‹ Soirées du Faubourg Saint-Germain [causeries du beau monde]Chapitre 5 sur 7 · Î18 ROG · texte numérisé non relu

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avait, tout en grondant, la faiblesse d'ouvrir. Et une vieille femme sourde, et un vieux chien aveugle , et un vieux perroquet muet, avaient quelque contentement à se trouver réunis.

Une brouille assez grave avait pourtant compromis cet accord. Par respect pour la mémoire de ses maîtres, Sarah voulut un jour détacher du cou de Rog le collier de cuivre dont il traînait ignominieusement la marque et les armes dans la boue des ruisseaux. Rog se révolta, Sarah persista, le chien la mordit et s'enfuit avec le collier.

La vieille pleura, non de la douleur, mais de l'ingratitude , — son seul ami.

Maintenant transportons-nous dans un de ces parcs dont Londres est ombragé, reposons nos regards sur ces bouquets de famille qui fleurissent par un beau soleil. Portées dans les bras de leurs bonnes , de petites fdles, jonquilles vivantes, se balancent au dessus du champ des promeneurs.

Et c'est un ravissement de voir , à hauteur d'épi , cette génération qui doit fouler celle

qui la porte; de voir la vie monter en graine.

Quel accident a tout à coup troublé réternelle tranquillité de ces parterres ? Un enfant est-il tombé dans l'un des bassins en appelant les cygnes? La foule s'accumule sur un point, ce point grossit, il roule, il s'ouvre, et il s'en échappe un chien tirant, tantôt par la robe, tantôt par les manches, mais ne lâchant jamais prise, une jeune personne de quinze ans. Des coups de canne pleuvent sur le chien, il secoue, il traîne sa proie. On l'en détache , il la reprend et recommence. Les cris de sa victime en lambeaux ne l'effraient point. On se lasse de le battre , lui ne se lasse point d'être battu, malgré sa tête en sang, ses yeux aveugles qui pleurent , ses derniers poils qui s'envolent.

Un cri sort de la bouche de celle qu'il oblige à ramper avec elle. Elle a lu sur le collier du chien, Rog; — elle dit Rog! — et Rog lâche aussitôt les vêtemens qu'il déchirait, et, reconnu et appelé, il trace en

courant autour de cette voix un cercle rapide de bonds, d'aboiemens, de frémissemens, de caresses, et puis il marche devant, et on le suit ; et il reprend son cercle, et encore sa marche ; à chaque pas ilretourne sa tête aveugle.

Et la foule ne sait maintenant que penser de cette autorité du chien sur la personne qui le suit comme un enfant obéissant suit son père.

A. mesure qu'on avance, la jeune fille retrouve dans sa mémoire des traces complètement effacées. Ici un mur blanc, là une enseigne , là un ruisseau ; puis sa rue , puis sa porte.

— « Ah ! ah ! c'est Rog qui me revient, dit la vieille ; mais c'est étrange, il aboie de la même manière que cette fatale nuit.... »

Elle tira le cordon.

— « Ma bonne maîtresse , vous n'êtes donc point morte? Venez-vous me chercher pour aller au ciel.^ »

Sarah avait pris Lucy pour sa mère, tant Lucy était grande et belle.

Rog se jeta sur la moitié d'un poulet rôti et le mangea.

Sarah courut lui chei'cher l'autre moitié.

Lucy avait été enlevée par des agens de son père, et conduite à Sydney, dans la Nouvelle-Galles.

vm.

D'après le testament de lady Philipps, tous ses biens devaient appartenir à celui qui retrouverait sa fille Lucy. Qui l'avait retrouvée? Rog. — A Rog donc tous les biens de mistress Philipps. Mais Rog pouvait-il hériter? Question grave que le tribunal seul devait décider. Jour fut pris pour aller chez le juge.

Sarah a mis sa plus belle robe, elle a sa canne d'ébène, ses lunettes et son sac en I 21

}iékin des Indes. Lucy est belle comme une Anglaise : port majestueux, regard tendre et bleu ouvert sous des cheveux blonds. Kog est peigné, lavé, parfumé ; son collier est nettoyé, il luit : Rog n'est plus que laid. Mais, comme Rog est aveugle, un cordon de soie le liera à la main de Lucy.

Avant de sortir, Sarah place le portrait de sa maîtresse sur une chaise, et semble lui adresser une courte et fervente prière, afin d'obtenir un heureux résultat dans leurs démarches. Lucy s'agenouille, Rog attend.

Sarah se tourne ensuite tout en larmes vers le chien.

— « Mon vieux Rog ! »

Rog aboie.

— (( Mon vieux compagnon ! voilà l'enfant de notre excellente maîtresse I La laisserons-nous mourir de faim, Rog?

— « On nous a pris, moi dans un hospice, toi dans la rue, et l'on nous a donné ici, à loi du lait, à moi du pain, Rog. »

Rog aboie.

— « Tu n'es qu'une créature sans baptême; c'est vrai; mais lu n'es pas méchant, quoique un peu voleur. Je le pardonne, mais il faut rendre tout à ta petite Lucy. Que ferais-tu de cet argent? Du pain, tu en auras toujours ; de l'abri pour ton hiver, toujours; et on te laissera ton collier. »

Rog aboie.

— « Puis nous allons mourir. Tu as douze ans, Rog, j'en ai bientôt soixante; tu es aveugle, je suis sourde. Et cette enfant, c'est si jeune, si beau, Rog! »

Lucy passait affectueusement la main sur la tête de Rog, qui, k défaut des yeux, promenait son flair sur la peau douce de sa jeune maîtresse.

— « Et nous quitterons ce vilain grenier, nous descendrons au salon; Lucy reprendra le fauteuil de sa mère, moi mon fauteuil, toi entre nous deux; et cet hiver, frileux que tu es, mon vieux Rog, tu te fourras dans les cendres tant que tu voudras. Et je ne te gronderai jamais. Entends-

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tu, Rog? Tu saliras lanl que tu voudras les tapis. »

. Et Rog aboie chaque fois que Sarah prononce son nom.

' — «Viens, Rog, viens, partons, et sois gentil devant monsieur le juge. »

Devant le juge, la question ne fut pas aussi compliquée que pour l'intelligence de la pauvre Sarah. lé fbnu'ji u a li :; ,jiii;l ; Quand seprésentèrent'devant lui Saraîi, qui tendait le testamenl, et Lucy avec le chien en laisse, le juge de Common'srcourt sourit sous son épaisse, perruque, et en s'inclinant il dit ; jh j/î

— « La loi civile veul que tout sujetsoit apte à hériter.

— « Mais un chien n'est pas. un sujet.

— « Le testament est nul.

— « Au nom du roi, cassons le testament de lady Philipps,.et reportons: sur miss

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