DEUX CHAPITRES INÉDITS DE LA CHARTREUSE DE PARME
A Panl Arhdsi,
Dix mois après la publication de la Chartreuse de Panne, en i84o, Balzac écrivit pour la Revue Parisienne un article resté fameux. Depuis la mort de Beyle (1842), le» critiques se sont lentement succédé : Auguste Bussière dans la Revue des deux Mondes (i8/43), Sainte-Beuve en i854, Hayward dans VEdinburgh Review (i856), Taine dans la. Nouvelle Revue de Paris (1864). Paul Bourget dans la Nouvelle Revue (1880), ont apporté chacun une pierre au monument qui, aujourd'hui, est de construction solide et glorieuse. Beyle avait deviné juste : Je serai lu vers 1880, disait>il.
Mais Farticle de Balzac est le plus beau document stendhalien que nous ayons. Il est le premier, et il est peut-être le plus désintéressé.
Nous avons aussi la lettre que, de Civita-Vecchia^
Stendhal écrivit au romancier, lettre-manifeste des plus curieusesv dans laquelle Beyle parle en toute franchise — il n'avait pas besoin de mettre un masque en s'adressant à Tauteur du Père Goriot. « J'ai été bien surpris, hier soir, monsieur. Je pense que jamais personne ne fut traité ainsi dans une Revue, et par le meilleur juge de la matière. Vous avez eu pitié d^un orphelin abandonné au milieu de la rue. Rien de plus facile, monsieur» que de vous écrire une lettre, polie, comme nous en savons faire vous et moi. Mais, comme votre procédé est unique, je veux vous imiter et vous répondre par une lettre sincère.
(( Recevez mes remerciements des conseils encore plus plus que des louanges. »
Les louanges sont, en effet, compensées par d'excellents conseils^
Le côté faible de la Chartreuse, dit Balzac, est le style, en tant qu'arrangement de mots, car la pensée éminemment française soutient l'édifioe. La phrase longue, ajouta-t-il, est Wfal construite, la phrase courte est sans rondeur. M, Beyle « écrit à peu près dans le genre de i3iderot qui n'était pas écrivain, mais la conception est graiMle et forte, mais la pensée est originale et souvent bien rexMiue. Ce système n'est pas k imiter. // serait trop dangereux de laisser les auteurs se croire de profonds penseurs »,
On connatt la réponse de Stendhal : a En composant la Chartreuse, pour prendre le ton, je lisais chaque matin deux ou trois pages du Code civil, afin d^étre toujours naturel. » It ne veut pas, par des moyens factices, fesciner l'âme du lecteur. Il déclare cependant qu'il va corriger le style de son roman, maïs qu'il sera bien en peine ;
COMMENT STENDHAL TRAVAILLAIT Io3
et là-dessus, il s'explique. « Si la CJiartreuse, dit-il, était traduite en français à la mode, par M*"® Sand, son succès serait assuré, mais pour exprimer ce qui se trouve dans les deux volumes actuels, il lui en eût fallu trois ou quatre. Pesez cette excuse. »
A l'égard du fond, Balzac fait des critiques fort justes, qui se résument en cette phrase -z a Dans «a manière simple, naïve et sans apprêt de conter, M. Beyle a risque de paraître confu&. Le mérite qui veut être étadié^ cowrt le risque de rester inaperçu» » £t il souhaite, 4laas l'intérct du livre, que Tauteur commence par sa magnifique esquisse de la bataille de Waterloo et, en revanche, développe quelques autres parties.
Et, bravement, Stendlial se met à Tocuvre, il retombe dans les mêmes erreurs, et continue "h guerroyer contre la syntaxe, naturellement.
J'ai eu la joie de découvrir dans les soixanle-dix volumes des manuscrits stendhaliens de Grenoble deux chapitres inédits de la Nouvelle Chartreuse, enfouis et perdus en cet océan.
La lettre à Balzac est du 3o octobre i84o ; et ces fragments sont : Tun du 6 novembre i84o, et l'autre du mois de décembre de la même année. Il n'y a donc aucun doute, Beyle tenait la promesse qu'il avait faite d'ajouter quelques épisodes à son roman^