‹ Soirées de Walter Scott à Paris, recueillies et publChapitre 2 sur 12 · LE TRESOR · texte numérisé non relu

LE TRESOR

L'bomme convoyteux est hastif A ravir, a donner tardif:

11 scait bien les gens refuser , Et est habile a s'excuser.

Gtfii.ta.UMB Alexis , le Passctemps de tout homme et de toute femme.

La condition des Juifs aux. XIII^ et XIV^ siècles était horrible j mais les Juifs de ce temps-là acceptaient avec reconnaissance servitude et avanies , pourvu qu'ils trouvassent moyen de rançonner le pauvre monde» On les pendait entre deux chiens , on les fouettait dans les rues pendant la semaine sainte , on les brûlait pour amuser la populace ; mais l'usure compensait de reste ces légers inconvénients du métier. Ils n'avaient pas même la ressource de se faire chrétiens , car le baptême les dépouillait de tout leur avoir , regardé comme impur et mal acquis.

wrmtcs

<ie hma richcates, sans ht roi JcaB, qni resta toupatut tfiK ^ finkr mm JoqAe d'imgMtB« i^ f^V^ ekèr«9MrBt aacK Jui& leur retour r. Eaâm darlcsTI, dit ie BUn-Aimé ,\es Jff ■lin lia par i^k décJaratkm dn 17 sep^ k3^ r ^M Inr cBJo^iiaît de SDrtir de ses , Pli ifrf dr«B lâiy sous peme de la hart «£ «ic b coBitacatÙB de kvrs lâcns. On peut croire «t arrk, anaâ injaste qu^impditic[ne, fat arrales m Aic s >■ nanarane en. démence. Les m dessommes ocmsidërables pour a wmi^ le droit de résidence dans les TÎIIes dn fojanme. Tous les jours la ca^ ^i l^ wBaît les "fcMl**^- jusque dans le quartier des g^ILwt qa'îk babitaient à Paris : ils compiirent qu^il ^Y avait pins dVspoir pour eux que dans la fuite; <t k^ teîgratîoii fat aussi prompte que silencieuse. départ, le nnménire devint d'une rareté m Fkanœ , et le commerce déjà languis* tloHl-à*&it. Cependant quelques traînards , coB^taient pour rien la vie sans la bourse , eacbés jusqu'au terme de rigueur , afin de kdre gorge à leurs débiteurs, s'il était possi- Us, M^t récb^oe des obligations.

Cclail le i5 octobre |3^ , vers six heures du soir. DkuK onecbétive échoppe attenante à la petite porte de Sainl-JacaiMS-la-Boiicherie , Nicolas Flamel et

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Perrette, ou Pcirnelk, sa fbmme, ^oocofucnl en silence, Tun à écrire en lettres goâûqnes an bîskI orné d'enluminures , rantre à tonmcr entre ics doî^ les grains de buis d'un chapelet, et la aouifasc clarté d'une lampe de cuivre suffisait à peine à diiigcr lem travaux. Le vent d'automne se plaignant aiÉtanr ém la grande tour de l'église, agitait b fleorile lis wêo* bile qui servait d'enseigne à l'écriTain ; le était sonné, et dans les mes voinnes p boues et d'immondices, on entendait le des pourceaux , les cris des oiaeaiOL de nait et Ici abois des cbiens errants.

u Nicolas, dit Femelle d'une voix songe à part moi que, trais jours plus parlé des Jui& dans tout Paris; < table à la religion ,aux é]^i8es,anx i sires les clercs ; car Juif et Antéchrist , c'est font nn»

-^ » Femme, reprit gravement Flamcl ans qnit» ter son ouvrage, pourquoi r^ouir ton ame à dam? Faisaiton dé)à tant d'écritinrcs cords et grosses guerres que menaient les princes durant la firénésie du rai Charles? 1 au moins, bons et dignes 7ni£i, cmplojaîcnt sérée , ma tant habile plume à lécriie actes, mins et cédules ; cela fut de meiDcur lap p o i i peintures de missels ; maintenant il me prend gant de me noyer dans un baril d'encre plein, on de «e larder le cœur du taillait de cette lame oisive.

Philippe-le-Bel, qui faisait argent de tout, les chassa de France pour s^emparer de leurs richesses, sans autre forme de procès; le roi Jean, qui resta toujours pauvre plutôt que de fouler son peuple d'impôts, fit payer chèrement aux Jui& leur retour passager. Enfin Charles YI , dit le Bien^Aimé , les expulsa de nouveau par une déclaration du 17 sep" tembre 1^394 > qui leur enjoignait de sortir de ses états dans Fespace dW mois, sous peine de la hart et de la confiscation de leurs biens. On peut croire que cet arrêt, aussi injuste qu'injipolitique , fut arraché par les prêtres au monarque en démence. Les Juifs offrirent en vain des sommes considérables pour acquérir au moins le droit de résidence dans les principales villes du royaume. Tous les jours la canaille venait les insulter jusque dans le quartier des Halles j qu'ils habitaient à Paris : ils comprirent qu'il n'y avait plus d'espoir pour eux que dans la fuite ; et leur émigration fut aussi prompte que silencieuse. Après leur départ, le numéraire devint d'une rareté excessive en France , et le commerce déjà languissant cessa tout-à-'faiti Cependant quelques traînards , qui ne comptaient pour rien la vie sans la bourse , restèrent cachés jusqu'au terme de rigueur , afin de fiiire rendre gorge à leurs débiteurs, s'il était possible , avant l'échéance des obligations.

C'était le i5 octobre 1894 i vers six heures du soir. Dans une chétive échoppe attenante à la petite porte de Saint-^Jacques-la^Boucherie , Nicolas Flamel et

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Perrette, ou Peïnelle, sa femme, s^occupaient en silence, l'un à écrire en lettres gothiques un missel orné d'enluminures , l'autre à tourner enti*e ses doigts les grains de buis d'un chapelet, et la sombre clarté d'une lampe de cuiyre suffisait à peine à diriger leurs travaux. Jie vent d'automne se plaignant autour de la grande tour de l'église , agitait la fleur de lis mo« bile qui servait d'enseigne à l'écrivain ; le couvre-feu était sonné, et dans les rues voisines , cloaques de boues et d'immondices, on entendait le grognement des pourceaux, les cris des oiseaux de nuit et les abois des chiens errants.

ce Nicolas, dit Femelle d'uQe voix glapissante, je songe à part moi que , trois jours encore , ne sera plus parlé des Juifs dans tout Paris; chose bien profi* table à la religion ,aux églises ,anx moû.tiers et à messires les clercs ; car Juif et Antéchrist , c'est tout un.

^* n Femme, reprit gravement Flamel sans quit* ter son ouvrée, pourquoi réjouir ton ame à notre dam? Faisaitfon déjà tant d'écritures parmi ces discords et grosses guerres que menaient messeigneurs les princes durant la frénésie du roi Charles? Ceux-ci au moins, bons et dignes Juifs , employaient jour et sérée , ma tant habiljB plume à récrire actes, parcheT mins et cédules ; cela fut de meilleur rapport que peintures de missels ; maintenant il me prend goût de me noyer dans un baril d'encre plein , ou de me larder le coQur du taillant de cette lame désormais oisive.

— » Fi ! sied-il à un vrai chrétien de tenir tel langage désespéré? Croyez-vous que la yue et la main vous manqueront avant le travail , d^autant qu^il n^est pas d'écrivain plus adextre que vous n'êtes, au dire des lettrés? Aussi mon confesseur, messire Jean Adam m'a dit que , les Juifs départis , reviendrait dévotion, partant livres d'église et belles écritures à lettres en or et couleur

— )) Qui me seront achetés en prières et messes : par mon écritoire! c'est viande creuse que semblable monnaie; je n'en veux pas. Au diable ! »

Ils en étaient sur ce propos , lorsqu'on frappa doucement à la porte de la boutique , et Pernelle s'étant levée de la chaise basse avec autant de promptitude que le lui permettait sa goutte de soixante-dix ans, alla ouvrir à un petit vieillard ayant longue barbe blanche , yeux vifs et robe jaune ; mais à l'aspect de l'arrivant, elle fit un mouvement de colère avec un signe de croix , baisa ses patenôtres et reprit sa place en répétant tout bas : (( Juif damné ! que le feu Saint Antoine l'arde ! que la lèpre le ronge jusqu'à la moelle des os! )> Nicolas Flamel, au contraire, tendit la main à Manassès , qui n'y plaça que le petit doigt de sa droite, selon l'usage de sa nation, et lui désignant un siège :

<( Sedete dext/is meis, dit-il , et devisons en bonne étrenne. Je vous pensais hors de la ville

->- )) Plût à Dieu et à monseigneur Saint-Jacques ! murmura Femelle.

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— » A quoi vous puisse^je servir , mon père, continua Flamel, que vous ye^ez ainsi par le froid, la pluie et la nuit noire ? Cependant vous savez les dangers oà vous vous engagez, si des écoliers de l'Université vpus étiez reconnu* lis ont mis en citâx tel qui vous valait, ne vous déplaise!...

-* » Mon fils, interrompît Manassès , le Dieu d1saac et de Jacob veillera sur mon vieux âge , et quand les hommes maltraitent les siens, il étend sa dextre ^omnipotente , qui protège ainsi quVne targe ou un haubert. Mais ^ai hâte de ^entretenir seul à seul : f$âs que nul ne nous écoute, pour cause, et tu béniras le Seigneur Adonaï. »

Nicolas Flamel, enveloppé dans son ample robe de bure , la tète couverte de son chaperon fourré, alla tirer les verrous de la porte par laquelle Pernelle venait de sortir sans attendre qu'on l'en priât, et le rabbin, après avoir écouté le bi^uit àsB pas qui se perdait en s'éloignant dans la solitude des rues, présenta à Flamel une bible qu'il tira d'un sac de cuir aromatisé.

M Sur ce saint livre , Nicolas , jurez vos grands dieux que tairez les mystères qui viendront à votre connaissance , et je vous rends riche comme le roi Salomon et la reine de Saba.

— » Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je jure, s'écria Flamel la main haute; ce serment, Manassès, vaut bien celui du Styx, ce me semble, et les paijureurs en paradis n'iront jamais.

3o SOIRÉES

— n Voici ce qu^il est besoin de &ire. N'en dites donc mot. Hélas ! Tédit royal qui nous exile de France bien iniquement nous a baillé un mois de grâce pour recouvrer nos prêts et obligations. Mais ce sont diables que débiteurs, aucun n'a youlu entendre payer à si prochain terme , et même des nobles seigneurs nous promettaient coups de bâton , sinon mieux. Par ainsi nous sommes plus pauvres que monsieur Job , si tu ne nous aides un petit pour ton bien et le nôtre s'entend.

— » Où et comment , mon maître ? ordonnez et la plume mienne est votre servante comme par le passé. Est-ce supplique et remontrance qu'il faut jeter par écrit sur parchemin blanc et neuf? ou plutôt serait-il opportun de requérir justice contre les emprunteurs?

•— » Autant profiterait la plainte de l'agnel égorgeté par le maître boucher. Mais il est un moyen plus convenable , et pour ce , ai-je imaginé user de toi en cachette. Voilà comme. Tu connais la mode du parlement , l'art des écritures , et par-dessus tout la langue hébraïque, ensemble vingt jolis tours dont le moindre serait de tenir dame fortune. Or ça , de la part de mes frères, je te donne gros intérêts en nos dettes, plus numéreuscs que les étoiles du ciel , et ce , à condition que, par ruse et expédient, tu t'entremettras à ce que nous ne perdions le tout.

-<^ » Trois fois merci, Manassès; je me ferais circoncire judaïquement , tant je suis alègre et dispos

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pour aider de dignes gens issus de monseigneur Moïse. Passez icelles créances sur ma tête , et je les muerai en deniers, francs et angelots d?or; je vous les porterai en Judée et au-delà , sans faute , si mieux aimez.

• — » Sois*tu digne de si hante confiance ! Tiens , en ce registre sont par ordre cinq cent mille écus non prêtés sur gage , les larrons n'y ont en garde, fais en sorte que le principal nous retourne, du reste tu feras ton profit. »

• ^Nicolas Flamel s^empara de ces précieux titres, laissant entre les mains de Manassès une reconnaissance en bonne forme de ce dépôt ; les conventions de ce singulier marché furent arrêtées , et le lendemain le rabbin juif était en route pour FEspagne , où se réfugiaient les enfants de Moïse et de Fusure. Nicolas Flamel ne perdit pas de temps , et comme il se contentait de la moitié des dettes sans intérêts, à force d'adresse et d'activité, il se vit possesseur de plus de deux cent mille écus, somme énorme alors, vu le manque presque total d'espèces. Il craignait trop les scrupules dévotieux de sa femme- pour lui apprendre la source de sa subite prospérité ; toutefois il acquit du couvent . Saint-Martin un terrain situé dans la rue Montmorency, près de la porte de la ville, et il y fit construire plusieurs maisons. Cest là qu'il établit une classe d'écriture que gouvernait son clerc Mangin ; et dans les caves de sa nouvelle demeure, ses richesses furent enfouies.

Sa soiRlEs

Deux mois seulement après la visite de Manassès, sa femme et lui, assis en tkce d'un feu clair, devisaient sur la Noël prochaine, et Flamel ayant dit que volontiers il ferait oblation à la paroisse Saint-Jacques d'un ciboire d'or pur et sans alliage :

M Sainte Yierge! se récria Pernelle, vous nous damnez comme des serpents; faut que vous ayez fait pacte avec le grand diable d'enfer, pour être devenu si bien fourni en pécune , que l'argentier du roi de France n'est qu'un gueux auprès. J'ai peur que par châtiment la terre nous abtme en la géhenne , comme jadis Dathan et Abiron.

-r- M Femelle , reprit l'écrivain en riant , t'ai-je pas dit maintes fois que j'avais été prédestiné dès le ventre de ma mère, et que mon étoile avait couleur argentine* Je veux que tu vêtes robes de velours semé de figures d'oiselets en or fin , puis des patins à la poulaine, puis des merveilles d'orfèvreries...

-* M Vieille comme je suis, le plus simple accoutrement est le plus convenable , en attendant que la moit m'habille du linceul. Mais vous, qui n'avez encore mon âge ,. gardez d'avancer le vôtre par des pompes sataniques qui conduisent droit au fagot. Je vous prie , dites-moi si avez recueilli quelque héritage, afin que je ferme le bec aux jaloux et méchants, dont il y a foison cette année.

•— » Écoutez, s'il vous plait; si je ne vous le dis plus tôt c'était crainte du trop parler. J'ai découvert parmi d'antiques parchemins un inappréciable ma-

nuscrit hébreu, lequel fut composé par Abraham le patriarche, et écrit sur écorce d'arbre ; il était couvert de lames d'or engravées de caractères mystiques , avec fermoirs d'argent ; au dedans se voyaient de belles images bien coloriées, et des hiéroglyphes inconnus. Enfin, à triple renfort de besicles, je parvins à lire les ardus secrets d'icelui; je possède le Grand Œuvre par chimie et géométrie.

— » Un chacun le disait hautement , et je ne le voulais croire : montre ce divin livre qui apprend à faire de l'or, que je l'adore en guise de reliques.

— » Je n'en eus que faire , connaissant la pieri'e philosophale; et de peur qu'un autre y mit le nez à mon détriment, je l'ai réduit en cendres. Mais, ajouta-t-il en riant plus fort, ne révélez ces choses à pas un, autrement courrai-je risque de la bourrée, comme impie sorcier , ce dont je me passerai autant qu'il se pourra. )>

Le lendemain , à l'heure où les écoliers et les moines allaient de porte en porte demander l'aumône de la journée , Pernelle , qui était sortie avant le jour , rentra accompagnée d'un prêtre à la mine enfarinée : c'était Jean Adam, chapelain de Saint*Jacques>la- Boucherie, son confesseur. Il portait une cape brune, espèce d'unifoime adopté par le clergé d'alors , qui s'habillait aussi de noir et même de bleu. Ce patelin enfroqué honora Flamel d'un salut hypocrite et d'un sourire faux comme son ame; puis, a'étant assuré que personne ne pouvait les écouter, il commença

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en ces termes , au grand désappointement de Té-' crivaiu , qui maudit tout bas Pindiscrétion de sa femme :

— (( Mattre Flamel, il m'est avis que vous êtes bien coupable ou imprudent; on &it bruit de par la ville que vous avez le Grand Œuvre trouvé. . . .

-» M Que n'en est-il ainsi! mon maitre, mais j'ad-^ jure tous les saints et saintes....

-<- » A quoi bon nier? pas de mauvais serments! Je ne viens que vous conseiller de bonne amitié....

-*- » Pourtant, vous dois-je tirer d'erreur avec un grand merci.

— » r^icolas , pensez-y à trois fois : vous avez forfait à Dieu et aux hommes , vous avez mérité châtiment des deux parts; car démons seulement sont complices de magie , et icelle abominable science encourt feu^ ici et damnatiop là bas.

— » Mais oyez mes raisons, messire; onc je ne fis or ni argent, et c'est affaire à plus doctes que moi, pauvre clerc , quoi que j'en aie.

— » Loin ces feintises! mes paroles ne sont gon«ilées de vent , afin que le sachiez ; et si vous n'avouez pas par manière de confession , une enquête en votre domicile en dira plus peut-être que je ne fais,

— » Plume d'oie! monseigneur, ces gens de justice voient dans une goutte d'eau de quoi pendre un homme , chr^^ien ou non ; je n'ai que faire de l'enquête....

— 1) Bien, mon fils, parie franc, et tu ne t'en repentiras. Tu Pas cette pierre mirifique , laquelle Salomon tenait en son pouvoir. O le divin chef-d'œuvre ! Aurais-tu peur que je ne te trahisse , comme Judas fit Jésus-Christ? va , je t'aiderai plutôt à évader pièges et embûches ; mais , dis , ne veux-^tu pas m'apprendre ton secret?...

— )) Tous moquez , messire Adam ; je vous atteste par la sainte Eucharistie....

— » Assez : mais ce serait pitié qu'on t'accusât devant messeigneurs du parlement; donc, afin que je fasse dire des messes et gagner des indulgences pour ton compte y au besoin , remets dans mes mains quelques cents pièces d'or, que je les distribue aux pauvres et souffreteux* Ce sera pour le sahit de ton ame. »

Nicolas Flamel vit bien que la retraite était impossible; jetant un regard de reproche sur Femelle, il quitta la salle sans sonner mot, descendit dans sa cave , çt fit en soupirant une légère brèche à son tré* sor. Jean Adam eut peine à déguiser son avarice sous de pieux semblants, lorsque l'écrivain lui apporta une sébile pleine de monnaies d'or.

— <c £h! eh! dit le cafard en examinant de près un parisistout neuf encore^ le métal est de bon aloi, et frappé au coin du feu roi Philippe de Valois. Force m'est de crier au miracle , et j'admire que ces pièces ne sentent ni le soufre ni odeur infernale. J'en ferai bon usage, maître Flamel; adieu, que le Ciel vous

tienne en joie! Pargent vous coûte si peu , que je ne m^en ferai faute à Fayenir,

— » Femme , véritable fille d'Eve , dit le désolé écrivain à Femelle ; maudite soit la langue qui nous met à mal!

— » A vous un avertissement , reprit le chapelain au moment de passer le seuil ; je fais des vœux et des prières afin que votre heur ne soit troublé ; car on ne va pas si dru de pauvreté à richesse , sans que Satanas y ait sa part. Envie est vice de petites gens; tâchez qu'on vous laisse en repos. Or , en cas que vous soyez inquiété , il est avantageux d'avoir des amis : donc ayez égard au bon Dieu et à sou clergé ; fondez couvents, bâtissez chapelles, dotez églises, ornez autels, et vous vivrez long- temps : j'entends que vous ne mourrez que de mort naturelle , et en votre mémoire seront célébrés de beaux obits en musique. »

Nicolas Flamel , qui voulait se créer de puissants auxiliaires, commença dès-lors à suivi'e le prudent conseil de Jean Adam, et, pendant sa vie, quatorze couvents et autant d'églises eurent part à ses générosités vraiment royales. Il édifia une voûte du charnier des Innocents, fit construire le portail de Saint- Jacques-la-Boucherie, sur lequel il était sculpté à genoux, vis-à-vis sa femme, en costume de capucin; enrichit les égUses de Ste.-Geneviève-des-Ardents, de Saint-Côme , des Saints-Innocents , et donna à plusieurs paroisses des tableaux , des vitraux, des reliquaires , sur lesquels il était toujours représenté sous

différents habits,- avec ou sans barbe, et son écritoire appendue à la ceinture. On doit s'étonner qu'il n'ait pas été canonisé ayant sa mort.

Cest quatre mois après l'expulsion des Juifs, que la déclaration du 2 mars iSgS défendit expressément à tous leurs débiteurs de leur rien payer, et mit leurs créances à néant. Nicolas Flamel dut ce bon office à ses alliés les prêtres, et déjà sa dévotion était si manifeste , qu'on ne songeait plus à rechercher les causes de sa subite opulence.

Un matin que ce célèbre écrivain se livrait aux soins de son état, Manassès, en haillons, les yeux creux, la face pâlie, la barbe en désordre, se présenta devant lui.

« Flamel, lui dît-il sévèrement, je viens quérir l'argent des Juifs et te rendre ton seing. Je vois que tes affaires ne t'ont laissé loisir d'aller en Espagne, ainsi que convenu était entre nous deux.

j — » En vérité , il n'était pas nécessaire , balbutia Flamel ; bourse de débiteur est dure à 'délier , comme savez... Et de nouveau notre sire a mis empêchement à leur bonne volonté... L'édit a été publié à son de trompe et crié par les rues et carrefours...

— » Flamel, interrompit Manassès, tu parles d'hier; mais d'un dépôt sacré oserais-tu fadre ta proie ? Tu serais infâme et déloyal; non, ce larcin tournerait à ta perte, et tu craindrais ta conscience, sinon la loi.

— » Manassès! s'écria avec horreur Femelle qui

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et des factions qui jouèrent une sanglante tragédie en mai et juin suivants. Le connétable d^Armagnac et le chancelier de liarle , tous denx exécrés par le peuple , qui nV d^opinions que celles qu^on veut bien lui imprimer, gouyemaient à leur guise la volonté du faible roi, et s^emparaient sans peine de Pesprit du dauphin Charles, âgé de seize ans, qui survivait seul à ses cinq frères. Le trésor royal était vide depuis long-temps, et la ressource des impôts et gabelles devenait impossible ; car les mécontents , pauvres et pressurés de toutes parts , n^attendaient que Foccasion de recommencer les troubles de i4o7* On verra tout à rheure quel moyen infructueux on avisa afin de se procurer les sommes nécessaires pour soutenir la guerre.

Depuis i394 9 Nicolas Flamel, à force de bonheur et de savoir-fiûre , avait échappé aux proscriptions , confiscations et massacres qui avaient dé«>lé Paris. Le clergé avait servi à souhait son bienfaiteur. Tous les bruits qui couraient sur Torigine de ses richesses étaient morts avec le juif Manassès , et à Tépoque dont je parle , personne nV&t songé à mêler les Juifs absents et oubliés à lliistoire du dévotissime Nicolas Flamel; seulement les envieux et quelques sacristains répétaient toot bas que le vieil écrivain possédait la pierre philonphale. Cependant la bonne Femelle, qui avait dé)à été veuve deux tau avant dMpooser Flamel, était morte tr ès â g ée en 1897 } celui-ci , plus jeune qu^elle de quinze jans, si'occnpa si activement

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d'augmenter sa fortune, cpi'ii acquit des fermes, baux, cens et rentes à Paris et aux environs, sans toucher au trésor immense en argent monnayé qu^il tenait caché dans une cave secrète de sa maison neuve, bâtie au cran de la rue des Écrivains et de celle de Marivault.

Cette maison, qu'il habitait depuis onze ans avec sa servante Marguerite, était encore avant la révolution visitée par les curieux , et son fronton, oà l'on remarquait la figure de Flamel et de sa femme , ses murs chargés de devises, de versets latins et de prétendus hiéroglyphes , sa cave où des fouilles firent découvrir des fioles , des pots de terre et du charbon pilé , tout concourut à environner Flamel d^ane obscurité mystérieuse et cabalistique. On a cru et l'on ne croit plus aujourd'hui , sur la foi des livres chi«miques publiés plus tard sous son nom, qu'il connut l'art de faire de l'or ; on a vu pourtant qu'il ne s'en acquittait pas mal.

Qr, le 16 mars i4i^) 1^ couvre-feu étant sonné è la tour de St«-Jaoques-la-Boucherie, Nicolas Flamel, qui depuis vingt ans s'était mis à la recherche du Grand Œuvre qu'on lui attribuait si généreusement, trai^it en silenoe des lignes, des figures et des caractères étranges , tandis qu'à ses côtés sa servante Marguerite la Quesnel , avec laquelle il vivait conjugalement, achevait de dorer et d'enluminer un jeu de cartes commandé pour l'usage du roi, fort adonné à ce passe^temps , comme on sait. Flamel , quoique

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octogénaire, conseryait malgré ses cheyeax blancs et ges rides l'apparence de Tâge mûr. Il portait l'ancien costmne du temps de Charles Y, la robe longue à manches serrées et à large mantelet; la pointe de ses 80uli<n'8 n'arait pas cette ridicule longueur que la mode du temps augmentait tous les jours ; seulement son bonnet bordé de petit -gris, la finesse de Pétoffe de laine yerte qui composait son habillement , et deux écritoires de fil d'or brodées sur son mantelet en manière d'armoiries , annonçaient que sans être noble il appartenait à la classe des gens riches. « Margot, dit-il en contemplant avec complaisance le dessin qu'il venait d'achever, voici ce que je veux faire peindre sur quelque verrière de la chapelle des Saints-Innocents , qui m'a coûté bon à réédifier , je ne m'en plains pas.

— 1) Vraiment, reprit Marguerite , qui avait hérité entre autres choses de la piété de Femelle , ces bonnes œuvres seront payées à vous en monnaie d'indulgences qui a cours au ciel; mais ne ferez-vous onc trêve avec sciences diaboliques, maintenant qu'êtes riche devenu?

— » N'as-tu pas vergogne au fin fond du cœur d'injurier, moi présent, l'OËuvre Hermétique dérivant du seigneur Dieu et procréant la bénite pierre que j'attends comme juif le Messie? Je l'aurai certes avant trois jours , et cette nuitée en mon laboratoire soufflerai fom*neaux et alambics...

— » Et ensemble flammes d'enfer friandes de sa-

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vans vos pareils. Sainte Vierge, continua-t-elle en se penchant pour examiner les figares tracées par Flamel , n'est-ce pas le diable votre patron qu^avez voalu pouijtraire noir et charbonné? il se plaindra de dé&ut de queue et de cornes...

<^ï> Loin de là, ma mie; cet homme tenant en main baguette divinatoire dont il m(mtre la terre avec cette parole : Je vois merveille dont moult je m'ébahis , n'est autre que moi, petit, inventant le Grand Œuvre. Quant aux couleurs blanches , noires et rouges y employées,. ce sont couleurs de la pierre aurifique.

— • V Jésus ! quelles sornettes vous rebattez à mes oreilles ! Dieu vous garde du péché de folie. Or , diteirmoi pourquoi ce beau pressoir à raisins?

— V Allégorie bien mystique, chimique, géo> métrique et cabalistique. Icellui signifie comme quoi de. matières quelconques les doctes savent quintessencier argent et or , pressm*ant la nature pour en extraire ce benoist jus de richesse qui ravive Pescarcelle , comme bon vin réjouit le cœur et la panse. Il m'est avis que telle image aura belle apparence en l'égUse Saint-Jacques , où je la dois mettre avec permission de messire le desservant Jean Adam...

— » Ole digne, honnête et saint homme ! un petit né ne le vaut en candeur et innocence. »

Ici dans la rue des Écrivains il se fit une grande rumeur de pas, de voix et de cris. C'était chose étrange à l'heure qu'il était.

4i toimtss

tt Pliime dVne! s^écria Flamel pâle oomme un linge y les yeux fixés sur Marguerite , qui n'osait fiiire un mouvement, TAnglais serait-il dans la ville? Pillage est inévitable.,, ! Ah! trésor, mon mignon, mon ame , ma yie ! »

A ce tumulte inaccoutumé , les bestiaux effrayés mu* gissaient dans lesétables, les voisins sMveillaient et se mettaient aux fenêtres ; les uns , se souvenant des Gabochiens, couraient se cacher dans les caves et dans les puits , ks autres s'armaient de coutelas et de vieilles hallebardes. Cependant une troupe de gens du roi , portant des torches , encombrait Pétroite rue , et tout à coup on frappa rudement k la porte de la maison de Flamel.

<( Ouvrez de par le roi ! s'écria une voix forte au milieu du silence qui s'état>lit en un instant.

■^- )) Eh! qui va là? demanda Flamel, tremhknt de peur. A cette hçure indue puis-je ouvrir à tant de monde saps danger aucun ? Passez votre chemin, amis, (st demain, à jour levé, nous verrons mieux à nous entendre.

— » Ouvi'ez au nom de notre sire Charles YI, reprit la même Voi3(,Qu cinquante archers s'en vont briser portas et fenêtres , votre chef aussi pour vo§8 ensei<* gner ohéissaiDce.

— » Patientez, m.9sseigneurs , tout à l'heure serez satisfaits, répétait Flamel feignant de se hâter et remuant la clef dans la serrure avec plus de bruit que d'effet; mais que je sois damné sempiternellement si j'ai mal fait en rien que je sache ! »

La porte s'ouyrit enfin à son grand regret, et un beau jeune homme, richement vêtu , ordonnant à sa suite d'attendre ses ordres dans la rue , entra seul en la maison. Le costume du nouyeau venu avait un air de cour et d'élégance qui convenait mal à un magistrat. Il portait une sorte de camisole de brocart de Gènes fort étroite , attachée avec des aiguillettes à des hauts-de-chausses de samis, serrés de manière à faire saillir toutes les formes du corps ; de là Forigine de rindécente braguette si gaiement célébrée depuis par Rabelais. Selon la plus nouvelle mode , il était pourvu de mahoitres ou épaules artificielles qui ressemblaient assez aux manches à gigot d'aujourd'hui. Ses cheveux tombaient en boucles jusque sur ses yeux; enfin des souliers à la poulaine, armés de pointes de fer, et un chapeaA pointu emplumassé, complétaient l'accoutrement de ce petit-maitre, qui n'était rien moins que maître des requêtes.

u G)mpère Nicolas, dit-il en souriant à Flamel, lorsque sur un signe de ce dernier Marguerite se fut éloignée après avoir refermé la porte de la rue, moi , messire de Gramoisy , maître aux requêtes en le conseil du roi, je viens au nom d'icellui vous requérir d'avoir à bailler de l'argent pour guerroyer contre Anglais et Bourguignons.

— » Par mon écritoire! monseigneur , s'écria pi»teusement Flamel , est-ce moquerie de ma pauvreté? De l'argent! à moi, humble scribe^ qui vois sortir plus d'encre de ma plume que dans ma bour-

46 SOIBÉSS

JcCtc caticr d'éoB. A d'jurfics, CHtf volic

— » Que BOD ptf , Kiflobs! tob cndicra smct de fivce fliKm de lilvc voBbir, et là «iipffcs gmf | w uyig» à aeatir d^me licae iniwtj i âr d tiéan. Je porieqn'à cette heure ils vont hBimml rair, mmncs an Tent, fiomme gneitz. des ïmwrens autovr de rétal d^an rôtisKiir.

— n Ne les appelez, je tous supplie, messiie; car j^ai grand^^peiir des hiûsien et procorews. Us ne laisKraient pierre sur pierre de ma pauYre maisoo, qui. n'en peut mais.

— - n Donc soyez oonsenlant d'offrir im pur don à noire bien-aimJé sire, et ce ayant trois jours, ciikqoante mille écns en lingots ou monnaie, à votre choix*. •.•

— . n CAnqnantti mille écQs! Todà de quoi acheler un duché et pairie, sans mentir ! Ayez-Tous bien coeur à railler on bon chrétien, qui ne s'inquiète qu« de aon salut en l'autre monde?

— » Baste! encore deyrais-tu remwcier le roi de ce qu'il ne demande pas davantage ; yentre d'Armagnac! qu'est-ce que ladite bagatelle pour toi, yienx diable , qui pratiques le Grand GEuyre!

— )> Par l'amc de ma femme Pernelle! qui donc a cure de me perdre en épandant ces impies mensonges... •

— » Silence, Flamel; nier est impossible; d'ailleurs la gène et torture font parler muets; que t'en semble? Le révérendissime curé de Sainte Jacques,

DE WAÎTSII SCOTT. 4?

mesflÊre Jean Adam , à ton avis , serait iaiissaire et calomniatear....

— ^ i> Jean Âdamî... trattre abominable! et ce pour refbs de |yrét!....

^ )) Çà, maintenant es -tir sot comme oie en broebe ? IMs non, si tu peux. Sus, qu^on prépare la somme entière, messire le chimiste, n'était qu'<m la pût frouyer en quelque' coin ; sus , entrons au lieu où se fait For par diablerie, nHmporte; sus, à la besogne.

— » Par grâce , écoutez , répliqua douloureusement Flamel , qui S^arracbait les poils de la barbe , ne me fâchez plus long-temps; d'un mot j'ai pouToir de ruer bas ce toit sur yons et moi. n Et comme M. de Cramoisj reculait en arrière à cette menace, il continua plus doucement : ce Passons traité entre nous deux ; de votre foi je me contente , promettez de faire qu'on me laisse en paix...

— M Sans doute ; mais d'abord l'argent.. . . La pierre philosoplûJe , vous l'avez certainement , et j'en crois moins le dire^u prêtre que vos fondations pieuses de chaque année.

— » Ce sont les affaires miennes , et à Dieu seul j'en dois compte. Le roi ne verra la couleur de ma monnaie tant seulement ; vous au contraire , messire ; je reviens, le temps de dire vcapater ; ne vous impatientez. »

M. de Gramoîsy vit avec inquiétude disparaître Nicolas Flamel ; la superstition de son temps lui faisait redouter quelque embûche satanique. L'écrivain était

descendu dans sa cave , qui se trouvait au-dessous de la salle où le mattre des requêtes resta seul ; là il commença à frapper sur une enclume à grands coups de marteau , à briser des matras, à faire mouvoir les soufflets. M. de Cramoisy , entendant ces bruits divers et souterrains , crut qu'il allait assister au sabbat et au festin des sorciers; il était immobile à la même place , le regard troublé et la bouche béante , lorsque Flamel reparut une fiole à la main.

<( Monseigneur, dit-il en souriant avec mystère , le bon Dieu défend à moi , son serf indigne , de consommer argentpour nourrir guerres et meurtres, soit d'Armagnacs, soit de Bourguignons; le supplice du feu même n^aurait force à me faire lui désobéir; donc mes fourneaux demeureront froids. Mais en vous j'ai planté ma confiance, et vous prie que je meure paisible , ce qui ne saurait tarder. C'est à vous que je lègue le G^and Œuvre....

— » Moquez-vous? Je brasserais argent et or à ma convenance ?...

— » A toute heure du jour et en toute saison ; ce matras tient la poudre bénite ; d'icelle un grain jeté aux flammes produit beaux lingots et beaux écus à la couronne.

— 1) Merci, maître Nicolas, merci jusqu'à la fin des siècles. Oh l'incomparable miracle! Je vous affie que désormais vivrez exempt d'ennuis et d'enquêtes, et de plus serez greffier au grand Châtelet, si c«la vous rit.

DE IWALTER SCOTT. 49

— » Fi. des biens de ce. val terrien! faites que vos gens s'éloignent et ne reviennent onc. Mais un mot^ n'usez point de la poudre ayant six jours, d'autant que mal vous en prendrait.

— » Retournons, dit à son escorte M. de Gramoisy, en rouvrant Pliuis de la maison ; que nul n'incommode ' ce vieil homme dorénavant, crainte du pilori. Vite à l'h6tel Saint-Paul, où monseigneur attend ma ve- ^ nue. » Puis il ajouta à voix basse en se tournant vers Flamel dont le vi$age avait une inconcevable expression d'ironie : a Compère, grâce à vous, à six jours d'ici je me rends roi de France ! adieu, mon général des finances! )>

M. de Gramoisy et ceux qui l'accompagnaient se retirèrent tumultueusement , çt dans toutes les rues où ils passèrent, les bourgeois éveillés eu. sursaut s'imaginaient que Paris était en proie à une nouvelle sédition, et s'étonnaient de ne pas entendre sonner le tocsin. Nicolas Flamel attendit qu'ils fussent loin pour se livrer à sa joie ; il éclata de rire en pâmoison , de telle sorte que Marguerite , revenue auprès de lui, douta qu'il fût encore en son bon sens. Mais tout à coup à cette crise de gaieté succéda un accès de noire tristesse , qui s'exhala en plaintes et en regrets.

a Juif de Béelzébud, j'envoie vous et votre pécune à cent mille charretées de diables! car avais-je moins de soucis pauvre et probe que riche et larron. De rien ne servent aumônes et œuvres pies; foin des prêtres! ma tant bonne femme Pernellc, que tant j'ai-

5q SOIBtBS

mais , m'a iait trois fois tort en donnant verges pour me fouetter à ce Jean Adam, qiii m'accuse en retour de mes services. Ils reviendront bientôt, si ce n'est demain , ces pillards ! Femelle, ma très - chère, que mieux vaudrait être couché mort dans le tombeau tien , que j'ai à grands frais . et soins fondé aux Satats-inno'' cents! Par la mordieu! j'y songerai. »

Flamel, frappé d'une idée soudaine, sans répondre aux questions réitérées de sa servante, alla s'enfermer dans son laboratoire chimique; et là, dévorant des yeux ses richesses entassées, il réfléchit longtemps, non sans pousser de fréquents soupirs. Il ne ferma pas l'œil de la nuit, et le lendemain son projet était mur. L'expérience lui avait appris que les prêtres, voire même les confesseurs , étaient de mauvais coniîdenta; il se détermina à se servir de son clcro Mangin, sorte d'idiot sachant lire et écrire, sans toutefois l'initier dans ses desseins.

Mangin , ébloui par des prome^eâ et mieux encore par quelques pièces d'or , consentit à suivre l'écrivain, qui lui confia sous le sceau du serment qu'ayant trouvé un corps saint , il avait fait vœu de le transporter en Suisse et d'y faire construire une église en son honneur. Dévotion est crédule , et le clerc se chargea d'achetei* des deniers de Flamel un fort chariot et deux mulets, que lui vendirent trois francs d'or les moines de Saint-Martin. Le corps saint, duement empaqueté dans un cercueil de chêne ferré, n'était antre que le trésor, qui , heureusement pour son possesseur.

DE WALTSR SCOTT. 5l

pesait plus (pie toutes les reliques de la ckrétîeaté. Cependant Fiamel, de peur que messire Jean Adam ne lui ôtât Tenyie et le moyen de fuir, obtint en secret et à prix d'argent , dW fossoyeur du cimetière des Innocents, un corps de vieillard , sous couleur de prétendues opérations magiques; mais comme la seule révélation de ce fait suffisait de reste pour le mener au bûcher, il se bâta de prévenir tout événement funeste par une mort en bonne forme. Marguerite était déjà instruite de tout, et ses larmes n'ébranlèrent pas la résolution de son maître. Le cadavre, introduit la nuit dans la maison de Pécrivain, fut défiguré de manière à dérouter tout soupçon; mais ocxnme une enquêté sévère aurait pu découvrir la ruse assev tôt pour en arrêter les suites, Flamel , malgré son ressentiment, la mit sous la sauvegarde de Péglise. 11 eut la précaution de faire un testament, qui nous a été conservé, dans lequel il demandait à être enterré à Saint-Jacques-la-Boucberie, entre les deux piliers du chœur. Parmi différentes donations de ce testament, on remarque les suivantes : dix-neuf calices d'argent doré pour être distribués aux églises; 4 livres parisis à chacune des personnes qui assisteront aux quatorze messes basses annuelles qu'il fonde pour le repos de son ame. |1 n'oublia pas plusieurs legs à des prêtres ,- entre autres à l'ex-confesseur de sa femme, Jean Adam, qui lui avait rendu de si bons offices; il dota des couvents, des chapelles, des maladreries, et particulièrement l'hospice des Quinze-

52 80IftÉE8

Vingts. Enfin il institua héritière d'une pai*t de ses biens, cens et maisons, Marguerite la Quesnel, sa bonne et fidèle serrante, sous la condition expresse de faire br&ler chaque samedi cinq chandelles devant rimage de Notre-Dame.

Tous ces préparatifs terminés , Nicolas Flamel , déguisé en religieux ainsi que sou clerc Mangin, embrassa Margot ( c'est le nom d'amitié qu'il donnait souvent à sa servante), et vers la mi-nuit monta dans son chariot décoré de peintures de saints et rempli de paten6tres, scapulaires, missels et autres menues marchandises de moine. Il sortit par la Porte-aux- Peintres; afin de donner le change dans le cas où l'on le poursuivrait, et faisant un circuit , il prit le chemin de la Suisse , sa destination.

Le lendemain as mars, Marguerite, les yeux gros d'avoir pleuré toute la nuit, commença dès le point du jour à gémir tant qu'elle avait de force; voisins et voisines d'accourir par pure curiosité, et le bruit courut bientôt dans tout Paris que Nicolas Flamel était décédé. Les églises qui perdaient avec lui de gros revenus, mirent en branle cloches grandes et petites, et ce fut ce jour et le suivant un carillon qui eût guéri tous les sourds du monde. Messire Jean Adam courut en hâte chez le défunt, qu'il voulut voir en dépit de la prudente Marguerite; il embrassa tellement queUement ce mort de dix jours, puant de mal rage ( suivant l'expression du temps ) , et dans ses resrets de parade, il s'enquit premièrement si sonouaille bien-

aiméç ayait laissé un testament, chose indispensable alors pour avoir sépulture chrétienne*

L'enterrement fut des pins somptueux; toutes les paroisses de Paris y assistèrent en corps , ainsi que les ordres religieux et les pauvres dont Nicolas flamel avait été le bienfaiteur; on dit à son intention force messes et De profundis. Suivant ses suprêmes volontés , on lui éleva un superbe tombeau , (pu se voyait encore il y a cent ans à Saint-Jacques-la-Boucherie; il était chargé d'inscriptions françaises et latines, parlant de sa piété et de sa bienfaisance. Marguerite fit peindre sur les vitraux de Saint-Jacques et des Saints- Innocents le pressoir et l'homme noir, comme Fl»> mel en avait eu le projeté On lui attribue encore les sculptures grossières représentant des processions que l'on remarquait sur un mur de cette dernière église, expliquées sans doute par ces deux vers naï6 :

M ooU platt à Dieu procession S'elle est faite ea éévotton.

Mais elle ne jouit que peu de mois de schi héritage , qui , elle morte , revint au curé Jean Adam*

On a compris que M. de Gramoisy avait rendu compte au roi de ses recherches inutiles dans la demeure de l'écrivain* Se croyant maître du Grand Œuvre, il se repaissait des plus folles ambitions. Le jour même où la mort de Flamel fut annoncée ^ il voulut faire l'essai de sa poudre, qui n'était autre chose

({u'ane oompoâUon fulminante ; mais au lieu de nVn jeter au feu qu'un seul grain, comme on le lui ayait recommandé , s'imaginant rassembler d'un seul coup des trésors innombrables , il présenta la fiole entière à la flamme.... L'explosion qui suiyit fut si terrible* qu'on ne retrouya que les lambeaux de son corps. On fit honneur au diable de sa fin tragique.

Tandis qu'à Paris on célébrait les obsèques du faux Flamel, le véritable était arrivé sans encombre avec son compagnon de voyage et son trésor aux frontières de la Suisse. Pai*tout où ils avaient passé, le conte du corps saint attirait autour de leur chariot prières, bénédictions et aumônes. Sans ce stratagème tout-À-fait convenable à l'esprit du temps, ils n'auraient pas réussi à traverser la France , livrée aux horreurs de la guerre et déchirée par les partis. Flamel avait maintes fois recommandé à son clerc de' ne Tappeler jamais que Nicolas; mais le pauvre Mangin avait peine à ne pas revenir à ses anciennes habitudes.

Un matin , dans une route étroite qui serpentait entre deux précipices, Mangin gouvernait le chariot pendant que Flamel composait en latin ses hiéroglyphes chimiques, qui ne furent mis au jour qu'un siècle après sa mort : deux voyageurs suivaient en silence le même chemin. Le clerc parlait tout haut sans que son maître prit garde à ses discours.

ce Certes, tant que la Seine à Paris passera , disaitil, sonneront bruit et los au nom de maître Nicolas Flamel....

DE WALTEm SCOTT. 55

— » Fiamel ! s^écria un des deux inoommi qui t^ap^ prochèrent aussitôt.

— » Yraiment oui , coDtiniia Mangin, récrÎTam li' braire et juré de rUniyersité, Niodas fiamel, nMn maître (pie yoici....

— » Le Grand OEuyre! marmurait Fiamel, abtmé dans ses abstractions Hermétûpies.

— » Mort ! vengeance! répétèrent les deox hommes en se. jetant sur lui, yoleur baptisé , chien de chrétien, aie remembrance de nos dettes et de Iflftaf-' ses!....»

La lutte ne fut pas longue; ceux-ci, dans la Tigoear de Fâge, précipitèrent du diarîot le Tieiix Fiamel, qui , roulant de roche en roche arec des cris étouffés, arriva mort au fond de Pabîme.

Une heure après , les deux Jnils se partagèrent le trésor , et Mangin n^était pas arec eux.

58 soifttis

an effort pour lui sauver la vie. Cest une ingratitude iuouïe que ne fait point pardonner la révision du procès, ordonné^ cpiatorze ans plus tard, avec permission du pape.

Cependant Dunois et le hasard avaient achevé ce que Jeanne avait si bien commencé. Après la mort du duc de Bedfort, les Anglais battus de tous côtés, avaient abandonné les provinces et les villes qu'ils occupaient en France par le droit des armes ; les défaites de Crécy y de Poitiers et d'Azincourt, étaient à peu près réparées , Paris avait ouvert ses portes à son légitime souverain , et Charles YII , trop long-temps flétri du surnom de roi de Bourges , était rentré dans le domaine de ses ancêtres -, il tenait sa cour au palais des Tournelles; Agnès Surelle ou Sorel, tenait la sienne à Thôtel St. -Paul.

Agnès Sorel, qui avait souvent rendu l'énergie à ce monarque efféminé lorsqu'il s'agissait d'un trâoe, Agnès ne songeait plus qu'à garder son rang de maîtresse royale , plus reine , en effet , que la reine même. Elle était toujours, comme on l'appelait alors, la plus belle entre les plus belles, et son pouvoir sur l'esprk facile de son amant n'avait fait que s'accroître. Le dauphin Louis XI eut Keu de s'en apercevoir, et il se révolta en 144^9 plutôt contre la favorite que contre son père. Cette révolte, connue sous le nom de la Praguerie , allait renouveler la guerre civile ; Chai^ les sut l'arrêter à temps ; c'était ainsi que dans sa jeunesse, il avait levé les armes contre l'infortuné

DE WALTBft SCOTT. Sg

Charles VI. Le fils snmit bien Vexemple du père* Churies Yll était donc abgeat de Paris ; son épouse, Marie d^Anjoa, se coBsolait arec lareUgîoti de Tin* souciaiice du rot à soàr égard ; d'ordinaire eUe ne sortait paade son oratoire. Agnès , au contraire, entourée de fêtes, d'hommages et de plaisirs^ semblait triste d'une peine de cœur; le départ du roi l'avait profon>^ dément affligée, car EoUand , le plus beau des pages de Sa Majesté, él^t parti aussi selon sa charge. Toa<* tefois personne ne soupçonnait la cause de cette subite mélancolie de femme, qui aîrae en dépit d'elle et de tout.

BoUand n'avait ni tii^e ni fortune ; on le dirait fils naturel de Jean , bataitl de Dunois, qui prenait de lui un soin extrême, il est vrai, mais qui n'ayouait pas de quelle nature était son attachement pour ce jeune homme» Agnès Sorel avait distingué Bcdland , entre cent plus nobles et moins gracieux ; le page avait osé lever les yeux jusqu'à elle ; l'amour naît des obsta* clés. £n*un mot, pendant que le roi à la tète de ses troupes cherchait partout le dauphin, déjà réfugié auprès du duc de Bourgogne, son parent, la be^e Agnès 8& promenait seule parmi les treilles et les cerisayes du jardin de l'hôtel St.-Paul , soit un missel , soit un livre de poésies amoureuses àla main , ou bien s'entretenant avec mattre Alain Qiartier, de miUe subtilités eoncemant le bel art qu'Ovide a chanté.

Un jour, vers le soir , entra dans Paris , par la porte 6t.-Anftiine, une amazone armée de toutes pièces,

6o soiaiEs

ayant la yisière baissée et montée sur un destrier blanc richement caparaçonné. Son écu portait pour deyise une main tenant une épée avec ces mots : consilio firmata dei. Elle était précédée d'an héraut d'armes, yétu de blanc et d'azur , qui faisait ce cri dans toutes les rues où ils passaient, à l'admiration des badauds se ruant à l'entour.

t( Au nom de Dieu et de notre sire le roi Charles septième de nom, savoir faisons ^ux bourgeois et habitants de la bonne yiUe de Paris, que par incroyable miracle, la pucelle Jeanne est yive encore et libre de la prison des Anglais. Gomment? Une autre à sa ressemblance de taille , forme et couleur fut en sa place brûlée à Rouen , il y a de cela tantôt neuf ans. Elle en chartre privée demeura, morte de son vivant , jusqu'à cejourd'hui , qu'elle est de retour de sa captivité. Ses juges, atteints de maux étranges, l'ont renvoyée sans dépens et sans rançon. La voici de retour e^ cette cité où, dans un siège qu'elle en fit, à la cuisse fut vilainement navrée d'un coup de flèche. La ^oici qui a voué un Te Deum , chanté en l'église Notre-Dame, pour congratuler de sa délivrance le Seigneur Dieu et la Vierge immaculée. Sur ce , hommes et femmes, bourgeois et métiers, jeunes et vieux, moi Montjoie écuyer d'icelle , en son nom , je vous convoque aux oraisons de ce soir et à la grand'messe du jour de demain. Dieu vous ait en sa sainte et digne garde. »

Cette proclamation finie , il sonnait de la trompe comme les hérauts avaient coutume de faire ; Jeanne

DE \^ALTER SCOTT. Of

d'Arc, haussant son oriflamme fleurdelisée, sur laquelle était répétée sa devise, faisait caracoler son chevfid avec une grâce et une adresse qu'on ne pouvait se lasser d'admirer. Ce singulier spectacle attirait tous les regards, et la multitude qui suivait la guerrière avec des cris de liesse, grossissait à chaque instant. D'ahord cette subite résurrection avait à peine réveillé quelques souvenirs conftis ; mais le nom de la Pucelle passant dans toutes les bouches, retrouva bientôt son ancienne ^pularité, et chacun se laissait entraîner par le torrent , sans former un doute sur la vérité du récit de l'écuyer. C'était dans tout Paris un enthousiasme tumultueux, qui accompagna la Pucelle jusqu'à la cathédrale et qui la devança au palais des TourneUes et à l'hôtel St.-Paul.

On s'embrassait dans les rues, on allumait des feux de joie , on mettait les cloches en branle. Jeanne d'Arc témoignait au peuple par des gestes expressifs , combien elle était touchée de ce bon accueil , et l'écuyer continuait son cri au milieu de mille voix disant: Abé7.' Noël/ La reine Marie apprit cette grande nouvelle sans étonnement , comme si elle ne lui était de rien; Agnès , dès qu'elle en fut instruite, sentit son cœur battre violemment, et souhaita d'aller à la rencontre de celle qu'elle n'avait jamais aimée. Alain Chartier , qui, malgré sa hideuse figure , avait su lui plaire , au point qu'il ne la quittait jamais , s'op' posa à ce dessein , de toute la force de l'étiquette , et je ne dirai pas les maux qu'elle souffrit dans l'attente.

^>2 SOIRÉBB

Tout fut bientôt préparé à Notre-Dame pour recevoir la Pucelle : la nef était tendue de tapis de hautelioe, Tàutel couvert de fleurs, les cierges allumer et les portes ouvertes à deux battants. Elle entra à cheval dans réalise , et le curé vint lui tenir Tétrier. La foule remplissait la vaste métropole , la place et les rues voisines. On joua des orgues, on chanta le Te Deum, et tout le clergé, bannières, croix et encensoirs précédant, reconduisit Phéroîne avec pompe jusqu'au grand portail, où Pécuyer était demeuré en selle.

Elle se rendit de là au palais des Tournelles, toujours suivie d'un peuple immense. On eût dit Pentrée d'un KX>i à Paris. La reine, qui donnait alors audience à son confesseur pour affaire de jeûne , fit réponse que. le lendemain après la messe elle verrait avec plaisir la Pucelle d'Orléans, sauvée par miracle du feu et des Anglais. Celle-ci , plus joyeuse qu'on ne peut penser de ce refus assez malhonnête, s'en aUait tout droit à l'hôtel St. -Paul, où elle espérait meilleure réception, quand un grand chevalier couvert d'armes noires, ar* réta son cheval par la bride , et posant un genou en terre,releva vers elle son visage maigre et pâle comme celui d'un ermite en carême.

« Jeanne , noble Pucelle , n'avez-vous pas oublié Robert , seigneur des Armoises, qui est encore votre chevaUef , à la vie , à la mort ? » -

Jeanne, à' cette vrâx rauque, pourtant bien connue, ne put retenir un mouvement de surprise et d'impatience ; mais elle ne répondit pas.

DE ^ALTSR SCOTT. 63

M Âh ! chère ame de mon ame, reprit le neur des Armoises essuyant les larmes cpii sillonnaient ses joues creuses , qui eût pensé que je vous dusse reyotr en ce has monde , yous que j^ai pleurée tout ainsi qu^un époux à la mirt de son épouse ! Je me préparais avons joindre en la tombe, et yoilàque je n'ai que faire de mourir, puisque je m'en vais porter encore vos cou^ leurs et devise, long-temps , s'il plait à Dieu I

— » Au diable le vieux fou ! murmura Jeanne entre ses dents ; — Messire , continua-t-elle en déguisant sa voix naturelle , nous sommes, Dieu merci , gens de revue, et je ne me sens pas d'aise de savoir si, durant cette grave absence , vous n'avez pas forfidt à vos ser ments et à la fidélité que me devez.

— • » J'en atteste madame la 'Vierge, votre patronne 1 qui désormais aimerai-je si ce n'est vous. Bemémorez - vous que la pai'ole du roi Charles , à qui deux fois je sauvai la vie et couronne , m'octroyait votre main, la paix conclue.. à

-^ )> Par ma lame de Fierbois ! vous êtes par trop outrecuidé j beau sire , de déclarer hautement le bon vouloir du roi. Donc, jusques à dimanche,* qui est dans trois jours, faites la veillées des armes au cloître des frères mineurs, jeûnant, priant et méditant ; puis après , vous aurez loisir de me parler , et Dieu connaît seul ce qui doit advenir. »

Le sieur des Armoise s'inclina eu signe d'obéissance , et saisissant avec transport la main eugantelée que Jeanne lui tendit, il la baisa respectueusement.

çellç } toutes les deux les yeux brillants et la couleur vermeillette , comme Si la dispute eût été vive entre elles ; mais des regards et des sourires qu'elles échangeaient continuellement, des mots murmurés à Toreille, faisaient foi de l'amitié dont elles s'étaient prises tout d'abord.

(c Quand l'autre semaine , dit Agnès à sa compagne , tu me narrais à la brune, sous la tonnelle du jardin, les beaux projets de ta mascarade, je riais, pensant que c'était folie et conte en l'air. Je te vis partir, sans croire à ce précipité retour , et je faillis mourir d'effroi de te savoir engagé en ce pas périlleux...

— » Occasion est .un fruit qui se laisse cueillir à temps. Agnès mienne et non pas sienne! je ne me possédais plus d'être si loin ! Certes , je pouvais revenir à l'hôtel Saint-Paul sans tout ce fracas, et seulement déguisé d'habit et de visage. Mais dis $ n'est-ce rien que cohabiter amoureusement trois, quatre, cinq jours durant; t'accoler à la barbe de chacun , te voir de jour comme de nuit! Je remercie cent fois cette bienheureuse feinte !

— » Mon ami, tu es gentil à faire honte à cette mauvaise béte de Pucelle, qui avait la main rude, l'abord mal plaisant et la voix enrouée. Mort de ma vie ! si lafom'be était découverte...

— » J'y consens , et que mort s'ensuive , pouryu que ce. ne soit avant trois jours : ce n'est pas trop pour jouir de ma bonne fortune ! »

Dès que les deux nouvelles amies entrèrent dans la

DE WALTBK SCOTT. 6'J

salle du souper, une symphonie /imitant les ramages de tous les oiseau^, se fit entendre; les musiciens étaient cachés derrière la tapisserie. Jeanne se plaça aussi près d'Agnès que la décence le permettait ; plus d'une fois , dm*ant ce repas trop long de moitié, leurs mains et leurs pieds se rencontrèrent , non sans un frémissement d'amour , qui ne put échapper à l'expérience attentive du vieux Alain Cbaiiier. Agnès, l'ayant prié de leur dire des vers, quand la table du dessert fut apportée, il récita ce rondel , qui certainement fut improvisé pour la circonstance :

Dangier • s'en va , Amour s'en ▼i«nt; Amour et Dang;ier sont en guerre.

Gente dame , sage naguère , D'honneur vrai plus ne se souvient; Noble alliance lui convient ; Las ! pourquoi la quérir vulgaire ?

Dangier s'en va , Amour s'en vient ; Amour et Dangier sont en guerre.

Ains si Dangier plus tôt revient ?

L'imprudente n'y songe guère.

Parmi les cours Male-langue erre , Et ce qu'on n'attend pas advient.

Dangier s'en va. Amour s'en vient; Amour et Dangier sont en guerre.

» Dangier, dans les vieux poètes, signifie presque toujours Uli m^ri , ou amant jaloux , qui a un rival.

68 soiKiEs

Agnès et Jeanne changèrent de couleur , comme à le sens de ces rimes devait être compris de tous les assistants ; mais l'amour , qui leur avait donné le coa<rage de s'exposer aux plus grands dangers , ne céda point à ce contre-temps.

<( Alain , dit Agnès avec malignité , j'ai souvenance dVn semblable rondel, qui est aux œuvres de Christine de Pisan , votre sœur en Apollon.

-— » C'est raillerie , belle dame , reprit vivement Alain, blessé d'un soupçon de plagiat, lesdits vers me sont venus en tête sur l'heure, je vous jure.

— » Preuve que, malgré votre grand âge, vous avez mémoire de jeune homme. Mais je vous prie, eu égard à votre honneur et au mien , de ne les redire à aucun, et je vous en saurai gré, VQ qu'ils déplairaient fort à d'autres qu'à moi. »

Alain sentit le reproche et le conseil qu'on lui adressait ; il garda le silence.

« Or ça , maître Alain , maintenant que nous vous avons fait part de nos volontés , allez , dès ce soir , joindre notre bon sire à son camp, afin de transmettre en beau langage ses faits et gestes, selon votre «raploi d'historiographe.

— » Vous riez , ma tant douce maîtresse ?

— » Est-ce ainsi que vous acceptez mes ordres? Partez , vous dis-je, et ne revenez qu'avec le roi, mon maître et le vôtre. Il sq fera de beaux coups de lance et d'épée ; j'aurais regret que vous n'y fussiez. Ce soir, il y a clair de lune, et le voyage sera moult

agréable 9 surtout que votre rondel soit comme sll n'avait jamais été. Adieu. » ^»

Alain , furieux d'une disgrâce que sa franchise lui avait attirée , se promit bien d'avoir sa revanche ; il salua madame Agnàs, et sortit précipitamment.

« Qu'as- tu fait, mignonne, dit à demi-voix Jeanne d'Arc en le voyant se retirer , le méchant renard en sait trop, plus qu'il n'en faut pour me faire pendre , et tu veux qu'au roi il s'en aille me vendre à beaux deniers comptants ? Autant vaudrait nous-mêmes avouer la ruse et mander un confesseur.

— - » Que non pas , enfant ! il n'oserait me trahir , crainte de la vengeance ! Je suis aise d'être défaite d'un si ennuyeux témoin , et nos amours s'en trouveront bien. »

Cependant^ sur la prière de Jeanne, elle voulut en vain rappeler Alain Chartier; il avait déjà passé la porte de l'hôtel , et le lendemain il rejoignit Charles y n , campé non loin d'Orléans.

Mais ses sages avis avaient été oubliés aussitôt qu'entendus. Le plus grand témoignage d'amitié était alors de coucher dans le même lit. Agnès ne voulut pas se séparer de sa chère Jeanne , et la couche i*oyale, qui avait dix pieds de long sur douze de large, les réunit pendant cette première nuit sous des courtines de soie, armoiriées et semées. de fleurs de lis d'or ; tout rappelait à l'infidèle son royal amant. Jeanne ne lui laissa pas le temps d'y songer.

Il faisait grand jour, lorsque la Pucelle, couverte

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de ses annes, quitta à contr^-oomr l'h6tel Saiiit*Paal pour le palais des Toumelles. Accompagnée de son fidèle écuyer , elle fut introduite dans une galerie , où la reine la trouva au sortir de sa chapelle. La suite de Marie d'Anjou était composée de son confesseur, de trois évéques et d'un moine , à joyeuse figure, nommé Trithème , qui lui tenait lieu de bouffon , citant à tout propos la Bible et l'Éyangile. Ces saints personnages, aux. regards lubriques et effrontés, ayaient Pair de dire qu'une pucelle ne leur faisait pas peur. Jeanne néanmoins ne rougit ni ne baissa les yeux.

« Ma sœur, dit la reine, après les salutations réciproques, n'est-ce pas un ange qui vous a gardée d'aller au bûcber ? nommez-moi son nom , que je ne l'oublie en mes prières.

— » Des visions que j'ai eues, madame, répondit Jeanne, la plus étrange fut celle qui, dans ma prison , préserva ma pauvre chasteté ; un des juges , que je ne nommerai par bienséance, me poursuivait de honteuses sollicitations , à bien qu'il tenta de me Ihrcer un certain jour q[ue j'étais en mon lit; mais des yeux charnels je vis ange ou chérubin , c'est-àdire une tête d'enfant sans corps, avec des ailes, lequel souffla si raidement sur le mécréant, qu'il tomba et se cassa la jambe , dont il mourut peu après.

-^ » Père Trithème, demanda la reine, que vous semble de cette pieuse histoire? était-ce ange ou diable?

— » Ange, sans nul doute, reprit gravement 1«

DE WALTBl SCOTT. • Jl

moine , car où il n'y a cornes, il n'y a diable ; à ce vous les reconnaitrex , dédupent les saintes Écritnres. »

Cette audience entièrement théologiipie se termina enfin à la satisfaction de Jeanne , qui ressentait un désir iiTésistible de revoir sa mie Agnès. Elle dit donc un grand merci à madame Marie, dont elle prit congé après cette exhortation vraiment chrétienne*

<( Ma fille , lui avait dit la reine , si m'^i croyez, vous jetterez aux orties ces armes et habits d'homme, ainsi que l'ordonnent les canons , bulles et décrétales de Rome; car , sans penser à mal , c'est scandale manifeste de voir une fille de Dieu, vraie pucelle s'il en fut, porter haubert et salade, vivre au camp, parmi les soudards, et aller en guerre.

•— I» Madame , objecta Jeanne avec une noble énergie , si j'eusse pensé comine vous, sourde à l'appel de Dieu et de la patrie en désarroi , à cette henre, aeriez-VOusreine de France par la grâce du Ciel et de mon épée? y

Depuis deux jours, la Pucelle n'est point sortie de l'hôtel Saint-Paul, où l'amour , sous Fapparence de l'amitié, l'enchaSne auprès d'Agnès. Le peuple de Paris, inquiet sur la destinée de la guerrière , qui n'a pas même paru à Notre-Dame, où des messes ont été célébrées à son intention, s^imagine bientôt que des ordres secrets du roi ont fait disparaître une seconde fois celle qui leur avait été rendue par l'intervention divine. Mille bruits sinistres circulent dans

^a SOIHtBS

Paris ; on va même jusqu'à répandre que l'esprit ma* lin avait pris la forme de Jeanne , et que ce spectre armé de pied en cap est rentré dans l'enfer , qui Pavait envoyé. On doute , on craint ; l'agitation redouble, et les échevins s'assemblent pour délibérer à ce sujet.

Cependant il est question de présenter une requête au pai'lement; les alentours du grand Chatelet, le pont au Change et la Cité sont déjà obstrués de gens de tous états; la foule s'amasse, le tumulte est à son comble.

« La Pucelle ! Ce cri est répété avec fureur par les femmes, les vieillards et les enfants.

, — » Au feu la sorcière , disait l'un. — Elle est , je gage, en un cul de basse-fosse, disait l'autre.?— On Paura méchamment mise à mort, s'écriait celui^i. — Sainte fille , qui nous a sauvés des Anglais! s'écriait celui-là. — Voyez- vous pas qu'elle est en campagne contre les révoltés? — Patience, compère, vous la reverrez seulement là-bas où sont les démons , ses pareils. — Que la Pucelle soit de nouveau visitée par médecins et matrones. »

Une députation des notables monta au Palais de Justice , où étaient messieurs du parlement , en grand' peine de f&ire cesser la sédition. Le prévôt des marchands prit la parole , et se perdit en beaux raisonnements, appuyés sur des versets de la Bible , pour que la PuceUe, si faire se pouvait, fût montrée au peuple d'une fenêtre haute du palais. Il importait

de rétablir promptemetit Tordre , à quelque prix que ce fut. Le parlement, par décret en forme, somma ladite Jeanne de comparaître deyant les habitants de Paris ; mais comme le peuple encombrait toutes les issues , et que , d'ailleurs , la Tenue de la Pucelle pouvait tarder encore long-temps , le préyôt des marchands eut ridée de faire prendre à lin clerc de la Basoehe une vieille armure appendue dans une salle basse ) depuis la seconde race.

n était temps; les plus mutins menaçaient déjà le parlement, lorsqu'un huissier lut au peuple la sommation par la<|uelle Jeanne était requise de paraître publiquement sur la grande table de marbre. En dOTet, tandis que là Pucelle ne s'inquiétait guères de ce qui se passait hors de l'hôtel Saint-^Paul ^ lie basocfaien , habillé dé fer , et le Casque prudemment fermé , se payanait au poste où on Payait placé. La foule ciixulait sails encombre autour de la table de marbre ^ et tout le mondé se retira satisfait de la déférence du parlement, si ce n'est que d'anciens routiers^ «[ui ayaient combattu au siège d'Orléans, disaient en hochant la tête : « La Pucelle allait aux assauts la face découverte ; a^t<^elle aujourd'hui plus Ae crainte des regards dès siens que naguères des arbalétrierft anglais? et puis dans la prison s'est perdue toute sa contenance martiale; èUe tenait^ par Dieu! la lance en sa main senestrel »

Le lendemain, jour de dimanche, vers dix heures, le roi revint à Paris avec sa noblesse. La révolte

avait été apaisée sans coup férir par la retraite du dauphin à la cour de Bourgogne. GHarles , a£fectant de croire que sa courte absence avait paru à sa maîtresse aussi longue qu^à lui , alla d'abord à Phôtel Saint-Paul annoncer lui-même son retour. Agnès et Jeanne s'étaient levées ce jour-là de meilleure heure qu'à l'ordinaire.

Le front de Charles se rembrunit lorsqu'on lui parla de la réapparition de Jeanne d'Arc; il demanda tristement où elle était; on lui répondit, ainsi que Agnès l'avait ordonné, qu'elle se renfermait en sa chambre pour prier et se préparer à la communion. Agnès , sur ces entrefaites , accourut à lui avec tout l'empressement qu'elle put feindre, et lui jeta les bras au cou , en disant :

te Chariot, mon petit roi , loué soit Dieu qui me rend votre bien venue : dites , messire le dauphin est'il châtié selon ses mérites ?

— » Non; David pardonne à son fils Absalon, mais il est teiiible et inclément à l'égard des traîtres qui en veulent à son honneur , sinon à son sceptre maudit !

— » Qu'est-ce donc ? interrompit Agnès , dissimulant à peine sa violente émotion, qui sont ceux-là, félons et déloyaux , lesquels excitent cette grosse colère ? vous auraient-ils fait tort de quelques joyaux de votre trésor ?. . .

— » Tu dis vrai , Agnès de Promenteau, c'était bien le plus précieux joyau qui fut onc sur la teri'e ,

et je n^attends pas mieux du paradis : mais remettons à en parler plus Iqnguement. Tu asyu, n^eàt-rce pas, celle qui est dite la Pucelle ?

— » En vérité , mon bon seigneur , je ne Pai quittée d^un instant jusqu'à hier , qu'elle s'est recluse pour faire pénitence !...

— » Sang d'Armagnac! c'est agi sagement. Agnès, tu ne t'informes pas de ce que je te rapporte de mes provinces? mais adieu; madame Marie m'attend aux Tournelles. Un mot; de ma part dites à cette Pucelle, dont je paierai à intérêts les bons offices , que tantôt , si je ne la vois, je l'irai déranger de ses prières ; elle YQus aura grande obligation du bel accueil que vous lui fîtes, par amour de moi peut-être. »

U s'éloigna sans qu'Agnès hasardât une seule parole pour le retenir, u Malheur de moi! s'écria-t-elle , il fera occire mon ami ; Dieu yeuille qu'il m'en arrive autant, et que j'aille en paradis! Alain, honte à ta traîtrise! »

Charles est au palais des Tournelles; il n'a pas demandé à voir la reine ; mais il pleure , il gémit , il veut renoncer à la couronne et à la vie , la chambre où il se trouve seul pour la première fois lui montre partout des chiffres d'amour , sur les vitraux et sur les tapisseries. Ce sont autant de témoins qui déposent contre une infidèle. « Alain aurait-il menti ? » pensait-il en lui-même; et cette pensée était la fin de ^us ses projets de vengeance. Agnès , de son côté , n'éprouvait pas moins d'angoisses.

^6 SOIBÉES

(( Rolland, dit-telle à la îiVLaae Jeanne d'Arc, ya-tr«n dHoi, ou choisis de n^en sortir vivant dans une heure. Alain a conté tout à monseigneur.

— « )> Alainl.Par mabonne épéel je donnerafson vieux corps à nianger aux ccMrbeaux...

— » Pauvre cher enfknt, il est bien affaire main-^ tenant d'un inutile meurtre \ Songe de prime-abord ou jamais à te tirer de leurs mains.

— )> Et toi, mon tout , ne seras-tu point compagne de ma départie...?

'^ u C'est-à-dire que tu yeux (pie tous deux aoy<ms pis ensemble , fuyant la maison du roi ! En ce cas , ôtons-leur la peine de nous supplicier, et enfonce ta dague en ma poitrine.

— » Mais toi demeurant, cuides-tu qu'il te soit fait merci? tes yeux ont pouvoir infini... Que je meure s'ils te donnent la vie sauve !

-r^ n Je n'ai pas souci de cela, il sera temps demain d'y penser; petit, cesseras-tu de me baiser ainsi le cou et les mains.. >.. L'heure est pit)che , où notre sire te fera venir en sa présence. Sus ! revêt» ces habits de page que voilà , sus, et pars à la gi*ace de Dieu et de mes prières !

— » Agnès, s'écria Kolland, en s'approohant de la fenêtre, les cour» de l'hôtel sont jà pleines de gardes^. Fuir n^est pas de saison; recommandons notre amo et notre amour à tel saint qu'il te plaira^ baisonsnous en signe d'adieu , et ayons bonne espérance en face de la laide morti )>

DE WALTEft SCOTT. 'J'J

Midi sonnait , lorsque Charles Vil , le sourire à la bouche, et le poignard dans le cœur, s'assit sous un dais, dans la grande salle des Toumelles ; sa cour était nombreuse et brillante; le bâtard d'Orléans autorisé depuis peu à porter le nom de comte de Dunois , se tenait debout auprès de son mattre. La fausse Jeanne d'Arc parut honorablement escortée d'archers de la garde du roi. Elle s'avança lentement , les yeux baissés, jusqu'au pied du trône. Là elle s'agenouilla et attendit son arrêt; elle ne tremblait que pour Agnès !

u Jeanne y dit le prince d'une yoix qu'il essayait de rendre calme, je yeux du bien aux Anglais qui m'ont renyoyé mon braye général d'armées , sans me le £Edre sayoir, bien qi^e la nouvelle en valût la peine. Par le pont de Montereau ! j'aurais gagé ma tête et mieux encore que de toi ne restaient que cendres aux vents.

— » Je me réjouis , répondit Jeanne , d'un air contrit , qu'il me soit permis de mourir au service de mon bon sire.

— » En vérité , c'est le moins que je te doive pour m'avoir fait sacrer au maître-autel de Rheims. Prononce toi-même quelle récompense tu requiers à ce titre! »

Jeanne, ou plutôt Rolland, frémit de l'ironie cachée sous ces fausses paroles d'amitié , et comme un coupable qui vient d'entendre son arrêt de mort, il restait à la même place muet et pétrifié , quand le sieur des

7^ S^9Ift|E9

ment e( po^U au roi en ççs fermes :

u Sise ^ p^r 4eupL fois dans la Wiélé^, je y.om ai ae? COU4ÇU, â^ tçin|)8 du, dfin^^ d,« i^^ort ou, Ueasuxe, et pouc guerdojo, de ce , yoti^e parole aidant , j'étais asswé d'épouser pardevant F^gli^e , madame Jeanne la Ph^ cellç, de qui je serai cheySilier, ta^tqi^e i'a.^r9ii souffle, de yie au corps. Adonc le procès et su|»plice fâ^ts èk Eouen «n]^el^iss^'ent yeuf deya^nt le mariage , çt; d'aojouvd'hui seulement je rompsi mon 4«u,il.. Or chosç inespérée et moult consolante ! Celle?là que- j'^imfi^ yoir même après, spu trépas, reyient triomphai^e en yotre cçur ;. elle i^'a bajillé poHi: pénitence d^ ^^jqumef en, retraite pieuse au çouyei^t des bcN^s pères CQi:4er licrs, et mainteuA^t réj^Wi en joip et jûfeiJàtiçft, j§ réclame, yii^e ^p^iienne promesse, ^^ q«e \e^ éffflk' saillçs se fassent, soit à Paris y soit à, Hetz ^ ou ipa famille réside. Mais par mon breyet ôjs chçy^ier l. épargnez, à yotre féa|. seryitçur l^es reta^denvpi^ts ^usj^e, F'Uff ^t tàt, ç'^st; m^^ 4«yis6.

— )> Qu'en dit la Pucelle? » Et Charles, s^ tou,!n9#. du, c6té du page, qui releya la tête tout, à coup, coo^.e sortant dVne prc^oade njiédUatiPD^

T- u, Sirç , reprit RoUaud ayec une traiw|uilUté l^ien jouée, si elle n'était pas réelle, ne croyez pas qu^) j^ m'en défend^; au seigo^euir B^bert, mpi^ ]^jal chçyaliçr , pia main,,de droit sinjoo de feit, aj^partient depui& maintes animées. L'épreuye fut rude et longuiç; partajoyt le pri^L trois fois acheté. Donc yotre pçi;-

DE WAI.TB1 SeOTT. ^9

mission <|ii« j£ requiers pfaui que tout, pnîase étro d'acoord ayec mon- désir, etlaPucelliesefaiftfeiiinieb J^aitteur» il n'est pas d'Anglaia è^ vaincre, ni de saerei à &^e , yotre courage y mit ordre à défiiut, du mien^ ^W , mandez le gardenote et le prêtre $ mesBÂre de« Armoises, donnea yolir^ main. »

Cette présence d'esprit faillit sauver Rolland f du moin» sa perte fut-elle par là retardée» de quelques jours; car le faible Qi«»«les YII retomlta dans ses< doutes , et Pamour ^u» fort en son oœn^ que tanit aufo'e sentiment , justi^ai^ presque- Agnès- Sorek II sHmaginait quelquefbi^ reconnaître les traits et la voixde Jeanne. Mais Alain Chartier, d'un autre eôté^ n'était pas komrae à faire nn faux rapport 4 ses nsr ques et périls. Le scandale en cette affaire lui' semblait plus fatal que tout ce qu^il craignait^ U fit encore une adroite tentative pouc découvrir la vérité»

(c Dunois , dit le rdi tout kaut àceluÂK^i , d'où vient que trois jours en çà , monsieur Rolland, le page que m'avez donné à bonne enseigne, n'a été vu d'aucun parmi ma suite? Est-il sans mon congé de retour au château de ses père et mère*

— » Sire, répondit Dunois en souriant, j'avais, la même idée et je n'en sonnais mot cependant. Qua^nd nous passâmes à Montlhevry , où vous avez couché ,. Fenfknt s'ien vint me conter que- certaine belle, qu'il ne me nomma, le tiendrait éveillé jusqu'au, jour. Je raillai son imberbe jeunesse, dorai son escarGeUe ^ et regardai sa kme^ de peur qu'elle ne fût en état.

8o SOIKtES

Puis il partit sans monture , ce coureur de filles , et ne reyint pas. Possible est qu'il se trouve bien où il se tient; c'est manque de discipline et j'entends qu'il en porte la punition. Après quoi , mon amour pour lui est tel , que je surmonte la vergogne que j'ai, en vous priant de pardonner comme je fais, sauf votre respect !

— » Oui dà ! mon beau cousin , vous demandez plus qu'homme ne peut donner. Nous deviserons à cette fin , quand il me semblera bon d'y voir. Mais d'avance ayez fiance en ma justice. Je sais des cas où dix requêtes et la vôtre ne parviendraient à muer ma volonté.

— )> Pourquoi madame Agnès n'est-elle ici, monseigneur?

— » En enfer soit-elle plutôt! »

Pendant cet entretien , le page déguisé avait tiré ^ part le sieur des Armoises , fier et satisfait de la noble alliance qu'il allait contracter. Ses yeux ix>nds étincelaient, il n'eût pas changé son sort contre celui du roi.

» Mon très-cher époux, lui dit Rolland, avez^ vous pas remarqué l'embarras et mécontentement du roi, quand il s'est agi de notre union? Monsieur Dunois (n'en prenez nul ombrage) , serait trop content que je l'eusse préféré à vous , que je préfère à tout, sinon au paradis. Il s'en va user de son gros crédit pour empêcher icelui mariage, où il n'est de rien !

'— » Si le bâtard osait semblable félonie, j'ii^ais le

DB WM<TP« i<;OTT, 8l

4éûer ai| 0Qi9hatàoutFfa;içe,^tlQ pied sur h gorgç, j« I9 ferais par serment se coafessçr lâche p% infaitiie-.*.

— )> Je n'ai garde de douter dç YOS grands coups de lance ] mais plus has , je tou^ dis , on nous écoute , et ce i^'est le momept qu'oxi nous entende. Demain, s^U vous agrée, je suis ydtre^sous uuptiaW affaire...,

— » Demain, est-ce pour vrai ? Par la journée de Patai! j'en mourrai d'aise l

T^ » Or çà^ pour raison que vous dégoiserai par la route, désertons Paris à nuit close, et rendons-nous à Metz en yotre château pour conclure sans empêchement ni retard, contrat et cérémonie. Autrement , j'ai grand'peur que ce jour tant désiré soit remis éternellement. Voyez comme messire Dunois s'évertue à tourner contre nous nôtre hon Sire. J'ai houté en tous seul mon espoir. Allez faire amener deux: chevaux en la rue , et partons à hride avallée. »

Ce projet conçu et exécuté sur-le-champ réussit mieux qu'on ne pouvait l'espérer, le page s'était glissé hors du palais , et le galop de deux chevaux se perdit hieutôt dans le lointain. Le sieur des Armoises et la fausse Jeanne d'Arc arrivèrent dans la ville de Metz, où ils furent reçus avec transport. On céléhra leur mariage ^ où il y eut grand* presse , dit la chronique , mais l'épouse disparut le soir de ses noces , et le hruit courut alors que le diahle, sous la figure de la Pucelle , avait tenté le sieur des Armoises, qui se fit moine de désespoir. Cette aventure , dont l'igno* rance du temps faisait les frais , plaisait singuliè-

82 SOIEtKS DI WALTEl SCOTT.

rement à Charles VII, qm. la racontait à toat yenant et plus volontiers devant madame Agnès, quelque chagrin qu'elle en eut.

Le page Rolland avait été trouvé percé de coups , non loin de Montlherry ; on dit qu'il fut tué par des voleurs. Alain Chartier , disgracié , se retira dans la ville d'Avignon , où il mourut cinq ans après.

Le roi aima la belle Agnès jusqu'à sa mort, arrivée subitement en i449 j ^^ château de Mesnil près de Jumiéges. On croit qu'elle fut empoisonnée. Le dauphin, qui la détestait, devait être un jour Louis XI.

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