LE COMTE ZORAFI, JOURNAL DU PRINCE DE PARME
(( Le comte Zurla (i), ministre de l'Intérieur, mena chez M™' Sanseverina le comte Zorafi, c'était le journal de Parme.
(( Dans les réunions où il se trouvait, ce silence, souvent pénible dans les réunions officielles, ne pouvait s'introduire, et, dans un pays qui a une police terrible et une prison d'Etat dont on aperçoit la tour haute de cent quatre-vingts pieds au bout de chaque rue, toutes les réunions de plus de deux personnes peuvent passer pour officielles.
« Ce qu'on peut dire à la louange de Zorafi, c'est qu'il n'était pas plus espion qu'un autre seigneur de
(i) Conversation du comte Mosca avec la duchesse Sanseverina, après la visite de cette dernière h Ernest IV, prince de Parme : (( J'ai fait donner ce portefeuille au comte Zurla-Gontarinî, un imbécile, bourreau de travail, qui se donne le plaisir d'écrire quatre-vingts lettres chaque jour. Je viens d'en recevoir une ce matin sur laquelle le comte Zurla-Gontarini a eu la satisfaction d'écrire de sa propre main le numéro 30,71 5. »
(Chartreuse, chapitre vi).
la cour ; c'est qu'au fond il était ridicule, mais nullement méchant. Tout autre seigneur de la cour n'eûl pas vu, impunément pour ses amis, tous les jours, le souverain. Zorafi se croyait ministre et avait peur du comte Mosca. Et toutefois il était obligé, dix fois par mois peut-être, d'en dire du mal. Lorsque le comte (Mosca) avait eu un succès marqué dans une affaire, il était assuré d'être blâmé le lendemain par le journal du prince.
(( Le comte Zorafi était un homme d'esprit qui ne pouvait pas souffrir d'avoir cinquante napoléons dans son bureau. Dès qu'il se voyait cette somme ou même une beaucoup moins importante, il songeait à la dépenser. Par exemple, le jour où nous lui ferons l'honneur de le présenter au lecteur, il viendra d'acheter pour quarante-cinq napoléons un lustre anglais magnifique. L'acquisition faite, ne sachant où le placer et s'en souciant déjà moins, il avait prié Prinote, le fameux marchand bijoutier, de le garder dans son magasin.
« Ce comte avait passé sa jeunesse à faire des sonnets en style emphatique et dont le public de Lomhardie avait été fou au point de les comparer aux sonnets de Monti. Maintenant, à propos de je ne sais quoi, quelqu'un avait hasardé en public que ce style tellement emphatique était emphatique avec le caractère simple de Napoléon ; il n'avait fallu que ce mot pour faire tomber dans le mépris les sonnets de Zorafi»
lO^ SOIRÉES DU STENDHAL CLUB
« Et, chose étonnante ! Zorafi qui avait exactement le caractère d'un enfant vaniteux n'avait point montré de chagrin. De plus, ce qui était phis sérieux que la chute de ses sonnets,. il avait à peine huit à dix mille livres de rente et il en dépensait vingt-cinq.
« Malgré ces 25,ooo livres, ilavait souvent des dettes, et ces dettes étaient payées tous les ans par une main incosmue.
« Qu'était donc Zorafi ? Il était le Journal du Prince^
(( Il était comte comme tout le monde Test en Italie^ mais de plus il avait joui du premier renom littéraire pendaait au moins dix ans. Zorafi n'était nullement méchant, ou du moins n'avait que la colère d'un enfant. Il avait le plus bel accent siennois et parlait comme un ange. Les phrases coulaient avec une facilité parfaite, il parlait de tout avec grâce, en un mot rien ne lui eût manqué si de temps en temps il eût joui de quelque idée à plac^ dans ses phrases.
« Depuis .peu, le prince avait donné une voiture à Zorafi,. mais c'était sous la condition de faire au moins vingt-cinq visites en un jour.
— Une me convient pas encore d'imprimer un journal, lui avait dit le prince en lui faisant cadeau de la voiture attelée et ornée d'un cocher et d'un laquais- Un journal fait par un homme de votre espèce aurait une foule d'abonnés, eh bien 1 ayez une foule d'amis et dites-leur avec l'esprit qui vous distingue les arti-
des que vous imprimeriez, si vous aviez le privilège' du journal. Un jour vous l'aurez ce journal, et S vous rendra 5o,ooo livres de rente. Car je vous donnerai beaucoup de liberté, vous parlerez des mesures adoptées par mon gouvernement.
(( Dès (ju*on eût remarqué cette manie de Zorafi, on récouta dans le monde comme ailleurs on lit le Journal officiel, »
Où ce portrait aurait-il trouvé sa place ? Sans doute au chapitre vi, au milieu des premières notes sur la cour de Parme, quand il est question de la crise ministérielle et que Mosca parle de Tapparition d'un journal ultra monarchique. Balzac, dans son article, insiste sur la perfection des portraits de Stendhal. Le rôle du prince, dil-il,, est iracé de main de maître, et c'est le Prince. On le conçoit admirablement comme homme et comme souverain La critique ne peut rien reprocher au plus grand
comme au plus petit personnage de la Chartreuse ; ils sont tous ce qu'ils doivent être. Là est la vie et surtout la vie des cours, non pas dessinée en caricature comme Hoffmann a tenté de le faire, mais sérieusement et malicieusement.
On voit que le portrait du comte Zorafi n'aurait pas déparé la collection et aurait trouvé grâce devant Balzac. Nous y relevons un trait charmant qui n'est pas nouveau chez Stendhal, mais qui est renouvelé : « il parlait de tout avec grâce... rien ne lui eût manqué si de temps en temps il eût joui de quelque idée à placer dans ses phrases ». C'est là un thème favori de Beyle, sur lequel il a brodé
de bien jolies variations, et le comte Zorafi rappelle plus d'un des personnages importants qui s*agitent autour du Marquis de la Môle ou dans la petite ville de Verrières.
Stendhal écrivait à Balzac : « Je vais faire paraître, au foyer de l'opéra, Rassi et Riscara, envoyés à Paris comme espions, après Waterloo, par Ranuce Ernest IV.
« Fabrice, revenant d* Amiens, remarquera leur regard italien et leur milanais serré, que ces observateurs ne croient compris de personne. »
Nous n'avons pas le récit du séjour des espions à Paris, mais Stendhal a esquissé un épisode bien amusant du passage de Fabrice del Dongo à Amiens.
Ici reportons -nous au début du chapitre v de là Chartreuse, à ce court passage : « Pendant les quinze jours que Fabrice passa dans l'auberge d'Amiens, tenue par une famille complimenteuse et avide, les alliés envahissaient la France. » L'épisode en question paraît être le développement de la phrase que j'ai soulignée.
Ce second fragment est intitulé :
l' AVANT-SCÈNE RACONTEE PAR BIRAGUE DANS LA SOCIÉTÉ DE M"'' LE BARON A AMIENS, SIX SEMAINES APRES WATER- LOO.
« Fabrice, bien reçu dans cette maison qui lui semblait fort agréable, cherchait à ne jamais parler de la
le colonel ; mais comme il pensait sans cesse aux détails dontit avait été témoin, Il y revenait quelquefois ; alors le colonel plaçait le doigt sur sa bouche en souriant et parlait d'autre chose. En revanche, Fahrice avait soin de ne jamais rien dire qui pût faire deviner par quelle suite de hasards il avait été emmené dans les environs de Waterloo. Les dames surtout le mettaient sans ceaac dans la nécessité de trouver des ré- [)onses polies et qui ne leur apprissent rien sur ce qu'elles désiraient savoir. A chaque instant, par des phrases qui trahissaient l'intérêt le plus vif, elles le mettaient comme dans la nécessité de leur apprendre quelque chose ; mais il se tirait bien de la gageure et les dames ne savaient absolument rien, sinon qu'il s'appelait Vasi (i), et encore avaient-elles de fortes raisons de croire que ce nom était supposé.
« Le Colonel Le Baron (a), sa femme et les dames de leur société étaient donc dévorés de curiosité, les
(i) « Boulol avait été le nom du propriétaire de la feuille do route que la geûlière de R... lui avait remise... Outre la fcuilTa de route du hussard Boulot, il conservait précieusement }e passeport italien d'après lequel il pouvait prétendre au double non* de Vasi, marchand de baromètres. Quand le caporsl lui avait i»proché d'être fier, il avait 'été sur le point de répondre : moi £er I moi Fabrice Valserra, Marckealno del Dongo qui consens à porter la nom d'un Vasi, marchand de baromètre» !!I » Char-
(i) Ibid.
Il€^ saxRÉES bu Stendhal club
ffrontures de ce jeune homme devaient être bien extraordinaires.
iR Tout ce que }e puis vous certifier, leur répétait le colonel, c'est qu'il est doué du plus vrai courage, le plus simple, le plus naïf pour ainsi dire. Quand j'ai eu la gaucherie de le mettre en vedette au bout du pont de la Sainte (i) et qu'il s'est battu un contre dix, je parierais qu'il tirait du sabre pour la première fois.
— Et son passe-port que vous êtes allé vérifier à la municipalité porte bien : Vasi, marchand de baromètres, portant sa marchandise î. . .
« Ces dames, ce jour-là, lui firent mille questions affectées sur les baromètres, il s'en tira en riant et fort bien ;-on le consulta sur l'état du baromètre de la maison qu'on lui mit entre les mains, il se rappela le ton qu'en pareille circonstance aurait pris le comte Pietranera, et, autorisé par les plaisanteries qu'on lui disait, répondit sur le ton de la galanterie la plus vive. Sa ftguie était si modeste et ce ton faisait un contraste si singulier avec ses façons ordinaires qu'il ne fut point maLr^çu, les dames riaient aux éclats. Le soir même le^ colonel leur dit :
— Le hasard vient de me donner un moyen de tBOUver la position de notre jeune homme; vous connaissez cette figure de déterré qui lui est arrivée d'Italie, cet homme est avocat et s'appelle Birague, mais de
(i) Chartreuse, chapitre iv. ^
plus, il meurt de peur ; il parle mal français, mais j'espère que son baragouin pourra ne pas vous déjdâire^ car il est tellement poussé par la peur que cha« cuoe de ses phrases dit quelque chose. Ce matin, cet avocat qui, depuis quelques jours, me suivait toujours deTcEil au café, a enfin trouvé un prétexte pour, comme il dit, me présenter ses respects ; j'ai sur-le-champ pensé que peut-ôJbre vous daigneriez ne pas être rebutées par son langage qui du reste ressemble beaucoup à celui de votre jeune favori ; en conséquence, j'ai engagé cette figure étrange à prendre le thé ce soir avec nous, et, ù vous m'y autorisez, je vais envoyer Beloir le prendre au café.
« Dix minutes après, le dragon Beloir annonça dans le salon : M. Birague, avocat.
a La conversation ne dura pas moins de deux heures, les dames comblaient d'attentions et de prévenances le pauvre avocat qui se mettait en quatre pour leur plaire, mais ce fut en vain qu'elles cherchèrent à tirer de lui quelque chose de relatif à Fabrice ; elles étaient impatientées de sa discrétion, qui ne manquait pas de formes polies, lorsque le colonel s'écria :
— Il faut convenir, mon cher avocat, que vous êtes un homme bien brave, comment avez-vous osé pénétrer en France dans les circonstances présentes ? On veut bien m'accorder dans l'armée quelque réputation de bravoure, mais je veux bien vous avouer qu'à, votre place (et je vous le dirai franchement, parlant un fran-
çais aussi différent de celui que parle le naturel du pays), jamais je ne me serais hasardé à pénétrer dans un pays aussi agité. Enfin je vois que vous avez fait la conquête de ces dames, vous avez enfin un air de sincérité qui me plaît et je veux bien vous accorder ma protection. L'oncle de Madame est maire d'Amiens ; je dois vous avouer que puisque vous n'êtes pas recommandé par quelque ambassadeur, votre sort est entre ses mains. M. le Maire Leborgne a un caractère féroce, jamais il ne voudra croire que vous êtes venu à Amiens pour votre santé, etc., etc.
« Les dames saisirent fort bien Tindlcation donnée par le colonel ; elles mirent tous leurs soins à donner à Tavocat milanais une haute idée du caractère cruel du bon M. Leborgne. maire d'Amiens. Birague était plus pâle que son linge, que la cravate blanche et l'énorme chapeau qu'il avait arborés ce soir-là pour être présenté à des dames ; mais il se voyait si bien traité qu'enfin sur les onze heures il se hasarda à demander au colonel s'il avait des chevaux. Le colonel lui demanda si, à l'heure qu'il était, il voulait faire une promonade, qu'il n'avait que deux chevaux, qui même étaient deux rosses, mais qu'il les offrait de bon cœur.
— Je me garderais bien de sortir de la porte à l'heure qu'il est et de m'exposer à me voir faire des questions par les agents de la police, mais je trouve une humanité si respectable dans votre cœur et dans celui de ces bonnes dames que j'ose vous faire une de-
mande ; permettez-moi de passer la nuit dans le magasin à foin de vos chevaux : comme c'est une idée qui me vient à l'instant, le terrible maire Leborgne ne saurait en être instruit et je passerais du moins une nuit tranquille. Je loge avec son Excellence, M, Vasï, mais il a eu l'imprudence, à la vérité bien avant mon arrivée, de ne plus vo'uiolr recevoir la famille Duprez qui est très piquée et qui, je n'en douta pas, aimerait à se venger. Je n'ai point caché mon sentiment là-dessus à M. Vasi, j'ai osé lui dire que cette démarche fut imprudente de sa part; mais votre expérience.monsieur le colonel, a dû vous apprendre quelle est l'imprudence de la jeunesse. M. Vasi m'a répondu qu'il eût été asphyxié par l'ennui, s'il eût continué à se revoiries soirs dans la famille Duprez.
« Dans l'état actuel des choses, les Duprez qui, sans doute, désirent se venger, n'oseront pas s'attaquer à un homme tel que M, Vasi, mais ils s'en prendront à un pauvre diable comme raoi, etc. , etc.
« Le colonel linit par donner à M. Bîrague une lettre de recommandation adressée à M. le Maire d'Amiens et dans laquelle il déclarait qu'il répondait corps pour corps de M. Birague, honnête avocat de Milan, et qu'il avait connu lorsqu'il était en garnison dans cette ville.
— Portez toujours cette lettre sur vous avant de rentrer au Grand Monarque, et hràlez tous les papiers manuscrits ou imprimés que vous pouvez avoir dans
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votre cbamire ; passez une ntiît tranquille, maïs tous voyez que je réponds de vous, venez demam et racontez-moi tonte votre histoire afin que, si le Maire m'interroge avec sévérité, je puisse faire semblant de vous connaître depui* longtemps; ne dites rien à M. Vaside tout ce que je veux bien pour vous.
« On peut juger si cette soirée fut amusante pour ces damés, mais elles craignirent d'avoir fait trop de peûr â M. Birague.
— Il est évident que la figure âe cet homme était incroyable, disait M"^ Le Baron.
— Mais, répondait une de ses amies, il est de plus en plus probable que notre jeune protégé Vasi est un homme de conséquence dans son pays.
« Le colonel eut besoin de manœuvrer pendant huit jours; M. Birague parlait tant qu'on voulait de ce qui lui était personnel, mais il était impénétrable sur ce qui avait rapport à Fabrice. M"® Le Baron et ses amies lui donnèrent à déjeuner un jour que le colonel était absent et elles se jouèrent avec tant de cruauté de la peur de M. Birague que celui-ci finit par leur dire en pleurant :
— Eh bien ! je vois que vous êtes de braves dames,, je vois que vous ne voudriez pas me perdre, vous avez un crédit immense sur M. le maire d'Amiens, donnezmoi votre parole de m'obtenir un passe-port pour r Angleterre signé par M. le Maire et je pourrai du moins me réfugier à Londres en cas de danger ; mon
père m'a ordonné de passer par Londres afin de pouvoir rentrer k Milan sans craindre le baron Bindui, chef de la police du pays ; c'est un homme du génie de votre Maire, il n'est pas (acdle de sortir de ses prisons, une fois qu'on y est entré.
— Eh bien, s'écria M"" Le Baron, si vous êtes sincère avec nous, je vous donne ma parole que demain vous aurez le passeport pour Londres4 nous ne voulons pas de mal à M. Vaâ, bîea loin de là, voilà Madame, dit-elle enmontrant la plus jeune de ses amies, qui a pour lui un tendre seatimeaL
a Birague fut un peu étonné dé l'éclat de riie qui suivit cet aveu ; il eut assez de peine à répondre, avec quelque clarté aux cent questions dont il fut accablé à la fois.
« Ces dames savment déjà que Vasi était un nom supposé, que Fabrice del Dongo était le second Sis du marquis del Dongo, second grand-majordome, major du royaume tombardo-vénitien, l'un des plus ^ands seigneurs du pays, dont son père, à lui, Birague, était intendant. A l'annonce du débarquement de Napoléon an golfe de Granti, en juin, malgré l'alarme de sa tante et de sa mère, Fabrice s'était enfui du magnifique château de son père situé à Grianta, sur le lac de Côme, à six lieues de la Suisse.
<( Birague en était là de sa relation, lorsque le colonel rentra ; on lui répéta ce que Birague avait déjà dit; comme son régiment avait été longtemps engar-
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nîson à Lodi, à quelques lieues de cette ville, il connaissait tous les personnages de la cour du prince Eugène.
— Quoi, s'écria-t-il, cette comtesse Gina Pietranera dont vous parlez à ces dames comme de la tante de Fabrice, c'est cette fameuse comtesse Pietranera, la plus jolie femme de Milan du temps du vice-roi et qui faisait la pluie et le beau temps à la cour ?
— C'est elle précisément, mon colonel.
— Et quel âge peut-elle avoir maintenant ?
— Vingt-sept ou vingt -huit ans ; elle est plus belle que jamais, mais elle est tout à fait ruinée, son mari a été assassiné dans un prétendu duel, et la comtesse a été outrée de ne pouvoir venger sa mort : le général était à la chasse dans la montagne de Bergame avec des officiers du parti ultra ; lui, comme vous savez, quoique appartenant à une famille d'antique noblesse, avait toujours servi dans les troupes de la République cisalpine; il y eut un déjeuner pendant cette chasse, tin des officiers ultra se permit de plaisanter sur la bravoure des troupes cisalpines ; le général lui donna un soufflet, le déjeuner fut interrompu ; comme on n'avait d'autres armes que des fusils, on se battit au fusil, le pauvre général tomba raide mort, percé de deux balles ; mais la rumeur exacte de ce duel fut si grande à Milan que tous les officiers qui y avaient été présents, furent obligés d'aller voyager en Suisse (i). Le chi-
(i) Nous trouvons ici le développement de ce passage laco-
rurgîen du pays qui avait fait la levée du corps du général constata que la balle qui lui avait donné la mort était entrée par le dos. Cette déclaration du chirurgien arriva h M. le baron Binder, directeur général de la police, la comtesse Pietranera en eut aussitôt connaissance, car elle peut tout ce qu'elle veut & Milan ; elle a pour amis et serviteurs tous les gens considérables du pays. Vingt-quatre heures après, il arriva une seconde déclaration du chirurgien de campagne des environs de Bcrgame ; elle était contraire à la première et déclarait que la balle qui avait donné la mort était entrée par l'estomac et que la seconde balle qui avait traversé la cuisse était aussi entrée par devant : mais on prélendit que ce chirurgien avait reçu beaucoup d'argent. Dans la nuit même qui suivit l'arrivée de cette seconde déclaration-, les officiers qui avaient assisté au duel partirent pour la Suisse, l'enterrement avait lieu le lendemain, ils craignaient d'être écharpés par le peuple et ce qu'il y eut de plus remarquable, le chirurgien partit aussi pour la Suisse et il y est encore. Jamais il n'a osé reparaître dans son
nique de la Chartrease : « Va jour qu'il (le ccmle Pietranera) ilûit h la chaise avec des jeunes gens, l'un d'eui, qui avùt servi tous d'autres drapeaux que lui, se mit k faire des plaîsanterîei sur la bravoure dei loldats de la République cisalpine ; le comte lui donna un soufSel, l'on se battit auasitùt, et le comte, qui Était seul de son bord au milieu de tous ccg jeunes, fut tué. > Chapitre ii.
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pays ; ks Bergamesques ont juré de l'exterminer et l'on ne plaisante pas dans ce pays. Ce fut alors qu'il y eut la fameuse brouille de M"'^ Pietranera avec son ami Limercati (i).
— Quoi, est-ce ce fameux Limercati qui, en i8iXy avait sept chevaux anglais si beaux ?
— Sans doute, Ludovic Limercati, il avait quarante chevaux dans ses écuries, il a plus de deux cent mille livres de rente ; c'est mon cousin Hercule qui est son intendant ; mais voyez le mauvais parent, jamais il n'a voulu me faire employer comme avocat de la riche maison Limercati.
— C'est effroyable, affreux, s'écria M"** Le Baron, mais vous avez parlé d'une lettre qui, je vous l'avoue, excite fort ma convoitise... »
(i) C'est à Limercati que la comtesse écrit ce billet si fort admiré par Balzac : « Voulez- vous agir une fois en homme d'esprit? Figurez-vous que vous ne m'avez jamais connue. Je suis, avec un peu de mépris, votre servante. Gxsa PiETKASBMk, » (Chapitre ii.)
Limercati refuse de venger le mari de la Gina — la comtesse alors redouble d'attention pour lui, elle veut réveiller son amour et ensuite le (c planter là » et le mettre au désespoir. Le moment venu, elle lui écrit ce billet que Ton trouverait stupide à Paris, maiar qui est magnifique au delà des Alpes (Balzac).
Le manuscrit s'arrête là. Stendhal, en i84o, était absorbé par d'autres travaux — il avait le projet de continuer la série des F^ouvelles Ilaliennes dont il avait déjà publié une partie l'année précédente — L'Abbesse de Castro, entre aulres-
11 n'en Et pas moins preuve de bonne volonté.
L'exemple est rare de ces générosités çntre écrivains — car il ne s'agit pas ici de camaraderie. Une phrase de Balzac nous le prouve : « J'avais rencontré deux fois M. Bejle dans le monde en douze ans, jusqu'au moment où j'ai pris la Hberté de le complimenter sur la Chartreuse de Parme, en le trouvant sur le boulevard des Italiens. »
Et ce qui est encore plus rare, c'est de voir un homme, qui approche de la soixantaine et qui a déjà publié trois ou quatre beaux livres, remettre un de ces chefs-d'œuvre sur le métier et s'efforcer d'écouter un conseil comme celui-ci : « M, de Chateaubriand disait en tftc de k onzième édition d'Alala, que son livre ne ressemblait en rien aux éditions précédentes, tant il l'avait corrigé. M. le comte de Maistre avoue avoir écrit dix-sept fois le Lépreux de la Cité d'Aosle, Je souhaite que M. Beyle soit mis à même de retravailler, de polir la Chartreuse de Parme, et de lui imprimer le caractère de perfection, le
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cachet d'irréprochable beauté que MM. de Chateaubriand et de Maistre ont donné à leurs livres chéris. »
Stendhal dut tout de même sourire à ce nom de Chateaubriand, lui qui, à dix-sept ans, lorsqu'il était dragon en Italie, faillit se battre en duel parce qu'il ne voulait pas comprendre la beauté de la cime indéterminée des forêts, du récit des chasseurs dans Atala !