‹ Soirées de Walter Scott à ParisChapitre 17 sur 19 · CHRONIQUES DE FRANCE · texte numérisé non relu

CHRONIQUES DE FRANCE

iBn )t(t et M ta srat que tous rbiftaB sont mas" sonnes et ouvres ht plusieurs sortes )c yierres , et toutes grosses rioteres sont Cotctcs et rassemblées be ftusteurs surgeons. 3lusst les snrnces sont extraites et compilées be plusieurs derrs.

PlObOGUB DBS CHKOIflQnRS DB MBStIKB FrOISSAM.

« .... |)0ur ce que au mo^tn bes iaulx vlsatges affelei en rommun langaige masques, qui befuis aulrun temfs ont esté fatctx, oenbus et fortef en reste ville be Paris et ailleurs , contre 1rs beC- Cences sur ce faictes , sont surosnits plusieurs grans scdiibales et inconoeniens , et jiourro^ent enrores f lus grans cj-aiires aboenir , auss^ quf la venbttion qui publiquement se fairt , mesmement bans ce falots , be plusieurs cl)osrs et vi' lames, estoit merveilleusement scanbaleuse... » Rbgistbbs du Parlbxbtit DB Paris, en date du 27 avril 1514.

La Mékardière lii-e ilu ^nx le vieux mot vhari-

12 SOIRÉES J)E WiXTKR SCOTT.

vari; Scaliger le dérive du lalin; Saumaise réfute ces deux élymologies sans proposer la sienne : en définitive , on ignore quand et pourquoi on a commencé en France a faire des charivaris , sorte d'au— bade bruyante et ridicule, qui consistait à chanter en cœur Carimari, Çarimara , mots barbares que Leduchat lui-même n'a jamais pu expliquer raisonnablement. C'était sans doute une onomatopée discordante, mais en harmonie avec Tintention moqueuse des charivaris, qui étaient d'usage même à la cour quand une veuve se remariait. Le plus célèbi e eut lieu du temps de Charles VI.

Ce prince, que ses hautes qualités avaient d'abord rendu cher à la France, s'était affranchi de la tutelle de ses oncles les ducs de Bourgogne, d'Anjou, de Berry et de Bourbon , qui exploitaient la régence à leur profit, dilapidaient les trésors amassés par Charles le Sage, grevaient le peuple d'impôts et sacrifiaient l'Etat à leur avarice, à leur ambition et à leurs créatures. Le duc d'Anjou avait péri au milieu de sa fatale conquête du royaume de Naples , sanglant héritage' laissé aux rois Charles VIH , Louis XII et François I"; le duc de Bourgogne travaillait sourdement n entraîner de nouveau la France dans une guerre contre la Flandre, qu'il désirait unir à son duché ; le duc de Berry venait d'obtenir le gouvernement de Guienne et de Languedoc , qu'il s'était naguère approprié pendant la minorité de son neveu ; le duc de Bourgogne restait indifférent , sinon étranger aux affaires ; la démence de Charles YI avait commencé.

Lorsqu'il marchait avec son armée contre le duc

de Bretagne pour le panir d^avoir donné asile à Pierre dé Craon , assassin du connétable de Clissou, et traversait la forêt du Mans , la tête une , par une des plus ardentes matihées d\ioût , un homme noir et barbu sortit d'un taillis et lui cria de rebrousser chemin parce qu'il était trahi. Celte apparition effrayante , jointe au bruit d'un casque heurté par un fer de lance, troubla l'esprit du roi, qui mit l'épée à la main et tua quatre de ses gentilshommes , entre autres le bâtard de Polignac.

Pendant trois jours qu'il resta sans connaissance , mires -ei physiciens désesipérèreni de sa vie, et on ne manqua pas d'attribuer une si étrange maladie aux sortilèges de son frère le duc d'Orléans , qui avait, ainsi que sa femme Valeutine de Milan, la faiblesse de s'adonner aux sciences occultes. Cependant les soins de la duchesse d'Orléans contribuèrent souvent à la guérison momentanée du roi , et son innocence a pour témoin irrécusable la haine dont la poursuivit Isabeau de Bavière , reine de France, que Ton avait été chercher en Allemagne, selon l'ordre de Charles V mourant, pour que <( les Allemans eussent plus grans alliances aux François. )> Quarante ans de guerres civiles furent le présent de noces.

ChariesVI, rétabli eu apparence, sauf une morne mélancolie qui le rongeait incessamment, revint à Paris et alla faire un magnifique pèlerinage à Fabbaye de Saint-Denis pour offrir la châsse d'orfévrè-^ rie que son père avait destinée aux reliques de saint Louis. Seulement, on remarqua des lors que son jugement n'était pas sain, à toir comme il prodiguait ces reliques, donnant une côte entière à chacun

14 SOIREES DE WALTEH SCOTf.

de ses oncles, et un os à partager entre les évêques.

Depuis cette cérémonie , qui fut célébrée avec magnificence au mois d'octobre 1592, il ne sortit presque pas de Tbôtel Sainl-Pel , qu'il habitait avec la cour , et jusqu'à la fin de Tannée, il ne s'occupa que de ses plaisirs , jouant a la paume et à divers jeux du temps, dirigeant les plantations de ses jardin», écoutant la lecture des romans de chevalerie y se promenant seul avec Valentine , et souvent renfermé dans son petit retrait ou cabinet d'étude. Ses médecins, dont les remèdes étaient impuissants contre cette noire tristesse, laissaient à ses favoris la peine de le distraire par des momertes ou mascarades indignes d'un roi. Charles \I avait toujours en goût pour ces divertissements peu délicats ; et lors des fêtes pompeuses qu'il donna en l'année 1590, on le vit se mêler aux masques qui éteignirent les lumières et firent beaucoup souffrir l'honneur des dames.

Pendant ces intervalles de lucidité aussi funestes que sa folie , ce malheureux roi livrait son pouvoir par lambeaux à sa femme , à son frère, à ses oncles, a ses courtisans et à ses maîtresses. C'était un conflit de volontés et d'intrigues, un chaos de supplices et de réjouissances. Déjà les partis se formaient autour dû trône, déjà on pouvait prévoir les désastres inouïs qui poussèrent la France à sa perte imminente ; la guerre civile s'allumait au milieu de la famille royale.

Le 29 janvier 1595, une foule de peuple ( car les badauds de Paris sont contemporains de la monarchie ) se pressait aux abords de l'hôtel de la reine Blanche.

L£ CHARlTARt. i.i

Cel hôtel, ainsi nommé parce que cette reine, seconde femme et ?euTe de Philippe de Yalois , l'avait fait construire comme maison de plaisance, était situé dans le faubourg Saint-Marceau , près de Téglise Saint-Marcel, et sur remplacement d\me rue qui en a conservé le nom ; ses jardins et préaux s'étendaient au delà de la petite rivière de Bièvre ou des Gobelins. La reine Isabeau, à qui la reine Blanche avait cédé son hôtel des faubourgs pour se retirer dans un autre qu'elle possédait rue de la Tixcranderie, quittait souvent le sombre hôtel Sain(-Pol où toutTentretenait de la maladie de son mari. Bille allait séjourner hors delà ville, dans cette habitation qu'elle avait embellie de tout le luxe et de toutes les délices de l'époque.

A l'intérieur, l'antichambre, la chambre de parade, la chambre à coucher, les deux cabinets, les deux galeries et les autres appartements qui composaient alors une résidence royale, étaient lambrissés^ nattés, peints et même tapissés ; partout des armoiries, des fleurs de lis d'étain, des vitraux coloriés et des peintures empruntées à l'histoire ancienne , à la mythologie païenne et à l'Écriture sainte. Les tables, les sièges et les autres gros meubles de bois d'Irlande, étaient sculptés en creux et en bosse; de? escabelles semblables à des coffres, ou supportées par trois et quatre pieds d'un beau travail ; des bancs valant plus de trente sous parisis , et un grand nombre de chaises pliantes couvertes de cuir de Cordoue rouge, avec franges de soie et clous dorés. Les cheminées à larges manteaux s'ouvraient jusqu'au plafond, oii des images de saints et des bas-reliefs pieux

16 SOIRÉES DE WALTElî SCUTT.

attesf aient la dévotioa de la fondatrice ; le soufidet, les lardiet's ou chenets, les tenailles ou pincettes, les pelles et le traifeu en fer massif et ouvré, avaient des dimensions gigantesques.

Dans les cours et les écuries, il y avait quantité de chevaux, de poules, de pigeons et d'oiseaux; les courtils ou jardins, plantés de fleurs et de légumes, avec des allées de gazon et des tonnelles de vignes, offraient de la verdure au milieu de Thiver. Un nombreux domestique desservait cette agréable demeure, consacrée aux amours et aux complots de la superbe Isabcau de Bavière.

Or, ce jour-là, toute la cour s'était donné rendezvous à rhôlel de la reine Blanche pour honorer le mariage de Catherine, dame d'honneur de la reine. Allemande de nation et veuve en troisièmes noces. Elle épousait un riche seigneur bavarois que n'effrayait pas la mort prématurée des trois maris qui Tavâient précédé, chacun à deux années de distance. Madame Catherine, jeune encore, avait la beauté des femmes de son pays, c'est-à-dire de grands yeux noirs, des cheveux blonds, la peau blanche, un gracieux embonpoint et le plus beau teint du monde. La reine l'aimait à titre de parente éloignée et de confidente; elle ne lui permettait pourtant pas d'être longtemps veuve, par une jalousie que celle-ci s'attachait à justifier.

Le peuple, qui s'était rassemblé aux portes de l'hôtel, voulait au moins entendre le bruit de la fête, et prendre sa part des restes du festin. C'étaient, pour la plupart, des gueux, des écoliers et des femmes; quelques gens de métier se mêlaient aussi aux eu-

*LE CHARIVARI. i7

rieux. Au dedans tout retentissait des préparatifs du gala; aux cuisines, à la paneterie, à la bouteitlerie , chaque officier de bouche, une baguette à la main, présidait au service, et le vieux Taillevent, mailrequeux de Charles V, avait promis de faire ce qu^il appelait son chef-d'œuvre. Les dames se tenaient dans les salles auprès des poêles dits chauffe-doux^ et les gentilshommes visitaient la volière ou Técurie, tandis que le papegaut ou perroquet de la reine répétait dans la cage peinte les propos que le feu roi lui avait appris à jargonner.

Dans un oratoire désigné par ce synonyme équivoque : retrait où madame dit ses heures^ la reine s'était retirée en tête-à-tête avec son beau-frère Louis, duc d*Orléans.

Ce prince, âgé de vingt-deux ans, aussi bien fait de corps que charmant de visage, déguisait sa politique astucieuse sous un faux air de frivolité, et ses débauches n'étaient qu'un aliment pour l'activité de son esprit. Il convoitait seulement la couronne entre toutes ses tendresses volages, et la reine Isabeau avait deviné l'objet véritable de son amour. Louis cependant n'avait pas l'énergie du crime, et son caractère pétulant n^eût point trempé dans une conspiration lentement ourdie : il se serait même contenté du pouvoir sans. attributs royaux; et lorsque plus tard il fut créé régent durant la démence de Charles VI, ses désirs n'allèrent point au delà. Brave et téméraire, dévot et libertin, adroit, impérieux et prodigue, aimable et instruit, il faisait U plus mauvais usage des meilleures qualités, achetait à tout prix des créatures ; insouciant dans ses haines comme dans ses amitiés,

offensait uu «mi et servait un ennemi, vi\ait, parlait et agissait au hasard; fier jusqu'à Tinsolcnce ou familier jusqu'à la bassesse, il sacrifiait tout à un bon mot. C'est amsi qu'il mit le poignard à la main de Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne.

Isabeau, que l'bistoire a stigmatisée pour avoir introduit les Anglais en France, doit être placée entre Frédégonde et Catherine de Médicis, qu'elle a surpassées toutes deux. Epouse ingrate et adultère, mère dénaturée, reine parjure et scélérate, elle a étalé hideusement tous les vices et tous les crimes. On ne rencontre pas, dans son long règne, une action noble ou vertueuse ; ses moindres paroles, au contraire, porteut l'empreinte de la dégradation morale.

Isabeau était belle et majestueuse ; ses traits anguleux avaient quelq^ie chose du profil romain d^Agrippine, mère de Néron; mais ses yeux verts (c'était alors une beauté) révélaient une âme vile. Le roi sou mari n'osait soutenir leur regard louche et féroce. Du reste, à ne juger que sa haute stature, sa taille élégante, ses mains blanches et sa gorge admirable, on comprenait l'empressement que le jeune Charles Yl mit à l'épouser quand il la vit pour première fois habillée à la française et adextrée par la comtesse de Hainaut, en la ville d'Amiens où elle fut amenée Fan 1585, sous prétexte de visiter le chef de saint Jean-Baptiste.

Depuis sou mariage, Isabeau avait acclimaté en France les modes de l'Allemagne. Elle était coifi'ée d'un bonnet à la Hénin, qu'elle avait imaginé en exhaussant la forme des bourrelets ouverts en cœur que les femmes de la cour portaient sous Charles Y;

ce bonnet, semé d^étoiles d'or et brodé de canetiUes, cachant Jes cheveux, imitait un coquillage dont Pou* yerture placée sur le devant de la tête se fermait du bas avec une agrafe de pierreries, et laissait échapper du haut une branche de fleurs en diamants, avec un voile court à riche frange flottant par derrière. Elle avait une robe d'étoffe cramoisie d'argent à reflets, décolletée carrément, étroite des manches, et faite de manière à rendre la taille aussi longue que plate; par dessus, un vaste manteau fleurdelisé d'or, attaché à la naissance des épaules et couvrant le plancher de son immense queue séparée en deux pointes que sour tenaient tour à tour les dames de sa maison. Un collier de perles à double rang suspendait à son cou un reliquaire d'orfèvrerie ; ses brodequins de cendal tissé d'or, lacés depuis le talon, ne dissimulaient pas sa seule imperfection corporelle, des pieds épais et difformes.

Le duc d'Orléans était vêtu fort simplement, à peu près comme l'un de ses pages ; son chaperon de samis vermeil avait une crête de même étoffe, plissée, et pourfilée d'or ; ses chausses de soie blanche, serrées et retenues autour des reins par des aiguillettes, disparaissaient sous une espèce de casaque bleu-cramoisi fkurdelysé, garni de menu-vair, à larges manches^ tombant au genou; ses bras sortaient jusqu'aux coudes, montrant les manches d'une chemisette de lin ; ses souliers, à demi-poulaine, n'avaient pas cette longueur extravagante et ces ornements bizarres que Charles Y fut obligé de proscrire pour satisfaire aux censures ecclésiastiques.

d Mon beau cousin et ami, dit la reine après un

âU SOIREES DE WALTEK SCUTT.

sileuce où ne Fut pas respecté riionneur absent du roi, jiirez>nioi par monseigneur suint Louis votre patron que n*aimez nulle personne si ardemment^

— Ce jurerai volontiers, madame, mais non pas invoquant monsieur saint Louis, que j'estime au-dessus de to«s les saints, de même qu'êtes précellente parmi toutes dames, voire les plus coiutes, les mieux en point et les plus avenantes.

— Ç<à, messire, pour me complaire, prenez autre serment à votre fantaisie et assurance.

— Or, ma chère et aimée, j'adjure le chef saint Jean-Baptiste ! . . .

— Ledit chef gardé en la Sainte-Chapelle d'Amiens, me remémore icelui de monseigneur le roi, plus cornard un petit...

— Fi, madame î ne jouez de la fine langue à Tégard de mondit sire, qui l'emporte d'autant en patience chrétienne.

— Dites, s'il vous plaît, quel ennui secret vous faisait Tair malhaigné et maucontent, à votre arrivée ?

— Possible, le souci de n'avoir haisé votre bouche trois jours en çà.

— A cette heure, n'ctes-vous donc encore contristé et rèvasseux, mon gentil seigneur?

. — Je n'aurais plus d'aise à courtoiser madame la sainte Vierge; cependant enseignez-my à quelle intention, si ce n'est afin de tenter divine providence, joignez à noble homme allemand madame Catherine, jà veuve trois fois?

— Dca, ne vous étonnez; Catherine n'est d'âge encore à pei-sévérer au dur état de veuvage sans li-

gnéè, puis qu^elle ne prétend se rendre nonain en un moûlier.

— Certes, bien Taffie; ains, le cas est pitoyable de voir le diable luer ses maris, tout ainsi que la femme de Tobie es saintes Écritures.

— Tel l'exemple que proposerai, beai/^ousin; il est écrit que messire Tobie, bien conseillé jpar Tange^ enchaîna ce mauvais démon qui avait causé le trépassement à sept jeunes hommes.

— Vrai, madame, Tépoux qu'avez élu à cette fois joucra*t-il honorablement le rôle de Fange compagnon de Tobie ?

— J'ai en idée, beau cousin, que Catherine triomphera d'un sort pire que le nœud de Taiguilletle, et réponse fera son devoir à la bienheureuse nuit; ce désirant pour son avantage, changeons de gamme, et contez comment se porte mondit roi?

— Ce matin, Fai visité au préau de la Fontaineau-Lion, ce pendant qu'il plantait des lauriers verts, achetés deux sous la pièce sur le pont au Change.

— Ânnonçait-il meilleure santé, et jetait-il ses yeux égarés en contrebas?

— Mondit sire m'a salué d'un Dieu-gard' avec un doux souris, et maître Guillaume Harsely, qui là était, me déclara que le mal ne se remontrerait en cas que mondit sire se gardât de tout violent émoi^ peine, joie, douleur, peur et lassitude.

— N'ayez fiance à sol mire et physicien, beau cousin ; il trafique avec les esprits de l'abîme et gâte la santé du roi par ses maléfices.

— C'est abusion, madame, je proteste; ledit Guillaume est vrai catholique, h.intanl les églises, commu-

Si SOIRÉES DE WALTER SCOTT.

niant à la Pâques, jeûnant au jour préfixe et baillant

force aumônes.

— Oui, m'^aide Dieu ! il tous affiert d'imputer à mensonge ces mauvais bruits, beau cousin, desquels vous n^ètes exempté non plus madame Yalentine.

— Ma^^ouche et médisance ont voulu ainsi naire à mon los et bonne renommée ; suis et serai fils de Jésus-Christ et me sauverai de telles abominations.

— Madame Yalentine aurait vergogne de nier si délibérément que vous faites, monseigneur; elle lient un sorcier à gages, connaît l'avenir et mélange des poisons.

— De ce la défendrai de Voix et de fait, ma chère dame, envers et contre qui appartiendra; un jour madite dame Yalentine se consulta aux devins qui Tépouvantèrent, prophétisant vilaine fin pour moi, aussi vrai que d'Orléans «st éloignée Bourgogne.

— Ne faites état de telles prédictions, beau cousin ; ces trompeurs et diseurs de sorts m'ont pareillement déclaré que deux soudards anglais honoreront le convoi de la reine défunte, et qu'icelle ira par Saint- Gloud jusques à Saint-Denis.

— Âvez-Tous onc demandé à ces docteurs ce qu'il adviendrait de la maladie de monditcher sire et frère ?

— Celez à.part vous ce mystère, qui vous importe non moins qu'à moi-même; il m'a été répondu que dorénavant le roi Charles ne serait roi de France.

— Contrairement, certain Arabe, découvrant l'avenir par les nombres pythagoriques, a vu clairement que mondit sire existera encore après son royaume, et toutefois régnera un plus long temps que ses prédécesseurs.

— N'ayons fiance à affineurs et artisans de menteries, beau cousin ; j'aurai cure et intérêt que sorciers et adorateurs du diable soient ars et consumés en cendres pour le fait d'hérésie. Or, mondit sire renaant son âme à Dieu, quel sera roi en sa place?

— - Assurément, monsieur son fils Charles, dauphin de Viennois.

— Las ! mon bon seigneur, icelui, bien qu'âgé tantôt de deux années, n'a force de yie ni de corps ; un miracle n'empêcherait qu'il ne décédât.

— Oui àk, madame, le roi notre sire n'est jà trépassé, et l'an prochain je vous vois en gésine pour le fait d'un autre dauphin, qui sera plus sain et mieux portant.

— Parlez franc, beau cousin ; en cas que je devienne veuve et régente, me voulez pas épouser solennellement?

— Vous me voyez bien marri et confus de si haute proposition, pour ce que suis conjoint à madame Vaientine.

— 0 le bel empêchement I monseigneur le pape d'Avignon, Clément septième, à défaut du pape de Rome, Boniface neuvième, vous baillera bonne absolution de divorce, et par ainsi le grand schisme qui divise l'église nous sera du tout profitable.

— Cuidez-vous que madite dame Valentine n'appelle de la bulle papale au futur concile? Ensuite monseigneur le Saint-Père romain nous peut excommunier et mettre la France en interdit.

— Ce pendant le second pape et vicaire de Dieu en Avignon nous remparera de pardons et décré-

24 SOiRÉES DE WALTKR SCOTT.

taies, beau cousin; boutez votre main en la mienne,

cl je vous fais oindre et couronner à Rheims.

^Vraiment, madame, je vous loue et mercie de tant de bâte ; mais mondit sire n'est point agonisant ?

-^ Encore un peu de temps; madame YalenWne, par Penvifr qu'elle a de régner, tempère Teffet des conjurations, peur d'être convaincue de maléfices..

— Ce sent toutes inventions odieuses, ma chère (lame^ et m'est avis que madite duchesse d'Orléans emploierait plutôt pratiques condamnables afin de guérir le pauvre roi Charles.

— Outre ce, elle a jeté aussi uu mauvais regard à mon petit dauphin, qui s'eu va languissant et débilité jusqu'à ce qu'il trépasse.

— . Par saint Louis, mon patron ! si cela- était de la sorte, madame, je ferais juger icelle par messeigneurs les ducs et pairs de France, et je divorcerais tout à l'heure! Non, mondit sire revient à raison et santé, par la prudence de maître Guillaume Harsely, moyennant repos, séjour, mansuétude et paix entière.

— Veut-on pas le rendre moine en un couvent? Pour abréger, beau cousin, je vous convie par horoscope au trône du gentil royaume de France, et vous tiens jà pour mon roi et seigneur. »

Pendant que des caresses d'amants servaient de conclusion frivole à un entretien politique, où le duc d'Orléans, plus dissimulé que la reine, n'avait pas montré le fond de sa pensée, une troupe de cavaliers arrivait de Paris au petit trot. C'était un gentilhomme natif de Bourbon, Hongriman de Jansay, ou mieux, Hugues de Guisay, accompagné de ses amis et de SOS domestiques.

Ce jeune fuvori de Charles VI, et snrlout d*lsa~ beau, avait la haute main dans toutes les fêtes de la cour, bals, mascarades et lournois. Sa bonne mine commença son crédit, et la reine remarqua la première ses yeux noirs et vifs, sa chevelure blonde et bouclée , sa (aille élégante et tout ce que promettait J''apparence ; dès lors, Hugues de Guisay sortit du vulgaire des courtisans et devint conseiller intime de l'hôtel Saint>Pol. Mais son orgueil suivit la même progression que sa fortuue, et, tout rempli de la confiance que lui témoignait le roL pour se conformer aux caprices de sa femme, il ne regardait pas à se faire haïr de tout le monde. Bien plus, son insolence éclatait aussi avec les princes, qui le ménageaient pour ne pas s''attirer la colère de la reine ; quant aux valets , petites gens et vilains , il les frappait et les invectivait avec un malin plaisir, souvent en présence du roi^ qui riait de ses brutalités. Hugue» de Guisay n^avait pas même de respect pour les femmes, et de- Tant elles il affectait une singulière grossièreté de langage. Ce fut lui qui plusieurs fois changea en orgies les fêtes que donnait Charles YI ; dans une mascarade qui eut lieu à Toccasion de la naissance du dauphin, il se précipita dans le bal avec de jeunes seigneurs, tous masqués ; les lumières furent éteintes et la vertu des dames ou demoiselles reçut un irréparable dommage. Qu'était devenue la galanterie des anciens chevaliers I

Hugues de Guisay se rendait donc à Thôiel de la Reine Blanche, et du plus loin qu'il aperçut le peu* pie rassemblé aux portes, il détacha de sa suite deux archers armés de boulaies ou baguettes de bouleau ;

26 SOIRÉES DE WALtKB SCOTT.

ceax-ci partirent au galop , et la foule, sans les at- i tendre, ou?rit un large paîîsage où six che?aux pou- \aient se présenter de front. '

Mais Hugues de Guisay, voyant que ses nrchers ne | faisaient pas usage de leurs boulaies, fut transporté de fureur, saisit un fouet de chasse qui était toujours suspendu aux arçons de sa selle, et enfonça ses éperons dans le ventre de son alezan. Sa vengeance se tourna d'abord contre les archers qu^il accusait de trop d^humanité.

c Ah t chatemiles, renards, traîtres et mécréants, il TOUS souviendra de la danse ! criait-il les yeux ardents et la bouche écumante; aboyez, chiens! voilà ce que cVst que bienveignier cette ribaudaille, Tépargnant et lui disant gare ! Coups et bourrades convîenpent au menu peuple mieux que frein au destrier. Monsieur le diable, ramasse les horions qui tomberont par terre ! Clamez merci bien harmonieusement, la musique me duit, et je fériraiplus dru s'il vous plaît. Adonc, par la corbieu! hurlez, maugréez, pleurez, riez, aboyez, chiens ! Tout beau, ne vous rebellez, ou je vous saigne d'une taillade au ventre ! m

Les témoins de cette scène n'eurent pas la précaution de contenir leurs éclats de rire, et ils s'amusaient beaucoup des grimaces et des contorsions que la douleur arrachait aux victimes soumises et résignées. Hugues de Guisay ne prétendait pas donner la comédie à cette populace, et laissant respirer ses deux archers, accoutumés d'ailleurs à ces injustes corrections, il se mit à promener autour de lui son fouet qui rencontrait toujours des visages, des épaules et des jambes à déchirer. Chaque coup laissait un stig-

LE CHAtUYARI. S?

iBake sanglant on des balafres bleues sur quelque figure d'homme, de femme ou d'enfant.

(( Aboyez donc, chiens, de par Dieu ! criaitil avec une joie féroce ; ce sont présens de joyeux avènement ; ne cessez de rire , viezdases ; la farce e&t monli folle et réjonissante ! aboyez, chiens ! Ceci soit à compte sur la gabelle que paierez a votre patron Satanas. Ça, ne vous arrêtez de rire, malotrus, hélitres, gueux, gueneaux et race cynique. Aboyez en cramoisi, et dansez la courante ! »

Cette cohue se dissipa dans les ruelles du fau* bourg, pour se soustraire aux atteintes du fouet que le gentilhomme agitait d^un bras infatigable ; et ceux même qui avaient le bonheur d'échapper à la grêle de coups, criaient plus fort que les autres. Enfin, Hugues de Gttisay s'arrêta las de frapper et ne blessant plus que Tair; alors il s'abandonna délicieusement à son expansive gaieté ; ses gens l'avaient rejoint en silence, et comme indignés de son expédition.

a Par le sang de Dieu ! dit-il, balançant son fouet dont la courroie était ensanglantée, ai-je pas baudement châtié ces vermines? Dites, quelle pitance bailler aux chiens hargneux? Ils ont moult aboyé ; et, à la prochaine revue, j'aurai égard qu'ils ne s'enrhument. Corbieu! chien battu craint le bâton; et ils ne m'attendront guère, ces courtaux sans queue 1 Et vous , ribauds , avez-vous la langue coupée et la parole pendue aux nœuds de mon fouet?

— Monseigneur, reprit un écnyer témoignant du geste qu'il parlait pour tous, vous sembliez le prince Hercules, chassant certains peuples pygmées, qui pensèrent mal à propos lui gripper sa fourrure de

tn SOIRÉES DB WALTER SCOTT.

lion néméen , et il n*est au monde gentilhomme plus adextre à bal ire tas de vilains.

— Dieu le pardoiul I interrompit Hugues deGuisay lui déchargeant son fouet sur la joue, que traversèrent aussitôt de rouges sillons , éprouve foi-mémc la bâture, et déclare comme vilains sont honorés d^étre fustigés par noble homme et seigneur. Aboyé, chien ! »

Le fouet à la main, il entra dans la cour des étables, et commanda d'un ton impératif à ses gens de donner un picotin d^avoine a son cheval , d^essuyer sa sueur, et de ne lui épargner aucun soin. Puis, il mil pied à terre, et passant à côté des dames et des seigneurs, sans daigner se découvrir, il se dirigea d^a— bord vers les appartements de la reine.

Hugues de Guisay était armé à blanc, c^est-à-dire que ses brassards, sa cuirasse et son haubergeon ou cottes-de-mailles en acier poli et reluisant, le distinguaient des gens d'armes; il portait en tête un chaperon démesuré , mi-parti de blanc et de bleu , étoile d^or et relevé sur Toreille gauche : on entendait sonner à chaque pas ses éperons longs et droits ; son épée garnie d^argent et attachée contre sa cuisse, froissait par moments les Jambards de fer.

Il monta le grand degré , annonçant son approche par le cliquetis de son armure et le retentissement de sa démarche ; il pénétra dans la galerie Blanche, ainsi nommée parce que les murs étaient blanchis de craie détrempée à la colle; il arriva jusqu'à Tanticharobre obscure qui conduisait chez la reine; mais là il fui arrêté par petit page, à U livrée d'Isabeau de Bavière.

« Par la uiort-Diea! s^écria-t-il en colère, qui est le sot naquet qui boute sa main orde à mon liaaherl clair et rayonnant? Vais faire aboyer le chien!

— Point n'entrerez céans, messire, de par ordre de madame Isabeau.

— Sambregoi! ladre puceau, es-lu bien osé de me recevoir à reculons?

— Monseigneur, faites retraite, et tenez compte du commandement de maditc dame.

— Loqueteux, claquedent et croquelardon, plutôt que page, tire tes grègues en arrière, peur de fouet et bâton !

— Sur mon âme ! messire, ne passerez outre, et madite dame punira telles injures et vitupères.

— Voici de quoi répondre aux faquins de si basse gent, reprit Hugues de Guisay levant son fouet ; maintenant aboie, chien !

— Par Técusson de mon père et couleurs de ma dame ! messire, suis gentilhomme, et si griève noise vaudra entre nous le combat à outrance, à toutes armes et sans merci.

— Ventre-Dieu ! le petit compère est propre et idoine au métier de chevalerie, w

Après ces mots railleurs , Hugues de Guisay , étonné de rencontrer tant de résistance dans un enfant, abaissa son fouet et se retourna vivement aux éclats de rire qu'il entendit derrière lui. il rougit d'impatience en reconnaissant Catherine, qui était restée spectatrice de la menace et du défi.

Celte jolie veuve, vêtue de blanc et de noir, les cheveux épars sur les épaules et sans voile, à la mode des épousées, éblouissante de joyaux et de pierreries.

sortait de la chapelle on Pierre d^Orgemool, évêque de Paris, avait célébré son mariage avec nn noble seigneur bavarois. Elle souriait encore, et le gentilhomme au fouet eut honte de Tespèce de défaite qu^ii venait de subir devant elle.

Il prit un air froid, sévère et arrogant, s'appuya sur la poignée en croix de son épée, et regarda en face Catherine, qu'il n'avait pas même saluée.

« Mon beau cousin, dit celle-ci avec une fine ironie, prenez du champ, provoquez monsieur le page et courez sus, sacquant de Tépée et pourfendant du fouet ; octroyez-moi de décerner prix, couronnes et baisers.

— Foin des baisers ! réservez iceux à votre quatrième ou cinquième mari, ne sais lequel ; m'est avis que les baisers vôtres ont venin mortel, et si n'en voudrais pour un l'élu.

— 0 le déloyal et infâme ! vaincu et moqué par un petit page, il s'en va guerroyer contre les dames.

— Mesçire de Guisay, ajouta le page ôtant son gant, qu'il jeta fièrement devant son adversaire, relevez ce gage de bataille en l'honneur des damoiselles et pour le fait de courtoisie.

— Par le saint nom de Dieu ! répondit Hugues foulant aux pieds ce gant avec rage, ce chien qui aboie sans objet aboiera tantôt à bon escient.

— - Mon seigneur et mari descendra en la lice pour revenger mon los dififamé et votre outrecuidance, reprit Catherine qui fixait sur lui un regard de mépris et d'indignation.

— Vrai Dieu ! ma mie, répliqua-t-il d'un ton moqueur qui ajou^it à l'insolence de ses paroles, j'en-

verrai quelque chevaucheur d'écurie envers votre époux portant au front plus de cornes que de cheveux; ce sera duel de taureau et de chien : possible est qu'engrossiez du Minotaure crétois.

. — Que madame Isabeau n'est-elle céans pour ouïr si grosMes vilenies ? disait Catherine en pleu^ rant. Nenni, vous n'êtes, ni onc serez gentilhomme^ à savoir de lignage antique et honorable; blasphémateur et méchant blasonneur, méritez trop mieux qu'a* voir langue et oreilles coupées {

— Jetez votre langue aux chiens et aboyez conjugalement, bimblolière d'amour ; ains, de par le cocps Dieu ! la danse sera moult goguelue et ridicule pour le mystère de vos épousailles, et selon la coutume solennelle, je vous promets à la vesprée le plus mér

, lodieux charivari qui fut sonné depuis les sept cen^ veuves du roi Salomon. »

Cette altercation vive avait attiré l'attention de la reine, qui ouvrit la porte de sa chambre, et, accompagnée du duc d'Orléans, tout ému à la voix de Catherine, elle s'avança jusqu'au milieu de la salle avant que les disputeurs s'aperçussent de sa présence.

« J'adjure saint Louis mon patron, dit impétueusement le duc en réponse aux dernières insultes du sire de Guisay, que les faiseurs de charivaris danseront une autre danse, et n'auront souci de faire les fous au déshonneur des dames et gentes épousées I

— Beau cousin, reprit Isabeau en souriant, c'est médiocre sujet d'ire et de frénésie. Depuis ue sais quand, charivaris sont usités aux noces de veuves ou femmes divorcées, et madame Aliénor de Guyenne, femme du roi Louis septième, reçut violente aubade.

32 SOIUÉES DE WALTKH SCOTT.

à SOU reuiai'îciuent avec te roi d'Aiigletetre Heurt.

— Pour Dieu ! ma chère dame, répliqua-t-il lauçaut un coup d^œil foudroyant au sire de Guisay, délaissez en oubli ces vieux us nialhonnéles, et, comme doit tout chevalier tenu par ses serments, hororons les dames à Tinstar du Seigneur-Dieu et des saints ; chérissons leur gloire et renommée comme chose sa— rr/e, et disputons, la lance ou Tépée au poing, contre qu'conque, malandrin ou félon, tenterait de causer dommage et préjudice à icelles maîtresses des cœurs^ source de vaillance et jardin de vertus.

— Madame, dit le page le genou en terre et la main gauche placée sur sa poitrine, le sire Hugues de Guisay m^a du tout oflensé et avili, pour ce que ne voulais lui bailler passage en votre chambre ; après qaoi ce faux et détestable gentilhomme a diffamé ma* dame Catherine par mensonges et médisances que rétracte et honnis; sur ce, je prie et requiers que le combat soit accordé entre nous en réparation pour le jugement de Dieu.

— ^ C'est bravement parlé, Boisbourdon, répondit la reine lui faisant signe de se lever ; tu seras vaillant homme de guerre et preux chevalier : adonc force est de dénier ce combat inégal qui m'offre deux mauvaises chances à courir, d'autant que j'aime Hugues malgré son méfait ; et certes aimerai si fidèle page, vienne barbe au menton.

— Madame, dit à son tour Catherine, dont les yeux suppliants roulaient encore des larmes, il n'^est que faire de combat, lances, épéeset mort d'homme, à cette fin de chîltier ce niiillieureux qui m'a si hardiment blasonuée que vergogne nie poind et sollicite

d'aller en un couvent ; iMns, madame, si taul est quç votre grande amitié pour moi ne soit à néant, or donnez à ce malin seigneur de s'excuser par-devant vous quant aux ordures qu'il a répandues touchant l'estime et bruit de ma maison.

— Ma très-chère dame, ajouta le duc d'Orléans, ne refusez cette justice à nos instances, et pour l'amour de moi, aussi de mondit sire, exilez ce méchant et outrecuidé seigneur, défendez à icelui de venir en. cour, et baillez-moi charge de le traiter ensuivant ses mérites.

' — Vos désirs soient parfaits, beau cousin, repartit Isaheau encourageant du regard Hugues de Guisay, qui se croyait perdu et attendait son arrêt ; toutefois, à moi seulement appartient droit de haute et basse justice sur mes gens. Sire Hugues, venez en m}i chambre avouer vos méchefs et forfaitures. Catherine, je te donnerai pour dommage et dépens quarante florins d'or de mon épargne.

— Monseigneur, dit Catherine au duc d'Orléans qui se retirait tristement, viendrez -vous pas ce soir baller et vous ébaudir à mes noces, où le roi notre sire ne peut assister, étant malade et tout essoinié?

— Oui dà, par saint Louis ! viendrai si m'y invitez, belle épousée ; madame Isabeau a disposé mer veilleuse fête, danses, jeux, musique et souper.

— Dieu nous garde du charivari du sire de Guisay! je mourrais de maie honte si monsieur mon mari oyait ces coules ords et infects; ô la bizarre et abominable pratique!

— Allez vous accoutrer, et reveïiez en tricuuphant

arroiy beau cousin, dit la reine échangeant di^s regards d'intelligence avec Catherine, le sire de Guisay et le duc d'Orléans ; au demeurant, monsieur mon page, on récompense de votre bonne garde à Thuis de ma chambre, mandez ce qui vous duira et agréera davantage.

— Madame, s'écria Boisbourdon avec feu et la main sur le cœur, d'avance me résigne à votre gros courroux et refus; mais un baiser de votre bouche me plaît mieux que le paradis en l'autre vie.

— J^ai juré à part moi de ne rien nier à votre souhait ; ainsi soit comme vous l'avez requis, mon amiable pbge. »

Boisbourdon, que la reine avait baisé au front, pâlit et chancela; Isabeau ressentit une secrèle joie d'inspirer à un enfant un sentiment qui ressemblait à de l'amour. Elle suivit des yeux le duc d'Orléans^ comme pour l'empêcher de se trouver seul avec Catherine; puis, quand il fut éloigné et que le palefroi qui l'attendait au montoir de pierre eut bondi sous son maître, elle sourit encore une fois à son page et se renferma dans sa chambre où l'avait précédée Hugues de Guisay.

(( Sur mon âme ! lui dit-elle en le faisant mettre à genoux, Hugues, mon bien-aimé, avez la tête moult légère et plus folle que celle du roi votre sire.

— Madame, reprit effrontément le fourbe, n'ai nulle repentance d'avoir injurié, molesté, et honni madame Catherine, cette mauvaise bête et bonne bague, laquelle entretient commerce amoureux avec mon beau seigneur d'Orléans, mêmement avec au-

LE CUARIYARI. 35

cuDs valets <rétables, puissants ribauds et joyeux frapparts.

— Non, dis que tu mens et abuses, Hugues, mon vrai et unique ami? Sur ta vie ne l'aven lure à jouer ce vilain jeu de médire de mondit seigneur d'*Orléans? Renie ce propos mal séant et incongru ; cuides-tu que j'aie foi à telles bourdes mal sonnantes?

— Madame, ne feignez ignorer cette accointance manifeste et apertement déclarée en la ville comme en la cour, à savoir que ladite Catherine est facile audit duc d'Orléans qui allégeait son veuvage et solaciait ses ennuis?

— Hugues, entends le serment qu'ai fait tout bas, et vois à le rendre vain : si tu es tenu pour imposteur et foi mentie, au fait des amours de messire d'Orléans avec madame Catherine, clame vers Dieu rémission de tes péchés, car sans faute seras lié en un sac et jeté en la rivière!

— Partant, suis je moult assuré de n'être mangé des poissons. Ma digne et chère dame, rancunez-vous votre petit indigne serviteur, qui craindrait moins la laide mort qu'un regard iré et contraire de vous?

— Nenni, Hugues, mou beau cousin, il ne me chaut ni soucie de la fausse Catherine, et davantage je vous loue tant et plus desdiies remontrances.

— Par le sang-Dieu ! haute et amée dame, rien ne me semblera onc trop âpre et ardu à votre service : quel ordre me baillez-vous à cetle heure?

— A savoir de ne jurer ni ne blasphémer le sacré uom de Dieu, comme êtes coutumier de ce, peur du bourreau-tourmenteur qui vous eût jà percé la langue

d'un fer ardent, n'étaient votre noblesse et ma miséricorde.

— Madame, de ce me confesse humblement par devant le seigneur Dieu et vous qu'il me deult avoir colérée par ma conduite impie...

— Tu dégoiseras le demeurant au père confesseur, d'autant que n'ai puissance d'absoudre le moindre péché, voire par accolade et toutes privautés. »

Alors elle interrompit la pénitence du sire de Guisay, lui permit de se relever, et le fit asseoir à la place que le duc d'Orléans avait quittée ; elle embrassa tendrement le jeune gentilhomme qui, oubliant tout à fait le rang de sa maîtresse, s'empara de ses mains délicates, et les dévora de baisers.

« Hugues, trôve à ce jeu, disait Isabeau s'abandonnant elle-même aux caresses que son regard ordonnait malgré la défense de sa bouche ; ce n'est heure du déduit, et aussi bien les dames s'interrogent entre elles pour connaître quel empêchement me tient hors de leur vue.

— Isabeau, ma mie, ne me soyez si rebourse et cruelle en témoignage de vos pardons que n'ai encore gagnés.

— Il se fait tard, et n'as-tu pas trop de temps pour ce que vais réclamer de toi, mon beau cousin?

— ■ Qu'est-ce? Pour obvier aux délais et retardements qu'appréhende, je fais serment plus inviolable qu'était le vôtre, d'obéir en toutes choses au vœu qu'allez faire !

^- Çà, ne sauriez que résoudre, si je vous sommais de perforer votre sein d'un coup profond ! s'écrit la reine jouissant de l'effroi de son amant.

— Par le sang-Dieu ! madame, reprit Hugues en pâlissant, point n'avez conçu si perfide dessein? en ce cas, un prêtre consentirait à délier mon dit serment.

— Par ma fi l sire Hugues, je pe prétends vous parjurer le moindrement, et Toflice quMl vous plaira me rendre est aisé et réjouissant de soi.

— J'adjure Dieu et monsieur saint Denis que n'arrêterais onc à vos ordonnances, hormis un petit temps pour barbotter mes patenôtres ; et fallÛt-il me précipiter la tête en bas du faîte de quelque tour, ou parmi les eaux tournoyantes d'un gouffre, je vous saluerais d'un grand merci en adieu.

— Vraiment, si outrées promesses veulent être expérimentées, et j'y songerai ; mais ce n'est pas ce qu'il faut aujourd'hui. Ce soir la fêle des épousailles fera l'étonnement de la cour; ains secrètement inventez certaine momerie bien parée et agencée, en laquelle soit le roi Charles, mais d'une étrange sorte à l'insçu de tbus.

— Corbieu ! madame, c'est occasion de dresser et instruire pompeux charivari au regard de madame la teuve ?

— Catherine se dépitera, et mon beau cousin d'Or- • léans orra publier le mystère de ses amours au bruit

des trompes, labours et violes.

— Onc ne sera vu et entendu plus galant charivari , mieux crié et mieux sonné I

— Va-t'en, de ma part, annoncer au roi cette triomphante momerie. et le persuader d'élire son rôlet en la farce pour le divertissement des dames. *

— Monseigneur Chariot , vous affie, ne contredira le jeu que médite en mon esprit.

— > Tel est le recipe des physiciens pour la guérison du roi : or, n^épargnez danses, virades, sauts, huilées, courses et force mouvement , tant que monditroiahane, souffle], sue et se pâme. Ce plaisant remède puisse ru'er jus sa maladie.

— Par la mort Dieu 1 si guérirai notre sire ! » La reine avait aux lèvres un sourire où apparaissait toute sa pensée : le sire de Guisay lui développait le projet de mascarade qu'il voulait soumettre à Charles Yl ; et la satisfaction que ses paroles imprimaient sur les traits de madame Isabeau lui semblait de bon augure pour son ambition ; une promesse d^argent excita son dévouement au plus haut degré, et' il sortit du tête-à-téte, tout glorieux de Tamour qu'il avait su inspirer, et des avantages qu'il espérait en tirer pour sa fortune.

En passant par la galerie , il rencontra le page préoccupé, qui ne bougea point à son approche.

(( Chien , lui dit-il d'un air hautain , n'as-tu plus voix pour aboyer ?

— Monsieur de Guisay , reprit Boisbourdon , chien a dents en gueule pour mordre et déchirer. »

Le gentilhomme ne hasarda point une nouvelle question, de peur d'avoir à soutenir une attaque « ouverte et acharnée; il épancha son ressentiment dans un éclat de rire accompagné de son exclamation ordinaire : Aboie, chien !

Son alezan encore sellé et bridé piaffait dans Tétable : il sauta lestement en selle et partit le premier; mais comme ses gens, surpris par ce départ inattendu et rapide , se mettaient en devoir de le $niviv, il tourna bride et revint gourmander leur

lenlcur à coups de fouel ; puis faisant ouvrir les portes de Thôtel, il effaroucha du son de sa voix les curieux qui s'étaient ravisés, et fustigea largement ceux qui n'eurent pas la précaution de s'enfuir à son passage. 11 renversa une femme sous les pieds de son cheval , blessa 'un enfant avec ses étriers tranchants, et balafra deux ou trois écoliers qui lui lancèrent des cailloux sans Tatteindre.

Ces exploits de lâche cruauté entretinrent sa bonne humeur jusqu'à Thôtel Sainl-Pol, où il arriva en traversant la porte et la rue Bordelle, la rue Saint- Jacques dans toute sa longueur , le Petit-Pont , la Cité, le pont au Change , la Grève, la porte Baudoyer et la rue Saint-Anloine. Partout sur son chemin, il insultait le peuple , distribuait des coups de fouet à droite et a gauche , renversait des étaux de bouiiques , éclaboussant les passants , et répondant à quiconque se plaignait : Aboie, chien! Lin de ses domestiques étant tombé de cheval fut maltraité pour le compte de son maître, qui jura de venger ce qu'il nommait la trahison des vilains.

Charles YI était à jouer aux quilles avec ses favoris, dans la galerie vitrée qui environnait le sauvoir où vivier aux poissons. Ce roi avait quelque chose d'égaré dans le regard, et sa figure, belle et régulière , semblait contractée par une irritation continuelle; son nez aquilin se courbait sur ses lèvres ternes et épaisses, son menton osseux s'allongeait en avant, ses yeux étaient caves et ses sourcils proéminents, des rides précoces déformaient ses traits pâles, et on remarquait un tressaillement nerveux dans toute sa per.-^onne. fl n'avait pas de coiffure de lèle

40 SOIRÉkS Dlî WALTÈR SCOTT.

o( ses cheveux toulfus forinaieiit une sorte de bonrrelet par derrière ; il portait une ample robe oo dofuino j avec camail et capuchon à la monacale, en étoffe de camelot de soie, usé et taché, sans autre ornement qu'un collier d'or bénit et une ceinture de corde qu'il avait adoptée par pénitence.

Les quatre seigneurs qui composaient son conseil privé en matière de jeux et de plaisirs étaient tous beaux, bien faits et richement habillés; on aurait volontiers cherché le roi au milieu d'eux. C'étaient le comte de Jouy ou de Joigny, Aymery, sire de Poitiers, Ivam, bâtard de Foix, et le jeune Nantouillet; ils resplendissaient d'or , de soie , de irelours et de fourrures.

Hugues de Guisay, que, malgré ton ses vices , le roi honorait d'une prédilection marquée, fut accueilli par un silence d'envie, et la tendre accolade qu'il reçut de Charles VI poignarda les autres courtisans ; le jeu fut interrompu , et le roi attira vers un banc le sire de Guisay, qui s'y assit brusquement le premier.

u Hugues , lui dit Charles avec un sourire souffrant, cette nuitée fut valable et de rafraîchissant sommeil ; j'ai gringolté cinq patenôtres au coucher, et au déjucher pareillement; ce m'a dri tout reconforté , et devers Pàques-fleuries j'irai guerroyer chex les Flamands.

— Mon cher sire, dit le bâtard de Foix qui était vraiment attaché au roi, Guillaume Harsely est docte physicien et puissant mire ; il remparera votre santé démantelée et vous gardera eu la forteresse de longue ▼ie, moyennant repos et petit travail.

LB CHARITARK 41

— Corbieu I interrompit le sire de Goisay, OMnseigneur se conseillera mieux à ses amis et senritears; la maladie ne prendra congé qu'k renfort de passe temps joyeux, di?ers et mouU exercés, jeux de paume, promenades, tournoiements, danses et tordions.

— Par monsieur saint Denis ! dit le roi , mon cousin de Guisay a langage plus expert et plaisant que tout docteur en la faculté de Paris ; ce matin j^ai promené, tracassé et couru en mes jardins, plantant arbres et fleurs , lant que suais de par tout le corps, après quoi suis dispos et alègre d^autant.

— Je renie Dieu, si tel expédient ne réussit pas à TOUS reiraire des ombres de mélancolie ; aucuns mires ont baillé tel avis à madame Isabeau.

— Néanmoins, madame Yalentine me Toulait forcer de séjour en mon bôtel , disant mes menus suffrages et ne vaquant qu'à messes; la règle des moines n'a rien de pire ni meilleur.

— Fi de ces pratiques claustrales ! monseigneur, ai tantôt ordonné momerie singulière et appétissante.

— Quelle? demanda Charles « dont les yeux s'animèrent.

— Joyeux charivari aux noces de madame Catherine, naguère veuve de trois maris.

— Monsieur saint Denis me donne indulgence pour festoyer la commère et sonner Carimari', cari^ maral

— Oui bien, sire, dirent les gentilshommes complaisants aux désirs du roi , c'est us antique et galant; outrepassons Carême-preAant et Mardi- gras ^ inventons si merveilleuse farce qu'il en soit parlé en public.

^•Mon cher sire, ajouta le bâtard de Foix, pensez à ne vous lasser ai hdrasser pour affaire de la santé Yotre; de prime-saut conférez- en à maître Guillaume.

— Monseigneur, interrompit le sire de Guisay, fi gurons un chœur d^hommes sauvages, velus, hideux à voir, en manière de faunes ou satires?

— Par saint Denis et Montjoie ! s'écria Charles dont Tassentiment s'^exprimail par un rire convulsif, moi représenterai le dieu Pan avec queue et cornes.

— Ainsi soit à votre plaisir, monseigneur, reprirent les seigneurs, nous jouerons vos serfs et domestiques en tel accoutrement sylvaiu et mythologique.

— ' Au nom de Dieu, de la sainte Vierge, saints et anges, messieurs, je vous commande et recommande de ne point, par vos faits, gestes et dits, causer offense ou scandale aux dames et damoi selles. )>

Hugues de Guisay ne laissa pas se refroidir l'enthousiasme de Charles VI et remplit Tofiice de grandmaître des cérémonies; il alla donc avertir l'imagier du roi, le couturier, le bonnetier et quelques autres, de se rendre dans la galerie du sauvoir, et d'y apporter tous les objets nécessaires à leur état. Quand ces gens de métier furent réunis sans connaître ce qu'on voulait d'eux, on ferma la porte de la galerie et deux archers de la garde du roi eurent mission de veiller à ce que personne n'approchât de la longueur de leur pertuisane.

Hugues de Guisay fit part de son projet à l'imagier, qui discuta gravement la forme, la matière et la couleur des habits; enfin on tailla des vêtements de toile, qui furent exactement cousus et appliqués sur le corps nu, de manière à en faire saillir toutes Iop parties le?

plus déshonnêtes ; ce fui le sire de Guisay qui se pr.^la d'abord à l'expérience, et le roi, enchanté de ce costume, ne Youlut pas attendre plus longtemps pour s'en revêtir.

Lorsqu'il fut emprisonné dans ces langes de toile, on l'enduisit de poix résine pour la faire reluire, et on colla par-dessus des crins, des poils et de la laine, pour imiter une peau de bêle ; une Ipngue queue de vache, des souliers à la poulaine avec griffes dorées, une crinière de lion en guise de perruque, et un masque semblable à celui du théâtre grec ; tel lut le burlesque assemblage de ce déguisement.

Charles VI, ainsi masqué, poussait à chaque instant des bouiïées de rire et des cris aigus, tant cette invention lui semblait nouvelle et comique : seulement sa gaieté exagérée faisait mal à voir comme à entendre, et le bâtard de Foix lui demanda plusieurs fois s'il n'était pas incommodé par l'odeur de la poix et gêné dans cet habillement; le roi, sans répondre, admirait avec une curieuse attention chaque pièce de son costume; cela dura jusqu'à ce que les cinq gentilshommes furent déguisés uniformément et armés de thyrses.

Cette mascarade, composée dans le goût du temps, ne parut pas encore assez grotesque; on mit à la main du roi une crosse d'évêque et sur sa tête une couronne, pour désigner les attributs du dieu Pan; puis chacun choisit Tinstrument dont il savait jouer. Pan suspendit à son cou un rebec, sorte de violon à trois cordes, dont le manche était sculpté en ligure de Gorgone; les satyres prirent une viole, un tabourin, une saquebulte, ou trombonne, une Imccinc ou

trompe et an psaltérion. La nuit était close, lorsque deax litières fermées vinrent secrètement dans le sauvoir chercher celte momerie pour la conduire au faubourg Saint-Marcel, à Thôtel de la Reine Blanche.

Dans cet hôtel, la fête était engagée depuis que les torehes avaient été allumées. Les galeries tendues de tapisseries de haute-lisse à personnages et couvertes de nattes, ne suffisaient pas pour recevoir la foule des conviés.

La petite galerie était à demi occupé par les mé^ nétriers, au nombre de cent, habillés aux livrées de la reine et portant un chapel de roses autour de leur bonnet; chacun de ces chapels ou chapelets, fort rares dans la saison, avait été payé trois sous aux rosiers de la rue Hautefeuille. Ces musiciens jouaient de toutes sortes d'instruments dont aujourd'hui on ne connaît que le nom ; ils savaient s'en servir si habilement qu'ils imitaient le chant des oiseaux, la yoîjt de l'homme, le bruit d'une tempête, les cris des animaux, et passaient de la plus suave mélodie aux sons les plus discordants.

Dans la grande galerie, où l'éclat des lumières faisait étinceler celui des diamants, des bijoux et des étoffes de soie, d'or et d'argent, les dames coiffées de hauts bonnets à la Hénin, avec des robes armoriées, mi-parties, traînantes et bordées de mcnu-vair; les seigneurs portant chaperons aux couleurs variées, habits longs en drap, en damas, en satin, en taffetas et en brocart, bottines fauves et chaînes d'or au cou ; les pages, écuyers et domestiques (on désignait sous ce titre, alors honorable, toutes les personnes attachées h la maison royale), vêtus de livrées neuves, enfin cette assemblée noble et galante n'avait pas droit

d'entrée dans la chambre de parade où la reine Isaheau se tenait avec sa famille, les grands officiers de la couronne et la haute noblesse de France.

Bientôt les basses danses, c''est-à-dire terre-à-terre, sans tours de force de baladin, commencèrent aux accords det fanfares, et la gaillarde, la volte, Taltemande, la courante, le branle, et surtout la morisque, importée des croisades d'outremer, permirent successivement aux danseurs et danseuses de montrer leur souplesse, leur grâce et leur agilité. Ensuite un jongleur de Bohêmç disputa d'adresse avec un jongleur de Saint-Quentin ; ils firent assaut de merveilles, au point que plusieurs assistants se signèrent dans le doute que ces prodiges s'opérassent par l'intervention du diable. Le jongleur picard, élève des Trouvères, chanta des lais et récita des fabliaux du temps jadis.

Les jongleurs et jongleresses, qu'on allait louer dans la rue Saint-Julien-des-Ménétriers où ils demeuraient, tombèrent en discrédit deux années après, lorsque les Confrères de la Passion établirent leur spectacle à Paris ; et ils disparurent tout à fait a la suite d'une ordonnance qui leur défendait, sous peine dVmende et de prison, d'exciter du scandale par leurs jeux dans les rues, carrefours et lieux publics.

L'auditoire parut satisfait du savoir-faire des jongleurs, qui, après les tours de passe-passe, les chansons et les récits rimes, tels que les Trois Aveugles de Compiègne^ le Seigneur Hippocrate aux Indes et le Sacristain de Cliuny, terminèrent leur représentation par le jeu des épces qu'ils avalaient, qu'ils s'eufonçaîent dans le corps, et avec lesquelles ils faisaient

des miracles de dextérité. Après, les danses rccuminencèrent en attendant que Ton apportât les tables du souper.

Dans la chambre de parade, éclairée par quarante torches que tenaient des varlels figurant des esclaves Maures, madame Isabeau. qui n'avait rien changé à sa toilette du matin, était assise dans une chaire pliante, fleurdelisée, élevée sur une esirade à deux degrés; elle regardait souvent du côté de la porte avec impatience, et répondait froidement à Tépousée, qui ne perdait aucune occasioi> de lui adresser une parole ou un regard. La reine semblait aussi indifférente pour sa favorite Catherine, que pour les deux pages qui portaient la queue de son manteau royal.

Parmi cette foule magnifique de princes, de princesses , de hauts barons et de hauts dignitaires, ou remarquait Louis, duc d'Orléans, Pair chagrin et pensif, surtout lorsqu'il rencontrait les yeux de Catherine; madame \alentine, sa femme, belle et pâle comme une statue grecque , silencieuse et le regard prophétique ; Philippe-le-Hardi , duc de Bourgogne et comte de Flandres, avec son tils Jean, comte de Nevers, à qui Texpédition de Hongrie mérita le surnom de Sans-Peur; Jean, duc de Berry, et Louis, duc de Bourbon , oncles du roi ; les duchesses de Berry, de Bourgogne, de Bar; la comtesse de Nevers et la dame de Coucy ; les seigneurs de Coiicy, de Labreth, de Bar et de Namur; Philippe d'Artois, comte d'Eu, connétable* de France; Arnaud de Corbie , chancelier de France; les maréchaux, Louis de Sancerre, sire de Charenton ; Boucicaut, comte de Beaufort et vicomte de Tiu euue ; l'amiral, Jean de Vienne ;

LE CHARIYARI, 47

Guy d» Cousaul, grand-inaitre; Renaud de Triev grand maître des arbalétriers ; Milet de Lyon, grand maître de Pariitlerie ; Arnaud Âmanieu, sire d^Albret, grand chambellan; Robert de Monldoucet. dit le Borgne, premier écuyer du corps; Jacques de Bourbon, sire de Préaux, grand échanson; Guy de la Roche-Guyon, grand-panelier ; Philippe de Courguilleray, grand veneur; Enguerrand de Lagny, grand fauconnier; Charles, sire deChâlillon, grand-queux, et Michel de Crcnay, grand aumônier; une brillante élite déjeunes chevaliers, Charles de Savoisi, Guillaume de la Trimouille, le sire de Rochefort, breton ; le sire de Beaumont, Jean de Brabançon, flamand; Jean de Barres; le sire de la Rochefoucaut, Jean de Harpedant; le sire de Garanciers, Guillaume Marciel, Regnaud de Roye, Geoffroy de Carin, Charles de Changiet, et une foule d'autres de haut lieu, riches seigneurs féodaux, bâtards, princiers et vaillants capitaines. Les dames et demoiselles n'étaient pas moins illustres par naissance ou par alliance ; et la vieille noblesse, dont la cour de France était la pépinière, comptait là ses plus précieux rejetons.

Les femmes, disputant de toilette, la plupart por-> tant couronne à plumets de duchesse ou de comtesse, avaient augmenté la hauteur et la dimension des bonnets ou aumusses que la reine introduisit dans les modes françaises; leurs robes de drap d'or, de velours et de satin vermeil, cramoisi ou écarlate, se proloQgeaieut en queue d'une ampleur extraordinaire. Les hommes, vêtus de robes faites des mêmes étoffes, avec chaperons de velours bordés de martre zibeline, étaient chargés d'orfèvrerie, dont le poids faisait Télé-

a SOIRÉES DE WALTE& SCOTT.

gance et qui n'empruntait pa$ d'autre forme que celles 'des coquilles et des feuilles d'arbres. Les souliers et brodequins ne rappelaient les poulaines que par leur pointe, et les fourrures rares étaient prodiguées dans chaque partie de rhabillemenl.

Cette réunion, où la cour s'était donné rendei-vous, témoignait combien peu on avait confiance dans la guérison du roi, que Ton abandonnait à ses médecins et à ses valets, dans Thôtel désert de Saint- Pol.

Pendant que les musiciens, maîtres chanteurs allemands, exécutaient des concerts ravissants et dignes de la féerie, les courtisans briguaient un sourire de la reine ; les damoiseaux offraient aux dames un hommage de respectueuse et tendre galanterie ; les amants se parlaient du regard, et les hommes de guerre s* entretenaient de tournois et de batailles.

Le duc d'Orléans, attiré vers Catherine, heurta en passant le comte de Nevers, qui, remarquable par sa houppelande fourrée et son bonnet de renard bleu, se tenait debout, les bras croisés, au coin de la cheminée, et méditait en silence, jetant un regard sournois et perçant autour de lui.

K Beau cousin, lui dit le duc d'Orléans, il m'était avis que vous aviez été mué en image de pierre pour ornement de cette cheminée.

*- Par ma duché de Bourgogne I reprit le comte Jean; cuidez-vous, monseigneur, que ce cœur, cette main et ce couteau soient de pierre aussi?

— Madame de Nevers croit en beauté, gentillesse et plaisance!

— Ses mérites sont petits et de nulle valeur auprès

de madame Valenttne, monseigneur; et vous êtes bon d*y avoir FœH, sinon la pensée. »

Puis il se détourna brusquement, et vint se placer vis-à-vis sa femme. Valentine, dont Tesprit s'éloignait de la fêle et du présent, pour s'attacher aux chances de Tavenir, frémit involontairement à la voix de Théritier de Bourgogne, et Pévent de plumes peintes qu''elle agitait pour rafraîchir Tair, s'échappa de ses doigts ; un page s'empressa de le ramasser et de le lui présenter.

« Petit, lui dit-elle en examinant sa main, ses yeux et les traits de son visage, comment as-tu nom?

— Boisboùrdou, répondit le page.

— Or, garde-toi des amours royales, du Yal-à-la- Reiuc, de la tour de Nesle, du sac et des poissons^

— Madame, ne sais si j'inlerprète mal cet horoscope, mais pour si grand bien que je souhaite, tout mauvais sort ne serait trop dur et cruel.

— Madame Isabeau, qui mène ce bruit, cris et musique? »

£n effet, on entendit un effroyable mélange d'instruments, de clameurs, de rires et de voix; Boisbourdon fut dépêché pour savoir la cause de ce vacarme ; mais avant son retour, le refrain sacramentel Carimari carimaraJ répété de toutes parts et sur tous les tons, avait annoncé le charivari.

Catherine changea de couleur et faillit s'évanouir; la reine se redressa sur sa chaire pour jouir de son triomphe, et une secrète espérance brilla dans ses yeux qui communiquèrent la joie à tous les visages; le duc d'Orléans, muet de fureur, incertain que résoudre, serrait les poings à faire craquer les os des II. 4

fO SQIRKES DE WALTER SCOTT.

jointures, et baissait la tête pour dissimuler sa rougeur. Boisbourdon revint lentement, et s^approchant du duc, lui dit d'un accent pénétré :

« C'est messire de Guisay avec des masques horribles au regarder.

— Par la mort!... d s'écria le duc d'Orléans qui essaya de se contenir devant la reine et Valentine.

La mascarade, suivie de tout le bal, s'était arrêtée dans la salle voisine, et la sérénade qu'elle donna aux nouveaux époux était composée des sons les plus faux, les plus burlesques et les plus éclatants : le tambour battait la danse du singe ; le rebec glapissait comme . un tas de petits chiens, la viole grognait comme un porc, la buccine retentissait comme la trompette du jugement final ; le psaltérion prenait les intonations de l'orgue, et la sacquebutle jouait une marche guerrière. A cette confusion d'instruments se joignaient des voix plus aigres et plus discordantes; on aurait dit la fête des Fous à Notre-Dame.

Après l'aubade, on vit entrer dans la chambre royale cinq monstres humains encbainés, au corps noir et velu, masqués, menaçant tout le monde de leurs cornes recourbées, et balayant le plancher de leurs queues. Ils secouaient leurs fers et poussaient des hurlements épouvantables; un homme sauvage, plus affreux dans son déguisement, conduisait les autres en laisse, et les frappait d'une crosse épiscopale qui contrastait singulièrement avec son aspect diabolique; sa couronne d'or à fleurs de lis étonna plusieurs des assistants, et madame d'Orléans, à qui la surprise et la terreur arrachèrent un soupir plaintif, se cacha la figure dans ses deux mains.

Alors le chef de ces satyres se mil à rugir à la manière des jeunes lions qu'on nourrissait à Thôtel Sainf- Pol pour les combats d^animaux; ses compagnons lui répondirent en chœur et formèrent des danses bouffonnes entremêlées de gestes libres et de postures indécentes. Celui qui paraissait le plus hardi fit semblant de sauter en arrière et envoya une ruade au duc d'Orléans; en même temps le papegaut du roi Charles Y cria par trois fois : « Montjoic saint Denis ! à Taidc du roi votre sire ! » L'attention générale fut distraiite par ce cri, et on ne s'aperçut pas que le duc d'Orléans avait saisi une torche allumée qu'il approcha des satyres dansants pour mieux reconnaître celui qui l'avait insulté à dessein.

« Par saint Louis, mon patron ! dit-il impétueusement, qui est cet audacieux qui ^attaque à son seigneur et maître ! »

Il n'attendit pas la réponse à ses menaces, lorsqu'il vit la flamme tout à coup s'attacher aux vêtements de l'un d'eux et s'étendre avec une irrésistible rapidité ; il laissa tomber la torche qui communiqua le feu aux quatre autres. Cet accident ne fut d'abord remarqué de personne, excepté de ceux qui brûlaient; et chacun pensa que l'embrasement faisait partie de la mascarade, pour mieux imiter les habitants de l'enfer. En conséquence les applaudissements des spectateurs couvrirent un moment les cris désespérés de ces misérables enveloppés de flammes jaillissantes et d'une fu* mée épaisse, retenus par une chaîne dans le cercle de l'incendie auquel la poix-résine et les ingrédients des costumes servaient d'aHment combustible. Ce qui ajouta encore à l'erreur fatale de l'assemblée, c'est

qu^oii vi( le roi de ces hommes sauvages s^'élancor avec un ricanement bizarre au milieu des flammes qui Tatteignirent aussitôt.

Le papegaut continuait son cri toujours plus déchirant : ft A l'aide du roi votre sire ! » et au sein même de celte momerie ardente une voix lamentable répétait ces mots : « Sauvez le roi ! » Un gémissement universel accueillit cet avis tardif. « Le roi ! qui est notre sire? » s'écriaient tous les assistants, et vingt seigneurs s'eflbrcèrent de s'opposer aux progrès du feu ; mais comment découvrir le roi parmi les six victimes enchaînées Tune à l'autre et ne pouvant se soustraire à celte étreinte enflammée?

Le duc d'Orléans, auteur de ce terrible événement, avait disparu à la faveur du trouble; la reine Isabeau considéra un moment de sang-froid le péril inévitable où se trouvait son mari, et Ht mine de s'évanouir.

« Le roi sera sauf! » dit Valentine enlevant dans ses bras Charles \ l autour de qui la flamme ondoyait en pétillant ; elle l'entortilla dans les plis de sa robe, et, interceptant l'air, éteignit d'un seul coup celte flamme vivace quil' environnait. Le roi, qu'une émotion aussi violente avait frappé d'imbécillité, redoublait ses éclats de rire, et cherchait à se débarrasser du linceul de soie qui l'avait préservé comme par miracle ; mais épuisé de fatigue et suffoqué par la fumée, il perdit connaissance ; son visage, délivré du masque, devint bleu, et ses membres se raidirent, comme s'il venait d'expirer.

Lf. danger que courait la vie du roi avait presque fait oublier les inforliinés qui, sans secours ni espoir

de salul, hurlaient el secouaient leurs cliaiiies, semblables à des damnés dans la fournaise, ou bien à ces martyrs chrétiens qui, enduits de matières inflammables, éclairaient, en guise de flambeaux, les fêtes des empereurs romains. Déjà une odeur nauséabonde de chair rôtie se répandait dans toute la chambre, déjà le feu gagnait les nattes du plancher, quand la chaîne tiraillée en tous sens se brisa; alors les cinq jeunes seigneurs, portant avec eux Tincendie, tentèrent un dernier effort pour échapper à ce supplice dévorant ; le comte de Joigny n''eut pas la force d^aller jusqu^à la porte, tomba par terre, se roula en convulsions et mourut étouflîé ; le bâtard de Foix et Âimery de Poitiers, qui suppliaient au nom de tous les saints qu^on leur apportât de l'eau, furent à demi consumés avant qu'on pût arrêter le feu.

Le jeune Nantouillet et le sire de Guisay avaient quitté précipitamment la chambre, avec des cris forcenés, traînant après eux un reste de chaîne qui sonnait contre les dalles, traversant les galeries, les appartements et les cours, sans se douter que cette fuite rapide, telle que le vent d'un soufflet, excitait l'ardeur des flammes qui dépassaient leur tête et les parcouraient tout entiers.

« Notre sire du moins est sain et sauf! » disait à chaque instant le sire de Nantouillet à l'exemple du bâtard de Foix qui, malgré les plus cuisantes douleurs, n'avait cessé de veiller à la conservation du roi. Plus heureux que son compagnon, Nantouillet entra dans la bouteillerie, et se plongea dans une cuve d'eau; il fut ainsi sauvé d'une mort certaine.

Le sire de Guisay, qui accélérait sa course égarée,

eu blasphémant et eu mugissaul, ressemblait dans la nuit à un spectre évoque de Tenfer; on le voyait de loin flamboyer de préau en préau, jusqu'à ce que rencontrant la petite rivière de Bièvre, il se jeta dans Teau bourbeuse où il eût été noyé, si ses gens ne l'avaient suivi de près. Us le retirèrent du ruisseau , tremblant de fièvre et le corps tout rouge d'une seule brûlure ; la peur, la rage, la souffrance et le froid qui l'avait saisi dans cette eau glacée, lui ôtaient le mouvement et la parole ; ou banda ses plaies, et on le mit dans la litière qui l'avait amené.

Lorsque, selon ses ordres, les premiers qu'il u'eut pas accompagnés de mauvais traitements, on allait le reconduire lentement à Paris, la foule qui s'était accrue devant les portes au bruit de ce triste accident, s'étonna de voir sortir une litière fermée, et s'informa de ce qu'elle contenait. Le nom du sire de Guisay réveilla un vif sentiment de vengeance, et on fit retentir aux oreilles du moribond ce cri féroce : Aboyé, chien ! Des gueux plus acharnés que le reste, la face égratignée de coups de fouet, firent cortège à leur bourreau en répétant avec joie : Aboyé, chien I Dans toutes les rues où passa le sire de Guisay, il n'entendit pas d'autre oraison funèbre. Il était mort en arrivant.

Cependant Charles Yl rouvrit les yeux, considéra les personnes qui l'entouraient avec inquiétude, sourit à Yalentine, et reporta ses regards hébétés sur les lambeaux noircis de son déguisement ; il parut chercher les acteurs de la momerie, et examina fixement la place carbonisée, d'où trois cadavres avaient été enlevés dans un état informe ; deux avaient encore soufUe de vie, qu'ils exhalèrent bientôt en demandant à boire.

LE CHAHIVAIII. oà

On voulut alors emporter le roi pour visiler ses légères brûlures et le mettre au lit : il se débattit entre les mains des valets de chambre, et refusa avec obstination de changer au moins de vêtements. Mais ayant aperçu ses souliers à poulaines, longs de deux pieds et demi, tigrés et terminés en griffes, il fit un geste d'horreur, pleura, sanglota, et la bouche écumante, les dents serrées, les jeux éteints, la poitrine oppressée,' et les tempes horriblement contractées, il prononça ces imprécations frénétiques :

« A moi! monsieur Michel de Cernay, mon aumônier, vilement, un absolvo te pour acquit de mes péchés I Par saint Denis , mon patron ! voilà que je suis damné perpétuellement, et ja prendrai ligure de diable , cornes , queue et griffes l Oh I oh ! les pieds fourchus ! Hai ! bai ! les feux grégeois m'ardent, et monseigneur Satanas me fait la baboue.

— Mon bon sire, lui dit Valentine avec une douce voix et un plus doux regard, éloignez ce mauvais songe, et virez votre esprit à la prière.

— Point ne saurais-je prier onc ! le feu Saint- Antoine me tient aux jambes , et maintenant suis-je diable par en bas ! Oh les fâcheuses jambes ! Lucifer en a de telles, roussies et difformes. Çà, çà, admirez croître et s'allonger ongles et tout le harnais infernal.

— Monseigneur, voulut dire Isabeau , faisous dire une messe en la chapelle...

— J'ois les harpies hululer, hydres siffler, et Cerbérus aboyer. Compère de Guisay, qui vous a si drôlement attourné sur le gril en capilotades, damné en haute game, et pourvu de griffes royales? Saint

Denis me vienne tirer du brasier et me baille autre cbaiissure puant moins le soufre ! Merci de mou âme ! j'ai fait le chef-d'œuvre maudit, et suis assermenté en la confrérie des cornards et ponlaines! Âb ! ah I j'ai le dos écorché et pelé comme scliis» matique ; je puis marcher et déambuler parmi charbons et cendres chaudes. Oiî quérir un physicienchirurgien qui me tranche ces jambes gâtées et dévolues du tout à la géhenne , où sont pleurs et grincements de dents ? »

. Valentine , les mains jointes et les paupières noyées de larmes, implorait une assistance qui n'était pas de ce monde ; le malheureux prince qui se désolait et se tordait , chaque fois que ses souliers , par leur forme et leur couleur, lui faisaient croire à sa damnation éternelle, tomba de nouveau dans nue rêverie calme et insensible : sa physionomie immobile, ses yeux fixes , avaient le caractère de non existence ; mais de fréquents spasmes nerveux annonçaient qu'il n'avait perdu que la raison. Valentine lui prodiguait des soins empressés, et lui adressait de consolantes paroles.

« Messires, dit la reine , bien moins affectée réellement qu'elle le paraissait , écartez toute arme et bâton, de peur que le roi en use contre vos vies par transport et démence, ainsi qu'il advint en la forM du Mans , où quatre gentilshommes furent occis de sa main.

— Notre sire est de meilleur entendement que Guidez, madame, reprit Valentine , et le pauvre seigneur ne maltraitera quiconque, si sera maltraité durant son règne, comme Jésus en sa passion.

LE CHARIVAKI. b7

— Las! messires, inlerrompit la reine, qui donc a caosé iei méchef? qui bouta le feu en la momeric?

— Madame , c'est monseigneur d^Orléans ! répondit Boîsbourdon , qui avait yu comment la chose s'était passée.

—- M'est avis toutefois que mon cousin d^Orléaus n'a point agi malignement , repartit la reine d'un ton qui laissait tout soupçonner; parquoi, gardea-vous de jugement téméraire.

— Bourgogne ! s'écria TÎTement Jean , comie de Nevers, mon beau cousin est départi sans toir TeiTet du complot, et peut-être s'en va-t-il à confesse.

— Oh ! les bien malencontreuses noces ! » dit en soupirant Catherine.

En ce moment, les gens rassemblés autour de l'hôtel, et grossis par l'arrivée de quatre cents bourgeois de Paris , s'agitèrent tumultueusement pour avoir des nouvelles du roi , que l'on disait mort. Dans l'intérieur de l'hôtel , on accusait tout haut le duc d'Orléans d'avoir attenté à la vie de son frère , et cette calomnie se trouvait encore accréditée par son absence : ou l'avait vu partir seul et à pied ; deux écuyers se hâtèrent de l'accompagner presque malgré lui ; ils prirent ensemble la route de Paris, sans que le duc voulût attendre qu'on sellât les chevaux. Tous ces bruits et d'autres circulaient dans le public, et les bourgeois ne se contentèrent pas d'apprendre que le roi était hors de péril.

« Ci demeurerons jusques à l'aube , disaient-ils , à tant qu'avisions en face notre bon sire, sauf des machinations avec Lucifer?

— Vive le roi Charles I Noël I Dieu et monsei-

giieur saint Denis Paient en leur sainte et digue g;arde ! criaient ceux qui ébranlaient la grosse porte ù coups de pierres.

— Ils battent Thuis en brècbe, dit le duc de Berry, Jaut-il les convier à la fête de madame Isabeau ?

— Monsieur mon père, dit Jean au duc de Bourgogne, ordonnez qu'avec quelques archers ou gens d'armes j'aille ravager cette tourbe de gens.

— Montrez ouvertement la personne de notre cher sire, criaient encore les bourgeois , qui se persuadaient qu'on voulait leur cacher la mort du roi.

— Par Notre-Dame! nous vous supplions de déclarer franc et net s'il faut espérer ou non , rire ou geindre.

— Messeigneurs, nous sommes bourgeois de la bonne ville de Paris, et dévalions à Saint-Marrel pour voir comme va ledit sire bien aimé.

— Le plus mince délai vaut poire d'angoisse , et tous les gens de Paris , ville, cité et université s'en vont venir céans de grand erre , lors notre sire ne s'excusera davantage de nous faire reverdir en liesse.

— Force est de courir sus à celle badaudene ! s'écria madame Isabeau ; voleurs et meurtriers envahiront l'hôtel , et mettront à mal ceux-là qui sont dedans.

— Assurez-vous en vos petits serviteurs , dit Boisbourdon , à qui la reine répondit par un léger coup sur la joue ; ils feront une belle jonchée de ces truands et faquins.

— One doit-on molester le petit peuple, reprit le duc de Bourgogne, et le cas n'est pas tant énorme , que d'exposer le roi en la fenêtre. »

LK CHAHlYAUl. 59

Ce conseil prévalut, parce que lu ibule augmcn lait avec la rumeur populaire. Valentine fit observer que Charles VI ne pouvait paraître aux yeux de ses sujets dans un équipage aussi triste que grotesque ; elle Temmaillotta dans le manteau de la reine , et lui embéguina la tête de son mouchoir brodé ; puis les oncles du roi et le connétable remportèrent dans leurs bras jusqu^à la fenêtre, où Tobscurité empêchait de distinguer sa pâleur, son air morose et son singulier accoutrement.

« Noël ! vive le roi ! cria-t-on avec fureur,

— Otez de ma vue ces pieds monstrueux, disait Charles à voix basse. Me voilà moult damné par les orteils ! un barbier étuviste qui me rase le poil et taille les griffes !

— Oyez, oyezl disaient certains bourgeois qui entendaient parler le roi sans comprendre ses paroles, notre bon sire nous mercie et salue !

— Vive le roil Noël!» répétèrent du fond du cœur ces bonnes gens , qui se séparèrent satisfaits.

Les uns retournèrent à Paris pour rassurer leurs femmes et leurs voisins ; les autres se rendirent processionnellement dans Téglise de Saint-Marcel, pour offrir au ciel leurs actions de grâces.

Charles Yl, préoccupé d'une idée fixe, ne cessait, dans ses discours insensés, de faire allusion aux souliers qu'il portait, sans permettre qu'on les lui ôtât. Le médecin Guillaume Harsely n'arrivait pas , et la fête interrompue avait fait place au silence et à la consternation. Valentine, qui prêtait attentivement Toreille aux divagations entrecoupées du roi, se leva comme par uue inspiration soudain^, et réunissant en

fiO SOIRÉES DR WALTER SCUTT.

cercle ses parents et ses plus fidèles amis au nombre de dix personnes :

Il Messires, leur dit-elle tout bas, c'est affaire de guérir notre cher seigneur, et possible chasser le démon dont il est possédé; faites quérir, ci ou ailleurs, ces grands souliers à la poulaine qu''ancuns portaient sous le feu roi, et que FEglise a jugés indécents et hérétiques ; Dieu vous absoudra du péché pour icelle fois. Après chaussez lesdits souliers et venez vous seoir en cet état , ce pendant que musique, bal et danses réitéreront de plus belle. Ainsi mondit sire s'éveillera de sa frénésie et sera du tout délivré du mauvais esprit. »

Il y avait tant de conviction dans la voix, )e regard et la contenance de Valentine , que personne n'osa opposer une objection contre ce bizarre remède : elle passait d'ailleurs pour savante dans la cabale et la magie ; comme on la soupçonnait d'avoir rendu le roi malade, on lui attribuait aussi la puissance de le guérir; son conseil parut donc un ordre général, et chacun s'empressa d'y obéir, ceux-ci par dévouement , ceux-là par curiosité, la plupart sans savoir pourquoi.

On trouva dans un ancien garde-meuble de l'hôtel beaucoup de ces souliers ridicules qui furent à la mode pendant quatre siècles, et que l'on avait ornés plus ridiculement encore peu d'années avant que Charles Y les eût défendus sous peine d'amende. Il y en avait de toutes les longueurs , depuis deux pieds jusqu'à trois pieds et demi ; de toutes les étoffes et de toutes les formes ; la pointe seule variait à l'infini : tantôt c'était un bec de fer aigu ou recourbé, tantôt

le bout se dinsait en deux et même eu trois parties acérées ; laiilôt le soulier était terminé par des bijoux dores figurant des animaux, des saints, des fruits et même des objets qu^on est habitué à cacher; enfin la poiilaine avait seule exercé Timagination naïve de ce temps-là. Il n'en coûta guère aux dames et aux hommes pour reprendre une chaussure nationale qu'on avait quittée à regret en France, et bientôt la chambre de parade fut encombrée de ces souliers qui n'étaient plus destinés à voir le jour.

Le médecin arriva en robe noire , en bonnet carré et la baguelte d'ébène a la main; il salua profondément l'assistance et s'approcha du roi à pas comptés ; son visage sévère se rembrunit à la vue de ce malheureux prince qui, les yeux fermés, murmurait des mots inarticulés et frémissait de tout son corps. Guillaume Harsely, ayant promené sa main sur la tête, le front et le bras nu de Charles, s'écria en soupirant :

(( Le souverain créateur pardonne à celui-là, traître et parricide , qui a perturbé l'entendement de mon seigneur, par émotion, ahan, peur et momerie !

— C'est le fait de monsieur de Guisay , dit Boisbourdon après un coup d'oeil lancé à la reine ; icelui a inventé le mal , et aussi est-il mort en punition !

— A l'aide du roi votre sire ! Montjoie et saint Denis! cria Charles VI par ressouvenir des cris du papegaut ; ô monseigneur saint Denis , j'ai souillé ma robe d'innocence et suis tout poilu I Cette momerie profane et pernicieuse fut l'origine de ma chute en la géhenne, et si j'avais eu la concupiscence plus courte , présentement aurais la griffe moins longue. 0 les très-odieuses pâlies peines! fsl-il métier de

6i SOIREES DE WALTER SCOTT.

tenter le pauvre monde qui me reconnaîtra, voyant ces pieds de bouc et de satyre? Je donnerais à Saint- Denis une double châsse d^r pesant trois cents marcs, afin d'être au purgatoire ou devenir cul-de-jatte! Vrai Dieu! comment chausser ces ongles pointus et dépouiller ce pelage diabolique ! »

Soudain les ménétriers jouèrent une symphonie délicieuse entremêlée de chants d'oiseaux , et le papegaut, égayé par cette musique, cria de toutes ses forces : « Dieu gard'le roi ! »

Charles VI souleva son front prosterné , ouvrit à demi ses yeux hagards , écouta mélancoliquement ; mais ayant aperçu de tous côtés les souliers à la poulaine qui semblaient défier les siens, il bondit sur son siège, et comme s' éveillant d'un lourd sommeil, rassembla ses idées dans sa mémoire confuse; puis il se dressa spontanément et, la tristesse au cœur , dit d'une voix forte :

« Par monsieur saint Denis ! est- ce fausse songerie et vaine illusion? Mesdames et messires, qui vous a permis de la sorte de réhabiliter et maintenir tels souliers condamnés par les saints conciles de Paris et d'Angers, telles extravagantes poulaines, que feu mon seigneur et père a défendues à peine de dix florins d'amende ; cette superfluité étant contre les bonues mœurs, en dérision de Dieu et de l'église, par vanité mondaine et folles présomptions.... »

Il se tut , et par une subite réminiscence regarda ses pieds avec un chagrin repentant , qu'il exprima par des torrents de larmes et de grands coups dans la poitrine. Sa raison était revenue.

« Mes chers frères en Jésus -Christ , dit-il d'un

air contrit , lesdites amendes soient payées au profit des pauvres et gain des indulgences. Au jour de demain j'ordonne une belle procession pour expier ce gros scandale , débauche détestable et momcrie infecte. Le bon seigneur Dieu me veuille absoudre sans malédiction ! certes , baillerais ma couronne au fin premier Anglais ou Flamand , pour ce que je ne sois banni du royaume des cieux.

— Mon cher sire , dit Valenline essuyant ses yeux pleins de larmes , aurez un règne trop plus longuet que ne pensez; la volonté d'en haut soit en mal comme en bien I »

Le lendemain, à l'heure de midi, les ducs de Berry, de Bourgogne et d'Orléans, allèrent en procession, nu-pieds et tête découverte , depuis la porte Montmartre jusqu'à Notre-Dame; toute la cour les ac- • compagna, portant des cilices et des disciplines ; le peuple, touché de cette dévotion, se joignit au cortège, en chantant des psaumes , pour remercier Dieu d'avoir conservé la vie du roi. Ce prince se rendit de rhptel Saint-Pol £i la cathédrale, monté sur un cheval noir avec une housse semée de larmes d'argent , et assista pieusement à la grand'messe. A son retour, on lui apprit par imprudence la mort du comte de Joigny, d'Aimery de Poitiers , du bâtard de Foix et d'Hugues de Guisay; il retombcT dans sa frénésie morne ou furieuse, et pendant trente années, il n'eut que des éclairs de raison. Il se souvint pourtant de faire de riches présents à l'abbaye de Saint-Denis , parce qu'il demeura convaincu que ce patron de tous les rois de France l'avait protégé dans ce terrible danger. Valentine ne réclama pas contre le saint.

fc4 SOIKÉKS DE WALTKH SCOTT.

Quant au duc d'Orléans , en pénitenee de sa faute involontaire , il fonda une magnifique chapelle aux Céleslins, ainsi qu^un grand nombre de messes coinmémoraf ivcs , et il assigna à cette destination la terre de Porche-Fontaine qu'il avait eue entre les biens confisqués du prince de Graon , meurtrier d'Olivier de Clisson.

L'année suivante , Catherine devint veuve pour la quatrième fois et ne se remaria plus. La reine fut d'abord instituée régente pendant la maladie du roi; en 1407, iean-sans-Peur, duc de Bourgogne, assassina le duc d'Orléans à la porte Barbette ; Isabeau de Bavière prit parti pour les Bourguignons contre les Orléanais et le dauphin son fils ; elle appela les Anglais en France et leur livra le trône; eu 1417, par ordre de son mari , le chevalier Louis de Boisbourbon son amant , fut arrêté au sortir de la tour de Nesle que la reine habitait , lié dans un sac et jeté à la rivière. Pauvre et abandonnée , Isabeau mourut en 1455, et deux soldats anglais conduisirent son corps à Saint-Denis, la nuit, dans une barque. Les étrangers, qu'elle- avait servis en trahissant la France, ne lui donnèrent pas même un tombeau.

LR r.VKT. 6S

(( Scaooir faisons a tous |)rfâett8 et a venir que, comme )e toute mémoire et ancienneté four la %axht et seureté ht nostre bonne oille et cité be flaris , nosbits frebecesseurs a^ant ordonné 2re (aire guet ))ar certain nombre be gens a ct)eiial et a fieb, armes, af fêles le ($uet ro^jal, four aller et venir burant la nuit f arm^ la ville , et autre nombre be gens, affelex le Q^uet assis, four estre et demeurer en certains carrefours et f laces f our conforter, secourir et a^ber les uns aux autres , le tout conbuict far un caf itaine , af f elé le cljeoalier bu ($uet... n t.nn DU noi François 1er, au mois de janvier i5S9.

L^instituiion du guet, qui appartient aux Komains^ était en vigueur à Paris sous la première race; elle fut depuis, à diverses époques, réglée par des ordonnances parliculières de Charlemague, de saint Louis, du roi Jean et de François I*'. Celle du roi Jean, qui servit de base à toutes les suivantes, prouve combien on appréciait déjà Tutilité d'une garde civique, bien préférable à des troupes mercenaires. Cependant les bourgeois et les marchands, qu'un égoïsme pacifique aveuglait sur leurs propres intérêts, regar

6é SOIRÉES DE WALTER SCOTT.

dèrent le g^uet comme fiartie intégrante de la taille et des corvées; beaucoup s'en exemptaient; les autres obéissaient avec répugnance ; il fallut même les forcer, par la crainte des amendes et de la prison, à s'acquitter d*un devoir qui pouvait dès lors tourner au profit de leur affranchissement et de leur liberté. Le guet royal, ou payé par les rois, fut établi longtemps avant le guet assis, qui n'était composé que des gens de métiers ayant boutique ou appartenant à une corporation, et divisé, comme Paris, en seize quartiers. Le premier parcourait de nuit les principales rues; Ta utre occupait des postes fixes. Ce furent les métiers qui demandèrent eux-mêmes à faire la police, parce que les toIs, les rapts et les assassinats se succédaient cbaque nuit avec une malheureuse impunité. Il est dit dans Tordonnauce du 6 mars 1362 que de-

Îuis un temps immémorial les prédécesseurs du roi ean avaient créé le guet pour veiller a la garde et sûreté de la ville, des saintes reliques de la Sainte- Chapelle, des corps et personnes des rois, des prisonniers, du Châtelet, des bourgeois, de leurs hiens et marchandises, pour donner ordre aux accidents de feu, aux membres, aur yoIs, ravissefiftent de femmes et de filles, et aux méchantes actions. Toutefois il ne paraît pas que Tun et Tautre guet aient jamais accompli le but de leur fondation, et sous Louis Xf V la vBle n'était pas encore mieux gardée que souk Louis W et François I^^^^. Le guet àms fut appelé par raillerie le guet dormant^ avant que les édits de François !•>• eussent pris au sérieux cette maligne al- IttsioB. Le ^uet royal devint aussi le pajuvre guet, à eornse de la pohrofM»erie des sergents quÀ en faisaient

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