L*IMPRIMERIE
Cest homme cy presche le diable....
MrsTins de la Passion.
Le quinzième siècle fîit celui des découvertes et des inyentioxis ; il vit nattre tour-à-tour la peinture à Phuile , la gravure sur cuivre , la boussole , et rimprimerie.
Jean Fust ou Fauste, selon quelques historiens, demeurant à Harlem, chez Laurent Coster, qui, depuis 14^0, imprimait avec des planches de bois gravées, s'appropria cet admirable secret, et s'enfuit à lllayence avec les caractères qu'il avait enlevés -pendant la messe de minuit. Dans cette ville, il s'associa son gendre Pierre Scheffer et Jean Guttemberg, riche bourgeois de Strasbourg, dans le but de perfectionner la méthode de Laurent Coster. Ils fondirent les premiers des caractères en métal, et après des efforts inouis et des travaux poussés presquau
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hasard , ils achevèrent Pimpression d*une Bihle ^ en tout point conforme aux manuscrits. Les grandes lettres, les miniatures étaient dorées et peintes à la main. Ces trois associés jurèrent entre eux de ne révéler à personne une invention qui devait les ennchir , et afin de ne pas donner Téveil à la curiosité et à l'indiscrétion , ils ne vendirent à Mayence qu^un petit nomhre d'exemplaires, qu'ib firent passer pour de véritables manuscrits. Jean Fauste se rendit à Paris , dans Pespoir d'y trouver beaucoup d'argent de ses Bibles. Une Bible , bien écrite et bien coloriée , coûtait alors environ cinq cents écus d'or à la couronne.
Jean Fauste était arrîvé depuis deux jours au lieu de sa destination , avec sa librairie mystérieuse. Il avait loué, dans la Gité^ une petite maison à trois étages et au toit aigu ; il s'était donné seulement comme un écrivain cherchant de l'ouvrage , et , sous ce pi'étexte , il cherchait des chalands pojjr ses livres, sans toutefois s'aider d'une enseigne à quelque saint , ni même du crieur public. Du reste, la bourse assez mal garnie , en attendant.
Jean Fauste passait^ un peu avant dix heures , vers la pointe des rues de la grande et de la petite Truanderie , auprès du Puits d^ Amour , ainsi nommé parce que Agnès Hellebic , dame de la cour de Philippe Auguste ) s'y jeta par désespoir amoureux. Il aperçut une femme voilée , et son cœur s'étant miâ à suivre cette démarche gracieuse et entraînante, il se laissa
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aller où son cceur alUit. Comme il s^approchait d'elle fin marchant , elle entendit le bruit de sa respiration fit de ses pas, se retourna, leva son voile, et comprenant son intention, le doigt posé sur la bouche, sourit menreilleusement
u Messire, dit-elle à Fauste immobile à l'écouter , voici quasi l'heure ordonnée par nos statuts, et de ce pas je m'en vais à mon clapier, qui est dans la rue Champfleuri, bien propre, bien duisant, bien embaumé. N'y viendrez-vous point avec moi?
— n Oh que si! reprit l'AUetoand tout enivré de ses regards et de sa voix* »
Mais il remarqua à temps la ceinture dorée de la dame et son bonnet pointu , auquel on voyait attachées les armes du roi des ribauds, qui, par ordonnance royale, était chef et grand justicier des filles folles de leur cat^. Ces armes portaient une tête AvL dieu Priape , et je pense que cela était de bon revenu pour ce roi des ribaads, personnage spécialemeût attaché au service de la cour. Jean Fauste pâlit, et la honte le sommait de s'arrêter-, tandis que l'a» mour , au contraire , le supj^ait de n'en rien faire. Cependant , comme un bon dévot qu'il était , il ne compta pas sans sa conscience.
<c U m'est avis , par Notre-Dame! que tu es femme amoureuse de ton métier; ce qui ne paraîtrait à ta fraîche et non vermillonnée couleur ; à ton sein ferme encore d'apparence, et à ces gentils affiquets, cpie l'on voit d'ordinaire aux dames de haute maison. Tes
yeux tout flamboyants out fait de mon ame une vraie Troie , assiégée et brûlante....
— î) Je n'ai loisir d'entendre ces jolies choses ; mes affaires me mandent ailleurs. Décidez, sans plus de retardement, ce que vous souhaitez de moi, sinon n'entravez plus ma voie j si quelque jour il vous arrive du ciel ou de l'enfer quelque envie de me revoir , ayez en mémoire le nom d'Annette dite Bras-d'Or....
— 1) J'ai fait serment à mon saint patron de n'entrer jamais en lieu de débauche; mais toi, que ne viens-tu à mon logis?
— » Oui dà! mon seigneur, encourrez-vous si gaiement l'amende , dont il me reviendra à moi des remontrances, et mieux peut-être? J'ai bon vouloir, mais méchant pouvoir. Il nous est défendu de recevoir hommes autre part qu'en nos clapiers, et aussi aux hommes de nous recevoir en leurs demeures. Ignorezvous si étrangement nos usages?
— )) Certes oui : ce sont choses inconnues en Allemagne, dont j'arrive nouvellement. Nonobstant, viens et m'accompagne , tu n'auras lieu de t'en repentir, et par là j'évaderai mon serment touchant les lieux de perdition. »
Annette ne se fit plus long-temps prier, et alléchée par la promesse d'une généreuse récompense, elle suivit Jean Fauste jusqu'à son domicile, au grand étonnement des gens de Paris, qui n'avaient pas souvent vu ses pareilles sortir des dix rues consacrées à leurs attributions. Elle était en effet si belle et si
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bien vêtue que chacun enviait le sort de son coxh' pagnon. Durant la route , elle conta à Jean Fauste comment , lors de Feutrée du roi Louis XI à Paris , en 1461, elle avait été choisie par monsieur le prévôt des marchands, pour jouer une syrène toute nue à la porte du Ponceau, et comment elle avait chanté des motets qui furent fort goûtés de la cour. Puis, elle lui fit réuumération des amis qu'elle avait eus , en dehors de son état, et lui récita les plus beaux sermons du père Olivier Maillard, cordelier , qu'elle adorait, pour le présent, à en perdre Pesprit. Enfin, Jean Fauste mit fin à ses récits en ajoutant un nom à la liste de ses amants , et sans doute le jeu lui plut , car il garda cette fille jusqu'au soir, l'hébergea libéralement , et la renvoya avec un don au-delà de ses officieux services.
(( Ma mie, lui dit-il en la baisant à la bouche , je remercie mon bon ange, qui m'a fait te trouver par hasard ; amitié ne doit pas cesser si tôt , et commencement veut la fin. Donc , à revoir.
— )) Oh! les précieux livres ! ajouta Annette ^ l'aspect des Bibles , couvertes en parchemin blanc rehaussé de dorures, le roi lui-même n'en a pas autant, en sa librairie de la grosse tour du Louvre.
— » Prends ce livre, s'écria Fauste en lui présentant une Bible, prends-le en souvenir de Jésus- Christ et de moi : c'est une très-profitable lecture, qui rachète des péchés, ne sais combien. En outre , ledit codicile a été fait et parachevé de ma mainj le
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l'ai, votre sire , n'en a, je te jure, de celte écriture mirifique.
•>-» » Ainsi de votre état , vous êtes écrivain , messire?
-t*> n Oui, devrai, ou peu s^en faut. Adieu, ce manuscrit te rapportera de belles sommes , de quoi acheter des carcans , des anneaux et des oreillettes à foison ; mais montre-le à tout venant , fut>ce genlilhomme, soudard ou prêtre, et dis à un chacun que moi, Jean Fauste deMayence, à cette heure dans Paris , j'en vends de tels à si 'bon compte que le vélin est à peine payé.
-•-> » Par les saintes femmes de la rue Froidmentel ! o^est à faire à vous. Mon seigneur et ami , le père Maillard , qui par chaque beau sermon, soit français, soit latin , a tant seulement dix gros tournois d'argent , gagne de surplus sa pauvre vie à faire des livres avec une étrange adresse ; mais il ne lui suffirait pas de deux années pour en orner un si richement , et je n^ai encore pu obtenir de sa main un missel avec l'image de ma patronne , madame sainte Anne. )>
Annette emporta la Bible en sa maison , et veiUa une partie de la nuit à examiner les vignettes et les arabesques coloriées qui s'y trouvaient; pourtant elle ne savait pas lire. Le jour venu, au coup de dix lieures, eUe alla à son clapier de la rue Cbampfieuri , sans toutefois oublier son livre , qu'elle estimait déjà à l'égal d'un ti*ésor. Dans la chambre bordeUère, toute embaumée d'onguent^ , de parfums , de fleurs
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et de rainées vertes, elle s^assit sur une natte , feuil* letaut le précieux volume , pour mieux attendre sans ennui quelque ribaud muletier, carme ou cordelier; Olivier Maillard parut.
C'était un gros , court homme , btbn pourvu - en épaules , muscles et le reste; sa face large et épaiœe, ses joues rondes et enluminées , ses yeux petits et vifs , sa bouche naturellement souriante, tout chez lui caractérisait le disciple de saint François , accoutumé à jouir de tous les biens de la terre , par c^la même que sa règle ne lui en permettait aucun. Son froc , ses sandales et sa ceinture de corde formaient en quelque sorte le complément indispensable de sa joyeuse physionomie.
(( Vertu de froc ! cria-t-il en ouvrant brusquement la porte , sans qu'Annette levât la tête au biniit qu'il fit, est-ce aujourd'hui jeûne et pénitence, qu'il n'est aucunement question de cuisine et de boufietailles. Mes tripes et boyaux , par Dieu ou par diable ! sonnent l'hem'e de se mettre à table.
— » Olivier, dit Annette sans répondre à ses lamentations gastronomiques, regarde le merveilleux livre qui m'a été offert....
— » Oh hé! reprit le père Maillard , qui fixa un œil d'envie et d'admiration sur la Bible ouverte par terre, dis , Annette, qui t'a fait ce don royal ? seraitce par aventure le seigneur Yillon, le poète, qui l'eût détourné de la librairie de monseigneur le roi, ou plutôt de celle des pères de Saint- Victor ?.Je
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voijbdi'ais povr iMsaucoup être aussi bon éerivain que fut celui qui 9^ oopi^ cette Bible* )>
Annelte »k>i?& lui n^m, tonft au kntg , et sans omis sion , son histoire de la veille , pendant que le cordcliev, plantaBt qps besiclea sur soo grand nez., eonsidécait le volume page par pege» et kôssait échapper des exclamations de surprise, avec ces. mots : « Cela serait voloutiers v^adu bien cher. » Paia, lorsqoe la courtisane eut êbâ son irécit , il ferma le Hvre, véfiéphit un mom,ent ,. et dit :
«(. Barbe de capucin! cet étranger est démonaa sorcier , d^non Sou renforcé. One ar^tKm vu baiU^r en pur don un livre d'une inestimable valeur? Ce n'est un écrivain, d'autant qu'il saurait qu'un si grand ouvrage n'est pas.à faii*e en ua jour, mais bien en des années.
— » Cet bpoune est ^ ce me semble, phis habile que vous, et moins paresseux; car il m'a prié- d'anr noncer par k viMe qu'il avait nombre de livres, semblables à vendre au fin premier qui en voudrait , escarcelle en main. Le prix n'outrepasse point soixante écus , à ce que je crois,
^-- M Pa^ le moule de mon capuchon! c'est quelque larron receleur de vols, et je ferai qu'il soit pendu décoofés ; aiutrement , si par magie et sortilèges , il parvient à ce rare travail ,. le tort énorme qu'il fait aux écrivains: de notre ville veut qu'il en soit mifi hors ; le jprocès se fera, s'il en est besoin*.
-»• » Ësrtu bien aise, de medouloir, en molestant UA si bonnâte homme ?...
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— ^ »Fi donci mais commerçons ensemble : demain y f^ui est le dimanche de la Quasimodo , je récite à SainUTliDmas-da-LottTre un sermon , auquel sera* la couff, 3^ai affaire d'un verset bib^qoe ; or donc , consens à échanger ce liyre iniMile à toi , qui ne lis jamais, pour canse; je te compterai aussitôt cent écus à 1a. couronne , que contient ma pochette.
— » Marché fait , compère ; voyons de quel or est votre monnaie.. »
envier Maillard s'empressa de livrer ia sommeprooûse, et sans donner un moment à ses amours, il' emporin la Bible, comme Patelin son drap. Il s'en alla chez, maitre Jean de La Pierre, prieur deSorbonne, qu'il savait fort curieux de manuscrits; aussi le- sien fut-il étalé, aux yenx stnpéfaitsdndocteur, vanté avec complaisance , et la vente conclue à l'instant pour une sonuna considérable, à la satisfaction de tous deux.
u Maintenant , dit Maillard après avoir caché l'argent dans son sein, vous plairait-il, monseigneur, de gagner an centuple l'intérêt de vos espèces sonnantes?
— )> Comment? répondit le prieur intrigué par celte beUe proposition» As-ta pas la pierre philosopbaJe?
— * » Que ce soit pierre ou. autre chose, je connais l'art de faire de l'or en achetant peu et vendant beaucoup. Quoi? non des terres^ cens et maisons, mais des. livres en écriture bien moulée , des Bibles en tout semblables à celle-ci, par mon cordon !
— » C'est bonne marchandise , ea ce bon temps
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de dévotion ; n'était que la moindre copie coûte autant qu^un reliquaire , yoire plus. Donc , tix)UYe-m*en a bas prix, et je ne les paierai en indulgences. »
Olivier Maillard, sans vouloir d^ailleura indiquer la source d'où il devait tirer ces Bibles, convint avec Jean de La Pierre de partager entre eux les bénéfices du négoce , dont le riche prieur consentit à faire tous les frais.
ti Que le Dieu des Juifs te soit en aide, mon fils! dit-il en souriant à Olivier , donne sur moi lettres de créance à ta fantaisie ; je serai ta caution ; néanmoins, ne jette pas PÉglise, ta mère, en oubli, et devenu marchand , pour notre plus grand bien , prêche le peuple comme devant.
— » La fièvre quartaiue me tienne ! si le père Olivier reste muet, à moins que voix et haleine lui défaillent ; demain, à Saint-Xhomas-du-Louvre devers midi, je parlerai bien chrétiennement de choses saintes égayées de contes et gentillesses. Il est temps de rêver audit sermon. Adieu vous command! monsieur mon argentier. »
Le cordelier, d'après les indications d'Annette, trouva sans peine la demeure de Fhomme aux Bibles; Jeau Fauste était occupé à ranger ses volumes dont le nombre ne passait pas deux cents; le souvenir de la chaimante courtisane le poursuivait encore au milieu des soins de son état. Olivier Maillard restait immobile et silencieux à la porte; la vue de ces nombreux manuscrits Payait frappé de stupéfaction.
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o Mon maitre , dit-il enfin , il n^«st bruit à Paris que de Bibles, que vous YenAez à perte, sans doute pour mériter le paradis en l'autre monde....
^- y» Messire , interrompit Jean Fauste, on vous a mal appris cela; cxnnme vous pensez, je n'ai pas de bon gain à faire en cette entreprise, mais il est faux que je perde un denier de ma bourse; quant à ce qui est d'être meilleur chrétien qu'un autre, je n'y ai pas encore songé, et loin de moi d'embrouiller le ciel avec mes marchandises. J'ai dit,
— » Lea méchantes langues piquent comme liérîsson, et trois fois heureux qui n'en est atteint! Mon maître, au fait : le prix de chacune de yos Bibles?
— - n Soixante écus d'or.
-— » Soixante ! s'écria Maillard en modérant à peine un mouyement de surprise et de doute. Est-ce vous qui ayez fait ces livres?
^-» Que vous importe? moi ou un autre sans doute.
-— )i Téte-Dieu! suis-je pas écrivain comme vous et juge expert , en telle matière? Je riais tout bas de ma demande étrange; car j'ai idée du temps qu'il faut pour régler, écrire et enluminer un volume seuL
•^ » Pourtant, messire le savant, à Mayence d'où je vins l'autre hier, puis-je à volonté sans trop de peine établir mille Bibles de cette sorte , et ce, dans six mois.
— » Par l'ame de saint François d'Assise! es-tu pas sorcier , toi qui parle ainsi imprudemment?
— » Sorcier ! je ne sais qui me tient que je le croie ! Pourquoi ces interrogations? Cherchez quelqu'un qui y réponde, s^il le peut; je n'ai loisir d'user temps, paroles et salive à ce faire.
— » Je Vois clair au fond du sac, et je vous déclare sorcier damné, hérétique et brûlable en bonne justice humaine. Donc de deux choses laquelle élirez- vous?
— » Par les trois rois de G>logne! me voulez-vous traiter magistralement , vous duquel je ne connais que l'habit? j'écoute cependant.
— )> Il s'agit de vendre au comptant tontes ces Bibles , ouvrage satanique , et de vider de céans sans qu'il soit plus onc parlé de vous , à cent lieues là autour ; sinon vous préparer à rude attaque en parlement comme adoratem* du diable et faiseur de sortilèges j conclusion, le pilori aux halles, ou le bûcher en la place de Grève.
— » Grand merci du choix, maître; j'en ai ti*op ouï des deux oreilles; retirez-vous et demeurons en brave intelligence, si m'en croyez.
— » De grand cœur ; mais délivrez-moi votre marchandise et ne revenez pas. Autrement j'en obsècre les saints et saintes du paradis, je vous accuse en cour du grand Châtelet, et votre seigneur, le diable du trou saint Patrice, ne vous sauvera la charbonnade. Déjà sentez-vous le roussi ?
— )i Fi! messire; menaces ne me sont de rien, et ma blanche innocence m'en gardera de vous et des méchants. Je vendrai ma librairie à d'autres, je se-
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joumerai à Paris, et si j'en sors vivant et malgré moi, je dirai encore mes patenôtres , à Peffet d'augmenter rire céleste contre vous , beau père !
— » Jean Fauste , n'y pense pas à demi ; oui ou non sera pour toi beur ou malheur ; de ce qui arrivera je me lave les mains à l'avance.
— )) Non! sus, renard cordelier, dehors, et cju'il en soit ce que tu voudras , ou plutôt ce que tu pourras ; soyons bons ennemis, et avant d'acheter des livres, une autre fois, épargne au moins le vendeur qui n'est pas dans le temple. »
Olivier nVttendit pas que Jean Fauste le jetât dans la rue par la porte ou par la fenêtre ; il lança un regard furieux sur l'imprimeur , et sortit au milieu d'un bruyant échange de jurements et d'imprécations. Dès lors tout entier à des idées de vengeance , il courut chez Jean de La Pierre, auquel il raconta la malheureuse issue de sa tentative, et de là porta plainte devant le parlement contre le sorcier allemand. La nouvelle de l'arrivée à Paris du libraire inconnu commençait à se répandre par la ville, et les acquéreurs de Bibles se présentaient en aussi grande affluence que le permettait la rareté des espèces. On criait au miracle et à la magie!
Le lendemain , la foule se pressait d'entrer dans l'église St.-Thomas-du-Louvre, pour entendre le sermon du père Maillard. La cour n'y était pas comme il l'avait espéré ; mais des auditeurs venus de loin , attestaient la renommée du prédicateur. C'étaient pour
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la plupart des ouTriers, des moines , et des fiUes publiques. Annette se faisait remarquer par la richesse, le bon goût de sa toilette, et surtout par la hauteur démesurée de sa coiffure , qui , selon la mode du temps , ressemblait à peu près au bonnet des Giuchoises d'aujourd'hui. Ses yeux se portèrent avec ceux de l'assemblée vers la chaire , ou le père Olivier Maillard avait paru , le visage composé et les mains en croix sur sa poitrine. Un profond silence remplaça le murmure flatteur qui s'était élevé à l'aspect du saint homme. Le sermon commença, et pendant toute sa durée, Annette ne se lassa pas de regarder l'orateur. Celuici avait choisi pour texte un verset de Févangile selon saint Luc : « Jésus lui demanda : quel est ton nom? Il lui dit: je m'appelle Légion; parce que plusieurs démons étaient entrés dans cet homme. » H cita ce verset en latin, et le paraphrasa dans son discours moitié sérieux, moitié burlesque. Voici quel fut l'exorde prononcé avec une voix criarde et des gestes impétueux. On eût dit un des possédés contre lesquels il tonnait.
(c Arrière, incubes et succubes , tits du grand diable Lucifer et de dame Luxure I Satan et les siens quit^ tent le bourbier de paillardise pour s'immerger en celui de magie et larronnerie. Pai vu l'abomination delà désolation, non sous l'apparence d'un bouc bou'* quinant, d'une Saganeen rut, d'une Canidie, vraie fille de joie en la cité des démons, mais sons les sem*< blanta menteurs d'un sage vieil homme adonné aux
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sciences, comme vous le conterai toul à l'heure. Qui donc e&t pensé que de lire Bibles et saintes Écritures, damnation étemelle pût advenir? Ce pourquoi, je TOUS dis en vérité , qu^il vaut mieux pour l'affaire de Votre salut, pucelles, jeter aux chiens vos pucelages; filles , engrosser du fait d'un prêtre ; femmes , coucher avec le diable et ses ccnmes , plutôt que de commettre tel ii'rémissible péché. Si les ladres , les violeurs de jeûnes, les hérétiques et mille autres sont ensouffîrés et brûlés dans la géhenne, les sorciers et démoniaques vc^ntaires y mènent d'étranges torrures. Les uns, comme Tantalus, enchaînés parmi des demoiselles nues, ne peuvent en avoir leur part; d'autres sont mariés à des chimères, gorgones et monstres à cent têtes. Par les linges de la Vierge ! prenez-y garde! »
Après avoir achevé ce tableau de l'enfer , peint des couleurs les plus cyniques, Olivier Maillard fit à sa manière une histoire bien scandaleuse du vendeur de Bibles, Jean Fanste, qui dans le moment même venait d'en céder une centaine à un chantre de Notre-J)Bme,pourla modique scnume de soixante écus d'or chacune. Olivier débita tant de mensonges, as*saisonnés de plaisanteries, de jurons et d'ordures, que l'indignation de son auditoire fut soulevée ccmtre le malheureux imprimeur , qui n'en pouvait ; mais s'il s'était trouvé là par hasard , ces furieux l'eussentlapidé sans crier gare. «A quand le supplice du sorcier alle-^ mand ? w répétaient-ils au sortir du sermon.
hmiv, il affecta use fière oontenaaoe, et «omma le peuplée de se mettre en prière pour éteindre Fiiicendie : la chose arrira coimae il le scNibaitait. Anssitôt que les badauds se fufent agenouiliés, tandis que les clocbesdes églises -voisines tintaient Pidarme, on vit le fett décroître, comme- par miracle; car les ItTres et les meubles qui Patimentaient étant consumés , il ^'attaquait em vain aux murs de pierres, par bonheur. Chacun reprit courage , et quelques seaux dWu arrivèrent à propos pour compléter le miracle. Peu s'en fallut que le prieur ne fut ramené en triomphe chez lui , et Béatifié sons buUe de la cour de Rome.
L'incendie et les recherches inutiles que Peu fit pour retrouver Jean Fauste , conBrmèrent les soupçons élevés contre lui ; du reste le procès en resta là. OKvier Maillard exorcisa en cludre le prétendu sorcier inconnu, quHl n'avait pu voir br&ler en place de Grève.
« Oh ! le daumé magicien que e'était-là ! dit-il à son auditoire. Satan lui venant apprendre que le parlement allait amasser son bûcher ^ il se prit à rire d'une si diabolique gaieté, que des passants qui l'ouïrent riant ainsi, se signèrent dt» deux mains. Je sais même certaine vieille fenmie qui, de curiosité posant sons oreille contre l'huis , fut à la fesse mordue par des crocs invinbles, de sorte que les marques ne s'effaceront onc. Que je sois circoncis comme juif , si je n'ai vu icelles! Oyez ceci ! ceux qui dans la cham-
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bre ardeute osèrent entrer, recommandant leur ame , non à leurs catins, ce pensé-je! observèrent un tas de rouge cendre , duquel issaient ricanements borrifiques; et là, autour d'eux, voltigeaient ombres, larves, fantômes et dragons ; mais le sorcier n'y était plus. Mesdames, quand vous irez au lit avec vos maris ou tout autre , dites dévotîeusement trois Pater, afin que dix mois en çà n'accoucbiez d'une chèvre morte ! »
L'histoire des Bibles , augmentée d'une foule de détails merveilleux, qu'accueillait sans examen l'ignorance du temps, parvint jusqu'à la cour. Louis XI, qui aimait les contes (comme le prouvent les Cent Noui/eîles, qui lui sont attribuées), après que le récit lui en eût été fait par son confesseur , s'écria en baisant la Notre*Dame de plomb de son chapeau : Cl Ma bonne mère d'Embrun ! qu'il m'en vienne un de ces sorciers écrivant si vite des Bibles , aussi tels •livresque voudrai, et je lui octroie une part de mon royaume! »
Jean de La Pierre , qui avait vu dans cette aventure autre chose que de la sorcellerie , envoya à Mayence un clerc intelligent, lequel , à force d'argent et de promesses, séduisit trois ouvriers de Fauste, et les amena en Trance. Martin Crantz, XJlric Géring et Michel Friburger , imprimèrent, en 14^9, à Paris, dans une maison de Sorbonne, les Épttres de Gasparinus Pergamensis»
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