‹ Soirées de Walter Scott à Paris, recueillies et publChapitre 10 sur 12 · S0IR · texte numérisé non relu

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rai , dans la rue Béthizy. Cinquante suisses et archer^ de la garde du roi, accoutrés du haubert et du sayun , ou d^habits bariolés, le chapelet et la large épée au c6té, portant Parquebuse avec sa fourchette et la mèche allumée, fermaient la marche, sous la conduite de Cosseins. Charles IX , en cet équipage, allait rendre visite à sa maîtresse Marie Touchet , fille d\uft lieutenant particulier au présidial d'Orléans.

En passant auprès de Péchafaudage sur lequel sculptait Jean Goujon , il leva la tête, le reconnut tandis que celui-ci , tout entier à son travail , sans prendre garde au bruit qui se faisait à ses pieds , continuait k psalmodier comme s'il était aux prêches.

<i Qui croirait, dit Ronsard, à voir cet homme sans pourpoint et en tablier de cuir, travaillant du soir au matin comme mercenaire , qu^il soit pour vrai le Phidias de Votre Majesté ? Il croît en âge et talent...

— 1) En hérésie, tu peux, dire , interrompit le roi ; je m'ébahis qu'il ne se fasse ministre ! le diable emporte Calvin !

— » Soit, reprit monsieur de Ta vannes, prenez patience, ilveutservir de ses petits moyens la religion qu'il a tant à cœur : j'ai ouï dire qu'il dressait une statue de monsieur l'amiral...

— » Que cela soit, que vous importe , s'écria le comte de La Rochefoucault , le feu au visage : n'est-ce pas , s'il vous plait une belle et noble tête de vieillard eu cheveux blancs ? Je suis d'avis que cette sculpture vaudra à Jean Goujon plus de los que ses ouvrages

D£ WALTER SCOTT. H^i

mieux, de Pierre Lescot ou de Germain j^ilon, s'épargne ni soins, ni temps, ni argent, et tâche que le bon Dieu lui-même soit content : le tout demeure à ta convenance. »

Le soir même, ce propos fut rapporté au roi, qui n'avait jamais ouï parler deThérésie de Jean Goujon. Ce qui l'affligea davantage, fut la prochaine construction de ce temple protestant : « C'est assez , pensat-il, qu'il soit payé moins eu écus qu'en éloges et bénédictions, pour qu'il s'outrepasse en cet ouvrage maudit, et les héréticpies auraient le parangon des églises ! mais les pierres sont encore aux carrières ! »>

Les trois jours suivants fîu'ent remplis par des joutes , des mascarades , des bak et des conseils secrets dans le cabinet du roi. Les machinateurs de la Saint- Barthélémy , à l'instar du &hat qui joue avec la souris avant de la dévorer , révélèrent leurs intentions atro* ces dans un divertissement dont les acteurs étaient bourreaux et victimes. Le roi, ses deux frères et les princes catholiques étaient représentés au milieu des délices du paradis , non loin duquel s'ouvrait le gouffre de l'enfer, avec ses diables, ses flammes et ses bi*uits de chaînes; le roi de Navarre et plusieurs seigneurs du parti calviniste figui^aient des chevaliers errants qui combattirent contre le roi et les habitants du paradis , et furent précipités dans le tartare , suivant le programme de la fête. Cette allégorie , que l'événement expliqua trois jours après, ne fut alors comprise par aucun de ceux qu'elle menaçait. On ap-

maître? Ce n'est pas U un temple protestant , à ce que je crois ?

— 1) Sire , je ne sais de quel temple Yons parlez ?

— n Oui dà! Par la hart! ne vous souvient-il plus qu'à mon beau-frère le roi de Navarre vous avez promis un temple où se^feront les prêches, où se chanteront les psaumes français !.. .

— i> Il est vrai, sire , tel est le bon plaisir de ce religieux, roi ! je m'estime heureux de mettre la main à l'œuvre pour messieurs de la religion !

— » Que je 'sois un hérétique, si vous en faites rien ! Par l'ame de mon père ! ce temple s'en ira en fiimée, et gare à ceux-là qui s'attaquent à la foi catlu)lique.*» !

^- )> Sire, n'avez-rvous pas ijeconnu dans le traité les édits faits par votre défunt honoré père? Toutefois je n'agirai nullement à l'encontre de vos volontés. Mon ciseau est vôtre; et s'il vous plaisait de donner un coup d'œil à cette sculpture que j^acheverai de-

main!

— M Faites, compèr«, cela vous rapporte profit et honneur ; mais froc de moine ! regardez-y à piu^eav^ fois avant de me faire une injure aussi griève que d'élever une statue triomphale au Coligny!,..

— )) Qui vous a dit ces choses? sire ! c'est affaire aux grands rois tels que vous d'avoir dans les places et carrefours des effigies en vénération à chacun. Monsieur de Théligny, gendre de monsieur l'amiral, m'a prié de sculpter le buste de ce vénérable homme, pour l'offrir à madame son épouse...

DE WALTEB SCOTT. 247

— n Vive Dieu ! c'est de la prévoyance ! voilà de quoi parer un tombeau!

— M Ab ! sire , prions Dieu qu'il ne retire point à lui de sitôt ce brave chef, qui est notre père à tous !

— » Était-il bon père d'aventdre pour feu monsieur de Guise, qu'il fit tuer par Poltrot? Sang et tétc ! l'habile coup que ce fut !

— )> Je vous en prie, ne dites point celai vous ne pouvez le penser, sire!

«— » Écoute , Goujon , tu serais sage d'abjurer avant deux jours d'ici ! la réforme est maladie mortelle à l'heure qu'il est , bouche d'enfer!

-*^ » Je répondrai à Votre Majesté, que j'ai regret bien poignant de lui désobéir ; mais que je mourrai dans la croyance que je tiens de feu mon père , mort lui-même luthérien de cœur et de fait.

•— » A ton aise ,foi de prince! adieu; j'avais pensé à t'ordonn«r une statue de roi ; mais j'awais trop peur d'aller en purgatoire, si j'employais à ce la main d'un huguenot entiché de l'impénitence finale. Sur mon amef mou ami, je t'ai conseillé sagement à propos de l'abjuration. Surtout dépêche ta statue du Goligny , crainte de ne la pas finir. »

Charles IX , laissant Jean Goujon confus et inquiet , rejoignit sa suite , qui s'émerveillait de voir un roi dv France sm* un frêle échafaudage d'ouvriers.

(( Sire, lui dit monsieur de La Rochefoucault , vous montiez l'échelle d'un air si déUbéré, que je croyais que vous alliez au ciel tout droit.

— )» Par tous les saints! Foucault , c^est à toi d^ monter s'il se peut ! la traite est longue et rude avec une conscience de réformé, vraie besace à péchés mortels !

— » Sire^ dit un page qui arrivait en couriuit, monsieur de Guise m'envoie vers Votre Majesté , la prévenir que l'homme en question est au Louvre, attendant ses ordres.

— n II se fait tard; Ronsard , va de ma part visiter :

Je charme tout ( c'est l'anagramme du nom de Marie

Touchet ), et dis-lui que trois jours en çà je n'aurai

le loisir de la voir , sans pour ce. que je l'aime moins.

— » J'en prends à témoin, dit Ronsard, les gentils vers que vous fites l'autre hier sur le nom de madame Marie Touchet, auquel se trouvent cùmer et toucher j par inversion des lettres '....

— » Le diable m'emporte! s'écria le roi, je me sens en veine poétique , et les rimes ne me coûteront que le temps de les dire ; or ça , monsieur mon ambassadeur , toi qui assures te ressouvenir d'un livre., la lecture faite , je te vais bailler de la besogne.....

* Voici cette chanson , assez mauvaise d'ailleurs :

Toucher, aimer, c'est ma devise De celle là que plus je prise , Bien qu'un regard d'elle à mon cœur Darde plus de traits et de flamme Que de tous TArcherot vainqueur N'en feroit onc appointer dans mon ame.

DB l¥AtTBl SCOtt. ^49

-^ » Sire,.reprit Ronsard, dites seulement à haute et intelligible voix ce qui vous plait, et je retiendrai en ma bonne mémoire tout par ordre et sans omission. Il suffit que je tous entende du commencement à la fin.

•— » Par la mort-Dieu! messieurs, écoutez tout bellement; je ne tarderai guère. »

Les gentilshommes se rangèrent en cercle autour de Charles IX ,qui , relevant la tête , murmura deux ou trois jurons, et récita d^une voix douce et agréable, les vers stiÎTants, improvisés dans un mètre nouveau et ingénieux.

Seras-tu pa» marfie ,

Marie , Tantôt de ne penvotr

Me voir?

Certes , )'ai grande' envie ,

Ma vie !

D'aller là bas m'asseoir

Ce soir ;

Mais qu'Amoor me pardonne !

Je donne A des faits iaporiants

Mon temps.

La même rive arrose

Et rose Et mal plaisant sonci ,

Ainsi !

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Hier , au feu de Pâtre ,

Folâtre , Comme «toUaient nos yeux

Joyeux!

C'étaient baisers sans nomjire

Dans l'ombre } Gais devis et serments

D'amants {

C'étaient plaisiz^ insignes

Très-dignes D'un Dieu, plutôt, je croi.

D'un roi.

Ce )ourd'hui l'importune

Fortune M'empêche de travaux

Nouveaux.

Mais j'en fais , par la messe '

Promesse , Demain , pluie ou soleil

Vermeil,

Par défaut d'accolade

Malade , Je veux pour médecin

Ton sein !

Que lors cent mignardises Tu dises.

DE WALTEB SCOTT. 25l

Et coures en émoi y ers moi !

Du soin qui t'environne ,

Couronne !

Amour guérit, vainqueur,

Mon coenr.

Hier j'étais pins qu'homme

En somme , Vn que ma main touchait

Tonchet.

u Oh ! les menreilleux vers ! s'écrièrent à la fois les courtisans ayec une bruyante approbation où la flatterie était de moitié.

— w Sire, dit Ronsard d'une yoix émue, tous m'avez vaincu , et la palme vous soit décernée par tous et partout ! Pen jure Apollon ! cette jolie poésie s'est engravée en mon cerveau mieux (pie sur l'airain^ et madame Touchet s'en va l'écrire sous ma dictée.

— » Par la pince de Mellin * ! Ronsard, toi qui

* Les querelles de Mellin de Saint-Gelais et de Ronsard à la cour de Henri II , rappellent la division qui existe aujourd'hui entre le classique et le romantique. Ces deux grands poètes cependant se réconcilièrent, et Ronsard a rendu célèbre le talent satirique de son rival dans une strophe souvent citée.

Écarte loin de mon chef Tout malheur et tout méchef ,

tiSi soiitis

es le poète des rois et ftwâ le roi des poètes, ta dois être satisfait de ton élère; mais j'oublie que M. de Guise attend le sien. Messieurs , au Louvre ! et demain la messe dite, je vous défie au jeu de paume. »

Charles IX alla s'enfermer dans son cabinet avec M. de Guise et Nicolas de Louyiers , sieur de Maurevert , ou Maureyel en Brie , surnommé le Tueur du roi. La reine-mère, qui était depuis le matin en conférence avec deux astrologues et' son physicien Game Ruggieri,dit Ruger, se rendit auprès de son fils, lorsque le duc de Guise se fut retiré ainsi que Maurevert, qui alla toucher une grosse somme à Tépargne du roi. Catherine de Médicis félicita Charles IX de la résolution qu'il avait prise, et s'étant fait rendre compte des moyens d'exécution , Pembrassa maternellement; il était digne d'elle. Be splendides festins eurent lieu ce jour^^là, suivis de fêtes non moins brillantes que celles de la veiUe, et les protestants^ aveuglés par l'accueil bienveillant qu'on leur faisait à dessein,, se livraient sans défense aux égorgeurs.

Le aa ao^t, à l'heure de midi, l'amiral, accompa-

Préserve moi d'infamie , De tonte langue ennemie Et de tout acte malin , Et fais que devant mon prince Désormais pins ne me pince La tenaille de Meltin .

DE WALTÏR SCOTT. 353

gné de ses amis et de son gendre , sortit du conseil présidé par le duc d'Anjou, et sur sa route rencontra le roi descendant les degrés de la chapelle qui était deyant le Louvre.

« C'est TOUS, mon cousin, dit Charles IX peu charmé de la rencontre; ne m'en yeuillez pas de m'étre ahsenté du conseil; j'avais une pénitence à faire pour ohéir à mon confesseur ; maintenant je m'en vais au jeu de paume , afin de me remettre en belle humeur.

— 1) Sire, sott£Prez que je vous ramène jusque-là en causant d'affaires bien urgentes , et là je vous laisserai dresser une partie avec M. de La Rochefoucault et Théligny , qui tient la raquette comme un prêtre un aspergeoir ; puis , je m'en reviendrai diner en mon logis. )>

Le roi se serait volontiers passé de la compagnie de l'amiral; mais il craignit de lui donner des soupçons en résistant plus long-temps à- son désir. Pendant que Gc^gny lui parlait avec chaleur de diverses requêtes qu'il recevait des provinces, dans lesquelles les protestants demandaient justice et protection , Charles IX examinait tristement l'armure que le vieil amiral ne quittait jamais , parce que, disait-il, un juste-aucorps de satin , d'homme de guerre l'eût c'hangé en coui*tisan. Arrivés au jeu de paume, MM. de La Rochefoucault et Théligny réclamèrent l'honneur de jouer contre le roi , dont l'amiral prit congé.

« Mon cousin , dit Charles , je voudrais pour beau-

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coup ne pas tous voir cette parure de fer à cette henre. Par la mort-Dieu! je tous prierais de jouer oontare moi une belle partie. Dieu ndt qui aérait battu 1

— » Sire, ce aérait moi certainement , qui n'ai pas été instruit à tenir la raquette; mais Tépée , yraimenti Dieu me garde dVn user jamais plus contre vous! »)

Sur oe , il s'éloigna arec sa suite , au grand contentement du roi, qui semblait, distrait du jeu, prêter Toreille au moindre bruit. L'amiral marcbsit le premier lisant une requête , son cure-dent à la bouche, tandis que MM. Pruneaux, de Gnercby, les capitaines Piles et MonittS s'entretenaient de bals, de fâteset de joutes. Ils n'étaient pas à cent pas du Louvre , devant le cloître Saint-Gkrmain-l'Auxerrois, lorsque , dHtne fenêtre treillisée de la maison où logeait ordinairement Villemur, précepteur du duc de Guise, on tira un coup d'arquebuse à trois balles, qui emportèrent l'index de la main droite de Goligny , et le blessèrent au bras gauche.

La consternation fut grande parmi les gentilshoinmes de la auite de l'amiral, et celui-ci, tandis qu'ils s'entreregardaient, leurs épées demi-tirées du Iburl'eau , leur montra avec sa main sanglante, la maison d'oà l'arquebnsade était partie.

M Soyea rassurés, messieurs, dit-il enfin tristement, c'est à ma vie seule qu'on en veut : voilà ce que cachaient les accolades perfides du duc de Guise;

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eaj^faine Piles, et tous Monins, allez de ma part dire au rm comme on obserye les traités et le droit des gens : ils ont voulu m'assassiner en face du Louvre !

— V Monseigneur, s^écria Monins avec effroi, si les balles étaient empoisonnées !..«.

— » Alors, mes enfants, répondit Famiral d*une voix calme, je suis un homme mort; mais il en arrir vera comme il plaira à Dieu! n

Pendant cette scène de trouble, un gentilhomme arrachait sa collerette pour bander les blessures de Coligny } un autre soutenait son bras; M* de Guerchy éta^chait le sang qui coulait en abondance; plusieurs s'étaient dirigés vers la maison désignée par Tamiral, dont ils enfoncèrent la porte; la fisulese rassemblait autour de la victime, que ses amis désolés ramenaient lentement dans son hôtel , distant à peine de six vingts pas. Le peuple témoignait , par aoa silence , ses dispositions hostiles à Pégard des protestants. On nommait cependant tout haut le duc de Guise comme auleor de l'assassinat. .

Jean Goujon se rendant à l'échafaudage du Lou« vre, entendit le coup et les cris d'indignation qui le 9iiivir<Bnt ; il passait le long de la maison de YiUcmur , et ne sa<^ant pas encore qui l'on venait d'assassiner , il s'élança dans le cloitre Saint-Germain-l'Auxerrois devant lequel il remarqua un cheval sellé que gardait un valet à la livrée du duc de Guise : un homme, le visage pâle, les cheveux en désordre, courait tant qu'il avait de force, à sa- rencontre.

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« Chailly, dit-il d'un air égaré, croyant parler à un de ses complices, ya-t'en dire à monseigneur qu'il est mort , et qu'à présent on peut sonner le tocsin : pas un n'échappera ! »

Il allait passer outre; mais ces mots effrayants, ses traits décomposés confirmèrent les soupçons du sculpteur , qui l'arrêta d'un bras vigoureux.

« Qui es-tu ? demanda-t-il à ce misérable qui jetait autour de lui des regards de terreur.

^ » Maureyert! répondit-t-il; ne me retenez pas davantage, j'ai agi par ordre exprès du roi ! »

A ce nom Jean Goujon hésita, et Maureyert redoublant d'efforts se débarrassa des mains qui retardaient sa fuite, monta sur le cheyal qui l'attendait, et disparut au grand galop. Il sortit de Paris par la porte Saint-Antoine.

Cependant on accourait à la pourauite de l'assassin ; les seigneurs de la religion parcouraient le cloître l'épée à la main , se faisant ouyrir toutes les portes. Ils entrèrent dans la maison de Yillemur; on trouva un laquais et une sei*yante dans la caye ; on les interrogea , ils répondirent que M. Ghailly , yalet de chambre du duc de Guise , ayait amené la yeille un inconnu d'un aspect sinistre qui ayait dès le matin agencé son arquebuse et regardé par le grillage d'une fenêtre donnant du côté du Louyre; qu'ayant eu peur du coup tiré par. cet homme, ils s'étaient cachés sans mauvaise intention ; enfin qu'ils ne savaient rien de plus. Ce rapport parut vrai ; dans la chambre indi-

DE WALTSE SCOTT. 267

quée, était eucxNre Târquebiiae montée sur sa fourchette, la mèche éteinte et ample provision de poudre et de balles : l'arquebusier seul n'y était pas.

(( L'aYezrYoua yu^rassassin de monsieur Tamiral? dit un g^tilhomme à Jean Goujon , qu'il reconnut.

— » Bon Pieu! que m'apprenez<^qus? l'amirai est mort? ah! que n'en ai-^ge eu seulement la pensée! Ce digne chef de la religion ] Tout à l'heure j'eusse fermé la fuite à ce misérable Maureyert....

— » Maureyert! le tueur du roi! s'écria un des assistants ; trahison ! nous sommes perdus si nous ne désertons Paris, l'amiral à notre tête. »

Cependant à la détonation de l'arquebuse, le roi avait tressailli ; la raquette lui était tombée des mains : mais il se remit et dit avec un sourire équivoque :

« Je rendrai une belle ordonnance contre les écoliers qui , dans les rues , tirent des armes à feu aux environs de mon Louvre. Qu'ils s'en aillent pour cela dans le Pré-aux.-Clercs, par ma barbe !

— » Le coup vient de la rue Béthizyl dit Thélir gnjr en quittant le jeu ; et l'amiral s'en allait tout à Pheure en son hôtel! Sire, pardon, je cours à son aide.

— » C'est bien fait à toi; tâche d'arriver à temps : messieurs, je vous donne le bonjour. )>

Charles IX trouva la reine-mère , son frère^ le duc d'Anjou , le comte de Retz et le duQ de Nevers, réunis en conseil secret et dans l'impatience de nouvelles fraîches. Lp duc de Guise arriva sur ces entrefaites.

u Vive Dieu ! dit le roi , le Coligny est-il dépéché? Dois-je faire dire des messes pour le repos de son ame?

— » Sire, répondit Guise d'un air sombre, les corbeaux de Montfaucon jeûneront encore cpielque temps de sa cbair ; la blessure n'est pas mortelle.

— j> Par rhonneur de ma mère ! s'écria Charles , le traître Maureyert , pour la première fois de sa vie a mal ajusté son harquebutte! Je n'empêcherai pas qu'on le pende ; ce mauvais tueur ne sera jamais plus mon ami.

— » Encore , reprit Guise , il ne s'en est pas manqué de beaucoup qu'il fût pris par les huguenots , et je gage (pi'il leur eût révélé sa mission .en accusant de tout Votre Majesté et moi.

— » Guise, je m'en dédis , répliqua le roi; l'idée t'en appartient comme l'exécution , et mon bon frère Henri a pris le meurtre sur sa conscience en cette vie et en l'autre. . Mais ce Maurevert est-il devenu fou, qu'il ait failli se laisser arrêter en flagrant déUt ?

— » Voici comme me l'a conté Chailly , qui est caché dans ma chambre , sous mon lit, attendu qu'on le cherche. Maurevert ayant fait le coup, et croyant qu'il n'était plus à refaire , s'enfuyait par le cloître Saint-Grermain ; le sculpteur Jean Croujon, qu'il prenait dans l'ombre pour Chailly , le happa à la gorge et l'eût tenu jusqu'^ l'arrivée des gentilshommes huguenots , s'il n'eût pas invoqué votre nom pour s'échapper

••— » Qu'est-ce , monsieur de Guise ? dit le roi en colère y ne me mêlez le moins du monde en yos assas^* sinats, sinon je montrerai bien que je n'y suis de rien. Or , écoutez : de crainte des procès , faites éloi^ gner Chailly, comme tous ayez fait Maureyert, et que je n'en entende parler désormais.

— » Le roi a raison , ajouta Catherine ; qu'à tout prix, Chailly parte ; qui sait ? ayant deux jours , il pourra se remontrer peut-être; cependant l'amiral est blessé y m'a-t-on assuré.

"— n Au bras et à la main, madame, dit Guise ; le médecin du roi est à l'opérer à l'heure qu'il est.

— » Maureyert n'a-t-il pas eu soin de mordre les balles ? continua Médicis ; ou bien s'il les ayait trem* pées dans quelque poison , tout serait dit.

•— » Je ne lui ayais rien ordonné de cela , me fiant sur son adresse ; j'en ai regret, par ma foi ! cela ne coûtait pas dayantage.

— » Ce qui me tourmente surtout , dit le duc d'Anjou, c'est de ne pas en finir dès aujoiird'hui ayec les GoUgnards, ce serait la clôture des noces de madame ma sœur ayec le Nayarrois.

— » Tel était mon conseil , reprit Médicis ; l'amiral mort, nous aurions eu bon marché du reste ; le signal eût sonné à Saint-Germain-l'Auxerrois, et le massacre se poursuiyrait maintenant sans relâche : j'y comptais pour ma part, et les Suisses ayaient ordre de se tenir prêts.

— » Les mesures , madame , n'étaient pas toutes

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prûes , répliqua le comte de Aetz ; les bourgeois catho- Uqaes n'agissant pas de concert, la plus grande part de cette Termine hérétique^n'eût pas été écrasée; tous savez que FÉglise réfonnée participe de la nature de rhydre de Lerne, les têtes coupées reviennent à foison; il faut d'un coup mettre à mort la vilaûae béte.

— » Bien parlé, Retz , dit la reioe-mère} ainsi, demain !... non, dimandbe, jour de la Saint-Barthélémy ; offrons au bon Dieu cet holocauste expiatoire v de nos péchés, et noyons l'hérésie en son propre sang. î

— » C'est chose conclue, s'écria le duc d'Anjou, \ dimanche donc , sans plus attendre , nous gagnerons

des indulgences plus qu'il n'en faut pour éviter le purgatoire, et si nous manquons la sainte messe ^ la .

cause en sera fort agréaMe à Dieu et à monseigneur |

le pape*

— » Oui, dimanche, observa Médicis ^ mais il con-* vient de surprendre nos gens au lit; la nuit ^ qui est favorable aux voleurs et aux amants, viendra cette fois bien à point pour lefi serviteurs de la vi'aie reli-' gion : son ombre sera par là sanctifiée.

— » La nuit vaut mieux, dit le duo de Guise; voyez la Bible ; les premiers nés d'Egypte ne âirent^ ils pas ime nuit exterminés par les anges ? les ménies anges, de qui nous suivons la méthode, n'ont-ils pas nuitamment taillé en pièo^ l'armée hérétique dn roi Sennachérib? et mille autres bons ex«m{4es que vous savez comme moi. Donc la nuit du a3 au a4 , jour

de SaÎBl-Barthélemy, saint et martyr, la boucherie sera solennelle, profitable à la religion de Jésus-Christ oomne au roi et à son État. Je m^assigne pour ma part la maison de Tamiral; pas un des gens quVUe enferme n^en sortira yif, aussi bien je suis aise d'ac» quitter une vieille dette qui court depuis le meurtre de mon très-honoré père ^ messieurs, préparons à cet ?ffet nos amis , nos cœurs et nos lames.

-^ n Je consens à tout, reprit le duc d* Anjou, sinon à ce qui est de la nuit ; on dirait de par le monde que lâchement nous avons frappé ceu:s qui dormaient sur la foi de Phospitalité; au contraire, si nous faisons le coup en plein jour , comme braves ennemis doivent agir, si le péché commis à la face du Ciel est réparé de même, on approuvera cette justice, d'autant que ça aura été à nos risques et périls.

— »Mon cher Henri, répondit Catherine, vous avez grand tort d'estimer des huguenots au prix des autres hommes ; la Bible , qui les représente sous la figure des Philistins, permet de les tuer en toute rencontre, ni pins ni moins que des loups et bétes nuisantes. Mais pour couleur d'équité , et surtout pour obtempé* rer à votre valeureux désir , faisons que la fête commence au point du jour, qui en ce mois luit vers quatre heures , cela sera tout ainsi pour nous et pour eux que si l'on entrait en danse vers la minuit. Ik ne s'éveiUeront pas, je présume, si matin; tâchons que ce ne soit jamais. Que penses-tu de mon invention, Chariot? Monsieur ton confesseur n'etit pas mieux

a6a SOIRÉES

trouvé. Mais d'où te vient cet air soucieux, mon petit fiUot?

-^ » Madame ) reprit le roi, je suis en grande colère contre ce Jean Goujon , qui , en retour de mes bontés, vient traverser mes desseins. Gageons, qne déjà il a rempli toutes les oreilles hérétiques de Pinsigne mensonge de Maurevert, touchant Pharquebuttade, et je me persuade qu'on le croira facilement. Encore n'est-ce pas le premier ennui que m'a £dt monsieur mon sculpteur. Par mon divin Sauveur! j'entends bien qu'il n'échappe à la punition, ce ne sera pas- le m^acre des saints Innocents ! » .

Incontinent le roi de Navarre et le prince de Gondé demandèrent à être introduits ; ils se plaignirent au roi de l'assassinat qui venait d'avoir lieu , et insinuant que le séjour de Paris n'était pas sûr pour ceux de la religion, réclamèrent la permission d'en sortir.

« Mestrès-chers cousins, dit le roi d'un air hypo> crite , je vous jure par l'Eucharistie , que je ne suis pas moins désolé de ce qui est advenu : mon cœur en saigne d'y penser -, mais ne vous inquiéter pas du reste, je promets de faire mémorable justice du coupable, consentants et fauteurs du crime, et mon conseil s'y emploiera dès demain. '

— » Sainte messe I ajouta Médicis, croirait-on pareille audace? Presque sous les yeux, de Sa. Majesté tendre une embûche à ce bon amiral, que j'aime comme s'il fût mon père! C'est un vrai outrage au roi, et le roi fera bien de pourvoir à la vengeance. Si l'on sup-*

portait cela aujourd^hni, demain on prendrait la hardiesse d'en faire autant dans son Louvre, une autre fois dans son lit , et Tautre jusque dans ses bras. Messieurs, ne partez encore; il est besoin que tous assistiez au châtiment du délit. »

Le roi commanda que l'on informât du fait surle-champ , et la commission en fut donnée aux prési*» dents de Thou et de Morsen, et au conseiller Viole. On fit chercher Maureyert , qui avait changé de cheval à Yilleneuve-Saint-Georges , en disant sur son passage : « Vous n'avez plus d'amiral! » Une enquête judiciaire fut faite dans la maison du chanoine , et le laquais et la servante arrêtés et interrogés, persistèrent dans leurs dépositions. Cependant , pour empêcher que les coupables ne prissent la fuite , on ferma les portes de Paris , et deux seulement restèrent ouvertes avec bonne garde; le roi fit mettre toute la ville en armes , 4 voulut que les seigneurs et gentils^ hommes de la religion allassent loger aux environs de l'hôtel de G)ligny , sous prétexte de lui porter secours en cas de danger. C'était Médicis qui dirigeait tous les ressorts de cette machination infernale.

Cependant les blessures de l'amiral inspiraient des craintes à ses amis j q[uoique les médecins et chirurgiens , appelés auprès de lui , eussent répondu de sa vie. Antoine Paré, chirurgien du roi, avait coupé l'index mutilé, et comme ses pinces n'étaient pas assez aiguisées, il se reprit à trois fois dans cette douloureuse opération : il fit ensuite deux profondes in-

^66 soirAes

« Par la m^stel monaièttr mon sculpteur, que veuez-Yoïu faire ici? N'e8it>il poiat assez de beaogiMi eu mon château du Louvre, qu^il voua faille lainéan- User toute la journée du hou Dieu ! Vous avec ùlt , je crcna', de beaux rajqporta , je sais de vos nouvelles. Je vous ai tant et plus d'obligation. Un bon office uW jamais perdu; j'en remets le paimnent à deux jours d'ici. »

A ces mots il tourna le dos à Jean Goujon , stupéfait d'un si étrange accueil, et passa avec sa suite dans la chambre de l'amiraL Celui-4» regarda si Guise n'était pas d'aventure parmi les nouveaux venus ; et ne le voyant pas, il répondit avec une singulière modestie au roi , qui, après l'avoir salué avec bonté selon sa coutume, l'interrogea doucement sur sa santé.

« Sire, je vous suis reconnaissant autant que possible de l'honneur qu'il plaii è Vôtre Majesté de me faire, et de tant de peine que prenex pour moi.

— - » Mon père, reprit le roi, moi, madame ma mère et messieurs mes finères, sommes joyeux de vous savoir si bon courage, et j'espèi'e que guérisim ne se fera point attendre : je formerai des vœux pour cela*»

Alors l'amiral justifia sa conduite passée, avertit le roi des secrètes intelligences que le duc d'Albe avait dans son conseil, et le pria de veiller à ce que les édits de pacification fussent mieux observés.

« Je vous promets , dit le roi , de faire réflexion sur ce que vous dites , et ma bonne mère ne me lais-*

DE WALTKR SCOTT. tiô^

sera Toiablier; mais à cette heure, je Tavoue, j'ai peur qu'une sédition ne s'émeuve dans la yille, pleine de matins et enragés, ce pourquoi, je vous exhorte à peimettre que soyes porté au Louvre pour plus de sûreté. Sainte communion ! qu'on vienne vous chercher là, je répondrais à coups d'harquehuttes !

-— « Certes, ajouta le comte de Retz , nous lui ferons un rempart de nos corps et de nos courages.

— » Sire, répondit Giligny, je n'ai nulle crainte du gros danger dont vous, me menacez sans raison ; je suis , Dieu merci ! bien entouré de mes vrais amis. . .

— » Qui toutefois, interrompit Médicis , ne vous eussent sauvé de l'harquebutte de Maurevert !

— I) Madame, s'écria l'amiral, en broyant le cure-<knt qu'il tenait à la bouche , c'est en vain qu'on voudrait semer la zizanie entre mes féaux, et moi! je les apprécie selon leur valeur , et je proteste qu'il n'en est pas un qui ne me fît rempart de son corps ! Nous nous connaissons de loin!

— » Ëntous cas, observa Théligny, le transport serait impossible; l'agitation aggraverait les douleurs, et les médecins d'ailleurs n'y èonsentiraient.

-— )• A votre aise, mon père, et qu'il soit fait selon votre désir, dit le roi; mais je souhaiterais voir la balle qui a failli coucher mort le plus brave gentilhomme qui soit en mon royaume ! »

Théligny alla chercher la balle, et la remit à Charles IX; celui-ci l'examina avec curiosité, l'approcha de son nez , et désignant la manche ensau-

glantée qu'on lui montrait en même temps , demanda 8i tout ce sang était sorti de la blessure.

R Âh ! Sire , dit l'amiral en soupirant , j'en ai versé bien dayantage dans les guerres, et le peu qui me reste encore s'en ira au service de Votre Majesté.

— » Il est étrange, continua Médicis, qu'on perde tant de sang et ne meure pas! » Puis elle prit la balle des mains du roi et la considéra en souriant.

n Sainte Madone 1 je suis contente qu'elle ne soit demeurée dans la plaie ; quand feu M. de Guise fat blessé devant Orléans , j'ai ouï raisonner les médecins , disant que si la balle , empoisonnée ou non , était bors , le cas ne serait nullement mortel.

— 1) Nous ne nous sommes contentés de si peu, reprit un médecin qui se trouvait auprès* du lit ; afin de prévenir le poison , s'il y en avait , monseigneur a pris un breuvage propre à cet effet.

— » Vive Dieu! mon père, vous avez soutenu gaillardement l'opération , et je vous déclare le plus valeureux et magnanime bomme de la religion. »

■ Le vieil amiral pleurait de joie ; Gbarles le quitta en lui prodiguant les plus vifs témoignages d'amitié. De retour au Louvre , il écrivit à tous les gouverneurs de provinces pour leur apprendre le crime de Mau* revert , et la vengeance qu'il prétendait en tirer; ensuite il tint conseil avec sa mère et ses alBdés pour organiser la Saint-Bartbélemy.

Le lendemain samedi, a3 août, le roi , suivant un plan arrêté , comme pour attester ses bonnes inten"

tious à regard de Famiral, feignit de disgracier MM. de Guise et d'Aumale, qui firent semblant de sortir de Paris, se dirigèrent à cheval vers la porte Saint-Antoine et retournèrent sur leurs pas. Les qnarteniers allèrent dresser la liste des noms et demeures des protestants. Après son diner, Médicis rassembla encore une fois dans son jardin des Tuile* ries, le roi, le duc d'Anjou, Gonzague, Tayannes et le comte de Retz* Les dernières mesures furent prises ; on résolut d^épargner le roi. de Navarre et le prince de Gcmdé, qui étaient au Louvre , à condition qu^ils changeraient de religion, de gré ou de force; on n(NBma le duc de Guise chef de l'exécution , et comme le soir a|^rochait, douze cents arquebusiers furent disséminés dans les rues voisines de Phôtel de l'amiral. Ces apprêts inquiétants ne purent être faits assez secrètement pour ne pas donner Péveil à quelques seignearsqui en avertirent Coligny. Ce dernier, sans que sa sécurité fût troublée , ne vit dans toutes ces allées et venues que Témotion du peuple , et envoya demander au roi quelques archers de sa garde. Cosseins, avec cinquante soldats, vint, sous prétexte de protéger son hâtel , occuper deux boutiques de la rue Béthizy.

Jean Goujon , chagrin de se voir en disgrâce , ne se rendit que fort tard à son échafaudage; mais à peine avait-il commencé à travailler, qu'un son éclatant le lit tressaillir; il retourna la tête et vit six crocheteurs pesamment chargés qui enti^èrent au'

l'JO SOIRÉES

liOuyre. TTn d'eux ayait fléchi sous le fidx, et ce qu'il portait ayait rendu comme un bruit de fer.

M Au diable le faux pas ! dit quelqu'un qui conduisait ces gens, ne pouyez-yous marcher droit, traîtres! yaudrait autant crier par les rues que yous crochetez des armes. » Cet éyénement en apparence fort naturel , et surtout ces paroles, frappèrent l'esprit soupçonneux du sculpteur, qui, ayant quitté aussitôt son trayail, se rendit chez l'amiral dans la chambre duquel on tenait conseil , pour sayoir si l'on deyait sortir de Paris la nuit même. Giligny écoutait les différents ayis en silence, le coude appuyé sur sa Bible.

« Messeigneurs , dit Jean Goujon , ce soir le Loayre est dans un étrange désarroy, les capitaines suisses ont été mandés, et tout à l'heure six hommes courbés sous un amas d'armes sont entrés secrètement par la petite poterne qui regarde la riyière. »

Cette nouyelle effraya les plus prudents ; les autres, et principalement le roi de Nayarre et le prince de G)ndé, s'éleyèrent contre le projet de retraite précipitée.

« Cœur d'huguenot ! dit enfin l'amii*al consenrant un yisage triste et séyère, yous parlez bien, messieurs, et Bouchayanues peut rapporter ce qu'il a entendu à madame la reine-mère. Etant ici moi,- je pense que rester est plus conyenable ; si était possible, je me laisserais aller à l'opinion de monsieur le yidame de Chartres, que je remercie de l'intérêt qu^ii prend à ma sûreté ; mais l'affaire de mon assas-

sinat est encore trop récente, et j^aurais Pair de mettre en doute la parole du roi. »

Il se fit alors un grand tumulte dans la rue, et le roi de Navarre descendit pour sUnformer de. ce qui se passait. Un page apportait . deux épieux par le commandement de Théligny; G>sseins empêchait que ces armes fussent introduites dans Fhôtel.

« Monseigneur, répondit-il au roi de Navarre^ qui lui demandait la cause de ce refus ^ Sa Majesté m^a ordonné qu'il en fût ainsi ; mais s'il vous plait de commander d'autre sorte , je suis content que ces épieux soient portés là dedans. »

Quand les seigneurs réunis apprirent cela, la question du départ de l'amiral fut encore agitée. Jean Goujon s'était retiré.

u Messieurs, dit Théligny, pour vous appointer, je propose de tirer au sort le parti qu'il est le meilleur de suivre; monsieur l'amiral , prêtez un peu votre Bible« A TOUS , monseigneur.

.. — » Je tiens pour le séjour , répondit le roi de Navarre en prenant le livre , qu'il ouvrit à ce verset : La nuit suivante , le Seigneur dit à Gédéon : levezvous !

— » Oui-dà, s'écria le vidame de Chartres en saisissant la Bible à son tour , le sens suivant la lettre est à notre avantage, et j'ai idée que l'avenir souvent se manifeste en ces jeux de hasard. Voyez : Dix-huit mille hommes furent tués en cet endroit ^ tous hommes de guerre et très-^v aillants. La victoire me de-

272 SOIJRÉES

meure , d^autant que la lettre Z> Femporte sur la lettre L, Mais ce qui me semble en fftyettr de la départie, c^est Pincroyable ayertiiisement contenu en ces deux versets!...

— > » Monsieur le yidame , répliqua Tamiral , tous avez raison de persister en votre penser et nu» dans le mien ; ainsi je me suis réscdu à ne point partir, et vous ferez ce que vous voudrez...

— » Monseigneur , partez , je pars ; je demeure sa demeurez , et quelque chose qui arrive , je suis tout prêt à mourir à vos côtés pour vous et la religion^

— » Sur ce , messieurs et amis , dit l'amiral , je vous donne le bonsoir , et prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde !

Le soir venu, le duc de Guise avait mandé les capitaines des Suisses et leur avait déclaré ouvertement que le roi voulait que justice se fit cette nuit même; ils jurèrent d'obéir aux volontés du roi ; leurs compagnies furent postées autour du Louvre , avec ordre de n'en laisser sortir personne de la maison du roi de Navarre et du prince de Condé , qui j demeuraient avec leurs plus chers serviteurs.

Vers minuit, les capitaines et dizainiers de Paris, sont convoqués à l'HôtelHle-YiUe, et le président Charron, prévôt des marchands, accompagné dequdques partisans des Guise, tels, que d'Entragues et Puy gaillard, leur adresse ce discours :

a Messieurs, le roi a délibéi'é d'exterminer tous les séditieux, qui, les années précédentes, avaient pris les

DE WAITSR SCOTT. 2^3

amies contre lui ^ et de vaeler entièrement la race de ces méoliants. Cela est yena bien à point ; leurs princes et capitaines sont connue en prison dans Pcnclos de Paris: on commencera par eux cette nuit'-ci ; quant aux antres,' le roi donnera ordre^'on leur fasse pareil traitement en chaque proyinee ; le signal dn massacre est la cloche dn palais qu^on sonnera au point du jour, ce qu'on n'a accoutumé de faire qu'aux grandes choses. Les signes qui tous distingueront d'ayec tous antves, ce sera un mouchoir blanc attaché an bras gaui^ ayec une croix blanche au chapeau. Avisez , au reste d'être bien armés, d'avoir bon courage et faire allumer des flambeaux et falots par les fenêtres des maisons, pour empêcher le d^rdre avant le son de l'horloge du palais* »

U ne fidlait pas plus long^temps haranguer ceux qui ne demandaient qu'à frapper ; les dizaines aussitôt courent aux armes et se répandent en divers quartiers où le duc de Guise et le chevalier d'Angouléme, bâtard de Henri U , leur assignent leur place.

A cette même heure , le comte de La Roehefoucanlt se trouvait encore dans la chambre du roi , auquel il prit un remords d'amitié*

« Foocsolt , lui dit-il, ne t'en-va point; il est déjà tard, nons balivei*nevons te reste de la nuit.

•— » Gela ne se pent , Sire , car il faut dormir et se 4My»cher.

- -^ » Tu coucheras, s'il est besoin , avec mes valets de chambre.

2^4 80IEÉE8

— • » Les pieds leur puent! et d'ailleurs je m^en vais chez madame la princesse de Condé la douairière , deviser d'amour et le reste. Adieu , mon petitmaitre ! »

A peine était-il sorti, que la reine-mère, suiyie d'une seule femme de chambre, entra dans le cabinet du roi; le duc d'Anjou, le duc de Nevers , Tayannes , le comte de Retz, et bientôt après le duc de Guise , sj réunirent une dernière fois en un conseil secret , qui dura plus d'une heure. On résolut de hâter l'exécution dont la conduite fut commise au duo de Guise, au chevalier d'Angouléme et au duc d'Aumale. Ceux-ci , accompagnés des capitaines Gosseins et Goas , s'acheminèrent vers le logis de l'amiral , où devait commencer le massacre. Le duc de Nevers voulait sortir de Paris avec une bonne troupe de cavalerie pour saccager ceux qui s'enfuiraient des faubourgs ; mais le roi et Médicis le supplièrent de ne les pas abandonner dans cette grande entreprise. -

Cependant les alentours du Louvre étaient remplis d'une rumeur menaçante ; ce cliquetis d'armes , ces torches allumées, ces gens allants et venants excitèrent quelques gentilshommes de la religion, à sortir de leur logis et à demander ce que c'était; on leur répondit que le roi avait fiintaisie d'assaillir à cette heure là un château fait à plaisir , et que ses amis étaient conviés à ce passe-temps. Ces gentilshommes s'approchèrent du Louvre, éclairé par mille flambeaux , et retentissant de pas et de voix.

(( Cap de biou! leur dit un soldat gascon, mes beaux sires, que venez-vous querre à la marmite qui bout pour vous, car à votre air , je vous déclare huguenots; quQ^ Pangine vous étouffe ! Halte -là! nous irons saigner de votre côté dans un instant.

— » Goujat, reprit l'un deux, je m'en vais t'envoyer un de mes valets qui te baillera les étrivières. »

Le soldat répond par un coup de pertuisaiie,les gentilsboïnmes tirent leurs épées^ ils sont environnés tout à coup , et malgré leur vigoureuse résistance , ib périssent' accablés par lé nombre.

, fc Sire, la noise est émue, s'écria M'édicis au tumulte qui se fit devant le Louvre ; il n'est plus loisible de reculer davantage ; lâchons la bride aux vrais catholiques; Losses, va-t'en faire sonner la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois. »

• A ce signal, la maison de G>ligny est forcée , l'amiral tué par Besme et^n corps jeté par la fenêtre aux pieds du duc de Guise , qui essuie avec un mouchoir son visage sanglant, et dit : k Je le connais ; c'est luimême ! G)urage ! nous avons heureusement commencé! » Les meurtriers se précipitent alors dans la ville en criant : <( Le roi le commande ! c'est la volonté du roi! c'est son exprès commandement! » Aux premières lueurs du jour , l'horloge du palais sonne ; aussitôt les bourgeois armés se mêlent aux soldats, et on assassine dans chaque rue et dans chaque maison. Tavannes marche à la tête de ces furieux qui crient avec lui : c( Saignez! saignez! la saignée

278 soirAks

« Tu semblés avoir fait grosse besogne, lui dit on bourgeois qui kwbU une mam coupée pMidue à son cbapeau ; mail aurai»-tn laissé ton épée dans la poitrine de ces mécréaiits; tiens, vieux brave, ce poignard en a-déjà expédié plus de dix^ tâche d^ugmenter le compte. >i

Jean Goigon hâtait on ralentissait sa marche; plusieurs fois il fut tenté de retourner en arrière , mail entendant dire que les portes de la ville venaioit d'être fermées , il s'arma d'une forte résolution et se dirigea vers Phôtel de l'amiral.' Il était arrivé sur le bord de la rivière ronge de sang et couverte de morts ) il faillit perdre courage.

« Monaeigneur, lui cria un batelier qui regardait tranquillement ce spectacle horrible ,Toas plairait>il de paaser l'eau P la curée est plus abondante à l'autre rive , et tout n'est pas fiût par delè. 9

Jean Goujon , dont les yeux étaient pleins de larmes et le coBur de sanglots, descendit dans la barque et s'y assit en silence ; le batelier ayant détaché le cable commença à ramer en chantant un vieux noè'l.

« Par la Conception ! s'écria-t^il en pesant sur les rames , le métier est dur à ce matin ; il y a plus de corps que d'eau en la Seine , et ma peine étant double , il serait bon que la paie le fut aussi ; je brûlerais une chandelle poui* l'ame de Cbligny !

-*- » Que dis-tu de monsieur Tamiral ?

^-* » Qu'il a fiût un bien en sa vie , puisque sa mort a procuré cette belle saignée cathc^que !

— y* Par la Bible ! Pamiral mort ?

— M Dea ! jouez la surprûe ; c'est grande joie parmi les bons chrétiens! tous en sbly&ê, quelque chose , car à in>tre abord je juge que tous avez joué des couteaux , et dans cette paifeane ville, les tueurs ont du gibier pour plus de trois jours ! Si je n'étais forcé de gagner ma pauvre vie , j'offrirais en hostie au bon Dieu, des bourgeoÎB et grands seigneurs ! feute de quoi je&rai des neuvaines à saint Barthélémy. »

La barque abordait; Jean Goiifon jette sa bourse au batelier et s'élance à terre. Une multitude d'hom» mes à figure atroce accouraient du càté de la rue Béthizy , avec des rires et des huiiements effroyables ; Jean Goujon se trouvait au pied de eon échafaudage ou l'échelle de la veille était encore debout. Le péril qu'il court lui inspire une idée subite ; il monte, ôte son pourpoint, ceint le tablier de cuir, ^ le marteau dans sa main tremblante lui donne l'air d'un ouvrier.

« Aux corbeaux ! aux chiens ! à Montfaucon ! » disaient cent voix autour d'un corps sans tête et sans bras que traînait dans la botte une populace ivre de sang ; la tête de l'amiral avait été tranchée pour être embaumée et envoyée à Rome au pape et au cardinal de Lorraine.

u La passion de saint Gdigay , selon saint Barthélémy! 11 criait Haurevert, qui se retournait de temps en temps pour donner des coups de fouet à ce tronc mutilé.

» Vive le roi ! » cria Taffreux cortège en passant devant un balcon où Charles IX , ayec toute .sa cour , se repaissait des crimes qu^il avait ordonnés , et tirait des coups d^arquebuse sur des malheureux, qui traversaient la Seine à la nage.

Cl Sire , dit le comte de Retz , demain nous irons visiter le G>lign7 au gibet de Montfauoon.

— M £t Soubise de Parthenajr , ajouta en riant Catherine de Médicis ; son épouse Pàccusa d'impui^ sance pour s^en séparer; serez-vous pas réjouies, mesdames, de savoir la vérité du fait?

— » Losses , dit le roi tout échauffé , la sueur au front et la joie au visage , ne te lasse pas de charger mon harquebutte plus que moi de la tirer. Dieu et diable ! j'ai fait de beaux coups d'adresse , et plus d'un huguenot a mes balles sur la conscience , outre mille et un péchés non absous. »

Charles IX visa et mit le feu à la poudre ; le batelier, qui repassait la rivière , tomba mort dans sa barque.

<t Par ma moustache ! Sire , s'écria le duc de Nevers , vous touchez le but à tout coup ; pour vrai ! vous avez l'oeil à la main ! si d'aventure le pauvre défunt était bon chrétien , il n'en ira que plus tôt en paradis. Le bon Dieu reconnaît les siens.

— » Dieu me damne! interrompit le roi , je vais conclure par un chef-d'œuvre ; ma main de fatigue tiendrait mieux- à présent une quenouille qu'une harquebutte! Or ça, messieurs et damés, continua-

DE WALTER SCOTT. OlSl

t-il en désignant de la main Féchafaudage sur lequel s^était réfugié Jean Goujon , voyez là bas cet ouvrier qui martèle de si bon courage ! je le connais rien que de le haïr ; il est déloyal , huguenot jusqu'au fond de Famé , et je gage que sous mine de travailler , il machine quelque vengeance hérétique.

— » Cest un homme hardi, répliqua la reine-mère -, il songe à son ouvrage parmi cette vive échaufiburée.

— » A ses regards jetés de droite et de gauche, reprit le duc d'Anjou , on voit qu'il a plus de peur que d'honnêteté. On dirait un faux ouvrier.

— » Par l'Eucharistie ! dit le roi , qui le couchait en joue , voyez , je vous prie. Quel qu'il soit je l'ai au bout de mon harquebutte!... Je regrette que le pauvre Foucault soit défunt, il admirerait mes coups de maître. Cet autre ne se doute assurément que je le regarde si amoureusement. »

Le coup partit ; Jean Goujon chancela , s'appuya conti'e les parois de l'échafaudage , s'y cramponna un instant , rqula le long de l'échelle et ne bougea plus. Un applaudissement unanime s'éleva après un court silence , et Charles , content de lui-même , dit avec un sourire sanguinaire :

« Voici l'emploi de mon sculpteur vacant ! c'était un habile ouvrier et un mauvais chrétien; celui-là du moins ne se plaindra pas d'avoir été mal tué ! »

Charles IX passa la nuit suivante avec sa maîtresse Marie Touchet , et la Saint -Barthélémy continua pendant quinze jours , à Paris et dans les provinces.

^V^VV9^y ^ SVVVV^IMIVy¥¥¥mi>Mtl^0>ttlVtM»imi¥VmH^M¥mMU>^MnM»l¥lttM^0M^n0l^tlkMI¥^yV¥V>^MIV¥^^

LES DRAGEES.

O mari trop cruel pour si douce beauté Philippe Dssportes , Discours.

Le règne de Henri III avait mis à la mode les sarbacanes, outre certaines choses qui n'ont plus cours aujourd'hui que dans les couvents et congrégations , où le mignonage s'est perpétué par tradition. On sait qu'une sarbacane est un tube creux en bois ou en métal , dont autrefois se servaient les. pages avec tant d'adresse, qu'au moyen de dragées, lancées de toute la force de leur souffle , ils tuaient des oiseaux au vol.

Un jour que Quélus et Saint-Mégrin se promenaient fratemellemçnt dans le parc du château de Saint-<xermain , le roi , qui s'occupait alors à voir manger ses Êiucons , les aperçut d'une fenêtre basse et les appela , sans que sa voix bien connue parvint à les distraire de leur entretien ; ce qui excita vive-

ment sa jalousie. Il allait leur dépécher un page avec force paroles dures, lorsqu'il avisa une sarbacane dans un coii» de la saHe: il s'en saisit, et , arrachant un diamant de sa toque, l'envoya si adroitement devers les converseurs, que Salnt-Mégrin en eut la joue déchirée, et jura que jamais blessure ne lui fit plus de bien.

Cette aventure fit du bruit à la cour , et bientôt personne n'osa se montrer sans sarbacane au Louvre. Où diantre la flatterie n'en1j*e*t-elle pas? Cette étrange mode de porter en tout lieu à la main un long tuyau semblable au bâton blanc des juges-diseurs de la chevalerie , valait bien les coUei^ttes dites plats de saint Jean-Baptiste , parce que la tête , au milieu de ces collerettes raides et empesées, n'avait pas mal l'air de celle du saint dans le plat d'Hériodiade. Il îtXLvX trouver un usage à ces étemelles sarbacanes, que les plus grands seigneurs faisaient dorer et ciseler, et la galanterie imagina de les employer à jeter des cart^ , des boulettes de senteur et des billets doux. Les sarbacanes rappellent les émigrants de notre révolutron.

Les progrès de cette mode ne s'arrêtèrent pas là ; les écoliers de l'Université percèrent des branches de sureau avec lesquelles ils couraient par les rues de la vtUe , adressant des pois à la figure des passants et aux fenêtres des bourgeois. C'était une diversion aux petites guerres collégiales du Pré-au-Clercs. Les seigneurs , de leur côté, poussèrent si loin l'insolence

DE WALTSR SCOTT* 285

des sarbacanes, que Saint-Mégi*în, dit-on , pour faire sa cour au roi , s^en servit à provoquer le duc de Guise armé de pied en cap. Les dames riaient , les maris se battaient en^. duel, les galants étaient heweux, à moins quHls ne fussent assassinés comme Legas et Saint-Mégrin , et le roi se félicitait d^étre la cause première de tout ce tracas. O le bon temps de malheurs et de plaisirs , de fêtes et d^égorgements , de turpitudes royales et de factions populaires î

Claude de Beaufremont , baron de Senesçai , était un noble et brave gentilhomme s'il en fut ; il n'aurait pas Bu^^rté patiemment un outrage, vint -il en droite ligne de la part du roi de France et de Pologne. O le mauvais courtisan !.. Sa femme , belle , avenante et jeune un peu pour sa vieille barbe grise , menait les affaires d'amour comme lui celles d'honneur ) non pas aussi franchement , mais sans avoir autrement peur. Camille , adolescent Italien , au service particulier de Sa Majesté très-chrétienne, n'était pas si entiché de son état qu'il ne cherchât à s'en consoler auprès des dames. Certes , le roi ne savait rien de ce changement de rôle qui lui aurait fort déplu. Donc, Candlle s'ingéra de triompher de madame de Beaufremont , qui répondit à ses agaceries comme femme habile à ce faire.

Par malheur pour leurs amours , Camille , imprudent qu!il était , passant devant l'hôtel de Beaufremont , toque au front , manteau sur l'épaule et sarbacane en main , salua bien amoureusement madame

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