‹ Soirées de Walter Scott à Paris, recueillies et publChapitre 7 sur 12 · LA PANTOUFLE DU PAPE · texte numérisé non relu

LA PANTOUFLE DU PAPE

Aulcimgs disoyent que leicher sa pantoufle Eftoit meilleur que gaigner les pardons :

Mais il survint ung affecté marronfle

Rabblaxs , Gargantua.

François Rabelais , le plus grand génie du XVI<^ siècle , contrefaisait le bouffon comme Brutus avait joué rinsensé, et ses inconcevables hardiesses passaient à la faveur d'une enveloppe plaisante ou ordurière. Pour se servir de son énergique expression, ses lecteurs n'avaient ni la patience , ni Pintelligence de rompre l'os et d'en extraire la moelle. Il s'était enfui du couvent des cordeliers de Fontenay-le-G)mte, il avait quitté aussi brusquement celui de Maillezais eu Poitou *, il s'était fait recevoir médecin en la faculté de Montpellier , et dans cette carrière aventureuse , bigarré de frocs , de grec et de latin, il avait cent

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fois exposé sa liberté et sa vie pour un bon mot : mais toutes les armes de la baine restaient impuissantes contre le rire; les prêtres et les moines, qu'il avait flétris de ridicule, le menaçaient en yain sourdement ; tandis que son ami Marot, poursuivi judiciairement sur une accusation de luthéranisme, n'écbappait au bûcher qu'en s'exilant à Ferrare , les deux premiers livres du Gargantua et du Pantagruel venaient d'être imprimés et réimprimés avec privilège du roi. Il ne leur manquait plus que la sanction du pape.

Paul m , célèbre par sa prud'bommie et surtout par ses amours avec sa sœur, occupait alors le trône de saint Pierre , avec une insouciance religieuse bien rare en ces temps de sectes et de persécutions. Jean Dubellay, évêque de Paris, et ambassadeur du roi François I^' à Rome , fut, en i535, nommé cardinal par ce bon pape , qui , préférant le temporel au spirituel, &isait de Tépicuréisme catholique et qui s'accom* modait au mieux du caractère philosophique de Jean Dubellay. Celui-ci forcé de faire un voyage en France, pour affaires politiques, alla prendre congé dupapeqni lui dit : « Saluez de ma part notre mattre François Rabelais que j'élève au-dessus des saints Paul et Augustin , à l'apprécier d'après ses gentilles œuvres. » li'ambassadeur, dans son court séjour à Paris, fit la connaissance de Rabelais , et l'amena à Romfc en qualité de secrétaire et de médecin.

Pendant ce voyage , le cardinal, passant par Fréjus , se trouva dans une situation fort critique dont il ne

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sortit qu'en épousant madame de GhàtiUon, yeuye d'un gentilhomme français, tué devant Rayennes. Le frère de cette dame le surprit faisant les fonctions du mari mort, et le força Pépée sur la ^orge , d'en prendre le nom. Cet étrange mariage eut lieu secrètement, et Pépoux obtint par dés sacrifices énormes d'argent, que madame la cardinale garderait son titre de yeuye. Apcès la cérémonie > il quitta Fré)us , triste et jurant de n'y jamais revenir. Rabelais conçut des soupçons de cette aventure , qui se changèrent bientôt en certitudes : mais Jean Dubellay ayant imposé silence à quelques plaisanteries sur ce sujet, son secrétaire se promit d'en avoir revanche et de le payer de sa méfiance. Rabelais , qui s'est peint lui-même dans le personnage de Panurge, prenait un singulier plaisir à la vengeance. ^

L'ambassadeur , à son arrivée à Rome , alla un matin chez le pape , en audience particulière. Après les premiers propos d'amitié , Paul III lui demanda s'il avait rempli sa commission à l'égard de Rabelais, qu'il ne pouvait se lasser d'aimer et d'estimer sans le connaître.

« Monseigneur , répondit Dubellay , j'ai fait mieux ; désirant vous complaire en cela, j'ai amené cet insigne pantagruéliste , qui vous désopilera la rate , quand serez d'humeur morose. Il a recette merveilleuse pour faire rire quoi qu'on en ait. Comme il est médecin de son état, j'ai ouï dire, que ses malades meurent d'ordinaire en éclatant

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— " » Ou d'indigestion , car ses livres sont pleins de vins et de goinfrerie ; je le crois volontiers en ce qn'il assure n'écrire qu'à table.

— » Par ma fy ! c'est le plus fou des sages ou le plus sage des fous, n'était qu'il lâche trop la bonde à sa bile, et qu'il parle amer quelquefois , sans pardonner à Dieu même, qu'il prétend ne pas connaître.

— » Je lui baillerai une belle absolution pour jaser à sa guise , et déjà je me fais grande fête de l'ouïr en toute liberté. Faites qu'on l'enyoie chercher, ou plutôt, j'attendrai à demain que messieurs mes cardinaux y soient , et avec lui tous viendrez à ma réception.

— » Quoi, monseigneur, ne craignez-vous qu'il crache quelque hérésie ou impiété au scandale d'un chacun, et s'écarte delà voie du respect?... J'en aurais trop grand peur, vu qu'il est coutumier du fait.

— » N'importe , tout est licite à maître Alcofribas, Nrasier , abstracteur de quintessence , comme il se baptise en tête de ses joyeuses chroniques. Mais qu''est-ce que cela ? »

Une rumeur mêlée de cris sinistres, et d'éclats de rire s'élevait sur la place Saint-Pierre; le pape et l'ambassadeur s'approchent de la verrière , et ne purent conserver leur sérieux en voyant un homme , déguisé en saint et le visage fardé , traverser la foule qui gi'ossissait sur son passage avec des clameurs et des huées.

tt C'est lui ! dit le cardinal qui le reconnut aussitôt , il aura célébré son arrivée en cette ville par certaine

mascarade un peu trop aigre pour des Romains.

— Il ne sait pas, dit le pape, quUci railler les choses saintes , n'est pas tout prdit ; Rome est pays de la liberté , pour qui n'en mésuse à l'égard de la religion : niieux lui yaudrait de tuer un liomme que de ne pas s'agenouiller à la procession.

^- » Monseigneur , s'écria DubeUay , vos prophéties disent yxai ; les jeunes gars le bourrent de coups ; les femmes, d'injures ; il se peut qu'ils le fustigent publiquement ! La belle comédie que yoilà !

— » Sus , dit le pape à ses appariteurs ou huissiers , sus , en mon nom , tirez des mains du peuple ce brave homme qu'on maltraite comme si ce fût un juif. Qu'il soit mené en ma présence.

^- » Monseigneur, voyez , votre secours arrive à temps , ils le lient contre une colonne , ainsi que Jésus-Christ à sa passion, et verges d'entrer en danse ! Grâce pour mon secrétaire et médecin ! »

Les huissiers, envoyés par le pape, arrivèrent trop tard pour empêcher un commencement de flagellation ; ils firent reculer avec leurs masses les exécuteurs de cette justice populaire, délivrèrent ainsi François de ses liens et le conduisirent au palais papal à travers les menaces, les jurements, les rires et les signes de croix des spectateurs.

« U faudrait le conduire , disait l'un , non chez notre Saint-Père, mais bien à la potence.

— i> C'est un athée de l'église gallicane , disait l'autre ; il s'en vient à Rome damner les vrais chrétiens.

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— » Sa Sainteté en a &it pendre qui ne le valaient en perrersité.

— » Bonnes gens , disait Rabelais , vous êtes vraiment dignes de baiser la pantoufle ! fÛt-elle pendue au cul d'un âne, comme la figue dont vous savez le conte. »

Rabelais leva les yeux et aperçut à la fenêtre le cardinal qui riait de le voir marcher , chausses bas , en costume de saint. U lui en garda rancune comme on le verra par la suite. G>nduit dans la salle où se trouvaient le pape etDubellay,dont la gaieté redoubla à son aspect, il ne salua personne, mais s'approchaiit d'une statue de pierre, représentant un ange , qui servait de pupitre , il s'inclina respectueusement devant elle, et s'agenouillant, commença cette espèce d'oraison :

« Monsieur du pape , s'U vous plaisait d'avoir la tête un peu moins dure , possible serait que la religion dite hérésie, ne sais pourquoi, s'accointât en bonne étrenne avec la divine religion papale, id e^f catholique , apostolique et romaine.

~^ » Mon fils, dit le pape , égayé par cette saiUie, pas d'erreurs ici ni ailleurs; c'est errer que prendre un ange pour un pape.

— » Non , reprit Rabelais, le Seigneur Christ a dit sagement : tu es Pierre ! es Petrus et super petram œdificabo ecclesiam meam, O l'élégant latin ! ajoutât-il en se relevant, il n'est rien de tel en Cicéron. Vivent les bons chrétiens pour latiniser en équivoques!

-— » Que répondre à cela , répondit le pape , sinon que la foi est ce qui nous sauve ?...

— » Et non le fouet, interrompit Rabelais, portant la main à la partie lésée et faisant la grimace.

-— » Raconte à monseigneur, dit le cardinal, les causes de cette mômerie dont nous vîmes l'effet. Qui t^a mu à te béatifier sans demander licence à Sa Sainteté.

— » Par le froc! les coups seront soudoyés en mo-^ queries au centuple ; hier donc , arrivant à Rome , à la suite de monsieur le cardinal joyeux comme un épousé, j'avisai sur cette place maudite, un saint Pierre dans sa niche, lequel recevait dons, présents et aumônes. Monsieur le saint était fait d'une souche taillée , et certes , il n'avait payé ni cordonnier ni tailleur. Donc me trouvant léger d'argent et lourd de conscience , j'eus idée bien folle, de piper l'escarcelle du saint, qui en paradis n\ pas besoin de monnaie par bonheur. La nuit, je préparai le mystère ; l'image de bois déshabillée fut jetée au Tibre, et moi, en son lieu , de ses habits vêtu, la face peinte , je me posai sur l'estrade, attendant écus et oraisons; ce qui ne me manqua, et j'admirai la dévotion des Romains, du reste, fort enclins au péché de Sodôme...

• — > » Sais-tu pas , dit Paul III en souriant , que le tarif des péchés taxe celui-là 90 tournois , m ducats et 6 carlins ? D'ailleurs , indulgences sont marchandises papales/

— » Finalement, continua Rabelais, je jouais au

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mieux mon r61et de saint , bien que las d'être debout , auprès d'mie lampe puante qui m'enfîmiait comme jambon, je ne fiisais fi d'aucune offrande , si médiocre qu'elle fut , et déjà j'avais à comr de partir dé là avec le trésor, quand une gente fille , ayant de quoi donner enyie, yoire aux saints de bois , de pierre ou de marbre , s'alla planter à mes pieds , de sorte que de l'œil je tâtais ses tetins blancs , ronds , ni trop grands , ni trop petits; mes mains ne se tenaient pli}s d'y toucber ; quand la pucelle ( croyezren ce que Tondrez) intercédant pour son ami , en voyage d'outremer, se dressa jusqu'à moi et me baisa pieusement à la boucbe. Force m'était de lui rendre son baiser et deva. en sus ; mais l'effroi qu'elle eut de sentir cbaleur humaine et de voir yeux ardents comme esoarboudes , se l'épandit en prières et exclamations. Les badauds d'accourir, et le fait du baiser connu, les plus téméraires en se signant de quatie main me tirèrent hors de la niche. La ruse faillit me coûter plus que les verges, et d'aventure je ne craignais rien tant que de joindre l'image du saint, vu que l'eau me semble pire que le feu. Merci au bon pape qui a mis fin à nia passion ! »

Paul III cessa cet entretien à regret , pour se rendre à son conseil; mais il fit promettre à Rabelais d'accompagner le lendemain monsieur Jean Dubel^ lay , qu'il devait recevoir en audience solennelle. Ra^ bêlais, eut la précaution de quitter ses guenilles de saint qui l'auraient fait remarquer,, et la foule s'étant

dissipée sans bruit , il revint à l'hôtel de Tambassadeur. Ce dernier , qui n'aimait pas moins la bonne chère que son médecin , fit apporter une table bien garnie démets et de bouteilles; Rabelais , infatigable adorateur du dieu Ventre , commença de fréquentes et copieuses HbatioQs en son honneur.

« A la santé de madame la cardinale , s'écria-t-il en vidant son verre.

«• a Fou! répondit Dnbellay, si tu retournes encore à ce blasphème, je t'ordonne un jeûne d'un mois et ton vin mouillé d'eau pour t'ôter la voix. Récité plutôt les Propos des Buveurs , pour m'enc-ourager à la buverie.

— » Bah ! bé! bibo .'bu ! dit Rabelais , s'animant par degrés , donnez-moi la mer et quMle soit de vin , je vous la rends sèche et aride comme déserts arabiques. L'homme n'aurait onc besoin de médecin , si au lieu de sang floulait en ses veines du vin sans mélange. Jésus, lequel (it laide grimace, suçant le vinaigre sur la croix, a recommandé de travailler à sa vigne. G)mment? du gosier,- ne laissant moisir la vendange. Pensez-vous que j'ai tout dit au chapitre des buveurs en Gargantua ? J'aurais plutôt nombre les étoiles et grains de sable. Vin prête langue aux muets, force aux faibles, courage aux lâches, joi« aux tristes : vin est le Léthé qu'on voit sourdre au Tartare, et les flammes infernales ne sont autre chose que le feu recelé en vin. Ainsi les damnés boivent sempiternellement , san« paix ni trêve , et Satan

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gourme les non-iTTOgnes. Quelle mort eat plus horrible? se noyer en eau de riyière, lac on mer ! Qaelle plus douce ? se noyer au cuyier où se foule le raisin! Il doit être plus abhorré ({u^Érostrate on Pierre Bamus, celui qui inventa le très-horrible concubinage d^eau avec yin. Monsieur le pape serait bon d'y songer et de les divorcer à jamais ; c'est trop grand scandale. Dites; un éléphant peut-il s'allier avec une grenouille: un Hon avec une Iburmi? ainsi est de l'eau mêlée au vin. £n Évangile, que voyez- vous de plus miraculeux témoignant la divinité de Jésus? eau ' muée en vin aux noces de Cana. Bacchus n'aurait fait mieux au temps jadis. Savoir quelle sorte de vin c'était ? du meilleur, de la Devinière en Chinonais; le clos est à moi par l'héritage paternel. Répondez ; moine , que connaitrait-il , sinon le jus des treilles de son abbaye ? Que signifie bréviaire ? iXsi nom ainsi parce que le vin tiré et sur table , prières sont brèves. Trinquons comme Allemands ou Suisses ^ à la santé de notre paternité; c'est charité bien entendue. Voilà de quoi bien mériter de Vénus, et madame Dubellay qui est à Fréjus , aurait dû faire le voyage de Borne , à son avantage et au vôtre. Un petit cardinal à cette heure prendrait naissance parmi les pots. A boire ! quand Jupiter tonne , j'entonne si bien que j'entame ma tonne , sans que rien m'étonne ; je n'ai qu'un seid culte ; le vin. Pourrais-je trop réitérer ce joli mot q[ui est mon alpha et oméga ! Je chancelle et tout vire autour de moi , verres et brocs ^ table et salle. Voici

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l'heure de Pinspiration : versez tout plein en l'honneur de la Dwe Bouteille, dont par ensuite je célébrerai les miracles et vertus. Favete Unguis J ceci est Fhymne que chantait Diogène en goguettes.

Vrai père d'Apollo , toufours Bacchus nous vainct.

f>e son doux nectar bois-en autant que vingt ;

Adonc , sans plus , sera bel écrivain :

Au lieu d'encre , avec brandevin

Arrose ton gosier cavin ,

Et tu n'écriras pas en vain

Issani hors du ravin

De ce monde vain ,

Par ce divin

Sans levain

Devin

Vin.

Un triple hoquet fut la conclusion de cette impro-: visation bachique , et le cardinal éclata en applaudissements.

Le lendemain l'ambassadeur de France fut introduit avec son secrétaire devant Paul III, entouré de Salviati, Sadolet et de ses plus chers cardinaux, qui attendaient les. folies de Rabelais avec non moins d'impatience que le pape lui-même. Un profond silence régnait dans l'assemblée. Jean Dubellay , selon l^antique usage , posa un genou en terre et baisa la

proiil votre bonne volonté ; car le frère de madame la cardinale jura Dieu et diable de couper oreilles et davantage au digne bomme , sHl faisait mine de vouloir casser le mariage , et j ^approuve Tépoux d^avoir en appréhension le sort d'Abélard. Par ma braguette ! je ne m'en accommoderais guère, pour ce qui est de moi ! — » Je tombe en stupéfectionbien grande. Ce cardinal , mari et marri , serait-il parmi vous, messieurs?....

— » Monseigneur, interrompit Dubellay, voyezvous pas que ce bouffon vous raille , avec des contes de cette valeur! ce sont menues menteries qu'il jette,

'impie , à travers le baisement de la pantoufle. Mais sans plus dégoiser, messire le trompeur, baisez....

— «Laquelle? brune ou blonde? pantoufle ! oh! la mauvaise viande que cuir tanné de veau ou mouton ! ce m'est grande pénitence, M. du pape ,que d'açcoller celle-ci!

— » Laissez-le dire à son aise et fkntaisie , répondit Paul III à Dubellay , qui s'indignait de voir son secrétaire mieux venu que lui.

— » Oui dà , continua Rabelais , n'est-ce pas saint Crépin qm a ouvré ces merveilleuses pantoufles que l'on baise à tout venant? Si est , je veux lui en acheter de pareilles, parce que , avec elles, onc n'aurai à guérir goutte, cors ou varices, et par ainsi ne mourrai jamais par les pieds. Un mot de philosophie ardue , mon cher père. Dans cette antique cérémonie renouvelée du Prêtre-Jean,' que baise-t-on en toute humilité chrétienne, pied ou pantoufle ?

— » Ni Tuu ni Pautre , répliqua le pape , assez embarrassé de la question.

— » Et tous deux, cependant ; mais le cas est facile à résoudre; la pantoufle, si elle n'était chaussée, vau^ drait-elle le baiser amoureux q^e je m'en vais lui donner sans remords.

— » Non, sur mon chef! car ce baiser n'est rien qu'un hommage à la personne du pape ; se nommât-il Pierre, Agapet ou Paul ; c'est emblée manifeste que les rois même sont nos serfe et feudataires.

— » Patience , monsieur de la pantoufle , je vous ferai voir que le vulgaire, moutonnier de nature, se contente de l'apparence , et en votre pantoufle , ne baise rien qu'une pantoufle ; sur ce , je suis friand d'y goûter. »

En disant cela , il feignit de se baisser vers la pantoufle que le pape tendait à la rencontre de sa bouche ; mais il saisit tout-à-coup la jambe de Paul III , et le renversa de son trône, la tête dans un bénitier. Cette audace souleva de justes murmures , et pendant que l'on aidait le pape à se relever , les cardinaux disaient entre eux :

c( C'est un hérétique renforcé ! il serait urgent de le conduire aux prisons avant qu'il ait fiût des siennes dans la viUe, à l'édification de% impies et réformateurs.

— ^ » Méchant, dit le cardinal, je ne me tiens pas de te livrer aux inquisiteurs, et je te verrais brûler sans pitié aucune.

— Mon fils , balbutia le pape, que t^avais-je fait pour me traiter si rudement ? tâche à t^excuser de cet acte imprudent.

— » Pardon et grâce ! mon très-Saint-Père , répondit Rabelais aiSectant une étrange surprise ; j^ignorais (ju'il pût en advenir ainsi; j'avais par-ci par-là ouï exhalter la stabilité étemelle et sempiternelle de notre mère l'Église roipaine, et je cuidais , moi crédule par trop, que nulle force humaine, quelque grande qu'elle fût , ne pouvait remuer sa base perdurable, qui est le monsieur le pape. Pour Dieu ! je m'avise qu^on m'avait mal informé, et qu'il n'est pas tellement difficile de ruer par terre pape. Vj songerai. Ainsi soit-il ! »

Cette allégorie était expliquée par les efibrts de Luther contre le papisme, et tous les assistants en furent scandalisés , et ne rirent pas. Le pape lui-même parut mécontent. Il avait, du coup, deux ou trois bosses à la tête. Rabelais, cependant, sans demander son reste, s'esquiva subitement, et après son départ, Paul III s'aperçut que sa pantoufle avait disparu.

Quelques jours après , le pape reçut par un message un énorme paquet de décrétâtes et de bulles, au fond duquel il retnmva sa pantoufle ; il se douta que Rabelais avait i^t le tour. En efiet, celui-ci, sans perdre de temps, fit £ûre , par un ouvrier àt confiance , deux pantoufles entièrement conformes à celles du pape, et il attendit que l'occasion se présentât pour s'en servir. Paul III , quoiqu'il eût toujours à cœur ^e allégorique, ne pouvait se passer de Ra«

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bêlais^ qui raccompagnait dans s^s promenades, et ramusait par ses rudes plaisanteries. La flatterie u^était pas son défaut.

Un jour qu^ils traversaient presque sans suite le quartier appelé Rione de Parione, au coin du palais des Ursins, Rabelais fit remarquer au pape les dits de Pasquin. C'était une statue de gladiateur, en marbre ^ quij découyerte près de la boutique du cordonnier Pasquin, renommé pour ses bons mots, en retint le ncxm, lorsque ce cordonnier eut imaginé d'attacher au piédestal des vers satyriques , où la statue était censée parleri Ces pasquinades dérivèrent en usage , et toujours événements nouveaux faisaient uaitre nouveaux placards. Rabelais pria le pape de lire un quatrain français, qui venait d'être affiché.

Devers Genève un bon vent souffle , Dont Rome s'est mal défendue , Le pape a perdu sa pantoufle !....

Voilà sa puiisance perdue 1

(t Par l'Apocalypse i s'écria le pape, c'est Rabelais ou le diable qui a &it ce placard hérétique.

— » Saint-Père , j'aurais de quoi me glorifier de ce parallèle^. avec monseigneur le diable, mais par saint Frappart ! je ne vois d'autre coupable que maître Pasquin, et suis d'avis qu'on le brûle comme vendeur de psaumes en langue vulgaire.

— » Nargue de sa prophétie ! ma bonne pantov

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m^est revenue du ciel en droite ligne , et fût-elle , suivant Vécriteau , perdue réellement , je ne tarderais guère à la remplacer sans que nul y prtt garde ; ainsi la puissance papale ne s'en ira qu'avec les cordon -

niers.

— » Amen. Cependant, pour retourner à mes moutons, je déclare comme ci-devant, que le piebs imbécille baiserait la pantoufle au même endroit où fut mise la figue i , et ce sans danger de mort.

^ Faire la figue était, en Italie, une expression de mépris, dont voici l'origine racontée par Rabelais, Pantagruel, liv. IV, chap. 45.

ti Les Milanois s'estoyent contre luj (Frédéric Barberousse) absent rebelles , et avoyent l'impératrice » sa femme , chassée hors de la ville ignominieusement montée sus une vieille nuile nommée Thacor^ à chevauchons de rebours, sçavoirestle cul tourné vers la teste de la mule et la face vers la croppiere. Federic à son retour les ayant subjuguez et resserres, feit telle diligence qu'il recouvra la célèbre mule Thacor. Àdonques au milieu du grand Brouet (JBrogUo) par son ordonnance , le bourreau mist aux membres honteux de Thacor une figue , présents et voyants les citadins captifs , puis cria de par l'empereur , à son de trompe , rpie quiconque d'iceux vouldroyt la mort évader, arrachast publiquement (a figue avec les dents, puis la ia remist au prt^re lieu sans aide des mains. Quiconque en feroit refUs seroyt. sus l'instant pendu et étranglé. Aalcnns d'iceulx eurent honte et horreur de telle tant abominable amende , la postposarent à la crainte de mort et fiirent pendus. Es aultres la crainte domina sus tell« honte ; iceulx avoir

DE ^ALTSR SCOTT. 2o5

— » Nemai, mon fils j le premier qui la verrait en si horrible profanation, la prendrait bien dévotement, et pour ^er toute mauvaise odeur, l'oindrait de parfums ; puis après , content des indulgences obtenues ,

. viendrait la rapportant sur un înol coussin , ou dans un coffre de bois deVjrcomore. Je gage c[u'il en serait ainsi.

. — » Monseigneur, je m^offre à parier deux cents tournois qu'il en adviendrait autrement, et que la mule porte-pantoufle serait festoyée, baisée, caparaçonnée mieux queTâne de Balaam.

"^ n iTaiuraîs honte de gager à ce jeu deux cents tournois.....

— • » Non pas moi, je vous affie! davantage, sHl vous plait; la somme pour un pape est médiocre.

— » N'en parlons plus , qui voudrait se damner pour si peu ? le scandale aussi bien aille à tous les diables! il est plus nuisible à l'Église romaine que zuingliens, anabaptistes et luthériens ensemble. »

Peu de jours après cette conversation , une dame richement vêtue , qui tenait en main un étui de ve-

à belles dents tiré la figue , la monstroyent aa bourreatt apertement disants: Eceo lo fico, »

Cette singolière anecdote est rapportée aussi par Albert Cranta et Guillaume Paradin. De li, montrer le ponce pastant entre l'index et le deuxième doigt, pour figurer la figue au cul de la mule, fut une grande injure» et faire la Ji%ue passa en proverbe , comme en France ySi*re lei cornes.

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loun brodé en fil d'or, se présenta ayec assurance au palais du pape.

c Sa Sainteté, demanda-t-elle , sera bien aise de mon arrivée; faites qu'on l'avertisse et la prie de me voir le temps de la saluer et complimenter.

•i— » Monseigneur, répondit un appariteur, est enfermé à cette heure avec monsieur Pambassadenr de France ; ils sont en conférence politique et ne veulent point être troublés.

— » Je le pense, mais de ma part annoncez seulement ma venue au trèsHUÔnt Père et j'ai ferme espoir qu'il vous remerciera de cette bonne nouvelle.

— » Serait-ce pas, disaient entr'eux les huissiers , quelque reine ou princesse en pèlerinage à Rome? »

Rabelais , pour qui toutes les pcMles du palais étaient ouvertes , vint à passer dans le moment, et voyant cette dame courroucée d^ rester dans le vestibule , il la reconnut aussitôt , sans toutefois le laisser paraître.

— « Madame, dit-il avec une feinte gravité, je devine ce que vous souhaitez, et s'il vous plaisait me suivre , je vous mènerais tout droit ou est le pape , qu'attendez comme le messie des Juifs.

— » Seigneur, je vous en aurais gratitude bien grande , et monseigneur le pape à ma requête vous en voudra du bien, car je me doute qu'il est fort curieux de me voir, ce brave messire Dubellay ; sa lettre m'a fait jeter des larmes ! aussi lui avais-je prédit en nos adieux qu'il deviendrait pape en moins de rien, m

Ils allèrent ainsi jusqu'à la porte du cabinet, que Rabelais ouyrit sans gratter ; Paul III et Jean Dubellay assis devant une table lisaient des dépêches; la dame se précipita impétueusement au ccni du cardinal , quoi qu'il fit pour échapper à cette brusque accfdade.

« Mon petit Jean, dit-elle avec transport, je savais bien que j'épousais un pape en herbe!..

— » Sainte-Yierge ! s'écria Dubellay en la repoussant, après l'avoir envisagée , me voulez-vous perdre avec ces blasphèmes ? C'est quelque pauvre folle d'hôpital ! ajouta-t-il , rouge de colère.

— » Dieu me pardonne ! désavoueras-tu ta lettre et ce témoignage sacré que j'ai baisé dix millions de fois! n

A ces mots, eUe tira de l'étui une pantoufle semblable à celle du pape , et la plaça sur la table , ce pendant que Paul III et le cardinal échangeaient des regards de surprise et de doute. Rabelais, qui étouffait de rire, prit le papier qu'elle montrait et lut ce qui suit :

a Madame, MA csèRB épouse.

» Je vous mande par la présente, que le pape » Paul m étant mort d'un flux de ventre, le cou- » clave m'a élu en sa place ; donc je vous prie de » me venir trouver sans délai; d^autant que tous les V pa^es ont été mariés, plus ou moins, je ne resterai » en arrière. En public serez ma maîtresse et amie -,

308 SOIBÉKS

» ma femme en mon palais ; nos fils ( et j'ai hâte » d'en jeter en moule nne belle provision ) seront » nommés légats dès qu'ils auront des dents. Quant » à M. Totre digne frère, je l'institue gon&lonier de » l'Église, en attendant mieux. Pour témoigner de » la vérité de ceci , je vous envoie la très-sainte pan- » toufle , vous suppliant de la baiser bien fort pour » l'amour de moi. Sur ce , je suis impatient de vous » avoir en cour de Home; hâtez-vous madame la » papesse*

» Votre pape , Je ah Dubellay. »

— tt Notre-Dame de Langey! s'écria celui-ci, la raillerie est par trop outrageuse !

— » Pour ma part, dit Paul III, je suis volontiers tenté de rire, tout mort tpi'on me fasse dans cette' joyeuse épître.

— » Quoi donc? reprit madame. Dubellay, me moc[ue-t-on de telle sorte, et monsieur mon mari estil moins pape que cardinal ?

— » L'incomparable aventure! reprit le bon pape, monsieur l'ambassadeur a pris femme sans dispense et de lui sortira belle lignée de cardinaux pour le plus grand profit de l'Église ! madame la cardinale , ne vous gênez pas.... » Puis se ravisant il continua d'un ton plus sérieux : « Ça, parlez franc; la farce vaut bien qu'on en rie, et je sais gré à son gentil auteur ; pourtant je n'ose croire que messire Jean Dubellay

DE ^ALTBR SCOTT. 2O9

ait épousé devant Péglise cette honnête dame, mais seulement de chair.

— » Monsieur le pape, répli({uaBahelais, l'exemple d'Alexandre YI était hon à suivre, et monsieur le cardinal , pour son excuse, dira qu'il a été forcé au gtte, car pour vrai il épousa plutôt madame de Châtillon que la mcNrt. Yoilà ce que c'est qu'être prêtre , on n'a pas en cas de besoin une épée bien trempée pour soi défendre, et les excommunications ne tuent personne. Enfin messire Jean Dubellay, faisant contre fortune bon cœur , se vit de noces, bien qu'il en eût. Cela s'appelle, comme je l'ai cirdevant expliqué: trouver chaussure à son pied.

•— » Monsieur le moqueur ^ dit le cardinal , cachant mal son ressentiment, vous avez agi en traître serviteur , mettant le nez où vous n'aviez que faire , et travaillant à me nuire en l'opinion du plus honnête pape qui ait jamais été.

— » Au contraire, monseigneur, reprit Rabelais, de même qu'un pape est loin d'un cardinal, ainsi épouser une veuve par légitime contrat ne l'emporte pas sur coucher avec sa propre sœur. Qu'en pense Sa Sainteté?

«- n Rien sinon que tu es de ta nature dangereux de fait et de langue; on peut se tix)uver mal de rire de tes folâtreries, et qu'un plus méchant te citerait en inquisition pour vindictç trop méritée.

— » En vérité, continua Dubellay, j'aurais de quoi te faire condamner criminellement, et souviens-

toi que je tiens en réserve une clef satyrique et impie du Pantagruel, et qu'au Carême dernier tu mangeas du lard par dérision du jeûne.

— » Oui-dà, messire, n'étiez-yous point à table avec moi, petit, qui ne fis qu'imiter si haut prince de rÉgUse?...

— » Mais non , interrompit Jean DubeUay , je n'en ferai rien , et, ces menaces n'étaient que par ris. Tu es un gentil Panurge, et je t'aime mieux ainsi qu'autrement. Pour vous, belle dame , partez sans rancune et tenez-moi toujours pour vôtre du plus loin qu'il se pourra. i>

Madame de Ghâtillon-Dubellay baissa son voile pour cacher des larmes de dépit , et sans écouter des plaisanteries fort libres que Rabelais lui lançait à voix basse , sortit précipitamment et retourna à Fréjus , où elle passa le reste de ses jours dans un veuvage fort occupé.

Cependant il se fit un grand bruit sur la place Saint-Pierre ] Rabelais battit des mains avec de joyeux éclats de rire.

M Qu'est-ce là ? demanda le pape , les lansquenets de l'empereur forcent-ils Rome une seconde fois, ou bien s'est-il opéré quelque beau miracle ?

— » Voyez-y, dit Rabelais, et baiUez-moi cédtde pour toucher de votre trésorier deux cents tournois ; c^est pari gagné de ma part. »

' Le pape et le cardinal coururent à la fenêtre , et le spectacle qu'ils virent les contraignit de partager la

gaieté de Rabelais. La place était encombrée de peuple ; la foule en rumeur ouvrait , entre deux rangs pressés, un étroit passage à une mule caparaçonnée , au derrière de laquelle était attachée une pantoufle de velours rouge ornée d'une croix d'or. Chacun venait à son tour s'agenouiller et baiser la pantoufle.

— - » Dieu me soit en aide ! s'écria le pape , c'est ma sainte pantoufle qui pend au cul de la mule !

— » Sainte Marie, répéta I)ubeUay,la pantoufle n'a pas été se ficher là toute seule !

— M "Vraiment , répliqua Rabelais , le mystère est mon fait, et par cette curieuse comédie j'ai démontré que l'hommage était d& à la pantoufle et non à qui la chausse. Certes , un pape quel qu'il soit difi'ère d'une mule!

— » Rabelais, dit le cardinal, j'admire bon gré malgré tes hardies inventions, mais en ami, je te donne avis d'en être sobre à Rome, surtout si tu n'as pas goût à te voir lapidé comme feu saii^t Etienne ; monseigneur le pape même n'aurait pouvoir de te sauver.

— » U parle d'or , ajouta le pape avec tristesse ; à Rome on peut impunément se souiller de crimes et forfaits, mais non railler tout haut la plus patente superstition. Gardez- vous, mon fils, de dire à aucun l'auteur d'une telle hérésie ; mal vous en prendrait.

— » Sainte pantoufle , ayez pitié de moi ! disait Rabelais, sainte pantoufle, priez pour moi, kyrie éleïson / dites , mon petit pape p cette fiirce vaut-elle

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pftf deux cents tonmois? Vite , payei tds dettes et myoDS cpiittes. Cernez de toiu vos yeux. N'est-ce pas étrange cérémonie ? Gimme madame la mole parte brayement ses reliqaes! de quelle ardfenr ces bonnes gens baisent et rebaisent le monle de Totre pied ! Ils pensent racheter leurs péchés à venir ! Pas on s^embarrasse dn honteux endroit de la mole, et drait-elle à aller du rentre, <pi'ils n'y songeraient guère parmi leurs dévotions. Par la cuisine des moines ! monseigneur, comme il n'est qu'un pftpe, il ne fkui plusieurs pantouiles !

— M Mon fils , répondit Paul III , tien84Di ponr admonesté ,si tu ne mets de frein à tes paroles , elles te mèneront plus loin que tu ne penses. Or, sois sage en public, je t'en prie , sinon tu feras ouuyaise fin. Je vois que ces gens s'en vont venir à mon hâtel. »

En effet, la mule s'était arrêtée d'elle-même, comme par instinct , devant le palais , et tous les regards s'étant tournés de ce o6té, on aperçut le pape à sa fenêtre , et mille acclamations retentirent : Paul ID fut forcé de paraître sur le balcon , et de donner as bénédiction au peuple , qui la reçut en silence et à genoux. Ensuite on délibéra parmi la foule pour envoyer une députation au pape , et trois religieux-mendianls, qui faisaient partie du cortège de la mule, furent chargés de cette mission délicate. Le Saint-Père ordonna qu'on les introduisit devant lui, non sans avoir recommandé à Rabelais de ne pas commettre d'imprudence. Les religieux commencèrent par des signes

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(le croix et des génuilezions , puis le plus âgé parla en ces termes :

<c Très^yénérabie pontife, qui ayez en main les cleÊi du paradis et deTenfer, daignez ouïr un miracle étonnant qui tient Rome en ébahissement et proclame la protection du bon Dieu. Votre sacrosainte pantoufle avait été sans doute dérobée par les démons ou leff hérétiques : or , voici èomment ce trésor est revenu en notre ville. Un ange que beaucoup ont vu, a raconté que des païens à Ferrare, possesseurs de la divine pantoufle par magie ou larcin , Pappendirent au cul d^une mule avec coupable intention , la voulant par la ville promener en manière de momerie ; et madame Renée, duchesse de Ferrare, qui, en sa cour recueille les luthériens bannis de France , les excitait à ce iaire. Mais la digne mule inspirée de Dieu, comme jadis Fânesse de Balaam, s'enfuit si rapidement qu'elle arriva tantôt aux portes de Rome. Donc ordonnez qu'une chapelle soit édifiée au lieu où parut Fange , tenant par la bride la mule bénite, et fiutes qu'un de vos cardinaux vienne de ses mains sacrées délier la pantoufle ; ce que n'oserait nul profane de peur d'être abimé comme Dathan et Abiron. De plus, nous prions votre Sainteté de permettre que cette sainte mule soit donnée en garde à notre couvent , où elle ne manquera de paille ni d'avoine.

— M Mes bons pères , interrompit Rabelais , chez vous, la mule aura meilleure pâture qu'en l'écurie d'un prince, mais j'ai peur que certain faussaire la

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réclame comme sienne ; baillez-lui, en paiement de son mensonge, des coups et injures.

— n Monsieur le cardinal , dit le pape , yeuillez de ce pas chercher ma pantoufle et la rapporter bien précieusement en ma garde-robe.

— M Monseigneu!*, reprit Dubellay, tout confus, ne pouyez-vous requérir cela de ces honnêtes religieux; ils tous en voudront de la reconnaissance.

— » Non , répliqua Paul III , ce vous sera légère pénitence pour un péché que vous sayez ; yous aurez part aux indulgences. Quant à la chapelle dontj'approuye l'idée, je consens qu'elle soit faite et ornée du produit des aumônes. Déjà monsieur François Rabelais, secrétaire et médecin de monsieur l'ambassadeur, offre en don deux cents tournois, pour être employés à cet objet. »

Rabelais n'osa pas dire non , et fit une grimace au pape; le cardinsJ d'assez mauvaise humeur, suivit les moines et alla détacher la pantoufle. Un pauvre diable s'étant écrié que la mule lui appartenait , fîit conspué et battu par la populace. Les religieux-mendiants vinrent en procession emmener la mule, que Rabelais avait volée dans une hôtellerie.

et II pleut donc des pantoufles , dit Jean Dubellay , en jetant aux pieds du pape celle qu'il rapportait, on bien il faut qu'il en pousse! Le feu Saintr Antoine arde les cordonnier»!

— » Mon fils, dit le pape à Rabelais, si tu ne t'ar

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mendes point , je te déclare que tu périras par le feu ou la hart !

— )} Peut-être, répondit Rabelais; néanmoins d'après icelle invention , yotre pantoufle sera dite éternellement îa mule du pape/ »

Rabelais mourut dans son lit , à Page de soixante ans , et curé de Meadon !

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