LES MORTS CORDELIERS
Tjesmoing le comla de Carpy Qui se feit moine après sa mort.
GubaHT Marot, lit Epis tre du Coq-^fAsne.
Pays en habit de cordelier Fust enterré sooba ce pilier.
Qlùêxst Marot , Spitaphe tPOrtis , le More du roi.
Albert Pio, comte de Carpi, d^une ancienne famille d'Italie que les généalogistes &isaient remonter jusqu'à G)nstantin, joua, dans le commencement du xTi« siècle, un rôle brillant, qui.se termina d'une façon malheureuse. Après avoir été pendant longtemps ambassadeur des empereurs ' MaximiUen et Cbarles-Quint auprès du Saint-Siège , il fîit mis en prison lors de la prise de Rome en i5a7 , et n'en sor-
Ut cpi^à grand'peine, sans toutefois se décharger eu-p tièrement dePaccusation qu'on lui faisait d'entretenir de Morfetos ixit«ltigett«« avec les Krançiâc. S* oon«spondance manuscrite avec François I^^* , existe à la bibliothèc[ue royale; c'est de l'espionnage en grand. La confiscation de ses biens, qui étaient considérables, lui sauva la yie , et le premier usage qu'il fit de sa mise en liberté fut une sage retraite à la cour de France.
Le roi François I^, qui avait de la générosité dans le caractère, sinon cette hautesse d'ame dont certains historiens lui font honneur, accueillit le comte de Garpi avec les égards dus à sa naissance , à sa mauvaise fortuné et à son mérite distingué; mais il laissa souvent paraître devant lui le mépris que lui inspiraient les traîtres dont il se servait. Ce pauvre comte, accablé du souvenir de sa prospérité passée, chagriné de sa poâtion équivoque qu'il ne prévoyait pas devoir finir , se jeta dans la dévotion faute de mieux. Il avait déjà écrit et publié de gros livres latins contre Luther et contre Érasme. La mort de son fils, arrivée au moment où ce jeune homme venait le rejoindre à Paris, acheva de l'attacher aux pratiques pieuses qui , comme ^te espèce de préoccupation, ne laissent pas à Pâme le temps de se replier sur elle-même.
Cc^ettdant les austérités monacales de^re Carpi, ainsi que les courtisans avaient coutume de Pappeler, fournissaient dé)à des textes aux railleurs de kngue, de plume et de crayon. Le roi, nonobstant le zèle
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religieux dont il faisait parade à tout venant, se permit ces vers, qui passèrent de bouche en bouche , comme si c'eut été merveille qu'une épigramme contre un,pauvre chrétien!
On m'a conté qu'ayant remord , Le vieux diable se fit ermite % Donc le diable Albert qtà l'imite , Tant le péché son ceeur remord , Se rendra moine avant sa mort.
C'e8t*àpdire , je pense, que le diable Albert finira comme il a commencé. Néanmoins la prophétie ne se serait pas réalisée, si Ortis , More du roi, qualification qui équivaut à celle de fou; n'avait fait des siennes pour forcer M. de Garpi às'encapuchonner, quoi qu'il en eût.
C^t Ortis, dont Marot a composé l'épitaphe, était d'origine africaine : envoyé fort jeune à François I«', qui le prit à son service à cause de la vivacité de son esprit , il fit de grands progrès à l'école bou£fbnne de Triboulet , lequel étant mort d'une indigestion de co tignac d'Orléans, lui laissa en survivance son bonnet de fou et sa marotte ornée de grelots dorés. L'ambition est la vertu des grandes âmes et le vice des petits ; Ortis , tout More qu'il était, se laissait prendre à cet appât, et le désir de plaire au roi son mattre, moins encore que l'espoir' des récompenses, l'excitait à s'iu* génier pour trouver tous les jours de nouveaux sujets
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de aailliea, C«St cbMe <li(Bcil« ^ue de donner à riro bon gré mel gré^ jnr oe point a'cst pst fim qui yevt.
» Sire, dit un jour Ortis a Frattçok I*' en «orlir de la messe , où le comte de Carpi ATiit oomioGnuMé bien exemplairement , le cafard que tous ayez déclaré moine en rimes moult gentiment attournées , Iç sera , dominicain, auguatin ou, Gordciier^ ônoo je le yei^. être en sa place*
— » Ce n'est \m prime ftns, repartit François I^'*, que i'ai tiré des horoscopes yéridiquee; aânsi à mon général des finances , Semblançay , ayais-je prédit qu'il mourrait en haut lieu : il a été peUdu , le panyre yieux que j'appelais mou père! Quant à toi, je m'imagine que tu te feras saint in extrendg». .
-^ B S'il plait à yotre majesté, il en arriyera de telle sortes mais je m'attache à mon dire : messke Albert obéira à yotre pronostication , et eette fin la folie aura ndson. Ayant quiaae jours je yoah llamdne noiry gris ou blanc; j'en jnxe Tame de Trfboolet, mon préoeptenr I
^ » Fais ce que tu yoodras, sans toncher à l'honneur des choses saintes, et sanairréyérence à l'égard de M. de Carpi ; il est mon hûte, et je lui doiftseoQwrs et protection. £n tel cas, je te liyrerais à me» pages y qui te pendraient par les oreilles, comme iW fièrent jadis deyers Blois à Tribonlet, fou à haute gaae, comme dit cet autre fou de Rabelais. »
Ortis y $ans tenir compte de la menace, inyenla mille ruses et folatreries pouir engager Albert Pio à
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s^cnrôler juoine, ne fut^eque le temps d'avertir Sa Majesié. Il lui promettait de» induigeaces à tas au nom de sainte Afivergeol qui n'est pas dans Talmanaob ; il le priait d'une masearada ou bien d'une moralilé : rien ne faissit , Albert Ue répondait pas seulement à ses sornettes , on bien lui réeitait les sept psaumes de la pénitence.
Une fois Ortis remplit de cendre le chaperon emr plumé du comte en présence du roi , qui , d'après le conseil du fou , lui ordonnant de se couvrir, le vit , non sans rire à part, tout gris de poussière. « Sire , s'écria Ortis , il ne manque à monseigneur qu'un sac pour être seml^able au prophète lonas pleurant ses fautes; un olottre pour lui vaudra le ventre de la bttleine. » Le ix» cependant pour l'exemple fit battre de verges l'insKdeut bouffon , recommandant tout bas qu'on le ménagent.
Cette punition , au lieu de corriger le More en> diable, sembla , au contraire , redoubler son acharne^ ment contre le comte, qui était venu supplier le roi de hii donner une ambassade à Rome , j'ignore pourqu<M ; Ortis écrivit derrière une image de saint François- en costume de eordftlîer ce mauvais quatrain, dottt François I*** n'eut pas le courage de châtier Fauteur :
Ce eagot , honme 4e bien ,
Dont pas on ne se soucie ,
Qui oilices porie bien»
EfttQjev-le en Cilicie I
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Ce n'est pas tont ; Ortis osa dire au roi qui était bien embarrassé de refuser Pambassade sollicitée : Sire, que ne lui baillez-vous le moine? n ce qui signiûait alors : que ne le fiâtes-Tons pendre ? Cette équivoque, qui rappela Fépigramme du roi, éleva une risée générale au milieu de laqueUe partit Albert sans demander son reste, et se signant, par forme de consolation. Rentré dans son logis, il ftit pris d^un étourdissement , de nausées violentes et d'une grosse fièvre ; ce pourquoi s'étant concbé , il ne se releva pins depuis lors.
C'était une sorte de peste qui fiûsait à cette époque de si grands ravages à Paris , que cbaque jour le nombre des morts était de trente à quarante. Cette épidémie, causée par les amas de boues et d'immondices, dont l'air était infecté , se répandait surtout dans les quartiers populeux et dans les couvents ; ce fut, dit-on, un père confesseur qui la communiqua à son pénitent Albert Pio : le premier guérit, l'autre mourut.
Avant que l'on connût à la cour la nature de la maladie du comte , le roi chargea son premier médecin , le docteur AlLakia , de lui donner des soins , ainsi qu'il l'avait fait souvent à l'égai*d de Marot et de plusieurs autres favoris de sa majesté ; mais le More avait déjà pris les devants , crainte de perdre si belle occasion d'en venir à ses fins.
Ortis, sachant de bonne part que le moribond n'avait plus la tête trop saine, s'afRibla de l'habit gris
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de Gord^er, sMÉa oubtier le mîgsèl et 1« rottire, et rabattant sur aan Tiaafe oliTÉtra unamiiil» capaclion avec de» trous à Vetidrait des yeux à la manière des pénitoits y il se rendit à la demeure dTÂlbert Pio, qui éUUd^âk bien mal; il ne remarqua pas en entrant dans 1a maison les «raix, images et rclîçiies^e l^^n avait esposéea sur Pescalier et dans l'appaartement solitaire du malade , qui était resté seul avee une yieiUe femme , la nourrice de son fils.
«c Un pr«tre ! murmurait-il de temps entempsd'ane Toix que sa langue épaissie rendait inintelHgible} on n^a donc point mandé le révérend père Semidieu? D'où Tient qu'il tarde tant ? JÉtisabeth , y(ns , je teprie , à cela ; j'ai deux péchés mortels qui redoublent mon mal.
— > » Mon bon seigneur, le père Semidieu qui se trouve dangereusement malade, est peut^tre mort à cette beure ; il a promis de faire venir quelque autre} ayeï patience , les souffrances du oorps veulent moins attendre que celles de l'ame. »
Ortis parut tout à coup à la porte, car nul valet n'était là pour l'énoncer : tous avaient fui la conta^ gion. A l'aspect d'un habit religieux,. Albert Pio sentit ses forces renaître, sa fièvre s'éteindre et ses douleurs se calmer.
« Venez , s'écria-*t41 les larmes aux yeux , j'ai besoin de peindre mes reins pour le dernier voyage ; a^parte«*-VQus le linge et l'huile ? ÉUsabeth, &is que nous ne soyons troiiÀlés par aucun; c'est affaire de salut étemel. »
Lorsqulls furent seuls , le comte de Carpi avait si peur de mourir décoafès, et partant damné comme une serpe (expression du temps ), qu^il commença à débiter la kirielle de ses fautes, sans que le More, mal préparé à cette audition, eût loisir de Farréter. Tandis que Fautre s'accusait de son mieux, il pensa en luimême au tort qu'il . faisait à l'Eglise en entendant une confession, lui qui était à peine baptisé, et il sentit comme un remords. '
• « Mon père , ajouta le pestiféré quand il eut vidé le sac de sa conscience , tout grand pécbeur que je suis, j'ai belle enyie d'aller en paradis , et j'ai moins confiance en mes bonnes œuyres , aumônes et prières , qu'en yotre absolution très-sainte , y comprise la pénitence; s'agirait-il d'aller en pèlerinage ayec le bourdon et les coquiUes à Notre-Dame-de-Ijorette ?
— » A d'autres, répondit le faux moine , ce serait médiocre pénitence, vu qu'en route les pèlerins boivent d'autant , mangent de même , et le reste encore. Ayez-vous persévérance à l'épreuve et vif amour du sort des anges qiii sont au ciel?....
— » Ab 1 mon père très*cbaritable , si j'étais roi ou pape, je donnerais ma couronne pour impétrer semblable bonbeur! Bien mieux, je m'accoutrerais à la mode de saint Louis , qui, procbe de la mort , se vêtit d'un ciUce et se coucba sur la cendre....
— » Ce n'est ce qu'il faut pour l'instant, interrcHnpit Ortis , ayant peine à se retenir de rire en songeant au baptême de cendre que l'on a vu précédemment ;
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écoutez-moi plus de cœur que d'oreilles ; mais auparavant priez Dieu qu'il vous donne merci en faveur de votre bonne volonté. Cest autre chose que d'écrire théogalement contre les impies Luther et Erasme, ainsi que vous avez jà fait. Dites-moi , n*avez-vous jamais voulu prendre les ordres ?
— » Jamais, répondit Albert sans que cette question eût fait naître ses soupçons.
— » Eh bien ! de ce dévouement charnel dépendra l'absolution de Dieu; si vous revenez en santé , comme je souhaite, jurez que vous n'aurez d'autre goût qu'à vous rendre moine...
— M Je le veux, et ce sera bien profitable à la rémission de mes iniquités.
— » Au contraire , s'il ad^nait que le Seigneur vous appelât à lui, soyez moinç encore...
— » De pensée je le suis déjà, mais je ne puis ce qui est impossible.
— n Gomment! ne savez-vous pas que Gilles, général des cordeUers, reconnaissant des bons offices du parlement , avait permis aux membres d'icelui de se faire enterrer avec l'unifoi*me de l'ordre du bien-^ heureux saint François ? Depuis , à force d'argent cette insigne faveur a été accordée à plusieurs. J'ai idée que trois mille écus vous achèteraient la même permission des beaux pères cordeliers.
— » Vite un pronotaire, je sois aise de dresser un acte où j'échangerai un peu d'or inutile à moi défunt contre la joiebéatifique. Faites le marché, mon père ,
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et yoQB le rendrai-je là-faaat ai je pois. Tenez, au fiind de cecofireestinon trésor; poûes dedans à quatre mains, mais tâches que je sois bientôt oordelier delaiL
— 1» JTai là on firoc toat neuf qne j'apportais à cet objet I fiiat-il que je tous aide à le yétir ?
— » Cest maintenant que je me oreis sauvé en Tantre yie , sinon en ceUe-ci. O mon très-digne oan« fiessenri recevez ledonde ce diamant en anneau, non pas pour sa valeur qui est immense, mais en gratitude de votre chrétienne assttance. Quand je serai ainsi accoutré, je mourrai d'aise de yoir le bon Dieu. fiu:eà&ce« »
Ortis, joyeux d'avoir si bien réussi, se bâta d'ha*^ biUer en cordelier le comte , qui oubliait jusqu'à sa maladie pour se réjouir d'avance de la belle mort qu'il allait faire. Le fou avait pourtant considéré avec in> quiétude les larges tumeurs qui se formaient sur le corps du pestiféré) mais les feux de la bagne qui bril-* lait à son doigt et le son des écus au sùleil dont il-avait rempli sa robe lui itèrent l'envie de réfléchir^ elaprès avoir promis à sa dupe qu'il reviendrait bientût , il se retira tout chargé de dépouilles , et satisfait du râle de confesseur. Il s'en alla déposer ses richesses en Ueu sur; puis aTant repris ses habits et ses attributs de fou, il courut au .palais des Toumelles, pour conter au roi l'issue de son audacieuse mascarade. Il le trouva dans le jardin , entouré de dames et de gentâs*^ hommes*
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u Sire, dit-il d^un air triomphant, frère Garpi est moine à jaipais, sur terre ou sous terre; votre pronostic est arrivé à bien; envoyez, sHl vous agrée, quelqu'un qui oompUmente de votre part monsei* gneur le comte de Carpi, fait cordelier de ma façon. »
Là-dessus il entra dans de grands détails sur son expédition de laquelle il n'omit que l'épisode des écus au soleil et de la bague ; et comme d'abord le roi se prit à éclater de rire , chacun d'en Deiire Autant , de manière que nul ne s'occupa de l'impiété du More, si énorme qu'elle fût. Déjà les demoiselles demandaient malignement quels étaient les péchés du malade, lorsque le docteur Akakia se présenta devant François I^ avec un abord si triste , que la gaieté fut suspendue à l'instant.
(c Sire, selon votre ordre, j'ai visité M. de Carpi, lequel séria mort demain.
• — )) Mortl tel fut le cri général que le bouffon ne répéta pas le dernier.
— » fl est déjà délirant, continua le docteur , je l'ai trouvé sur son lit vêtu en cordelier, chantant des psaumes et des répons ; c'est chose pitOjrable à voir!...
— » Quoi! dit le roi, vous, le plus habile de la Faculté , vous n'avez point de remède ?. . .
— » Gmtre la peste, Sire?
— » La peste!... s'écria le roi en s^artant avec effroi.
— » La peste! » reprirent tous les assistants, les
uns prenant la fuite, les autres restant immobiles d^horreur. »
Tous les regards, remf^ de terreur et d'indignation , s'étaient concentrés sur le More et Akakia.
<c La peste! murmurait Ortis entre ses dents, j'en mourrai! 6 mon Dieu! voilà le digne loyer de m^ païennerie. » Et se tordant les mains avec désespoir, il sortit précipitamment , tandis que', sur le commandement du roi , on lui tira quelques arquebusades qui ne l'atteignirent pas.
Ce, pendant que la consternation était grande aux Toumelles , le malheureux Ortis, trop certain du sort qui l'attendait, avait gagné le plus proche couvent de cordeliers; là, introduit auprès du père prieur, il confessa avec d'amères larmes sa méchanceté, désigna la cachette renfermant l'argent du comte de Carpi, argent destiné à acquérir à ce dernier le droit de porter le costume de ]||rdre; il força ce bon prieur d'accepter la donation de tout ce que lui avait rapporté son office de fou royal, et cela pour expiation de ses péchés ; enfin il réclama l'honneur d'être reçu cordelier après sa mort Tant est puissante l'imagination , qu'elle fit chez cet homme l'effet du mal : il expira presque aussitôt.
Le lendemain eurent lieu dans l'église des G>rdeliers les obsèques et enterrements du comte de Carpi et du More du roi. Tous deux , à l'édification de l'assemblée, furent descendus dans la fosse en habit de cordelier , et les fidèles d'envier le bonheur des défunts^
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qui avaient payé un peu cher leur dernier yétentent. Le monument et la statue de bronze élevés à Albert Pio se voyaient encore avant la révolution.
On sait que François I«i' ne mourut pas de la peste.
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