‹ Soirées de Walter Scott à Paris (volume 2)Chapitre 9 sur 17 · LE JOUR DES INOCENNTS · texte numérisé non relu

LE JOUR DES INOCENNTS

j^^ap un marp tnîitgnc H'cstrc apmi :

l|C l^ai?me autant que £)teu me le commanT>e»

Mn sertJitcur n'aultre part estimé

é>ans fin me cl)ercl)e et ma grâce DemanUe,

i^onnesteté 9 ijonneut me tecommanT)e»

Marguerite, reine de Navarre, les deux Filles et les deux Mariées.

Louis XI en mourant avait légué la régence à sa fille de prédilection , madame Anne de Beau= jeu; Louis d'Orléans premier prince du sang, qui avait épousé Jeanne de France, fille du feu roi , voulait qu'on fit céder les dernières volontés de ce prince en faveur de son bon droit ; le par= lement se déclara contre lui, et Charles VIII monta sur le trône à l'âge de treize ans et deux mois. Le duc d'Orléans, qui s'était toujours depuis montré l'ennemi de la régente , en

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i/|88, entraîna dans son parti les princes mé= contents , devint l'allié des Anglais et de Fran= çois II , duc de Bretagne ; et prit les armes contre la France. Le roi entre dans ce du= ché à la tête de son armée , nomme le jeune Louis de la Trimouille son lieutenant-général , s'empare des principales villes , assiège Nantes • et le 28 juillet de la même année, les Bretons sont complètement défaits à la bataille de Saint- Aubin-du- Cormier ; le duc d'Orléans , resté prisonnier , fut conduit au château de Lusi= gnan , à quatre lieues de Poitiers , et il y passa plusieurs années, bien que la paix eût été signée entre la France et la Bretagne , aussitôt après la sanglante journée de Saii^-Aubin ; sa femme Jeanne n'épargna poiTrtant ni soins ni prières , pour obtenir sa mise en liberté.

Louis , faible sous la couronne de duc , comme il le fut sous celle de roi , avait épousé par force en 1 476, la fille de Louis XI , qui était , disait-il, un maître-homme , entier dans ses commande= ments ; Jeanne, quoique jolie, était petite,noire et un peu voûtée. Cette légère difformité, jointe au défaut de sympathie dans leurs caractères, les éloigna d'abord l'un de l'autre : la froideur de Louis ne fit que s'accroître de jour en jour ,

lî'année en année, et se changea presque en haine : Jeanne, au contraire, soutenue par une piété sincère, remplit toujours les devoirs d'épouse, avec un dévouement d'autant plus grand qu'il était moins mérité; la prison de son mari lui permit de le mettre à l'épreuve. Cependant elle ne l'aimait point d'amour.

Pendant le siège de Nantes , Louis renfermé dans cette ville avec les seigneurs de Laval de Châteaubriant, le prince d'Orange, le duc de Bretagne et ses deux filles , Anne et Isabeau , avait doqné son cœur à la première, dont un con= tcmporain nous trace ainsi le portrait : « Petite tête pointue , front étroit , yeux louches à fleur de tête , visage maigre , cheveux courts, narines ouvertes, grosses lèvres, menton saillant, col épais, bras longs et minces , poitrine resserrée , taille courbée plutôt que droite et jambes grè= les.,) Ces détails, qui sont traduits littéralement du latin, ne représentent pas la princesse sous des couleurs fort séduisantes; mais un portrait ori= ginal du temps nous la montre avec une phY= sionomie riante, un air de franchise, et un heureux embonpoint qui excusent et expliquent la passion du duc d'Orléans, « lequel, suivant Brantôme, était d'un naturel un peu convoi-

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teux et beaucoup du plaisir de Vénus. » Il se proposait même de faire casser son mariage avec Jeanne, sous les plus frivoles prétextes; et le duc de Bretagne, approuvant son projet , qui n'était pas alors sans exem[tle, attendait pour le nommer son gendre, qu'une dispense du pape prononçât le divorce, La défaite de Saint- Aubin-du-Cormier et la mort du vieux duc , qui la suivit de près , furent des obstacles que supporta bien impatiemment l'amoureux Louis. Il n'avait pas perdu tout espoir d'en venir à répudier sa femme , et tandis que celle-ci à la cour du roi son frère , sollicitait le pardon de son mari rebelle , la duchesse de Bretagne en=« tretenait une correspondance assidue avec le prisonnier du château de Lusignan ou Lezignen. Ce château-fort , situé sur une montagne , était une des plus antiques merveilles de France; les gens du pays en attribuaient la fondation à Mélusine, ou Melissène , dont Jean d'Arras écri= vit l'histoire fabuleuse, au quatorzième siècle. Son nom est célèbre dans les romans de féerie et de chevalerie , et les enfants mêmes connais= sent cette magicienne, moitié femme et moitié serpent. Ce fut Hugues deuxième du nom , dit ie Bien-aùné , qui vers l'an looo, fit construire

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la forteresse de Lusignan , agrandie, réparée et changée de forme par ses descendants jus= qu'à ce que , pendant les guerres de religion , Louis de Bourbon, duc de Montpensier, l'ayant prise après un rude siège, obtint du roi la per= mission de la faire raser de fond en comble pow' éterniser sa mémoire ^ dit son éloge.

Louis d'Orléans , seul dans ce vaste manoir gothique, dont l'enceinte formait sa prison, en= vironné de tous les égards dus à son rang et à sa naissance , aurait oublié qu'il n'était pas libre , s'il n'eût pas été séparé de sa chère Anne de Bretagne; les lettres qu'il en recevait à de longs intervalles, les lettres qu'il lui adressait sans cesse , n'étaient que d'insuffisantes consolations à ses chagrins. Le temps pour lui s'envolait avec des ailes de plomb , et la journée présente lui semblait plus lente que la journée de la veille • il cherchait des distractions qu'il rejetait en= suite avec dégoût; car depuis deux éternelles années, il n'avait eu d'autre compagnie que celle de sa femme , lorsqu'elle revenait de la cour, désespérée de ne point avancer la déli^ vrance de son époux , pour qui sa présence était un nouveau supplice. Il allait volontiers à la chasse des daims , qui s'étaient multipliés à

l'infini dans le parc, un des plus beaux de France, et souvent il rentrait au logis fort tard sans avoir brandi son épieu j cardans ses prome= nades solitaires, il rêvait à ses amours, et c'était là son unique réjouissance. Tous les jours, il en= tendait une messe dans la chapelle obscure , avec ses vitraux peints d'images de saints et ses rosaces de toutes couleurs; il lisait quelques ou^ vrages imprimés à Paris, la plupart concernant la théologie; il jouait aux tarots et à la prime avec le chapelain son confesseur, écoutait les beaux contes des lavandières de la fontaine de Mélusine , et thésaurisait l'argent qu'il pouvait avoir. Il ne songait nullement à s'enfuir : car madame Anne lui avait défendu d'en rien faire, de crainte qu'il ne se retirât en son duché de Bretagne. Elle n'était pas d'humeur à se re= mettre en guerre contre le roi de France.

La veille de Noël , le duc d'Orléans reçut une missive aux armes de Bretagne ; avant de briser le cachet , il la baisa en pleurant de j^gie , elle contenait ce qui s'ensuit :

« Monsieur , mon cher duc ,

» Votre dernière m'a si fort jetée en trouble » et souci, que tout d'abord j'ai mis la plume à

» la main pour répondre cathégoriquement aux » choses y incluses. Je commence par ce qui m'est » le plus plaisant : j'entends cet honnête divorce » qui ne vous tient pas moins au cœur qu'à moi- » même ; or , l'aveu que vous dites m'a tant fait » de bien , que j'en ai songé deux nuits durant. » Serait-il vrai que n'avez jamais touché de chair » madame votre épouse? A vous croire, elle serait » pucelle comme au ventre de madame sa mère )î Charlotte de Savoie. Si ainsi est, monseigneur, )) le pape vous baillera licence de la répudier , » prétextant que l'avez épousée par contrainte, » sans accomplir le conjugal devoir. De fait, elle » a taille mal prise, peau brunette et grands » pieds ; mais elle est belle de visage, gracieuse » de sa personne , avec tetins rondelets , et ce » que vous n'avez onc vu ni touché. Par saint » Tugal de Laval! j'ai peine à ne pas crier au mi= » racle ; la chose eût-elle été possible , madame » Jeanne, laide et dégoûtante comme on en voit » tant? Sur ce, visitez le fonds de votre mémoire » où soit caché quelque vieux souvenir. En cas » que la conscience nette, puissiez jurer sur les » saints évangiles que ladite madame Jeanne » est demeurée vierge au lit d'hymen , ne vous <) faites point faute d'en écrire secrètement en la

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» cour de Rome , requérant des commissaires » pour traiter de cela en Sorbonne et au parlc= " ment. Alors l'affaire une fois entamée, je vous » aide de mon petit pouvoir ; et si le bon Dieu , » qui nous a en sa digne garde, veut bien se ran= » ger de notre parti, vous êteS;, pour Pâque pro= » chain hors de chartre privée, et à la Pentecôte, » je vous offre en dot ma bonne duché de Breta= » gne, et, ce qui vous duira mieux encore , ma » personne, pardevant l'église. Pensez-y à deux » fois , et n'agissez de léger , crainte que je vous » désavoue, si tant est qu'il importe à mon hon= » heur. Dès ce moment je vous tiens pour féal >) serviteur, et vous supplie de ne pas avoir regret M au pucelage de madame Jeanne ; on vous en » rendra l'intérêt avec un beau conjwigo ; quant » aux conditions du contrat, il sera temps d'y )) refléchir une heure avant ; la meilleure pour » vous est que je vous aime tant et plus ; car, dit » le poète, absence à l'égard d'amour est pareille » au vent, qui pour éteindre un petit feu, allume » le grand. En attendant la tant désirée accoin= » tance, je vous commande en guise de pénitence » dix ave Maria à dépêcher à jeun sitôt votre ré= « veil. Il est bon de se garder la protection de la » divine Vierge : en cas que madame votre femme

» soit de retour à Lusignan, persévérez, eu votre » continence et Vous en aurez le loyer ici bas , » sinon là haut.

» La vôtre à toujours et à jamais.

» Anne, duchesse de Bretagne. »

Cette lettre causa une ivresse inexprimable à cet amant marié, qui n'espérait pas un si beau succès de son mensonge ; femme qui aime bien est crédule , et madame Anne avait saisi avec empressement l'occasion de se faire croire à elle-même qu'elle était sans rivale. Le duc couvrait de baisers le papier qu'il relisait depuis une heure non moins avidement que si c'eût été la première fois, lorsqu'il entendit la herse se lever après deux sons de cor; puis, des pas de chevaux sur le pont-levis retentis= sant , puis des voix et une rumeur inaccoutu= mée sous la voûte et dans la grande cour , on montait rapidement l'escalier de pierre, il mit la lettre sur son cœur ; la lourde porte s'ouvrit , et son épouse Jeanne était dans ses bras !

«Le diable m'emporte! croirait-on pas., madame, à vous voir si répandue en caresses et ac= collades, que vous arrivez tout au moins de

Teire-Sainte ? Vraiment , vous êtes seulement absente depuis un petit mois , et j'ai idée que ce n'est que d'hier. Pourquoi de retour si vite? à Amboise , où est la cour, n'est-il plus de bals, carrousels, jeux de paume et gais festins?

— » Comment ? voilà deux interminables mois, monseigneur, que je suis en route, do= lente de vous quitter! Le bon Dieu n'a pas voulu que mon voyage avançât de rien à votre élar= gissement.)

— » Ainsi votre frère Charles ^ votre sire et le mien , dont j'enrage! veut que je sois cloîtré jusqu'à ma mort en ce damné château! Le diable m'emporte si j'ai goût au métier de moine ! C'est à raison si je tiens rancune con:» tre lui et les siens !

— » Mon seigneur, fiez-vous en Dieu et en madame votre épouse qui vous tirera dehors tôt ou tard ; il m'est avis que ce moment est proche plus qu'on ne croit. Le roi, que j'ai ob= sédé à ce sujet , m'a dit que si vous vouliez promettre d'être sage à l'avenir, vous seriez son compagnon à la guerre d'Italie qu'il a en tête; car il est chevaleureux ce jeune sire, et il imi= tera quelque jour les faits et gestes d'Alexander, d'Achille, de César et autres grands capitaines.

— » Le diable m'emporte! vous ne m'ap= prendrez rien là-dessus , et s'il n'était que de frapper d'estoc et de taille, batailler, escar= moucher , conquêter pour rendre heureux le petit peuple , monsieur votre frère serait le phénix et parangon des rois. Mais il ne sait, l'enfant ! ce que c'est que régir un royaume ; témoin les belles choses que lui souffle sa sœur madame de Beaujeu....

' — )) Il est certain qu'à votre égard elle a mal agi , et je lui en fis maint reproche. Mais votre grâce impétrée, la conciliation entre vous deux ne demeurera en arrière

• — » C'est toi , Loïse , dit le duc sans récou= terj viens çà, ma fille, que je te baise un petit! Le diable m'emporte ! l 'air de cour t'a bien pro= tité ; je te revois plus venuste que naguère. »

11 s'adressait à une charmante personne qui restait debout derrière la duchesse j à l'appel de son parrain, elle s'approcha modestement et tendit sa joue au baiser. C'était une fille na= lurelle de Jean l'Archevêque de Parthenay ; Louis d'Orléans, qui l'avait tenue sur les fonds de baptême, la fit élever sous ses yeux dans sa maison ; madame Jeanne s'attacha tellement à cette demoiselle , remplie de grâces, de talents

et d'esprit, qu'elle ne pouvait la quitter un instant. Elle la regardait comme sa seule amie et la rendait confidente de ses peines conjugales. Sa confiance lui coûta cher.

Les costumes de dame à cette époque ont une grande ressemblance avec ceux du temps de Charles VIL Le règne de Louis XI avait mis l'économie à la mode, et l'avarice de ce roi ira=> posa des bornes au luxe de ses sujets , comme si son épargne en eût souffert. Charles YIII qui aimait la gloire et l'éclat , donna lui-même l'exemple de l'élégance , et les lois somptuaires cessèrent d'être en vigueur. La vanité et la co= quetterie remontèrent jusqu'à la cour brillante d'Agnès Sorel, pour y retrouver des modèles de recherche et de bon goût. La duchesse d'Or= léans portait une robe longue de velours bleu , serrée à la taille , avec des bandes de moire croi= sées sur la poitrine et s'arrondissant au-dessous des hanches ; son manteau écarlate sans collet traînait à terre d'une demi-aune ; sa coiffure était une sorte de bourlet en cœur, passementé d'or, bordé de grosses perles, et garni d'un voile tombant sur le cou nu et sans collier ; on commençait alors à rapprocher les chaussu= res de la forme du pied. L'accoutrement de ma=

demoiselle Louise ne différait de celui-ci que par une grande simplicité plus convenable à son âge et à sa naissance. Le duc d'Orléans était vêtu avec une parcimonie qui le suivit jusque sur le trône. Sa tunique^ flottant sur les ta= Ions, large de manches et ouverte sur le devant, ressemblait aux robes de chambre d'aujour= d'hui ; elle était de serge brune et retenue au= tour des reins par une courroie semée de clous d'argent^ l'ouverture de cette tunique laissait apercevoir le haut d'un justaucorps de drap, agrafé ; ses cheveux demi-longs et bouclés s'é= chappaient de sa toque de velours noir surmon= tée d'une aigrette de même étoffe.

« Loïse, dit le duc à la jeune fille, dont il tenait la main dans les siennes, as-tu pas en= core fait choix d'un chevalier qui porte tes chif= fres, écharpe et couleurs? Les tournois, si je suis bien instruit , ne se font guère attendre à Amboise, et monseigneur mon beau-frère est merveilleusement épris de tous exercices de corps 5 il rompt des lances à tout venant, et chevalerie s'en va régner avec lui. C'est le cas d'élire un brave homme d'armes , défenseur de ta beauté , et gardien de ta vertu ?

— » Monseigneur, reprit Louise en rougis»

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saut et baissant les yeux^ je ne me soucie aii= cunement de ce bruit de fer , de ces grands coups, toutes images de guerre et de mort; j'ai déclaré devant Sa Majesté que nul n'aura ma foi , sinon quelque beau et honnête gentil= homme ne portant épée que par ornement;, et mieux appris aux disciplines amoureuses qu'à celles du dieu Mars.

— n Le diable m'emporte! sais-tu point que ledit Mars plaisait singulièrement à madame Vénus, qui n'aima pas moins le grand chasseur Adonis —

— » Monsieur le duc , dit en l'interrompant madame Jeanne, blessée de l'indifférence que son mari lui témoignait ; permettez que je fasse trêve à ce grave entretien pour vous pré= senter messire Octavian de Saint-Gelais de la très noble famille de Lezignen. Venez-ci , mes= sire , ajouta-t-elle en se tournant vers ce der= nier, que le duc n'avait pas encore remarqué , venez, que monsieur mon époux vous accolle , soyez bien venu au palais de vos ancêtres ! »

Octavian était un jeune homme si beau et si bien fait que pas une dame de la cour ne s'eni^ péchait de l'aimer ; et lui n'aimait que les pre= mières en beauté et en condition. Fils unique

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de Pierre sieur de Moiitlieu et de Philiberle de Fontenay, il était mieux partagé en naissance qu'eu fortune, et quoiqu'il eût dans ses arnioi= ries l'image de Mélusine dont il descendait, il avait pris la carrière ecclésiastique avec l'espoir de devenir un jour évoque et pape. Cependant , tout prêtre qu'il fût, la cour lui tenait lieu de cloître, et il ne voulait remplacer son riche habit de gentilhomme que par la chasuble et la mitre , son épée que par la crosse épiscopale. Il écrivait en vers avec une incroyable facilité ; outre une multitude de ballades , rondeaux et chansons qu'il éparpillait dans ses galanteries , il avait déjà traduit et rimé l'Enéide de Vir= gile , rOclyssée d'Homère , les Epîtres et l'Art d'aimer d'Ovide. La poésie est un auxiliaire de l'amour ; Octavian aurait pu s'en passer. Il fut étonné de voir que madame Jeanne, plus belle encore que de plus jeunes, ne lui accordât point un regard d'attention, et il n'épargna rien pour triompher de ce cœur froid et sévère en appa= rence. Bientôt il inspira un sentiment qu'il res= sentait lui-même, et la duchesse d'Orléans, ne se cachant plus sa faiblesse, se décida à retourner à Lusignan. Octavian , qui possédait quel= ques terres auprès du bourg de Saint-Gelais,

ancien patrimoine des seigneurs de Lezignen , feignit un voyage indispensable et demanda à madame Jeanne la permission de raccompa= gnerj celle-ci aurait eu mauvaise grâce à refuser, et même elle lui offrit , non sans rouo^ir , de voyager avec elle dans son coche, sorte de lourde et grossière voiture, traînée par deux ou quatre mulets , dont se servaient encore les rois et les princes au seizième siècle. La route leur parut si agréable qu'ils fussent volontiers repartis en arri= vant. La duchesse s'abandonnait aux charmes d'une conversation souvent tendre , toujours intéressante , à laquelle se mêlait mademoiselle Louise de Parthenay. Madame Jeanne n'était pas la seule qui aimât Octavian.

Le duc d'Orléans se leva de son siège , alla avec bonhomie au devant du poète, qu'il avait déjà vu à la cour, et l'embrassa en lui disant : (( Dieu vous gar.d', messire! »

— )) Monseigneur , reprit gracieusement Saint-Gelais , si le Seigneur Dieu , de qui je suis ministre indigne, veut bien avoir égard à mes prières, avant le premier mai du nouvel an, vous n'aurez d'autre prison que le beau royaume de France. J'en adjure messieurs mes bons aïeux, ajouta-t-il en étendant la main vers les portraits

en pied dont la salle était ornée j et tout marris qu'ils seront de perdre votre compagnie, ils s'indignent de voir captif un si noble et valeu= reux prince !

— » Mon digne seigneur, dit madame Jeanne, j'ai promesse royale que serez transféré en ma duché de Berry, et aurez pour prison d'état la grosse tour de mon château de Bourges.

— » Le diable m'emporte! s'écria Louis, j'ai joie dans l'ame de la visite d'un tant illustre poétiseur, qui rime comme un autre parle » .

■ Heuri Etienne, dans son curieux Trailé préparatif à V Apologie (T Hérodote , cite un fait qui donne une idée de celte promptitude à rimer d'OcIavian de Saiut-Gelais, « évesque d'An= goulesme , dit-il, et toutefois traducteur des livres d'Ovide, de ArlG amandi,

n II avoit faict gageure qu'en quelque temps et lieu qu'on parleroit à luy en ryme , il feroit la response pareillement en rymc sur-le-champ. Suyvant laquelle gageure on luy vint proposer ces trois vers pendant qu'il estoit bien empesclië à desbrider la messe :

L'autre jour venant de l'eschole Je trovay la dame Nicole , Laquelle estoit de verd vestue.

Luy (sans aucunement rompre sa dévotion messifique ou niessi= quale , ou messifiquaute) fit celle response promplemcnt :

Ostez-moy du col ceste eslole.

Et si bienlosl je ne l'accole , 3'aurai la gageure perdue, »

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Monsieur Octavian , vous réciterez le soir au= tour du foyer, X Ayl (V aimer ^ qui n'est encore imprimé, si l'on m'a dit vrai. De nouveau j'ai lu les belles épîlres , selon Ovide , qu'ave2 mises en lumière.

— » Durant la route, ajouta vivementLouise deParthenay, monsieur de Saint-Gelais com= posa de gentils vers, qu'on ne saurait compter , et l'amour valait pour lui texte d'évangile.

— » En vérité , dit la duchesse en soupirant, c'est une si douce v^hose qu'amour ! qui se lasserait d'en bien dire ?

— M Diable! madame , répondit le duc, estce la cour d'où venez ou bien ma société , qui vous met en si belle humeur ! Jamais avant ce jour , ce mot amour n'était issu de votre.bou= che , à moins qu'il n'allât tout droit devers le Dieu des chrétiens. »

Les fêtes de Noël qui devaient durer quatre jours, permirent aux amants d'être toujours ensemble, les heures étant consacréss à la pro= menade et aux oftices. La messe de minuit, qu'ils entendirent dans la chapelle à peine éclai= rée , leur ménaga de doux instants d'entretien, où leurs âmes s'épanchèrent au profit de leur tendresse mutuelle j les chants des prêtres, les

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sons de l'orgue couvraient leurs voix et peutêtre leurs baisers ; madame Jeanne avait oublié sa dévotion ordinaire , et non loin d'elle son mari, missel en main, chantait plus haut que les chantres au lutrin. La messe de l'aurore ne fut pas moins favorable à Octavian , dont l'a= mour augmentait à proportion de ses succès. Louise de Parthenay épiait leurs regards, leurs discours , avec un intérêt mélancolique , etcher= chait la solitude ; ses yeux étaient rouges comme à force d'avoir pleuré.

Le lendemain de Noël , la messe dite, la du= chesse et Octavian allèrent visiter la célèbre fontaine de Mélusine, où l'ancienne légende raconte que cette princesse apparut maintefois sous la forme d'une belle femme , dont le corps se terminait en monstre marin. Les cuves de Sassenage en Dauphiné , ont donné lieu à une fable semblable. Ils aperçurent au bord de la fontaine une femme assise qu'ils furent tentés de prendre pour Mélusine elle-même ; mais en avançant, ils reconnurent Louise de Parthe= nay, qui à leur approche se leva pour s'éloigner.

« Loïse, dit la duchesse, pourquoi n'étaistu ce matin à la messe ? Je t'y ai cherchée de l'œil

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— » Madame, reprit tristement Louise, s'iî" est vrai , je vous en sais un gré infini , d'autant que vous étiez sans doute empêchée ailleurs. Je f^age, sur mon ame, que monsieur Octavian ne s'inquiétait pour lors ni de moi, ni du reste.

— » Mademoiselle, répondit gentiment celuici, en l'église comme partout, je songe aux dames, et m'en trouve bien.

— » Ma mie, dit madame Jeanne, changeant adroitement de conversation, que venez-vous quérir en cet endroit désert? Avez-vous d'aven= tare rencontré la dame du lieu , Mélusine bai= gnant ses écailles de dragon dans l'a claire source, comme la voient les bonnes vieilles de Lusignan .

— » Ne riez aucunement , madame, dit Oc= tavian, en riant lui-même, ma nourrice, de son vivant , habitante de céans, m'a juré avoir vu par deux fois celle qui fut aïeule de mon père ; la première à l'angelus de midi , en robe de veuve , belle et reluisante comme soleil ; la seconde , un samedi après vêpres , nageant dans l'onde sous l'apparence d'un grand basilic vert , ayant chef féminin ; chose horrible à voir ! Elle criait si haut et si aigre, que les oiselets se mus= saient parmi la feuillée ; et prétend-on que ses clameurs sont des avertissements : de fait feu

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mon père, s'en alla mort à quelques jours

delà.

— ))Messire, interrompit vivement Louise, ne traitez ceci de fable ; la nuit dernière , les cris de la fée ont recommencé sur les créneaux , du côté où est votre chambre, et Dieu sait ce qu'ils présagent !

— » Folle ! répondit la duchesse , le roman ancien de maître Jean d'Arras t'a jetée ces visions en tête ; tâche qu'elles en sortent le moins tard qu'il se peut. Mieux te siérait de dire que l'image en pierre de Geofroy , la grancVdent , qui est sur le portail de la grande tour, est descendue à bas de cheval. Dieu fasse que le jour des Saints-Innocents te rende sage et saine d'esprit.

— » A propos , dit gaîment Louise , qui sem= bla frappée d'une idée soudaine, quelle sera in= nocentée, selon l'accoutumance? quant à moi, après-demain au matin je n'en dormirai ni plus ni moins paisiblement j nargue desinnocenteurs à Lusignan I

— » Demain , veille des Innocents , observa Octavian , il sera fêté au couvent de Saint- Maxant , la plus étrange et ridicule fête qui soit en la chrétienté après celles des Calendes ,

(les Fous et des Anes , qui mènent tant de bruit, de Paris à Rome. Cette réjouissance cléricale , outrepasse une montre de la Basoche , des Enfants-sans-Souci ou de l'Empire d'Orléans. Les Bacchanales des païens ne sont que riens auprès.

— » Certes , dit madame Jeanne, nous ferons le pèlerinage de compagnie et partagerons les indulgences. La traite de plus d'une lieue s'a= brégera en jolis devis j ce à quoi vous êtes natu= rellement enclin , et nous reviendrons par la forêt. ))

Ils rentrèrent tous trois au château , et au dire des archers qui étaient de garde, la nuit fut troublée par des cris inarticulés et syrhu= mains. Madame Jeanne qui ne dormait pas, les entendit, et pour beaucoup elle eût souhaité ne pas coucher seule. Cependant, les traits fati= gués par une insomnie agitée, elle s'habilla de bonne heure et sortit avec Octavian dans la campagne, où Louise de Parthenay les rejoignit à leur grand déplaisir. Ce témoin qui semblait les épier , arrêtait souvent les paroles dans leurs bouches, défendait à leurs regards de s'atten= drir, à leurs mains de se presser... Ils arrivèrent à Saint-Maxant , espérant à la faveur du tu=

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multe et de la foule, se soustraire à une si ty= rannique contrainte.

Toutes les cloches du couvent ébranlées à la fois, proclamaient à la ronde le premier jour de la fête des Innocents; c'était liesse et soûlas parmi les chapelains, clercs et sonneurs. Quant aux chanoines, sans daig^ner prendre part .aux saturnales du clergé subalterne, ils jouaient aux quilles dans le jardin ou buvetaient dans les ré= fectoires. Mais l'église était livrée à des profa= nations qui, suivant un contemporain, n'étaient pas moins saintes que la fête de la Vierge imma= culée. Le bas peuple, ami du bruit et du scan= dale, ne perdait pas cette occasion de se ruer en débauches de toute espèce. Les statues de saints, les reliquaires, les autels étaient cou= verts de vieux draps, de nattes déchirées et de tapis en lambeaux ; une multitude de clercs et de séculiers déguisés en femmes, en animaux, en diables , se roulait sur les dalles des tombes, disputant de blasphèmes, d'injures et de folies. Les uns encensaient de la cendre ou de la farine, qui retombait en pluie blanche ou grise sur les assistants ; les autres vêtus d'ornements sacer= dotaux tournés à l'envers ou souillés de fange , parodiaient les sacrés mystères , hurlant des

chansons à boire et dansant autour du tabernacle ; ceux-ci débitaient des sermons burles= ques et impies ; ceux-là se mettaient tout nus avec des cris et des contorsions effroyables. Les principaux acteurs de ces ignobles farces étaient les frères laïcs, les frères coupe-choux , les frè= res quêteurs , les marmitons et les jardiniers du moûtier des cordeliers.

La duchesse ne fit qu'entrevoir de loin ce que l'on appelait la fête des Innocents; Octavian , qui s'était servi de ce prétexte pour avoir un tête-à-tête avec sa maîtresse , ne la laissa pas long-temps en présence de cette scène hideuse; et toujours suivis de l'importune Louise, ils s'en= foncèrent dans la forêt dépouillée par l'hiver ,• ce jour là le ciel était bleu, l'air tiède et le soleil radieux comme à la naissance du printemps.

« Madame , dit Octavian en s'adressant tou= jouTS à la duchesse, après avoir déjà parlé de mille objets , c'est demain un jour ardemment attendu des amoureux ; les Saints-Innocents , à la cour comme à la ville , ont été faits patrons de bonnes et galantes aventures

— » Qu'est-ce? demanda Madame Jeanne, jouant l'ignorante pour donner à Saint-Gelais occasion d'entrer en matière. J'ai ouï de mer=

veilleuses choses touchant ce vieil usage, et n'en suis pas mieux instruite pour cela.

— » Madame , interrompit Louise sans qu'où l'interrogeât , je vous dirai , s'il vous plaît , ce que j'en sais. Le jour des Innocents, qui a nom aussi la Saint-Valentin, est sacré aux galants et à leurs amies. Voici ce que m'en a conté ma bonne marraine madame de Laval. Il s'agit avant tout pour l'amoureux d'entrer le matin au lieu où couche sa dame , d'ordinaire dor= mant ou faisant le semblant; malheur ou bon= heur à celle-là par nonchaloir au lit retenue ! c'est grand hasard qu'elle ne soit innocentée!...

— » Assez , je vous prie, Loïse , dit sévère= ment la duchesse j j'en veux à ma cousine madame de Laval, de vous avoir donné ces beaux conseils ; ceci n'appartient à un enfant tel que vous êtes ; sur ce , silence.

— » Un enfant! murmura Louise, de vrai je suis plus loin de vingt-huit années que de seize !

— » Ma chère dame, dit Octavian à ma= dame Jeanne , tandis que Louise de Parthenay marchait lentement derrière eux, c'est à moi , si vous m'en donnez droit et licence, de vous montrer les us et coutumes des Innocents.

l88 SOIRÉES

— )) Bien volontiers, répondit- elle d'une voix timide ; je me contente d'un si habile maître et vous laisse dire et faire à votre bon plaisir. Mais d'abord que je sache où en venir.

— » O ma noble dame ! comment à votre cœur par l'oreille faire arriver ce que je souhaite plus que le paradis. Ces divins mystères veulent être exprimés en langue des dieux ; c'est poésie î

Saints Innocents , de ma part vous avez A grand planté , messes , cierges et grâces , Si le corps nu de celle que savez Demain au lit est à moi sans disgrâces ! Ce tant chier bien de longtemps me devez î Que par les draps cachée, elle remue Criant de peur , en moins de rien je mue Sa peur en joie , en ris ses cris décents ,

Et vous la fais , de colérée , émue !

Sera-ce pas gentil jeu d'Innocents ?

— » Octavian , mon ami , qu'oses-tu récîa= mer en rimes si promptement trouvées ?

— )i Le don d'amoureuse merci , dont l'idée tant seulement m'encourage depuis six vingt jours î Un si parfait amour de ma part demande un inestimable loyer, sans quoi je suis mort et enterré demain. Il m'est venu en pensée que l'eau de la fontaine Mélusine serait remède à ce que je souffre d'attendre —

— )) Pour Dieu l consens à te taire ou baisse le ton ; cette pucelle s'applique à écouter, et je ne voudrais pas pour dix ans de ma vie qu'elle ouït la moitié de ce que disons sans honte au= cune. »

Ils tournèrent la tête et n'aperçurent pas Louise de Parthenay, qu'ils appelèrent sans ob= tenir d'autre réponse que celle des échos ; ils pensèrent qu'elle était retournée à Lusignan et puis ils n'y pensèrent plus. Leur amour gagna d'autant à ce départ, dont ils ne soupçonnaient pas la cause ; leurs pas s'égaraient dans les bri= sées et leurs mains faisaient de même ; cepen= dant ils n'avancèrent pas le jour des Innocents, quoique tous deux en eussent grande enviej et le soir était proche , quand ils revinrent au château, désirant déjà être au lendemain.

Louise en effet, par une résolution de dépit et d'amour, était revenue à la hâte ; elle trouva le duc d'Orléans, dans la galerie , occupé à re»= lire la dernière lettre d'Anne de Bretagne.

« Monseigneur, lui dit-elle , c'est pitié qu'un si digne prince soit trompé à sa barbe!

— » Qui parle ainsi ? reprit le duc que ces paroles tirèrent de sa rêverie amoureuse? Le diable m'emporte! A trompeur, trompeur et

demi. Mais dis, ma fille, que sais-tu de rc= cent?

— » Rien , mon très honoré pai*rain , sinon que demain est jour des Innocents !

— » En vérité! il ne me chaut à moi! j'ouï= rai en leur honneur une messe basse et les sup= plierai de me rendre libre plutôt aujourd'hui que demain ; le diable m'emporte si je m'in= quiète du reste !

— » Oui ; mais veillez qu'on n'aille au ma= tin innocenter madame votre chère femme —

— » Le diable m'emporte î s'écria Louis d'Orléans en changeant dévisage; et la lettre qu'il tenait lui échappa des mains.

— » Je tiens pour assuré qu'au point du jour madame Jeanne ouvrira à quelqu'un l'huis de sa chambre, et ce qui s'ensuivra vous re= garde trop plus que moi.

— » Madame Jeanne ! répétait le duc avec une surprise qui se métamorphosait en satisfac= tion ; le diable m'emporte! j'aurais donné un doigt de la dextre pour qu'il en fût ainsi! je ne perdrai pas si belle occasion ; l'affaire fera grand bruit, et le bref papal viendra tôt après... En= seigne-raoi , au surplus , quel doit être mon= sieur l'innocenteur?

DE WALTER SCOTT. IQl

— » Qui serait-ce autre que M. Octavian de Saint -Gelais plus amoureux encore que poète ?

— » Le diable m'emporte! j'en avais quelque doute, et vraiment le muguet vaut qu'on s'en fasse aimer. Certainement tout prisonnier que je suis^ facile me serait de mettre mon lionneur à l'abri , vu que le remède existe avant le mal. Toutefois je me garderai bien fort d'em= pêcher leur jeu et les Innocents iront leur petit trac, pourvu qu'ils soient pris en flagrant délit j témoins ne me manqueront au besoin.

— » Quoi ! monseigneur, vous n'allez pas vous jeter à l'encontre de leurs amours, ren= voyer pour eux le jour des Innocents aux ca= lendes grecques , et rendre leur maie intention toute camuse?

— » Le diable m'emporte si j'en veux rien faire! demain sera le jour le plus réjouissant de ma vie ; tu ne pouvais m'annoncer meil= leure nouvelle , et si je n'ai de quoi te guerdon= ner richement , à l'heure qu'il est, tu ne perdras pour attendre.

— » Vraiment! si j'eusse pensé à l'avance que ma trahison tournerait de cette sorte, j'au= rais avisé d'autres empêchements. Mais est-il

temps encore de gâter le bon plaisir qu'ils se promettent?...

— » Je m'émerveille de te voir si bien ex= perte en ces matières ; Loïse, à t'entendre , quels châtiments méritent l'un et l'autre?

— » En cette affaire je serais mauvais juge : que sais-je? une bonne arme de fer affilé a tou= jours raison en la main d'un homme cour= roucé... Mais non, ce serait dommage j ordonnez que messire Octavian soit chassé de la forteresse et dénoncez-le au roi votre parent.

— » Suis-je encore le duc d'Orléans pour donner ordre qu'on veuille suivre? Va, Loïse, je m'empare d'une vengeance de laquelle on parlera jusqu'à Rome et au-delà j tu verras, le diable m'emporte \» de braves épousailles ; pleurs d'une part, ris de l'autre. Mais sur l'ame de ton père l'Archevêque ! aie bouche close et œil ouvert j ne révèle à quiconque le mystère des Innocents, et à demain je te promets la co= médie. »

La duchesse d'Orléans , pour éviter de fixer des soupçons qui commençaient à planer sur sa conduite , se sépara d'Octavian aussitôt qu'elle eût passé la poterne du château. Elle se rendait auprès du duc son mari , qu'elle n'avait pas vu

depuis la veille, lorsqu'en traversant la galerie elle trouva un papier dont le cachet se brisa sous ses pieds : c'était la lettre d'Anne de Bre= tagne. Elle l'ouvrit, et les premiers mots qu'elle lut l'accablèrent à la fois de douleur, d'indi= gnation et de remords. Elle alla s'enfermer dans son oratoire pour achever cette fatale lec= ture , qui tomba comme un poids sur son cœur. Ce n'était pas qu'elle aimât le duc d'Orléans , mais elle lui était attachée par devoir , et ses reproches intérieurs s'adressèrent d'abord à son amour coupable. Enfin elle s'arma de fermeté , et traça ces lignes qu'elle mouilla souvent de larmes.

« Madame ,

» Je prie Dieu, soir et matin, qu'il pardonne » aux pécheurs; et partant je m'efforce à par= » donner aux injures qu'on m'a faites. Ainsi, sans » vouloir de mal à qui m'en veux , j'ai lu non M sans ébahissement l'honnête lettre où il est » traité de mon divorce futur. Or, madame , » dites -m'en votre opinion, comment dans » la chrétienté nommerait - on tel commerce » épistolaire dont j'ai honte pour votre sceau » et blason? Quant à moi je tiens à péché mor=

» tel l'embûche qu'on dresse pour m'eulever mon » mari , qui est mien de foi et de corps , j'en » jure tous les saints qui sont au paradis! oui, » c'est traitreusement qu'il a menti , attestant » qu'il ne m'approcha onc depuis quatorze ans )) que feu le roi mon père nous fiança. Je ne » sais qui est le plus criminel de qui profère >i ces mensonges ou de qui les croit contre toute » apparence de vrai. Sur ce , j'ajouterai que la » nuit dernière, monseigneur le duc d'Orléans » a fait sa tâche de mari , et du passé je vous » épargnerai le récit. INéanmoins, il m'est avis » que le Dieu miséricordieux par là me garde » d'être fourvoyée hors du sentier de chasteté et » devoir! Donc quelque chose qui arrive , je me » fais loi de tout patir, et monsieur le duc que » je révère me répudierait maintenant, que je » dirais : sa volonté soit ! car je sens que religion » procure à l'ame des joies qui passent d'autant » celles des choses terrestres , et vers elles dé= » sormais tendra mon unique espoir. Ne vous » faites aucunement faute de désallier l'époux « d'avec l'épouse j il n'en sera que ce que vou= » dra îa Providence supernelle !

» Madame Jea>ne,

» Ducliessc de Benv et encore d'Orleiiiis. «

DE WALTER SCOTT. 1 f)5

Un page d'une fidélité éprouvée fut chargé de porter ce message à madame la duchesse de Bretagne en sa ville de Nantes , et madame Jeanne entendit avec une satisfaction mêlée d'inquiétudes le galop d'un cheval le long des fossés. Elle n'aperçut pas que la nuit était ve= nue, et le silence, interrompu au dehors par des cris d'oiseaux , des : qui vive ! et les pas me= *surés des sentinelles, l'était aussi au dedans par des plaintes et des sanglots j la porte s'ouvrit doucement et Louise de Parthenay , une lampe à la main, entrant dans l'oratoire, resta stu= péfaite à la vue de sa maîtresse agenouillée sur son prie-dieu. Elle lui était attachée au fond du cœur malgré la rivalité qui les divisait, et dans l'instant elle ne songea plus qu'à l'état d'affliction où se trouvait madame Jeanne.

« Qui y a-t-il? demande-t-elle impétueuse= meut; madame, pourquoi cet air désespéré? quel malencontre vous cause cette profonde peine ? soit-il possible que j'y remédie?

— » Las 1 répondit la duchesse sortant de son abattement, Loïse, vois-tu la plus iiifortu= née et coupable dame qui soit en ce bas monde; le seul baume à mes maux serait un cercueil de

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plomb , et auparavant me faudrait-il un con= fesseur libéral d'absolutions.

— » Bon Dieu! ma chère dame, dit Louise s'imaginant que l'amour seul causait ce déses= poir , le bon Dieu qui pardonna au bon larron ne refuse d'indulgences qu'autant qu'on ne les demande. Il baille pour pénitence du péché, de n'y plus retourner j' faites ce marché. Elle a tant copieusement pleuré, pensa-t-elle à part soi , souriant à un miroir appendu au-dessous du crucifix , qu'elle semble quasi vieille et laide à ce soir.

— )) Loïse , à quoi imagines-tu que monsieur d'Orléans emploie sa captivité , ce pendant que je n'ai souci que de le voir désemprisonné , comme doit toute femme à l'égard de son mari?

— » Saps doute que monseigneur passe son temps en dévotions et vous recommande en ses prières. Je sais qu'il n'est pas en France de plus rude débrideur de messes ; il a vertu de prêtre.

— » Yoire même, quand il entretient alliance et rapports avec madame de Bretagne!...

— » Je le verrais , que je ne le pourrais croire l Monsieur le duc est trop grand observa= teur delà fidélité conjugale, ainsi qu'un bon

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chrétien -, madame Aune pareillement aurait peur d'un aussi gros péché , lors même que se=» rait faux le bruit que l'on fait de sa piété ; adul= tère, comme on sait, n'est pas petite affaire en justice humaine et divine. »

Ces paroles, prononcées avec une intention bien marquée, produisirent l'effet que Louise en attendait. La duchesse recommença ses la= mentations en se frappant la poitrine.

— y) La coulpe en est à moi , et le bon Dieu a voulu en cela me punir de ma mauvaise pensée j mais j'aperçois l'abîme à temps pour m'en éloi=» gner. Loise, va-t-en prévenir monsieur Octa= vian... Non, demeure, un billet de ma part lui portera consolation , et qu'il s'en aille où il a affaire , pas plus tard que demain. Ce soir s'il était d'humeur à partir pour amour de moi !

mais Angélus est sonné voilà long-temps

Plutôt , de peur des soupçons , restons cha= cun à notre place. En mon oratoire , la nuit durant , je chasserai le démon par veilles et oraisons , suivant précepte évangélique. Loïse , tâche à m'aider de tes prières ; je te le rendrai quelque jour. »

• Louise de Parthenay n'eut garde de répondre par un refus, mais elle commença d'ouvrir un

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bréviaire imprimé en gothique , qui se trouva sous sa main , et elle avait l'air d'y lire fort attentivement, lorsque la duchesse l'avertit qu'il était tourné à l'envers. Malp-ré cette distraction, elles durent g^agner bien des indulgences pen= dant cette veillée qui leur parut éternelle à toutes deux. Le jour n'était pas loin , le coq chanta.

« Loïse, dit madame Jeanne, le chant du coq met en fuite démons et mauvais anges; la nuit s'achèvera sans encombre ; à cette heure je n'ai plus que faire de ton assistance : donc retiretoi en ta chambre et dors en paix.

— « O que non! ma chère dame , je ne vous quitterai avant le grand jour, aussi bien dans l'obscurité, j'aurais peine à retrouver le lieu où je couche, et craindrais de rencontrer par le degré quelque archer ivre.

— ■>) J'admire ta prudence, d'autant qu'il est écrit : qui quiers le danger y mourra. Mais que ne vas-tu de ce pas dormir en ma couche une heure ou deux? sommeil est bon à ton âge.

— » Cette permission m'agrée d'autant que du dormir j'ai grand besoin. Je ne tarde guère ; car déjà mes yeux sont clos à moitié. Dieu vous gard' ! ma bonne dame.

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— » Or çà, devant que d'enlrer au lit , vois à ce que l'entrée soit fermée , serrures et verroux. J'agirai de même, et toi partie de là, par précau=i tien j je n'ouvre à qui que ce soit, non plus à mon époux. Bon soir. »

Cependant un homme vêtu d'une chape de prêtre et uneépée sans fourreau à la main,mon= tait à petit bruit le degré conduisant à rappar= tement de madame d'Orléans j il avait l'oreille aux aguets et regardait le long des murs, s'il n'y voyait pas d'autre ombre que la sienne. Il ar= riva à la porte qu'il cherchait , écouta encore en retenant son haleine , poussa cette porte qui céda sans effort et la referma lorsqu'il fut entré. Un rayon incertain du jour prêt à poindre lui montra un lit où était couchée une femme, ne dormant pas, comme l'attestait le bruit d'une respiration précipitée.

«Belle dame, dit-il, c'est aujourd'hui jour des Innocents , et vous êtes prise sans ap= pel. Jeanne, ma mie, j'ai acquis de beaux droits! »

Un soupir fut la réponse qu'il obtint, et bien= tôt un cri étouffé annonça que les Saints-Inno= cents n'y perdraient rien.

«Mon ame, dit amoureusement Saint-Gelais,

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