; le roi , votre sire , n'en a , je te jure , de cette écriture mirifique.
— » Ainsi de votre état , vous êtes écrivain, messire ?
— )) Oui, de vrai, ou peu s'en faut. Adieu, ce manuscrit te rapportera de belles sommes, de quoi acheter des carcans, des anneaux et des oreillettes à foison j mais montre-le à tout ve= liant, fut-ce gentilhomme, soudard ou prêtre , et dis à un chacun que moi, Jean Fanste de Mayence, à cette heure dans Paris , j'en vends de tels à si bon compte que le vélin esta peine payé.
— » Par les saintes femmes de la rue Froid= mentel \ c'est à faire à vous. Mon seigneur et ami, le père Maillard, qui par chaque beau sermon, soit français, soit latin, a tant seu^ lement dix gros tournois d'argent , gagne de surplus sa pauvre vie à faire des livres avec une étrange adresse j mais il ne lui suffirait pas de deux années pour en orner un si richement, et je
n'ai encore pu obtenir de sa main un missel avec l'imagede ma patronne, madame sainte Anne. »
Annette emporta la Bible en sa maison , et veilla une partie de la nuit à examiner les vi= guettes et les arabesques coloriées qui s'y trou= vaient; pourtant elle ne savait pas lire. Le jour venu, au coup de dix heures, elle alla à son clapier de la rue Champfleuri , sans toutefois oublier son livre , qu'elle estimait déjà à l'égal d'un trésor. Dans la chambre bordeliere , toute embaumée d'onguents , de parfums, de fleurs et de ramées vertes , elle s'assit sur une natte, feuilletant le précieux volume, pour mieux at= tendre sans ennui quelque ribaud muletier, carme ou cordelier ; Olivier Maillard parut.
C'était un gros, court homme, bien pourvu en épaules , muscles et le reste,- sa face large et épaisse, ses joues rondes et enluminées, ses yeux petits et vifs, sa bouche naturellement souriante, tout chez lui caractérisait le disciple de saint François, accoutumé à jouir de tous les biens de la terre, par cela même que sa règle ne lui en permettait aucun. Son froc, ses sandales et sa ceinture de corde formaient en quelque sorte le complément indispensable de sa joyeuse physionomie.
« Vertu de froc î cria-t-il en ouvrant brus= quement la porte, sans qu'Annette levât la tête au bruit qu'il fit, est-ce aujourd'hui jeûne et pénitence, qu'il n'est aucunement question de cuisine et de bouffetailles. Mes tripes et boyaux , par Dieu ou par diable î sonnent l'heure de se mettre à table.
— » Olivier , dit Annette sans répondre à ses lamentations gastronomiques, regarde le merveilleux livre qui m'a été offert....
— » Oh hé î reprit le père Maillard, qui fixa un œil d'envie et d'admiration sur la Bible ouverte par terre, dis, Annette, qui t'a fait ce don royal? serait-ce par aventure le seigneur Villon, le poète, qui l'eût détourné de la li= i)rairie de monseigneur le roi , ou plutôt de celle des pères de Saint -.Victor? Je voudrais pour beaucoup être aussi bon écrivain que fut celui qui a copié cetle Bible. »
Annette alors lui narra tout au long , et sans omission, son histoire de la veille, pendant que le cordelier, plantant ses besicles sur son grand nez, considérait le volume page par page, et laissait échapper des exclamations de surprise, avec ces mots : u Cela serait volontiers vendu bien cher.» Puis, lorsquela courtisane eut fini son
récit, il ferma le livre, réfléchit un moment, et dit :
(( Barbe de capucin ! cet étranger est démon ou sorcier, sinon fou renforcé. One a-t-on vu bailler en pur don un livre d'une inestimable valeur? Ce ne peut être un écrivain , d'autant qu'il saurait qu'un si grand ouvrage n'est pas à faire en un jour, mais bien en des années.
— » Cet homme est, ce me semble, plus habile que vous , et moins paresseux ; car il m'a prié d'annoncer par la ville qu'il avait nom= bre de livres semblables à vendre au fin premier qui en voudrait, escarcelle en main. Le prix n'outrepasse point soixante écus , à ce que je crois.
— » Par le moule de mon capuchon ! c'est quelque larron receleur de vols, et je ferai qu'il soit pendu déconfés ; autrement , si par magie et sortilèges, il parvient à ce rare travail, le tort énorme qu'il fait aux écrivains de notre ville veut qu'il en soit mis hors j le procès se fera, s'il en est besoin.
— » Es-tu bien aise de me douloir, en mo= lestant un si honnête homme ?...
— » Fi donc ! mais commerçons ensemble : demain , qui est le dimanche de la Quasimodo ,
je récite à Saint-Thomas-du-Louvre un ser= mon , auquel sera la cour j j'ai affaire d'un verset biblique ; or donc , consens à échanger ce livre inutile à toi;, qui ne lis jamais, pour cause j je te compterai aussitôt cent écus à la couronne , que contient ma pochette.
— » Marché fait , compère; voyons de quel or est votre monnaie. »
Olivier Maillard s'empressa délivrer la somme promise^ et sans donner un moment à ses amours, il emporta la Bible , comme Patelin son drap. Il s'en alla chez maître Jean de La Pierre , prieur de Sorbonne , qu'il savait fort curieux de ma= nuscrits ; aussi le sien fut-il étalé aux yeux stupéfaits du docteur , vanté avec complaisance, et la vente conclue à l'instant pour une somme considérable , à la satisfaction de tous deux.
(( Maintenant , dit Maillard après avoir caché l'argent dans son sein, vous plairait-il, monsei= gneur, de gagner au centuple l'intérêt de vos espèces sonnantes ?
— » Comment? répondit le prieur intrigué par cette belle proposition. As-tu pas la pierre philosopha le ?
— » Que ce soit pierre ou autre chose, je connais l'art de faire de l'or en achetant peu et
vendant beaucoup. Quoi ? non des terres, cens et maisons , mais des livres en écriture bien moulée, des Bibles en tout semblables à celle-ci, par mon cordon !
— )) C'est bonne marchandise , en ce bon temps de dévotion ; n'était que la moindre copie coûte autant qu'un reliquaire, voire plus. Donc, trouve m'en à bas prix, et je ne les paierai en indulgences. »
Olivier Maillard, sans vouloir d'ailleurs indi= quer la source d'où il devait tirer ces Bibles , convint avec Jean de La Pierre de partager entre eux les bénéfices du négoce , dont le riche prieur consentit à faire tous les frais.
« Que le Dieu des Juifs te soit en aide, mon fils! dit-il en souriant à Olivier, donne sur moi lettres de créance à ta fantaisie; je serai ta cau= tionj néanmoins, ne jette pas l'Eglise, ta mère, en oubli , et devenu marchand , pour notre plus grand bien , prêche le peuple comme de= vaut.
— » La fièvre quartaine me tienne! si le père Olivier reste muet , à moins que voix et haleine lui défaillent : demain, à Saint-Thomas-du- Louvre devers midi, je parlerai bien chrétiennc= ment de choses saintes égayées de contes et gen=
tillesses.il est temps de rêver audit sermon. Adieu vous command! monsieur mon argentier. «
Le cordelier , d'après les indications d'An= nette, trouva sans peine la demeure de l'homme aux Bibles j Jean Fa uste était occupé à ranger ses volumes dont le nombre ne passait pas deux cents ; le souvenir de la charmante courti= sane le poursuivait encore au milieu des soins de son état. Olivier Maillard restait immobile et silencieux à la porte ; la vue de ces nom= breux manuscrits l'avait frappé de stupéfac= tien.
« Mon maître, dit-il enfin , il n'est bruit à Paris que de Bibles, que vous vendez à perte, sans doute pour mériter le paradis en l'autre
monde
— » Messire, interrompit Jean Fauste, on vous a mal appris cela ; comme vous pensez, je n'ai pas de bon gain à faire en cette entreprise, mais il est faux que je perde un denier de ma bourse ; quant à ce qui est d'être meilleur chré= tien qu'un autre, je n'y ai pas encore songé , et loin de moi d'embrouiller le ciel avec mesmar= chandises. J'ai dit.
— » Les méchantes langues piquent comme hérisson , et trois fois heureux qui n'en est at=
teint ! Mon maître , au fait : le prix de chacune de vos Bibles ?
— » Soixante écus d'or.
— )) Soixante! s'écria Maillard en modérant à peine un mouvement de surprise et de doute. Est-ce vous qui avez fait ces livres ?
— » Que vous importe? moi ou un autre sans doute.
— » Tête-Dieu! siiis-je pas écrivain comme vous et juge expert, en telle matière? Je riais tous bas de ma demande étrange j car j'ai idée du temps qu'il faut pour régler , écrire et enlu= miner un volume seul.
— » Pourtant, messire le savant, à Mayence d'où je vins l'autre hier , puis -je à volonté sans trop de peine établir mille Bibles de cette sorte , et ce, dans six mois.
— » Par l'ame de saint François d'Assise! es-tu pas sorcier , toi qui parle ainsi impru= demment?
— » Sorcier ! je ne sais qui me tient que je le croie! Pourquoi ces interrogations? Cherchez quelqu'un qui y réponde, s'il le peut; je n'ai loisir d'user temps , paroles et salive à ce faire.
— » Je vois clair au fond du sac, et je vous déclare sorcier damné, hérétique et brùlable en
bonne justice humaine. Donc de deux choses laquelle élirez vous ?
— » Par les trois rois de Cologne! me voulezvous traiter magistralement, vous duquel je ne connais que l'habit? j'écoute cependant.
— » Il s'agit de vendre au comptant toutes ces Bibles, ouvrage satanique, et de vider de céans sans qu'il soit plus onc parlé de vous , à cent lieues là autour j sinon vous préparer à rude attaque en parlement comme adorateur du diable et faiseur de sortilèges^ conclusion, le pilori aux halles, ou le bûcher en la place de Grève.
— » Grand merci du choix , maître -, j'en ai trop ouï des deux oreilles j retirez-vous et de= meurons en brave intelHgence , si m'en croyez.
— » De grand cœur j mais délivrez-moi votre marchandise et ne revenez pas. Autrement j'en obsècre les saints et saintes du paradis, je vous accuse en cour du grand Châtelet, et votre sei= gneur, le diable du trou saint Patrice, ne vous sauvera la charbonnade. Déjà sentez-vous le roussi ?
— » Fi ! messire; menaces ne me sont de rien, et ma blanche innocence m'en gardera de vous et des méchants. Je vendrai ma hbrairie à d'aii=
1res , je séjournerai à Paris , et si j'en sors vivant et malgré moi, je dirai encore mes patenôtres, à l'effet d'augmenter l'ire céleste contre vous , beau père !
— » Jean Fauste, n'y pense pas à demi ; oui ou non sera pour toi heur ou malheur j de ce qui arrivera je me lave les mains à l'avance.
— » Non ! sus , renard cordelier , dehors , et qu'il en soit ce que tu voudras, ou plutôt ce que tu pourras; soyons bons ennemis, et avant d'a= cheter des livres , une autre fois , épargne au moins le vendeur qui n'est pas dans le temple.»
Olivier n'attendit pas que Jean Fauste le jetât
dans la rue par la porte ou par la fenêtre j il lança
un regard furieux sur l'imprimeur, et sortit au
milieu d'un bruyant échange de jurements et
d'imprécations. Dès lors tout entier à des idées
de vengeance, ii courut chez Jean de La Pierre,
auquel il raconta la malheureuse issue de sa
tentative , et de là porta plainte devant le par=
lement contre le sorcier allemand. La nouvelle
de l'arrivée à Paris du libraire inconnu com=
mençait à se répandre par la ville , et les ac=
quéreurs de Bibles se présentaient en aussi
grande affluence que le permettait la rareté des
espèces. On criait au miracle et à la magie!
DE WALTER SCOTT. I 2q
Le lendemain, la foule se pressait d'entrer dans l'église St.-Tbomas-du-Loovre , pour entendre le sermon du père Maillard. La cour n'y était pas comme il l'avait espéré; mais des auditeurs venus de loin, attestaient la renommée du pré= dicateur. C'étaient pour la plupart des ouvriers des moines, et des filles publiques. Annette se faisait remarquer par la richesse, le bon goût desa toilette, et surtout par la hauteur démesurée de sa coiffure, qui , selon la mode du temos res= semblait à peu près au bonnet des Cauchoises d'aujourd'hui. Ses yeux se portèrent avec ceux de l'assemblée vers la chaire , où le père Olivier Maillard avait paru , le visage composé et les mains en croix sur sa poitrine. Un profond si= lence remplaça le murmure flatteur qui s'était élevé à l'aspect du saint homme. Le sermon commença, et pendant toute sa durée, Annette ne se lassa point de regarder l'orateur. Celui-ci avait choisi pour texte un verset de l'évangile selon saint Luc : « Jésus lui demanda : quel est ton nom ? Il lui dit : je m'appelle Légion ; parce que plusieurs démons étaient entrés dans cet homme. » Il cita ce verset en latin , et le para» phrasa dans son discours moitié sérieux , moi= tié burlesque. Voici quel fut l'exorde prononcé
l3o SOIRÉES
avec une voix criarde et des gestes impétueux. On eût dit un des possédés contre lesquels il tonnait.
(f Arrière, incubes et succubes, fils du grand diable Lucifer et de dame Luxure ! Satan et les siens quittent le bourbier de paillardise pour s'immerger en celui de magie et larronnerie. J'ai vu l'abomination de la désolation , non sous l'apparence d'un bouc bouquinant, d'une Sa= gane en rut , d'une Canidie , vraie fille de joie en la cité des démons , mais sous les semblants menteurs d'un sage vieil homme adonné aux sciences , comme vous le conterai tout à l'heure. Qui donc eût pensé que de lire Bible et saintes Ecritures, damnation éternelle pût advenir? Ce pourquoi , je vous dis en vérité, qu'il vaut mieux pour l'affaire de votre salut, pucelles , jeter aux chiens vos pucelages j filles, engrosser du fait d'un prêtre ; femmes , coucher avec le diable et ses cornes, plutôt que de commettre tel irrémis= sible péché. Si les ladres , les violeurs de jeûnes, les hérétiques et mille autres sont ensouffrés et brûlés dans la géhenne, les sorciers et démo= niaques volontaires y mènent d'étranges tor= tures. Les uns, comme Tantalus, enchaînés parmi des demoiselles nues, ne peuvent en avoir
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leur part; d'autres sont mariés à des chimères, gorgones et monstres à cent têtes. Parles linges de la Vierge ! prenez-y garde ! »
Après avoir achevé ce tableau de l'enfer,
peint des couleurs les plus cyniques , Olivier
Madlard fit à sa manière une histoire bien scan=
daleuse du vendeur de Bibles, Jean Fauste, qui
dans le moment même venait d'en céder une
centaine à un chantre de Notre-Dame , pour la
modique somme de soixante écus d'or chacune.
Olivier débita tant de mensonges^ assaisonnés
de plaisanteries, de jurons et d'ordures, que
l'indignation de son auditoire fut soulevée con=
tre le malheureux imprimeur, qui n'en pouvait
mais; s'il s'était trouvé là par hasard, ces furieux
l'eussent lapidé sans crier gare. « A quand le
supplice du sorcier allemand.?» répétaient-ils
au sortir du sermon.
Cependant la publique accusation du prédi= cateur fit assez de bruit pour que le parlement de Paris ordonnât d'en instruire, afindesatis= faire à la clameur populaire , qui dénonçait Jean Fauste de Mayence comme un impie , en pacte avec le diable. Olivier Maillard fut assigné, et ses dépositions déterminèrent les juges à pour= suivre le procès. Arrêt fut donné au grand Châ=
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telet d'arrêter Jean Faustc , et de dresser une enquête en sa maison.
An nette sommeillait dans son clapier vers quatre heures, lorsqu'arriva Olivier Maillard, j)lein de vin et de joie. Après lesembrassements et les galants propos d'usage , lesquels durèrent moins que la bonne volonté du cordelier, ce= lui-ci s'écria fort catholiquement :
« Sans doute messire le vendeur de Bibles est déjà aux mains des archers.
— » Qu'est-ce à dire, demanda Annette d'une voix émue?
— » Rien , sinon que nos seigneurs du par= lement vont sans retard mettre aux prisons notre maître Jean Fauste , en attendant qu'à la suite du procès, il aille par les flammes terrestres ardre aux flammes où sont pleurs et grincements de dents.
— » Méchant ! avez-vous cœur de vous ré= jouir des maux du prochain? Mais cela est impossible, vraiment; d'où savez- vous cette piteuse nouvelle ?
— » De ma part , d'autant que je viens en justice de prêter serment contre lui.
— » Pauvre homme ! et il sera pris à la sou= ricière sans avoir répit pour s'enfuir , s'il est
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coupable; mais non, un si généreux hôte ne saurait avoir raéfait.... Olivier, veux-tu pas goûter à mon vin , qui me fut donné par le propre curé de Saint-Denis-de-la-Châtre....?
— » Ventre de moine ! pas de blasphème ! buvons toutefois , d'autant que le verre à la bou= che, on n'a le loisir d'offenser le bon Dieu par dits et pensées. Sang de l\oé ! ce n'est pas de l'amer ! »
Les accolades s'engagèrent vivement entre Olivier Maillard et les bouteilles; Annette rex= citait à boire monacalement , c'est-à-dire sans soif; je crois qu'il n'était pas besoin du conseil. L'ivrognerie , comme on disait, naquit dans un cloître. Le cordeiier eut belle à faire, avant de tomber ivre-mort, en grognant un psaume. Annette , délivrée de cet importun , qui gênait ses projets , se glissa hors de la maison , et tou= jours courant à travers les rues étroites et ma= récageuses , parvint au logis de Jean Fauste, qui s'étonna de la voir toute pâle et haletante.
« Qu'est-ce, la belle? dit-il en la baisant au front. Quel saint me faut-il remercier de l'heur de votre venue?
— n Tous les saints , peut-être ! réponditelle rapidement, en regardant avec anxiété du
côté de la porte, partez d'ici au moment, ou jamais. Ils sont en humeur de ne vous pas relâcher.
— » Par la Bible ! Annette , tu te ris de moi !
— » Plût à Dieu ! hors d'ici , et Dieu vous soit en aide. Vous êtes accusé de sortilèges au parlement, et tout à l'heure les archers vien= dront vous happer.
— » Moi! miséricorde!
— M Demain , il sera assez tôt de geindre et de larmoyer ! vite , de Paris éloignez-vous j vous y sentez le fagot. Allez en paix 3 ce service est le guerdon de la Bible.
— » Fuir! oui j j'ai de bonnes jambes avec bonne envie d'être loin. Mais délaisser mon bien , mes livres à ces limiers de justice, aux
calomniateurs au diable plutôt! Aussi, en
ai-je assez vendu , en cette ingrate et inhospi= talière ville. Le reste soit mis en cendre ; je sais l'art d'en faire d'autres. »
Tout à coup , il saisit dans l'âtre du foyer une bûche enflammée , et la lança au milieu des livres dont le plancher était jonché.
« Merci Dieu! n'en faites rien, s'écria An= nette en l'arrêtant , cela va ut de l'or !
— » Non, ils n'auront pas joie de mes dé=
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pouilles ! . . . Anathème sur Paris ! je m'en reviens à Mayence , et puisse avec moi mourir mon se= cret, avant qu'il soit par mes persécuteurs connu et employé ! vœ ! vœ ! malheur ! malheur ! »
A ces mots, il se précipita clans la rue , refer= niant la porte derrière An nette, qui le suivait les mains jointes, et quelque temps il pressa le pas en silence, jusqu'à ce que le labyrinthe des rues et l'obscurité de la nuit tombante l'eussent mis à l'abri de toute rencontre fâcheuse.
(( Adieu, Annette , ma mignonne, dit-il à sa compagne de route, en s'arrêta nt dansl'enfon= cément d'une maison , en aucun temps je ne me cuiderai libre de gratitude envers toi , qui m'a rendu la vie sauve. Adieu, fussé-je au ciel, je prierai encore à ton intention mon seigneur Jésus , ne pouvant faire mieux. Tiens , en cette escarcelle est de quoi t'instituer en état hono= rable , d'autant que mainte fois d'argent dérive vertu. Merci toujours et bon soir. «
Il embrassa, les larmes aux yeux, la pauvre fille, qui se sentait défaillir, et s'éloigna brus= quement à grands pas. Annette regarda tant que la brume lui permit de l'apercevoir , et il avait en tièrement disparu , qu'elle regardait encore , immobile à la même place.
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Cependant les archers s'étaient présentés au
domicile de Jean Fauste , à peine l'avait-il
abondonné j ils frappèrent rudement à la porte ,
mais n'obtenant aucune réponse , et remarquant
une fumée épaisse qui s'échappait à travers les
fentes, ils l'enfoncèrent. Le feu, qui avait fait
de grands progrès , les força de reculer ; les
flammes sortaient par toutes les issues, et le
quartier , formé de maisons de bois entassées
îes unes sur les autres , était menacé d'un em=
brasement général. La terreur semait déjà des
contes ridicules , et le nom de sorcier volait de
bouche en bouche. Mais le hasard porta secours
à la foule épouvantée : le prieur de Sorbonne ,
Jean de La Pierre , vint à passer ; quoiqu'il eût
voulu volontiers être ailleurs , il affecta une fière
contenance, et somma le peuple de se mettre
en prière pour éteindre l'incendie : la chose
arriva comme il le souhaitait. Aussitôt que les
badauds se furent agenouillés , tandis que les
cloches des églises voisines tintaient l'alarme,
on vit le feu décroître , comme par miracle ; car
les livres et les meubles qui l'alimentaient étant
consumés, il s'attaquait en vain aux murs de
pierres, par bonheur. Chacun reprit courage ,
et quelques seaux d'eau arrivèrent à propos
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pour compléter le miracle. Peu s'en fallut que le prieur ne fût ramené en triomphe chez lui , et béatifié sans bulle de la cour de Rome.
L'incendie et les recherches inutiles que l'on fit pour retrouver Jean Fauste , confirmèrent les soupçons élevés contre lui ; du reste le procès en resta là. Olivier Maillard exorcisa en chaire le prétendu sorcier inconnu, qu'il n'avait pu voir brûler en place de Grève.
« Ohl le damné magicien que c'étaitlà! dit-il à son auditoire. Satan lui venant apprendre que le parlement allait amasser son bûcher , il se prit à rire d'une si diabolique gaîté, que des passants qui l'ouïrent riant ainsi , se signèrent des deux mains. Je sais même certaine vieille femme qui , de curiosité posant son oreille contre l'huis, fut à la fesse mordue par des crocs invisibles , de sorte que les marques ne s'effa= ceront onc. Que je sois circoncis comme juif, si je n'ai vu icelles ! Oyez ceci! ceux qui dans la chambre ardente osèrent entrer, recommandant leur ame , non à leurs catins , ce pensé-je! observèrent un tas de rouge cendre, duquel issaient ricanements horrifiques ; et là , autour d'eux, voltigeaient ombres, larves, fantômes et dragons j mais le sorcier n'y était plus. Mes=ï
dames , quand vous irez au lit avec vos maris ou tout autre , dites dévotieusement trois Pater , afin que dix mois en çà n'accouchiez d'une chèvre morte ! »
L'histoire des Bibles , augmentée d'une foule de détails merveilleux , qu'accueillait sans exa= men l'ignorance du temps, parvint jusqu'à la cour. Louis XI, qui aimait les contes (comme le prouvent les Cent Nouvelles , qui lui sont attri=« buées ) , après que le récit lui en eût été fait par son confesseur, s'écria en baisant la Notre-Dame de plomb de son chapeau : « Ma bonne mère d'Embrun î qu'il m'en vienne un de ces sorciers écrivant si vite des Bibles , aussi tels livres que voudrai, et je lui octroie une part de mon royaume ! »
Jean de La Pierre, qui avait vu dans cette aventure autre chose que de la sorcellerie , en= voya à Mayence un clerc intelligent, lequel, à force d'argent et de promesses, séduisit trois ou= vriers de Fauste, et les amena en France. Martin Crantz , Ulric Géring et Michel Friburger, im= primèrent, en 1469 , à Paris , dans une maison de Sorbonne , les Epîtres de 'Gasparinus Pei^ Qamensis,