LETTRE
qu'à sa mort la Pucelle, qu*il avouait tout bas comme son plus joli péché.
Maître, n'était-ce point assez pour moi d'aroir accepté toute solidarité dans la rédaction 1 Pardonnez à votre élève indigne d'avoir compromis votre renommée qui ne s'est naturalisée en notre capitale des préjugés qu'à force d'affiches vertes et rouges; vous aviez à détrôner une trinité féminine qui fît couler assez de larmes pour mettre à flot un vaisseau à trois ponts : mesdames Anne RadclifTe, Colin et de Genlls.
Voici une anecdote inédite qui résume toutes les excuses que j'aurais encore à vous adresser.
Dans une petite ville de province et très-provinciale, où l'hdtel de Rambouillet du lieu était composé de M. le curé en soutane^ d'une comtesse à six quartiers, du maître d'école échappé du séminaire, d'un vieil adjoint goutteux et cacochyme, du percepteur, du juge de paix et de plusieurs autres notabilités des deux sexes (ceci se passait au mois de juin 1829), le premier volume des Soirées de Walter Scott arriva, recommandé d'avance par une annonce du Constitution^ nel, à 1 fr. 50 c. la ligne; grande rumeur à Landernau ! on n'attendait rien moins qu'un roman traduit par l'infatigable M, Defauconpret ; ce fut à qui introduirait le couteau d'ivoire entre les feuilles vierges du volume, plus désiré, plus convoité, plus caressé qu'un numéro du Journal des Modes que dirige mon vieil ami M. de la Mésangère, lequel, entre parenthèses, porte perruque poudrée, culottes courtes et souliers à boucles. Madame la comtesse eut les honneurs du pas; elle lut la préface et sourit; elle lut le Trésor et fit la grimace ; elle essaya de continuer et ferma le livre en se frottant les yeux. Mais, de peur de hasarder un jugement téméraire, elle refusa de donner son avis jusqu'à ce que la nouveauté gothique eût passé de main en main et d'esprit en esprit. la plupart des lecteurs se rebutèrent à la trentième page; les plus fortes têtes, particulièrement le curé, achevèrent à grand'peine et à plusieurs reprises une lecture souvent inintelligible pour eux. Quelques expressions plus naïves que libres, quelques détails hardis ne trouvèrent pas grâce devant les dévots de parade. Le bureau d'esprit se réunit donc ex- ' traordinairement pour dresser procès- verbal du mérite de l'ouvrage anglais, et discuter sur les considérants de l'arrêt. Ceux qui n'avaient pas fondé leur opinion sur un examen gé-
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néral du livre, se perdirent dans le champ vague de la digressioo ; les antres, craignant de faire Unt à leur infailUbilité d'Aristarques, coosullaient leurs voisins, tout prêts à opioer du bonnet. Enfin, après plusieurs critiques partielles sur I« style, l'époque, les caractères et la licence des actions aU' tant que des paroles, après un entretien creux de deux heures, rassentiment du sénat bourgeois-littéraire éclata tout d'un coup i cette exclamation de madame la comtesse : Décidé" mentf WalUr Scott devient romantique!
Et voilà comme on nous juge, pauvres auteurs! Maître^ BOtu partageons en cela le sort de Dieu même, si toutefois Dieu est; on le juge aussi par ses œuvres. Petit, poëte burlesque de PariÊ ridicule, fut pendu et brûlé en place de Grève, pour avoir raillé le bon Dieu. Béranger fit bien de naître deux siècles plus tard !
£n somme, maître, cette longue épltre, dédicatoire, si vous le voulez bien permettre, finira par où elle devait commencer. Je vous annonce un second volume de Soirée* de Walter Scott f qui sera peut-être suivi d'un troisième, quoique les Suites ne viennent pas ordinairement de la même source. Trois ou quatre anonymes se disputèrent la gloire de terminer le Boman comique et VÉnéide travestie, Marivaux fut plus heureux que Scarron, quand madame de Riccoboni eut le bonheur de finir Marianne, Plaignons les généraux d'Alexandre.
Moi, puisqu'il n'est pas défendu à un auteur d'occuper le public de sa personne, moi, dont on sait Tâge avancé et les paisibles jouissances de bibliophile, je me suis mis à ma fenêtre depuis la Fronde populaire du mois de juillet; j'ai communiqué avec l'air extérieur, sinon avec les hommes d'à présent, et j'ai failli oublier les seuls biens qui me feront regretter la vie : mes livres et ma belle retraite, pour fréquenter le monde inconnu de la politique? De là mes travaux interrompus. Mais voici que je reviens. à mes habitudes laborieuses et casanières ; la ruche est faite et bientôt le miel. Les grands événements qui se sont passés dans la rue m'ont rajeuni l'imagination et le corps; peu s'en faut que je ne jette mes béquilles à l'instar du pape Sixte-Quint.
Puis, j'ai legardé derrière moi, dans l'histoire, dans le passé, cegrand dictionnaire de l'avenir ; là j'ai retrouvé les barricades de 1588 et de 1648. J'ai vu la fuite de Henri III, le duc de
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Giiige lieuteDant<^énéral du royaume et les Étatg de Blois; j'ai remonté au xve siècle pour assister à Tavénement du boD roi Louis XII, ci^devant duc d'Orléans, et depuis père du peuple ; mais celui-ci n'avait pas d'enfants, et son successeur» François, ce gros garçon gâta tout !
Maître, je vais donc sans relâche me faire un piédestal de chroniques, et battre en brèche Tapprobation de mes lecteurs, puisque l'on a supprimé celle du roi, ainsi que le Privilège, bien à propos pour nous ; il m'eût fallu recourir aux presses d'Amsterdam, et acheter un sauf- conduit du ministre de la police. Ces entraves sont tombées avec les grands rois. Dieu merci! J'user^d tant que je pourrai de la permission, et chacune de mes histoires sera garant de la richesse des matériaux. Eh bien! malgré ces preuves écrites et signées, il se peut faire que des pyrrhoniens s'avisent de nier l'existence du bibliophile Jacob, qui leur répondra en publiant le Roi des Ribauds, Semblançai, la Dante Macabre, et le reste.
Vous-même qui avez mis au jour tant de beaux chefsd'œuvre, oii brille partout votre cachet de poëte, d'antiquaire et d'Écossais tory, n'a-t-on pas noirci bien des articles de journal pour discuter gravement votre degré de parenté avec Tauteur de Waverleyî on a été jusqu'à dire que vous achetiez vos romans à bon marché ; mais personne n'a su découvrir où on en vendait.
Maître, sans vous émouvoir de ces sottes méchancetés qui entretenaient la curiosité des badauds d'Europe, vous avez poursuivi votre tâche ; et maintenant, pour la première fois, vous signez une édition complète de vos œuvres, qui renferme pourtant deux mélodrames inférieurs aux nôtres.
L'homme est douteux et envieux : on a répandu des flots d'encre inutile pour savoir si Jésus-Christ n'était pas un être idéal et fictif : le doute sur ce point n'a pas fait de progrès. Mais un Allemand est parvenu à prouver que les poëmes d'Homère avaient plusieurs pères inconnus ou putatifs. D'accord ; en tout cas, les Zo'iles ne seront jamais des Homères.
P. L. Jacob, bibliophile.
Ce icr jauticr HSI.