LE JOUR DES INOCENNTS
]l'a? ott mat? inMgne ti'e0tre atmi :
fe l^a^ttte autant que iDim me le commanire.
ttn 0et1)itettr n'aoltre fiatt e0timl iban0 fin me cf^erd^e et ma grâce i^emani^»
i^«e0tetf 9 i^Ditneiir me tieommatf^»
Margueiite, reine de Nayarre^ les deux Fuies et Us deux Mariéd'
Louis XI en mourant avait légué la régence à sa fille de prédilection ^ madame Anne de Beaujeu; Louis d'Orléans premier prince du sang, qui avait épousé Jeanne de France, fille du feu roi , voulait qu'on fît céder les dernières volontés de ce prince en faveur de son bon droit ; le par» lement se déclara contre lui, et Charles YDI monta sur le trône à l'âge de treize ans et deux mois. Le duc d'Orléans , qui s'était tou« jours depuis montré Fennemi de la régente , en
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1 488 y entraîna dans son parti les princes mécontents y devint l'allié des Anglais et de François II, duc de Bretagne; et prit les armes contre la France. Le roi entre dans ce duché à la tête de son armée , nomme le jeune Louis de la Trimouille son lieutenant-général , s'empare des principales villes , assiège Nantes ; et le a8 juillet de la même année, les Bretons sont complètement défaits à la bataille de Saint- Âubin-du-Cormier j le duc d'Orléans , resté prisonnier , fut conduit au château de Lusignan , à quatre lieues de Poitiers , et il y passa plusieurs années, bien que la paix eût été signée entre la France et la Bretagne , aussitôt aprës la sanglante journée de Saint-Âubin ; sa femme Jeanne n'épargna pourtant ni soins ni prières , pour obtenir sa mise en liberté.
Louis , £aible sous la couronne de duc y conune il le fut sous celle de roi , avait épousé par force en 1 476, la fille de Louis XI , qui était , disait-il, un maître-homme , entier dans ses commandements ; Jeanne, quoique jolie, était petite,noire et un peu voutée.^Gette légère difibrmité^ jointe au défaut de sympathie dans leurs caractères, les éloigna d'abord l'un de l'autre : la froideur de Louis .pe fit que; s'accroître de jour en jour ,
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d^annéeen année^ et se changtea pi*esque en haine : Jeanne y au contraire , soutenue par une piété sincère^ remplit toujours les devoirs d'épouse, avec un dévouement d'autant plus grand qu'il était moins mérité; la prison de son mari lui permit de le mettre à l'épreuve. Cependant elle ne l'aimait poi^t d'amour.
Pendant le siège de Nantes y Louis renfermé dans cette ville avec les seigneurs de Laval , de Ghâteaubrianty le prince d'Orange , le duc de Bretagne et ses deux filles y Anne et Isabeau y avait donné son cœur à la première, dont un contemporain nous trace ainsi le portrait : « Petite tète pointue y front étroit , yeux louches à fleur de tète , visage maigi*e y cheveux courts, narines ouvertes, grosses lèvres, menton saillant, col épais, bras longs et minces , poitrine résseirée , taille courbée plutôt que droite et jambes grè» les. » Ces détails, qui sont traduits littéralement du latin, ne représentent pasla princesse sous des couleurs fort séduisantes; mais un portrait ori« ginal du temps nous la montre avec une phy« sionomie riante, un air de franchise, et un heureux embonpoint qui excusent et expliquent la passion du duc d'Orléans, (i lequel, suivant Brantôme, était d'un naturel un peu convoi^
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teux et beaucoup du plaisir de Vénus. » Il se proposait même de iaire casser son mariag^e avec Jeanne > sous les plus frivoles prétextes 9 et le duo de Bretagaei> approuvant son projet , qui n'était pas alor$ sans exemple, attendait pour le nonm^er son gendre > qu'une dispense du pape prononçât le divorce, La dé&ite de Saint- Âuhin-du-Gormier et la mort du vieux duc^ qui la suivit de près , furent des obstacles que supporta bien impatiemment Famoureux Louis.
Il n'avait pas perdu tout espoir d'en venir à répudier sa femme , et tandis que celle-ci à la cour du roi son frère , sollicitait le pardon de son mari rebelle , la duchesse de Bretagne en« tretenait une correspondance assidue avec le prisonnier du château de Lusignan ou Lezignen. Ce château-fort^ situé sur une montagne^ était une des plus antiques merveilles de France; les gens du pays en attribuaient la fondation i Mélusine^ ou Melissène y dont Jean d'Arras écrivit l'histoire fabuleuse^ au quatorzième siècle. Son nom est célèbre dans les romans de fSéerie et de chevàlépîe > et les enfants mêmes connaissent cette magicienne^ moitié femme et moitié serpent. Ce fut Hugues deuxième du nom , dit le Bien^aùné, qui vers l'an 1000^ fit construire
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la forteresse de Lusignan , agrandie ^ réparée et changée de forme par ses descendants jus« qa'à ce que y pendant les guerres de religion ^ Lonis de Bacodbon^ due de Montpensier^ FayanC prise après un rude siège ^ obtint du roi la permission de la £aire raser de fond e» eomble pom* éterniser sa mémoire ^ dît soa tàog^
Louis d'Orléans , seul dan» ce Taste nsanoir gothique^ dont renoeiu té formait sa prison, en« virouné de tous les égards dud à son rang et à sa naissance , aurait oublié qu'il n'âtait pas libre , s'il n'eut pas été séparé de sa chère Anne de Br^agne; les lettres qu'il en recevait à de longs interyàlles , les letUres^ qu'il lui adressait sstM cesse , n'étaient que d'insuf^ntes consolations à ses chagrins. Le temps pour lui s'envolait aveo des ailes de plomib , et la journée présente lui semblait |dus lente que la journée de la veille; il cherchait des^ distractions qu'il rejetait ensuite avec dégoût ; car depuis deux éternelles années y il n'avait eu d'antre compagnie que celle de sa femme, loirsqu'etle revenait delà cour, désespérée de ne point avancer la délivrance de son époux, pour qui sa présence était un nouveau supplice. Il allait volontiers à hn cJiasse desdaima, qiu s'étaîesvt multipliés à
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» cour de Rome , cequéranc des commissaires n pour traiter de cela ea Sorbonne et au parle- M ment. Alors rafSûre uoe fois entamée^ je vous » aide de mon petit pouvoir ; et si le bon Dieu , » qui nous a en sa digne garde, veut bien se ran« » ger de notre parti, vous ètes^ pour Pâquepro- » chain hors de chartre privée, et à la Pentecôte, » je vous o£fre en dot ma bonne duché de Breta» )) gne , et ; ce qui vous duira mieux encore , ma » personne, pardevant l'église. Pensez-y à deux » fois , et n'agissez de léger , crainte que je vous » désavoue, si tant est qu'il importe à mon bon» » heur. Des ce moment je vous tiens pour féal » serviteur, et vous supplie de ne pas avoir regret » au pucelage de madame Jeanne; on vous eu » rendra l'intérêt avec un beau conjungo ; quant » aux conditions du contrat , il sera temps d'y » refléchir' une heure avant; la meilleure pour » vous est que je vous aime tant et plus ; cor, dit » le poète, absence à l'égard d'amour est pareille » au vent, qui pour éteindre un petit £eu, allume » le grand. En attendant la tant désirée accoin- » tance, je vous commande en guise de pénitence » dix as^e Maria à dépêchera jeun sitôt votre ré« veil. Il est bon de 9e gs^rder là protection de la )) divine Vierge : en cas que madame votre femme
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» soit de retour à Lusigûan, persévères eu votre » continence et voub en aurez le loyer ici bas y » ânon là baot>
» La vôtre à toujours et à jamais.
» XvfiEy cUichesse^Q Bretagne. »
Cette lettre causa une ivresse inexprimable 4cet amant marié ^ qui n'espérait pas un si beau succès de son mensonge ; femme qui aime bien est crédule ^ et madame Anne avait saisi avec empressement l'occasion de se faire croire à . elle-même qu'elle était sans rivale. Le duc couvrait de baisers le papier qu'il relisait depuis . une heure non moins avidement que si c'eût, été la première fois ^ lorsqu'il entendit . la , herse se lever après deux sons de cor;, puis,, des pas de chevaux sur le pont-levis retentissant , puis des voix et une rumeur inaccoutumée sous la voûte et dans la grande cour ; on mcmtait rapidement l'escalier de pierre ^ il mit la lettre sur son cœur ; la lourde porte s'ouvrit , et son épouse Jeanne était dans ses bras I
a Le diable m'emporte I croirait-on pas ^ madame^ à vous voir si répandue en caresses et accoUades , que vous arrivez tout au moins de
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Terre-SaÎDte ? Vraiment, y<ms êtes seulement absente depuis uu petit mois , et j'ai idée que ce n'est que d'hier. Pourquoi de retour si vite? à Âmboise y où est la cour, n'est-il plus de bals, carrousels, jeux de paume et gais festins?
— » Comment? voilà deux interminables mois, monseigneur, que je suis en route, do*lentedevous quitter! Le bon Dieu n*a pas voulu que mon voyage avançât de rien à votre élargissement.}
— » Ainsi votre frère Charles , votre sîre et le mien , dont j*erirage! veut que je sois cloîtré jusqu'à ma mort en ce damné château! Le diable m'emporte si j'ai goût au métier de moine! C'est à raison si je tiens rancune con* tre lui et les siens !
— » Mon seigneur, fiez-vous en Dieu et en madame votre épouse qui vous tirera dehors tôt ou tard ; il m'est avis que ce moment est proche plus qu'on ne croit. Le roi, que j'ai obsédé à ce sujet , m'a dit que si vous vouliez promettre d'être sage à l'avenir, vous seriez son compagnon à la guerre d'Italie qu'il a en tête ,• car il est chevaleureux ce jeune sire , et il imitera quelque jour les faits et gestes d'Alexander, d'Achille, de César et autres grands capitaines»
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— » Le diable m^emportel vous ne m'apprendrez rien là-dessus , et s'il n'était que de frapper d'estoc et de taille ^ batailler, escar« moucher , conquêter pour rendre heureux le petit peuple , monsieur votre frère serait le phénix et parangon des rois. Mais il ne sait , Fenfant ! ce que c'est que régir un royaume ; témoin ]es belles choses que lui souffle sa sœiir madame de Beaujeu....
— » Il est certain qu'à votre égard elle a mal agi , et je lui en fis maint reproche. Mais votre grâce impétrée , la conciliation enti^ vous deux ne demeurera en arrière....
— » C'est toi , Loïse , dit le duc sans l'écouter j viens çà , ma fille ^ que je te baise un petit! Le diable m'emporte l l'air de cour t'a bien profité ; je te revois plus venuste que naguère. »
11 s'adressait à une charmante personne qui restait debout derrière la duchesse; à l'appel de son parrain , elle s'approcha modestement et tendit sa joue àii baiser. C'était une fille natureUe de Jean l'Archevêque de Parthenày ; Louis d'Orléans , qui l'avait tenue sur les fonds de baptême, la fit élever sous ses yeux dans sa maison ; madame Jeanne s'attacha tellement à cette demoiselle, remplie de grâces, de talents
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el d'esprit^ qu'elle ne pouvait la quitter un instant. Elle la reg;ardait, comme sa seule amie et la rendait confidente de ses peines conju» g^les« Sa confiance lui coàtà cher»
Les costumes de dame à oeite époque ont tiae grande ressemblance avec ceux du temps de Charles YII. Le rëgne de Louis XI avait mis l'économie à la modci et Ta varice de ce roi im^i posa des bornes au luxe de ses sujets y comme si son épargne en eût souffert. Charles YIII qui aimait la gloire et l'éclat , donna lui-même l'exemple de l'élégance , et les lois somptuaires cessèrent d'être en vigueur. La vanité et la co^ quetterié remontèrent jusqu'à la cour brillante d'Agnès Sorel , pour y retrouver des modèles de recherche et de bon goût. La duchesse d'Orléans partait une robe longue de velours bleu , serrée à la taille ^ avec des bandes de moire croisées sur la poitrine et s'artondissant au^essous des hanches ; son manteau écarlate sans collet traînait à terre d'une demi--aune; sa coiffure était une sorte de bourlet en cœur^ passementé d'or^ bordé de grosses perles^ et garni d'un voile tombant sur le cou nu et sans collier; on commençait alors à rapprocher les chaossu* res de la forme du pied. L'accoutrement de ina-^
(Iemoi)selle Louise ne différait de celui-ci que par une grande simplicité plus eonvenaUe à son âge et à sa naissance. Le dud d'Orléans était vêtu avec une patt^imonie qui le suivit jusque sur le trône. Sa tunique^ flottant sur les ta« Ions, large de manches et ouverte sur le devant^ ressemblait aux robes de chambre d'aujoar«> d'hui ; elle était de serge brune et retenue au«» tour des reins par une courroie semée de clous d'argent; l'ouverture de cette tunique laissait apercevoir le haut d'un justaucorps de drap, agrafé ; ses cheveux demi-longs et bouclés s'é» chappaient de sa toque de velours noir surmou» tée d'une aigrette de même étoffe.
(( Loïse y dit le duc à la jeune fille , dont il tenait la main dans les siennes, as-tu pas encore feit choix d'un chevalier qui porte tes chiffres^ écharjtô et couleurs? Les tournois, si je suis bien instruit , ne se font guère attendre à Amboise, et monseigneur mon beau-frère est merveilleusement épris de tous exercices de corps ; il rompt des lances à tout venant , et chevalerie s'en va régner avec lui. C'est le cas d'élire un brave homme d'armes , défenseur de ta beauté , et gardien de ta vertu ?
— » Monseigneur, reprit Louise en rougis*
sant et baissant les yeux^ je ne me soucie au*» cunement de ce bruit de fer ^ de ces grands coups, toutes images de guerre et de mort; j'ai déclaré devant Sa Majesté que nul n'aura ma foi j sinon quelque beau et honnête gentilhomme ne portant épée que par ornement^ et mieux appris aux disciplines amoureuses qu'à celles du dieu Mars.
— I) Le diable m'emporte! sais-tu point que ledit Mars plaisait singulièrement à madame Yénus, qui n'aima pas moins le grand chasseur Adonis....
— » Monsieur le duc , dit en l'interrompant madame Jeanne, blessée de l'indifférence que son mari lui témoignait , permettez que je fasse trêve à ce grave entretien pour vous pré« senter messire Octavian de Saint-Gelais de la très noble famille de Lezignen. Yenez^ci , mes« sire 9 ajouta-t-elle en se tournant vers ce der» nier, que le duc n'avait pas encore remarqué , venez, que monsieur mon époux vous accoUe, soyez bien venu au palais de vos ancêtres ! »
Octavian était un jeune homme si beau et si bien fait que pas une dame de la cour ne s'empêchait de l'aimer y et lui n'aimait que les premières en beauté et en condition. Fils unique
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de Pierre sieur de Montlieu et de Philiberte de Fontenay , il était mieux partagé en naissance qu'en fortune y et quoiqu'il eût dans ses armoiries l'image de Mélusine dont il descendait , il avait pris la carrifere ecclésiastique avec l'espoir de devenir un jour évêque et pape. Cependant ^ tout prêtre qu'il fut^ la cour lui tenait lieu de cloître^ et il ne voulait remplacer son riche habit de gentilhonmie que par la chasuble et la mitre , son épée que par la crosse épiscopale. Il écrivait en vers avec une incroyable facilité ; outre une. multitude de ballades ^ rondeaux et chansons qu'il éparpillait dans ses galanteries , il avait déjà traduit et rimé l'Enéide de Virgile , l'Odyssée d'Homfere , les Epîtres et l'Art d'aimer d'Ovide. La poésie est un auxiliaire de lamour ; Octavian aurait pu s'en passer. Il fut étonné de voir que madame Jeanne^ plus belle encore que de plus jeunes^ ne lui accordât point un regard d'attention , et il n'épargna rien pour triompher de ce cœur froid et sévère en apparence. Bientôt il inspira un sentiment qu'il ressentait lui-même^ et la duchesse d'Orléans, ne se cachant plus sa faiblesse, se décida à retourner à Lusignan. Octavian , qui possédait quelques terres auprès du bourg de Saint-Gelais ,
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ancien patrimoine des seigneurs de Lesignen , feignit un voyage indispensable et demanda à mailame Jeanne la permission de l'aocompa»
gner; celle-ci auraiteu mauvaise grâce i refuser^ et même elle lui ofiErït ^ non sans rougir y de voyager avec elle dans son coche ^ sorte de lourde et grossière voiture , traînée par deux ou quatre mulets y dont se servaient encore Les rois et les princes au seizième siècle. La route leur parutsi agréable qu'ils fassent volontiers r^rtisen arri" vaut. La duchesse s'abandonnait aux charmes d'une conversation souvent tendre ^ toujours intéressante , à laquelle se mêlait mademoiselle Louise de Parthenay. Madame Jeanne n'était pas la seule qui aimât Octavian .
Le duc d'Orléans se leva de son siège , alla avec bonhomie au devant du poète , qu'il avait déjà vu à la cour , et l'embrassa en lui disant : « Dieu vous gard', messire I »
— » Mons^gneur , reprit gracieusement Saint-Gelais , si le Seigneur Dieu y de qui je suis ministre indigne, veut bien avoir égard à mes prières, avant le premier mai du nouvel an, vous n'aurez d'autre prison que le beau royaume de France. Peu adjure messieurs mes bons aïeux, ajouta-t-il en étendant la main vers les portraits
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en pied dont la sall^ était ornée; et tout marris qu'ils seront de perdre votre compagnie y ils s'indignent de Toir captif un %\ noble et yaleu<« reusL prince !
— m Mon digne seigneur^ dit madame Jeanne^ j'ai promesse royale que serez transféré en ma duché die Berry/ et aurez pour prison d'état la grosse tour de mon château de Bourges.
— » Le diable m'emporte I s'écria Louis , j'ai joie dans l'ame de la visite d'un tant illustre poétiseur^ qui rime comme un autre parle ^ .
' Henri Etienne, dans son curieux Trcàid pnéparatif à ^»4pologie d'Hérodote , cite un fait qui donne une ide'e de celte promptilnde à rimer d'Octavian de Saint-Gelais, « dvesque d*Angoulesme, dii-il, et toutefoU traducteur des livres d'Ovide^ </« Artel amandU :
» Il avoit faict gageure qu'yen quelque temps et lien qu'on parleroit à lu j en ryme , U feroit la response pareillemenl en ry me sur-le-diamp. Suyvant laquelle gageure on luj vint proposer ces trois ver» pendant qu'il estoiihien empetcbë à destirider la messe :
L'antre jour venant de l'escbole Je trovay la dame Nicole • Laquelle cstoit de verd vestue.
Luy ( sans aucunement rompre sa dévotion messifîque ou messie quale , on messitiquante) fit celle response prompiement :
Ostez-moy du col ceste estole»
Et si bientost je ne l'accole , J'aurai la gageure perdue. »
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Monsieur Octaviian y vous réciterez le soir au^ tour du foyer, V Art d' aimer ^ qui n'est encore imprimé^ si l'on m'a dit vrai. De nouveau j'ai lu les belles épîtres , selon Ovide , qu'aveis mises en lumière^
— » Durant la route, ajouta vivement Louise deParthenay^ monsieur de Saint-Gelais corn-' posa de gentils vers, qu'on ne saurait compter , et l'amour valait pour lui texte d'évangile.
— » En vérité , dit la duchesse en soupirant, c'est une si douce chose qu'amour! qui se lasserait d'en bien dire ?
— M Diable! madame , ré|)ônditle duc, estce la cour d'où venez ou bien ma société , qui vous met en si belle humeur ! Jamais avant ce jour , ce mot amour n'était issu de votre bou« che , à moins qu'il n'ajilât tout droit devers le Dieu des chrétiens. »
Les fêtes de Noël qui devaient durer .quatre jours, permirent aux amants d'être toujours ensemble, les heures étant consacrées à la pro« menade et aux oFSc^s. La messe de minuit, qu'ils entendirent dans la chapelle à peine éclairée , leur ménaga de doux instants d'entretien, où leurs âmes s'épanchèrent au profit de leur tendresse mutuelle ^ les chants des prêtres , les
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sons de l'orgue couvraient leurs voix et peutêtre leurs baisers ; madame Jeanne avait oublié sa dévotion ordinaire y et non loin d'elle son mari^ missel en main, chantait plus haut que les chantres au lutrin. La messe de l'aurore ne fut pas moins &vorable à Octavian y dont l'amour augmentait à proportion de ses succès.
Louise de Parthenay épiait leurs regards, leurs discours , avec un intérêt mélancolique , et cherchait la solitude -, ses yeux étaient rouges comme à force d'avoir pleuré.
Le lendemain de Noël , la messe dite, la duchesse et Octaviaiî allèrent visiter la célèbre fontaine de Mélusine, où l'ancienne légende raconte que cette princesse apparut maintefois sous la forme d'une belle fenmie , doVit le corps se terminait en monstre marin. Les cuves de Sassenage en Dauphiné , ont donné lieu à une fable semblable. Ils aperçurent au bord de la fontaine une femme assise qu'ils furent tentés de prendre pour Mélusine elle-même ; mais en avançant, ils reconnurent Louise de Parthenay, qui à leur approche se leva pour s'éloigner.
« Lo'ise, dit la duchesse, pourquoi n'étaistu ce matin à la messe ? Je t'y ai cherchée de rœil
— » Madame/^ reprit tristement Louise ^ s'il est vrai , je vous en sais un gré infini y d'autant que vous étiez sans doute empêchée ailleurs. Je gage, sur mon ame, que monsieur Octavian ne s'inquiétait pour lors ni de moi, ni du reste.
-^ » Mademoiselle, répondit gentiment celuici, en l'église comme partout, je songe aux dames, et m'en trouve bien.
— »Ma mie, dit madame Jeanne, changeant adroitement de conversation , que venez-vous quérir en cet endroit désert? Avez-vous d'aven*» ture rencontré la dame du lieu , Mélusine bai» gnant ses écailles de dragon dans ki daire source, comme la voient les bonnes vieilles de Lusignan.
— » Ne riez aucunement , madame, dit Oc« tavian, en riant lui-même, ma nourrice, de son vivant , habitante de céans, m'a juré avoir vu par deux fois celle qui fut aïeule de mon përe ; la première à l'angelus de midi , en robe de veuve, belle et reluisante comme soleil; la seconde, un samedi après" vêpres ,. nageant dans l'onde sous l'apparence d'un grand basilic vert , ayant chef féminin ; chose horrible à voir ! Elle criait si haut et si aigre, que les oiselets se mus« saient parmi la feuillée ; et prétend-on que ses clameurs sont des avertissements : de fait feu
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mon përe, s'en alla mort à quelques jours delà.
— wMessire, interrompit vivement Louise, ne traitez ceci de fable ; la nuit dernière , les cris de la fée ont recommencé sur les créneaux , du côté où est vôtre chambre, et Dieu sait ce qa'ils présagent !
— » Folle ! répondit la duchesse y le roman ancien de maître Jean d'Ârras t'a jetée ces visions en tête ; tâche qu'elles en sortent le moins tard qu'il se peut. Mieux te siérait de dire que l'image en pierre de Geofroy , la grancF-^ dent , qui est sur le portail de la grande tour, est descendue à bas de cheval. Dieu &sse que le jour des Saints-Innocents te rende sage et saine d'esprit.
— » A propos , dit gaîment Louise , qui sem»
bla frappée d'une idée soudaine, quelle sera in<* nocentéç, selon l'accoutumance? quant à moi, aprës-demain au matin je n'en dormirai ni plus ni moins paisiblement; nargue des innocenteurs à Lusignan I
— » Demain , veille des Innocents , observa Octavian, il sera fêté au couvent de Saint- Maxant, la plus étrange et ridicule fête qui soit en la chrétienté après celles des Calendes,
des Fous et des Anes , qui mènent tant de bruit^ de Paris à Rome. Cette réjouissance cléricale , outrepasse une montre de la Basoche , des Enfents-sans-Souci ou de l'Empire d'Orléans.
Les Bacchanales des païens ne sont que riens auprès.
— » Certes , dit madame Jeanne^ nous ferons le pèlerinage de compagnie et partagerons les indulgences. La traite de plus d'une lieue s'abrégera en jolis devis; ce à quoi vous êtes natu» rellement enclin , et nous reviendrons par la forêt. »
Ils rentrèrent tous trois au château , et au dire des archers qui étaient de garde, la nuit fut troublée par des cris inarticulés et surhu» mains. Madame Jeanne qui ne dormait pas^ les entendit , et pour beaucoup elle eut souhaité ne pas coucher seule. Cependant, les traits £ati« gués par une insomnie agitée, elle s'habilla de bonne heure et sortit avec Octavian dans la campagne, où Louise de Parthenay les rejoignit à leur grand déplaisir. Ce témoin qui semblait les épier , arrêtait souvent les paroles dans leurs bouches, défendait à leurs regards de s'attendrir , à leurs mains de se presser... Ils arrivèrent à Saint-Maxant , espérant à la faveur du tu-
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multe et de la foule , se soustraire à une ^i ty« raanique contrainte.
Toutes les cloches du couvent ébranlées à la ibis , proclamaient à la ronde le premier jour de la fête des Innocents; c'était liesse et soûlas parmi les chapelains, clercs et sonneurs. Quant aux chanoines, sans daigner prendre part aux saturnales du clergé subalterne, ils jouaient aux quilles dans le jardin ou huvetaient dans les ré» fectoires. Mais l'église était livrée à des profa« nations qui, suivant un contemporain, n'étaient pas moins saintes que la fête de la Vierge imma» culée. Le bas peuple, ami du bruit et du scan« dale, ne perdait pas cette occasion de se ruer en débauches de toute espèce. Les statues de saints, les reliquaires, les autels étaient cou« verts de vieux draps, de nattes déchirées et de tapis en lambeaux ; une multitude de clercs et de séculiers déguisés en femmes, en animaux, en diables , se roulait sur les dalles des tombes, disputant de blasphèmes , d'injures et. de folies. Les uns encensaient de la cendre ou de la farine, qui retombait en pluie blanche ou grise sur les assistants; les autres vêtus d'ornements sacer» dotaux tournés à l'envers ou souillés de fange , parodiaient les sacrés mystères, hurlant des
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chansons à boire et dansant autour du tabernacle ; ceux-ci débitaient des sermons burlesques et impies , ceux-là se mettaient tout nus avec des cris et des contorsions ef&oyables. Les principaux acteurs de ces ignobles fiarces étaient les frëres laïcs ^ les frères coupe-choux , les frères quêteurs , les marmitons et les jardiniers du moûtier des cordeliers.
La duchesse ne fit qu'entrevoir de loin ce que l'on appelait la £âte des Innocents ; Octavian , qui s'était servi de ce prétexte pour avoir un tète-à^tète avec sa maîtresse ^ ne la laissa pas long-temps en présence de cette scène hideuse ; et toujours suivis de l'importune Louise^ ils s'enfoncèrent dans la forêt dépouillée par l'hiver ; ce jour là le ciel était bleu, l'air tiède et le soleil radieux comme à la naissance du printemps.
«Madame, dit Octavian en s'adressant toujours à la duchesse, après avoir déjà parlé de mille objets, c'est demain un jour ardemment attendu des amoureux ^ les Saints-Innocents , à la cour comme à la ville , ont été faits patrons de bonnes et galantes aventures
— » Qu'est-ce ? demanda Madame Jeanne , jouant l'ignorante pour donner à Saint-Gelais occasion d'entrer en matière. J'ai ouï de mer»
veilleuses choses toachant ce vieil usage, et n'en suis pas mieux instruite pour cela.
-^ » Madame , interrompit Louise sans qu'on l'interrogeât , je vous dirai y s'il vous plait , ce que j'en sais. Le jour des Innocents, qui a nom aussi la Saint-Valentin y est sacré aux galants et à leurs amies. Voici ce que , m'en a conté ma bonne marraine madame de LavaL II s'agit avant tout pour l'amoureux d'entrer le matin an lieu où couche sa dame, d'ordinaire dormant ou disant le semblant ; malheur ou bonheur à celle-là par nonchaloir au lit retenue ! c'est grand hasard qu'elle ne soit innocentée!...
— » Assez , je vous prie, Loïse , dit sévèrement la duchesse ; j'en veux à ma cousine ma-^ dame de Laval , de vous avoir donné ces beaux conseils ; ceci n'appartient à un enfent tel que vous êtes ; sur ce y silence.
— » Un enfentl murmura Louise, de vrai je suis plus loin de vingt-huit années que de seize !
— » Ma chère dame, dit Octavian à ma«»
dame Jeanne , tandis que Louise de Parthenay marchait lentement derrière eux , c'est à moi , si vous m'en donnez droit et licence , de vous montrer les us et coutumes des Innocents.
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— « Bien volontiers, répondit- elle d'une voix timide ; je me contente d'un si habile maître et vous laisse dire et faire à votre bon plaisir. Mais d'abord que je sache où en venir.
— » O ma noble dame ! comment à votre cœur par l'oreille faire arriver ce que je souhaite plus que le paradis. Ces divins mystères veulent être exprimés en langue des dieux ; c'est poésie!
Saints Innocents, de m« part tous ayex A grand planté , messes , cierges et grâces > Si le corps nn de cdle que savez Demain au lit est à moi sans disgrâces !
Ce tant chier bien de longtemps me devez 1 Que par les draps cachée , elle remue Criant de peur , en moins de rien je mue Sa peur en joie , en ris ses cris décents ,
Et TOUS la fais , de colérée , émue !
Sera-ce pas gentil jeu dlnnocents ?
— » Octavian , mon ami , qu'oses-tu réclamer en rimes si promptement trouvées ?
— » Le don d'amoureuse merci , dont l'idée tant seulement m'encourage depuis six vingt jours ! Un si parfait amour de ma part demande un inestimable loyer^ sans quoi je suis mort et enterré demain. Il m'est venu en pensée que l'eau de la fontaine Mélusine serait remède à ce que je souffre d'attendre....
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— >> Pour Dieu ! consens à te taire ou baisse le ton ; cette pucelle s'applique à écouter, et je ne voudrais pas pour dix ans de ma vie qu'elle ouït la moitié de ce que disons sans honte aucune. »
Ils tournërent la tête et n'aperçurent pas Louise de Parthenay, qu'ils appelèrent sans obtenir d'autre réponse que celle des échos ; ils pensèrent qu'elle était retournée à Lusigoan et puis ils n'y pensèrent plus. Leur amour gagna d'autant à ce départ, dont ils ne soupçonnaient pas la cause ; leurs pas s'égaraient dans les brisées et leurs mains faisaient de même ; cependant ils n'avancèrent pas le jour des Innocents ^ quoique tous deux en eussent grande envie j et le soir était proche, quand ils revinrent au château, désirant déjà être au lendemain.
Louise en effet , par une résolution de dépit et d'amour, était revenue à la hâte ; elle trouva le duc d'Orléans, dans la galerie , occupé à re*» lire la dernière lettré d'Anne de Bretagne.
« Monseigneur, lui dit-elle , c'est pitié qu'un si digne prince soit trompé à sa barbe!
— » Qui parle ainsi ? reprit le duc que ces paroles tirèrent de sa rêverie amoureuse? Le diable m'emporte! A trompeur, trompeur et
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demi. Mais dis ^ ma fille, que sais-*tu de ré» cent?
— » Rien , mon très honoré parrain , sinon que demain est jour des Innocents !
— » En vérité! il ne me chaut à moil j'ouïrai en leur honneur une messe basse et les sup» plierai de me rendre libre plutôt aujourd'hui que demain ; le diable m'emporte si je m'inquiète du reste !
— » Oui ; mais veillez qu'on n'aille au matin innocenter madame votre chëreiemme..».
— » Le diable m'emporte l s'écria Louis d'Orléans en changeant de visage ; et la lettre qu'il tenait lui échappa des mains.
— » Je tiens pour assuré qu'au point du jour madame Jeanne ouvrira à quelqu'un l'huis de sa chambre^ et ce qui s'ensuivra vous re-* jJjarde trop plus que moi.
— - » Madame Jeanne ! répétait le duc avec une surprise qui se métamorphosait en satisfaction ; le diable m'emporte ! j'aurais donné un doigt de la dextre pour qu'il en fût ainsi! je ne perdrai pas si belle occasion ; l'affaire fera grand bruit > et le bref papal viendra tôt après... Enseigne-moi y au surplus y quel doit être monsieur l'innocei)teur ?
— » Qai serait-ce autre que M. Octavian de Saint -Gelais plus amoureux encore que poète?
— » Le diable m'emporte! j'en avais quelque doute y et vraiment le muguet vaut qu'on s'en Ëisse aimer. Certainement tout prisonnier que je suis^ fecile me serait de mettre mon honneur à l'abri , vu que le remède existe avant le mal. Toutefois je me garderai bien fort d'em*pècher leur jeu et les Innocents iront leur petit trac, pourvu qu'ils soient pris en flagrant délits témoins ne me manqueront au besoin.
— » Quoi î monseigneur, vous n'allez pas vous jeter à l'encontre de leurs amours, renvoyer pour eux le jour des Innocents aux ca* lendes grecques , et rendre leur maie intention toute camuse?
— I) Le diable m'emporte si j'en veux rien iairel demain sera le jour le plus réjouissant de ma vie; tu ne pouvais m'annoncer meil« leure nouvelle , et si je n'ai de quoi te guerdonner richement , à l'heure qu'il est, tu ne perdras pour attendre.
— » Vraiment! si j'eusse pensé à l'avance que ma trahison tournerait de cette sorte, j'aurais avisé d'autres empêchements. Mais est-il
temps encore de gâter le bon plaisir qu'ils se promettent?...
— » Je m'émerveille de t£ voir si bien experte en ces matières ; Loïse , à t'entendre , quels châtiments méritent l'un et l'autre ?
— M En cette af&ire je serais mauvais juge :
que sais-je? une bonne arme de fer affilé a toujours raison en la main d'un homme cour»
roucé... Mais non, ce serait domma^ge; ordonnez que messire Octavian soit chassé de la forteresse et dénoncez-le au roi votre parent.
— » Suis-je encore le duc d'Orléans pour donner ordre qu'on veuille suivre? Va, Loise, je m'empare d'une vengeance de laquelle on parlera jusqu'à Rome et au-delà^ tu verras, le diable m'emporte! de braves épousailles; pleurs d'une part, ris de l'autre. Mais sur l'ame de ton pfere l'Archevêque ! aie bouche close et œil ouvert ; ne révèle à quiconque le mystère des Innocents, et à demain je te promets la comédie. »
La duchesse d'Orléans , pour éviter de fixer des soupçons qui commençaient à planer sur sa conduite , se sépara d'Octavian aussitôt qu'elle eût passé la poterne du château. Elle se rendait auprès du duc son mari , qu'elle n'avait pas vu
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depuis la veille, lorsqu'en traversant la galerie elle trouva un papier dont le cachet se brisa sous ses pieds : c'était la lettre d'Anne de Bretagne. Elle l'ouvrit, et les premiers mots qu'elle lut l'accablèrent à la fois de douleur, d'indi- {jnation et de remords. Hle alla s'enfermer dans son oratoire pour achever cette fatale lecture , qui tomba comme un poids sur son cœur. Ce n'était pas qu'eUe aimât le duc d'Orléans , mais elle lui était attachée par devoir , et ses reproches intérieurs s'adressèrent d'abmxl à son amour coupable. Enfin elle s'arma de fermeté , et traça ces lignes qu'elle mouilla souvent de larmes.
« Madame,
» Je prie Dieu, soir et matin, qu'il pardonne » aux pécheurs; et partant je m'efforce à par- » donneraux injure^qu'on m'a faites. Ainsi, sans » vouloir de mal à qui m'en veux , j'ai lu non » sans ébahissement l'honnête lettre où il est M traité de mon divorce futur. Or , madame , M dites -m'en votre opinion, comment dans » la chrétienté nommerait -on tel commerce » épistolaire dont j'ai honte pour votre sceau » et blason? Quant à moi je tiens à péché mor-
» tel rembûche qu'on dresse pour m'enlever mon » mari , qui est mien de foi et de corps y j'en M jure tous les saints qui sOnt au paradis! oui, N c'est traitreusement qu'il a menti , attestant » qu'il ne m'approcha onc depuis quatorze ans » que feu le roi mon përe nous fiança. Je ne » sais qui est le plus criminel de qui profère » ces mensonges ou de qui les croit contre toute » apparence de vrai. Sur ce , j'ajouterai que h » nuit dernière^ monseigneur le duc d'Orléans » a iait sa tâche de mari , et du passé je vous » épargnerai le récit. Néanmoins^ il m'est avis » que le Dieu miséricordieux par là me garde » d'être fourvoyée hors du sentier de chasteté et » devoir 1 Donc quelque chose qui arrive, je me » fais loi de tout pâtir, et monsieur le duc que M je révère me répudierait maintenant, que je » dirais : sa volonté soit I car je sens que religion » procure à l'ame des joies qui passent d'autant » celles des choses terrestres , et vers elles dé» » sormais tendra mon unique espoir. Ne vous » faites aucunement faute de désallier l'époux » d'avec l'épouse ; il n*en sera que ce que vou- » dra la Providence supernelle 1
)) Madame Jeanne,
» Buchesse de Berrv et encore d'Orlcans. »
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Un page d'une fidélité éprouvée fut chargé de porter ce message à madame la duchesse de Bretagne en sa ville de Nantes , et madame Jeanne entendit avec une satisfection mêlée d'inquiétudes le galop d'un cheval le long des fossés. Elle n'aperçut pas que la nuit était ye» une, et le silence > interrompu au dehors par des cris d'oiseaux , des : qui vive ! et les pas me« sures des senl;inelles y Tétait aussi au dedans par des plaintes et des sanglots i la porte s'ouvrit doucement et Louise de Parthenay , une lampe à la main^ entrant dans l'oratoire, resta stu« pé£aite à la vue de sa maîtresse agenouillée sur son prie-dieu. Elle lui était attachée au fond du cœur malgré la rivalité qui les divisait , et dans l'instant elle ne songea plus qu'à l'état d'affliction où se trouvait madame Jeanne.
« Qui y a-t-il? demande-t-elle impétueusement^ madame, pourquoi cet air désespéré?
quel malencontre vous cause cette profonde peine ? soit>-il possible que j'y remédie?
— ïi Las ! répondit la duchesse sortant de son abattement, Loïse, vois-tu la plus infortunée et coupable dame qui soit en ce bas monde ; le seul baume à mes maux serait un cercueil de
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plomb y et auparavant me faudrait-il un confesseur libéral d'absolutions.
— » Bon Dieu 1 ma chëre dame , dit Louise s'imaginant que l'amour seul causait ce désespoir , le bon Dieu qui pardonna au bon larron ne refuse d'indulgences qu'autant qu'on ne les demande. H baille pour pénitence du péché, de n'y plus retourner ; faites ce marché. Elle a tant copieusement pleuré , pensa-t«-elle à part soi , souriant à un miroir appendu au-dessous du crucifix , qu'elle semble quasi vieille et laide à ce sfÀT.
— » Loïse 9 à quoi imagines-tu que monsieur d'Orléans emploie sa captivité , ce pendant que je n'ai souci que de le voir désemprisonné ^ comme doit toute femme à l'égard de son mari?
— » Sans doute que monseigneur passe son temps en dévotions et vous reccMiimande en ses priëres. Je sais qu'il n'est pas en France de plus rude débrideur de messes ; il a vertu de prêtre.
— )) Voire mème^ quand il entretient alliance et rapports avec madame de Bretagne !.. .
— » Je le verrais , que je ne le pourrais croire \ Monsieur le duc est trop grand observa-» teur delà fidélité conjugale, ainsi qu'un bon
chrétien; madame Anne pareillement aurait peur d'un aussi gros péché , lôrs même que serait£auxle bruit que Ton fiait de sa piété ; adul» tère^ comme on sait , n'est pas petite affaire en justice humaine et divine. »
Ces paroles, prononcées avec une intention bien marquée, produisirent l'effet que Louise en attendait. La duchesse recommença ses la« mentations en se frappant la 'poitrine. *-
— » La coulpe en est à moi , et le bon Dieu a voulu en cela me punir de ma mauvaise pensée ; mais j'aperçois l'abîme à temps pour m'en éloi« gner. Loïse, va-t-en prévenir monsieur Octa* vian... Non , demeure , un billet de ma part lui portera consolation , et qu'il s'en aille où il a afiBsiire , pas plus tard que demain. Ce soir s'il était d'humeur à partir pour amour de moi ! '
mais Angélus est sonné voilà long-temps
Plutôt^ de peur des soupçons, restons chacun à notre place. En mon oratoire , la nuit durant , je chasserai le démon par veilles et oraisons , suivant précepte évangélique. Loïse y tâche à m'aider de tes prières ; je te le rendrai quelque jour. »
Louise de Parthenay n'eut garde de répondre par un refus , mais elle commença d'ouvrir un
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bréviaire imprimé en gothique , qui se trouva sous sa main , et elle avait Fair d'y lire fort attentivement^ lorsque la duchesse l'avertit qu'il était tourné à l'envers. Malgré cette distraction, elles durent gagner bien des indulgences pen« dant cette veillée qui leur parut éternelle à toutes deux. Le jour n'était pas loip , le coq chanta.
(c Loïse^ dit madame Jeanne, le chant du coq met en fuite démons et mauvais anges; la nuit s'achëvera sans encombre ; à cette heure je n'ai plus que fair>e de ton assistance : donc retiretoi en ta chambre et dors en paix.
— « O que non! ma chfere dame ^ je ne vous quitterai avant le grand jour^ aussi bien d^os l'obscurité , j'aurais peine à retrouver le lieu ohj( je couche, et craindrais de rencontrer par le degré quelque archer ivre.
» J'admire ta prudence, d'autant qu'il est
écrit : qui quiers le danger y xnoûrra. Mais que ne vas-tu de ce pas" dormir en ma couche une heure ou deux? sommeil est bon à ton âge.
— w Cette permission m^agrée d'autant que du dormir j'ai grand besoin. Je ne tarde guère ; car déjà mes yeux sont dos à moitié. Dieu vous gard' l ma bonne dame.
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^ » Or ça, devant que d'entrer au lit , vois à ce que l'entrée soit fermée , serrures et verroux. J'agirai de même, et toi partie de là, par précau« tion y je n'ouvre à qui que ce soit , non plus à mon époux. Bon soir. »
Cependant un homme vêtu d'une chape de prêtre et uneépée sans fourreau à la main, montait à petit bruit le degré conduisant à l'appartement de madame d'Orléans ; il avait l'oreille aux aguets et regardait le long des murs, s'il n'y voyait pas d'autre ombre ique la sienne. Il arriva à la porte qu'il cherchait , écouta encore en retenant son haleine , poussa cette porte qui céda sans effort et la referma lorsqu'il fut entré. Un rayon incertain du jour prêt à poindre lui montra un lit où était couchée une femme, ne dormant pas, comme l'attestait le bruit d'une respiration précipitée.
«Belle dame, dit-il, c'est aujourd'hui jour des Innocents, et vous êtes prise sans appel. Jeanne , ma mie , j'ai acquis de beaux droits! »
Un soupir fut la réponse qu'il obtint, et bientôt un cri étouffé annonça que les Saints-Iïmocents n'y perdraient rien,
«Mon ame, dit amoureusement Saint-Gelais,
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que de gens cherchent sans trouver, et je trouve cela que je n'espérais, vu la bonne opinion que j'avais du mari. Cent fois merci de la préféreuce! One les Innocents ne rapportèrent tant d'heur ! Honte à qui le pouvait prendre quatorze années en çà! »
Il faisait jour , une porte masquée dans la tenture, s'ouvrit tout à coup, et le duc d'Orléans parut dans la chambre où reposaient les deux amants ; deux prêtres et plusieurs hommes d'armes entrèrent avec lui.
« Le diable m'emporte ! dit-il , messieurs , voyez ce qui en est. Je vous interpelle , vous tous ici présent, comme témoins de l'adultère et vous somme de faire serment en temps et lieu de la vérité du fait. N'ayez peur , messire Octavian , je vous dois un grand merci pour votre peine, et ma gratitude ne s'en tiendra là. Vous aurez un évèché , sur ma parole ! »
Octavian de Saint-Gelais s'était jeté hors du lit , et abaissant la couverture sur la tête de sa tremblante maîtresse , il menaça de son épée le premier qui oserait £siire un pas.
« Je te jure , continuait le: duc en riant ^ que je n'ai sujet querde te rendre amples actions de grâce , ainsi rengaine ta lame et sors d'ici , que
Ton dresse procès- verbal. Il serait bon que tu signasses...?
— » Monseigneur , reprit noblement Octavian y faites d'abord retirer ces gens au nom de votre honneur, ensuite j'en passerai par où vous voudrez ? Je sais mon devoir et suis gentilhomme.
— » Le diable t'emporte avec ton éloquence !
crois-tu que j'agis sans réflexion , ou que j'i" gnore quelle belle se musse parmi les draps?
Cest assez faire le chevalier , vide de céans , à moins que la farce ne te plaise.
— r » Non monseigneur, reprit Octavian avec énergie, loin de moi semblable lâcheté; j'en jure les plaies de Jésus-Christ ! on ne m'ôtera d'ici que mort, et peut-être quelqu'un rendra lame avant moi. Au contraire ordonnez que chacun s'en aille et nous nous entendrons mieux, n
Louis d'Orléans vit bien qu Octavian ne céderait qu'à la force , et pour éviter une scène sanglante, il pria ceux qui l'accompagnaient de sortir dans la galerie voisine, et d'être prêts au premier signal.
-^ (( Maintenant , dit Octavian , quand il se vit seul avec le duc , arraisonnons en bonne
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intelligeocè. Je vous fis ootrage^ monseigneur, et suis de naissance à le réparer, s'il vous plaît de jn'octroyer le combat. Je m en vais quérir quel» que bonne lame, et là nous verrons à qui demeurera l'avantage.
— » Es-tu dénué de raison, Saint-Gelais , de penser que j'expose ma vie et la tienne pour une franche catin..*..?
— » Par Mélusine I monseigneur, déportezvous d'injurier par-devant moi celle qui en« court le blâme à mon sujet. Pensez qu'ici sous ma garde elle n'est plus votre femme ; possible qu'elle ne le soit point de chair. Â quel point vpus arrète&*vous ?
-r- » Au divorce. C'est médiocre châtiment , et pour ma part je m'en contente. Le roi Louis XI m'imposa contre mon gré ce mariage stérile et maudit; j'ai regret seulement que ce jour n'ait été quatorze ans plus tôt , je ne songerais présentement à épouser madame Anne de Bretagne.
— » INe dites pas ces choses, je vous prie....
— » Au £ait, c'est temps perdu. Donc y de Lonne grâce , Octavian pern^ettez que l'enquête soit dressée en les formes usitées et devant témoins.
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*— » Non monseignenr, on peut s'en exempter i avez • vous soif de votre honte et de la sienne? Ce que vous savez rompt l'union , qui ne fut, ODC parachevée ; cependant évadez un proeës qui ne serait pas à votre honneur ; ac"> cord des deux parties déliera ce qui est lié ; iet madame votre épouse^ qui m'a pour caution^ ne sera nullement contraire à <;e qn'il vous plaira de réstodre; Madame^ ajotlta*t41 en s^adressant à celle qu'on ne voyait pas y je vous adjure dé répondre par serment à ma demande. Consentez à divorcer d'avec monseigneur d'Orléans y votre légitime époux?
— » Oui ! s'écria madame Jeanne y qui s'élança dans la chambre, et tomba évanouie aux pieds du duc d'Orléans. »
Octavian écarte les draps qui lui cachaient
celle qu'il avait prise pour la duchesse;
c'était Louise de Parthenay !
Neuf mois aprës naquit le célëbre poëte Mellin ou Merlin de Saint-Gelais ; son përe Octavian fut nommé la même année évêque d'Ângoulême !
En ligiy Jeanne obtint à force de sollicitations la translation de son mari en la grosse tour de Bourges, et enfin -sa mise en liberté. Anne de Bretagne , par dépit et par politique se maria
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à cette époque avec Charles VIII j qui mourut en 149^' Le duc d'Orléans devenu Louis XII, pour épouser la veuve de son prédécesseur, répudia sa première femme^ en protestant qu'il ne l'avait jamais connue ni touchée. Jeanne, sans réclamer contre la dispense du pape , reçae en Sorbonne et en parlement y passa le reste de sa vie à Élire des fondations pieuses et des miracles. Sa canonisation est encore pendante à la cour de Rome«
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