‹ Soirées de Walter Scott à ParisChapitre 4 sur 19 · SUR MONSIEUR JACOB · texte numérisé non relu

SUR MONSIEUR JACOB

inintelligible, dans le genre des Fran/reluckes antidotées du Gargantua.

On verra ailleurs comment ma curiosité d'autographes eist en quelque sorte la cause première de l'ouvrage authentique que j'offre au public. Dieu fasse qu'il me vaille une lettre de sir Walter Scott! ça m'aura été tout profit de me faire son secrétaire de mon chef.

Je n'avais jamais songé à être auteur, mais bien éditeur; je préparais en conséquence une réimpression plus complète des OEuvres de Charles d'Orléans, qui, pour avoir été publié, n'a pas la réputation qu'il mérite ; je me proposais aussi de mettre au jour des Mémoires originaux inédits sur les galanteries des cours de France; mais je travaille si lentement, que j'ai grand'peur que mes projets meurent avec moi. Il est possible encore que ce livre me désenchante du métier d'éditeur.

Je n'ai rien à ajouter sur les événements privés de ma vie, où l'achat d'un Elzévir et la lecture d'un manuscrit sont de grands événements. Ma bibliothèque ne laissait pas de place dans mon cœur et dans ma maison pour une femme et pour des enfants. Ma gouvernante a constamment approuvé mon attachement pour le célibat; mon malheur aurait dépendu du moindre désordre dans mes papiers ou dans mes livres, ou dans mes autographes. Dieu soit loué ! chaque chose est chez moi à sa place : je me tiens à la mienne.

Il me revient en idée que j'ai commencé une description de la maison que j'habite : les sculptures en bois qui forment la • corniche avancée sur la rue sont assez étranges pour qu'on essaie de les expliquer. M. l'abbé Lebeuf prétendait qu'elles remontaient aux Romains; M. Piganiol de la Force disait qu'elles étaient l'ouvrage des Juifs; M. Lacurne y voyait distinctement les attributs de la chevalerie ; quant à mol, je persiste à soutenir, par des preuves certaines, que ces sculptures, de même que celles du portail de Notre-Dame, doivent se rapporter à la science hermétique : laquelle croire de ces diverses opinions?

12 NOTK'.E SUR MONSIFXR JACOB.

En vérité, je me suis arrêté avec trop de complaisance sur le pauvre M. Jacob. Je terminerai en demandant à Dieu ou au diable quelques jours d'existence encore, pour rester en extase devant mes autographes, collationner mes manuscrits, imiter le vieux gaulois, et dire que M. Creusé de Lasser, auteur à'Amadis et de la Table ronde^ est un barbare !

SOIRÉES

Au mois d'octobre 1826, sir Walter Scott fit un voyage à Paris, pour recueillir les matériaux de son étrange histoire de Napoléon : il resta quinze jours dans la capitale, relancé, m'a-t-on dit, par les journaux, qui se souvenaient des Lettres de Paul; fêlé par quelques personnes qui ne voyaient en lui que le grand romancier ; sous la conduite de son éditeur, il visitait, le jour, nos bibliothèques et nos musées ; le soir, nos théâtres et nos bureaux d'esprit. Je ne pense pas que nous le revoyions jamais.

J'appris son arrivée par mon fidèle Journal de Paris^ qui ue laisserait point passer inaperçu un enfant à deux tètes, ou bien un animal curieux ; je suis un abonné de la fondation. Depuis soixante ans, en vérité, Tcsprii du journal n'a pas changé.

A peine eus-je connaissance de cette nouvelle, vraie de point en point, que par amour pour les autographes je m'écriai : « 0 Walter Scott ! » Ah I si j'avais possédé seulement ce nom<-là écrit de la main de celui qui le porte, je ne publierais pas aujourd'hui

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ce livre ! Que voulez-vous ? pour compléter ma collection, il me fallait de récriture du célèbre baronnet.

Je formai tout d''abord mille projets plus extravagants les uns que les autres pour conquérir cette précieuse écriture, mieux que s^il se fût agi de la toison d'or. Tantôt je songeais à envoyer au célèbre voyageur une lettre de bien-venue, une sorte de pa* négyrique, dans Tespoir d'obtenir une réponse ; tantôt, ayant ouï parler de son avidité mercantile, je m'encourageais à lui faire offrir, en échange de quelques lignes, une somme honnête, comme on dit, lors des concours d'académies de province. Que sais-je? j'aurais séduit ses domestiques, donné un diner a quatre entrées, un bal avec des glaces ; et cela pour deux traits de plume, de celte plume qui a écrit tant de beaux ouvrages que je n'ai j'amais lus, soixante inoctavo, je crois.

Un de mes vieux amis, qui fait des traductions À tant la feuille, sous la raison Defauconpret et compagnie, vint me visiter, comme si le ciel me l'adressait pour me tirer d'embarras. Ses premiers mots furent une enquête banale à l'égard de ma santé, qui n'a pas besoin de sangsues ni d'élixir de longue vie ; puis, sans transition, il se jeta sur Walter Scott; c'était ample curée à conversation, a Ce chef de l'école historique, disait-il, à moi, qui ouvrais des yeux fixes d'élonnemcnt, est reçu avec enthousiasme. — On a imaginé de faire une souscription pour l'héberger chez Grignon, à 20 francs par tête. — Il raconte des merveilles de lord Wellington, et se moque trèsagréablement du petit Corse. — C'est un grand homme, à l'œil fauve et louche, uu peu boiteux comme

lord Byron, ce qui ne lui va pas mal du tout. — Du reste gardant un strict incognito, de sorte qu'au spectacle ou à la promenade, tout le monde le reconnaît et le suit, v

En un mot, mon ami, plein de son siyet, n'omit pas un détail relatif à son idole. On cOt dit qu'il parlait du chapeau de Bonaparte. Il n'oublia point de me répéter que sir Walter Scott venait exprès à Paris pour prendre des notes : en quinze jours il rassemblerait de quoi composer d'une part une histoire eu dix-huit volumes, et un roman en quatre. Ce n'est pas ainsi; murmurai-je tout bas, que Froissard et Babelais faisaient des livres.

Ici j'arrêtai mon narrateur et je lui demandai brusquement le moyen de me procurer l'autographe tant désiré. Ma question parut l'embarrasser; Walter Scott avait un secrétaire, et n'écrivait jamais luimême. « Il sait du moins signer son nom ! » m'écriaije, retombant dans mes réminiscences du moyen âge, où maint valeureux chevalier ne savait que tracer une croix avec la poignée de son épée. Mon ami rougit de colère à cette outrageante exclamation, puis se hasarda à sourire, et j'en fis autant. J'atais été trop loin.

« Mon cher Jacob, me dit-il, demain sir Walter Scott doit passer la soirée chez madame de W*\ toute la haute littérature y sera : je vous conduirai volontiers dans cette maison ; le ciel et votre adresse feront le reste. »

• Eu effet, le lendemain vers huit heures du soir, mon ami vint me chercher, trop tard à mou gré; je ne me donnai que le temps de me charger d'un in-

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fulio quu j'avuis préparé à dessein, el je le suivie d^un pas qui ne se sentait presque point de mon âge. Contentement rajeunit.

Je ne pris pas garde aux clmchotements qu'excita dans rassemblée l'apparition de mon boaquin, que je tenais amoureusement dans mes bras, comme un petit enfant au maillot. La maîtresse de maison, femme charmante m'a-i-on assuré, me présenta ellemême au noble étranger, qui causait à Toreille d'une jeune dame, en français sans doute. Je crus m'apcrcevoir que cette dame me cédait la place à regret. On écoutait en silence ce que j'allais dire.

« Milord, commençai-je en tendant vers lui mon in-folio entr'ouvcrt, j'ose vous supplier d'écrire quelque chose sur ce volume, en faveur du nom de l'auteur. )) Je croyais avoir apporté un tome des œuvres de Jean Scott, fameux docteur de l'université de Paris, au quatorzième siècle.

« Avec plaisir, » répondit poliment Walter Scott après avoir ouvert le mystérieux in-folio. 11 demanda une plume et me rendit le livre avec ces mots sur la première page : Voila mon maître. •

Walter Scott.

J'étais transporté de joie, je n'en croyais pas mes yeux, mais je demeurai tout confus en m'apercevant d'un quiproquo... C'était un tome de Froissard, édition de Lyon, 1559!

<( Messieurs, dit Walter Scott, en mettant la société dans la confidence, grâce à monsieur, que je n'ai pas l'honneur de connaître, quoique son procédé m'annouce un homme d'esprit et d'érudition, je viens

de confesser une vérilé dont certainement on s'armera contre moi. »

A cet éloge inespéré de ma personne, tous les regards s^élaient tournes de mon côté, et j'ai idée que dans ce moment d'ovation j'avais grandi de trois pouces. Le livre courait de main en main : les dames en gants blancs n'osant pas toucher le papier jaunâtre et le parchemin noirci de ce bouquin^ les hommes pour la plupart se demandant Fun à l'autre quel était ce Froissard. Dieu me pardonne! j'entendis un élégant à la cravate bien empesée dire avec assurance que Froissard était un auteur grec. L'ignorance est de mode, ou du moins de bon ton.

Walter Scott, souriant avec malice, comprit que l'entretien n'était tenable qu'avec moi : a Oui, monsieur, continua-t-il, c'est dans le vieux Froissard que j'ai trouvé le germe du roman historique. La création ne m'en appartient pas, je l'avoue en toute humilité ; je n'ai fait que ressusciter des morts, ramasser des trésors dans les tombeaux et emporter dans mon pays des biens nés dans le vôtre, et que vous dédaignez, faute de les connaître.

— Non, non, interrompis-je en lui serrant la main violemment, je lis, je relis Froissard depuis ma jeunesse, et, tout vieux que je suis, je ne me lasse pas de ses intéressantes chroniques. C'est de l'histoire que ces tableaux, ces récits en action, et il y a loin de là à des dates et à de stériles résumés I

— Certes, Froissard est sans égal...

— Il est vrai ; mais Monstrelet n'est pas non plus à dédaigner...

— D'accord. Je ne déclare la guerre qu'à votre

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triste Ânquetil et tutti quanti. Nous aufrcs Anglais, nous faisons un cas extrême de tous vos chroniqueurs, et leurs ouvrages deviennent tous les jours plus rares en France, parce qu'ils sont à Tenclicre au delà du détroit.

— Vous êtes donc aussi amateurs de vieux livres en Angleterre? Je ne m'étonne plus si j'ai acheté ce Froissard 140 fr. à la vente du duc de Lavallière...»

J'allais me lancer à corps perdu dans la bibliographie, quand la conversation s'établit généralement. « Gomment, milord, disait une jolie femme, vous avez eu le courage de lire ce gros livre sentant le moisi à faire lever le cœur?

— Impossible, ajoutait une autre, la Fiancée de Lammermoor, la Prison d'Edimbourg^ et tant de délicieux romans, n'ont rien de commun avec cet ouvrage en langage barbare et inintelligible. — Wallcr Scott entend fort bien la plaisanterie, continuait un petit commis de finances. — Cet original devrait bien se retirer avec son Froissard.»

Le sang me bouillait dans les veines, je me sentis délivré d'un grand poids quand Walter Scott, me regardant d'un œil de bonté, me fit signe qu'il allait prendre notre défense à tous deux et parlant celle de Froissard.

«Messieurs, dit-il, méfiez -vous des apparences, et ne soyez pas, je vous prie, plus indulgents que moimême à mon égard ; vous me forceriez à me faire plus modeste que je ne le suis en effet; j'ai reconnu Froissard pour mon maître ; c'est ainsi que votre excellent La Fontaine se déclare souvent élève de Clément Marol et de Rabelais. Je ne saurais vous témoigner

combien je dois de reconnaissance au:x vieux hisloriens français. Us ne m^ont pas seulement montre la manière de faire agir et parler des personnages historiques, je leur dois encore l'idée de mon Quentin Durward, qui est tout rempli de Philippe de Commines, le Tacite de la cour de Louis XI. Bientôt j'*espère puiser une nouvelle composition dans les annales de votre histoire, et ne pouvant jouter avec Froissard quand il s'agira de représenter Charles le Téméraire, j'essaierai du moins à l'imiter. » -

Ici on cessa de m'entourer d'une attention ironique; quelqu'un me demanda tout haut si je- faisais des romans. « Moi ! m'écriai-je presque blessé d'un pareil soupçon, des romans ! fi donc ! de l'histoire, à la bonne heure. » J'eus regret de cette boulade qui contraria Waller Scott, quoi qu'il fît pour n'eu laisser rien voir.

«Monsieur a raison, dit-il, après un moment de réflexion, le roman est, si j'ose m' exprimer ainsi, un fds naturel de l'histoire. Bien des gens se font scrupule de le reconnaître. Quant à moi, qui ai fmi par fouler aux pieds la honte, et me déclarer père d'un trop grand nombre peut-être de ces enfants naturels, je prouverais facilement que l'histoire ressemble quelquefois au roman à s'y tromper, et sans invoquer a l'appui de mon opinion une foule de chroniques aussi exactes qu'amusantes, je pourrais rapporter en forme d'exemple quelques faits curieux et peu connus que j'ai réunis dans mes recherches... »

(( Des histoires ! un roman ! un conte ! » répétaient trente voix au milieu de marques bruyantes d'approbation j et déjà un triple rang de chaises s'était formé

eu cercle autour de Foraleur. Les douairières avaient abandonné le .whist, les jeunes gens le hillard, les demoiselles les jaseries à voix basse. Seul, j'étais resté à nia place ; et Walter Scott, sans réclamer le silence qui s'était établi dans Tinstant, commença un récit auquel son habileté à narrer donnait un charme inexprimable. 11 conta d'abord le Grand Œuvre f et trois autres scènes historiques retinrent jusqu'à minuit tout l'auditoire, qui n'eut pas regret à ce temps si gentiment employé. Je ne dirai pas que l'on applaudit le conteur, l'éloge serait faible auprès de cette c&tase maguélique qui enchaînait chacun de nous quoi qu'il en eût.

On fit promettre à Walter Scott de revenir le lendemain soir et les suivants, pour continuer ses récits variés et improvisés. Je me promis en même temps, à part moi, de ne pas manquer un seul de ces cours d'histoire appliquée au roman, et j'eus lieu de ne pas m'en repentir. 11 semble que Walter Scott prit plaisir ^ à se surpasser lui-même. Je parie que pas un de ses auditeurs ne se consola de son départ, avant la publication de son dernier roman.

Cependant l'impression produite sur moi par ces récits de la bouche d'un homme de génie ne fut pas si prompte à s'effacer. J'avais, dans ma mémoire de soixante-dix-neuf ans, retenu les principaux traits de ces petits drames historiques ; je ne sais quel caprice me décida à les confier au papier, sans vouloir toutefois faire Walter Scott responsable des erreurs que j'ai pu lui prêter. Mon souvenir tout imprégné de gothique a nécessairement transpiré dans mon style ; la faute en doit être imputée à moi seul, comme tou-

DE WALTER SCOTT. îl

les celles- qui appartiennent de bon drpit au copiste.

Enfin je protesterai que ces espèces de noies n'étaient pas destinées a Timpression, d'autant plus que je ne m'en suis jamais regardé comme l'auteur ;Walter Scott sans doute dira de même. Mais plusieurs scènes historiques ayant été imprimées dans un journal, j'ai retrouvé ma version à de légères différences près. Je présume que quelqu'un s'est fait comme moi le secrétaire deWalter Scott, sans lui demander son bon plaisir ; ou bien, selon l'usage, mon manuscrit sera tombé, à mon insu, en des mains infidèles. En tout cas, Walter Scott est le seul qui puisse réclamer peu ou beaucoup dans ce recueil, il est possible qu'il n'en fusse rien pour des mo|ifs a lui connus. On sait qu'il a nié longtemps ses chefs-d'œuvre.

Pour moi, il est de mon devoir d'éditeur consciencieux de lui adresser à son château d'Abooswod la dédicaco de son ouvrage.

P. L. Jacob,

bibliophile.

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