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CORRESPONDANCE AVEC MÉRIMÉE

A Paul Guillemin.

C'est eai 821 que Beyie et Mérimée se rencontrèrent chez un ami commun, chez Lingay, le Maisonnette des Souvenirs (TEgotisme. Mérimée avait dix-huit ans et Beyle vingt-huit.

Beyle dit que le futur auteur de Colomba était alors un pauvre jeune homme en redingote grise ; très laid, avec un nez retroussé, il avait quelque chose de fort déplaisant.

Sur un exemplaire (i) de La Jacquerie, scènes féodales, suivies de La famille de Carvajal^ drame, par Fauteur du Théâtre de Clara Gazul (Paris, Brissot- Thivars, 1828 ; imprimerie de H. Balzac), nous lisons cette dédicace : « A monsieur Beyle, de la part de l'auteur » . Au bas de la dernière page, Beyle a mi» cette note : (C Par M. Mérimée, jeune homme de vingt-six ans, fort mélancolique. » A la page 4o2 (2),

(i) Appartenant au comte Joseph Primoli.

(a) La Famille de Carvajal.

il a écrit : « Je reste sec comme de Tame à dou (sic). Je ne trouve rien à blâmer : cela est correct; mais, si rien de ce qui est écrit n'est à blâmer, Fauteur lest à blâmer de n'avoir pas écrit... » (Le reste est, malheureusement, coupé). A la page 420 : « 5 juin 1828. — Les détails manquent. Pas de repos pour Tâme. Cela est pénible comme un crime réel. Il fallait laisser cette action de 1699 à la cour d'un pape, et surtout que la Cencifût... » (Le reste est coupé), A la page 421 : « J'ajoute en i833, quatre ans après : Plus qu'un crime réel. Quelque chose d'humain reposerait durant le cours de l'action. » — Et la couverture, en effet, porte celte note : « Relu à Rome, août 1882; trop sec. »

Cependant ces deux hommes étaient devenus amis, et le restèrent : c'est qu'ils se connaissaient et se comprenaient à merveille. « Je ne suis pas trop sûr du cœur de Gazul, écrit Beyle, mais je suis sûr de ses talents » ; et, parlant de M""* Mérimée, il ajoute : « Sa mère a beaucoup d'esprit français et une raison supérieure. Comme son fils, elle me semble susceptible d'attendrissement une fois par an. »

Mérimée, de son côté, ne ménage Beyle ni dans les Notes mises en tête de la Correspondance inédite de son amî, ni dans le trop fameux H. B. par tan des Quarante. Tous deux néanmoins se louent sincèrement l'un de l'autre. Leur amitié reposait, non pas sur la sympathie, mais sur un sentiment d'une qualité

spéciale : cette confiance qui riunit les hommes vraiment supérieurs. Ce n'est point qu'ils eussent nombre d'idées communes ; il n'existait pas beaucoup dô sujets sur lesquels ils fussent d'accord. Leur plaisir consistait à se disputer de la meilleure foi du monde» ainsi que l'avoue Mérimée ; chacun soupçonnait l'autre d'entêtement et de paradoxe : au demeurant, ils étaient bons amis et toujours enchantés de recommenccar leurs discussions.

Longtemps après la mort de Beyle ^i842)> Mé^ rimée s'intéressait encore à sa famille ; on sait que la première lettre à Panizzi fut écrite pour oflFrir au directeur du British Muséum d'acheter des manuscrits italiens au profit de M°^® Pauline Périer-Lagrange^ sœur de Beyle. Et voici un petit billet inédit adressé i l'homme d'affaire de Beyle, Romain Colomb :

Cannes, 19 mars 1862.

Monsieur,

Je n'ai aucune nouvelle de la commission de la pro* priété littéraire. J'ai dû passer pour ma santé une partie de l'hiver à Cannes, mais je vais partir pour Paris dans quelques jours. Je serais charmé de pouvoir être utile à la famille de Beyle.

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de tous mes sentiments de haute considération.

P" Mérimée.

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Lorsqu'en i83i, Stendhal quitta Paris pour aller représenter la France en qualité de consul, d'abord à Trieste où il resta seulement quelques mois, puis à Civita Vecchia, l'exilé et Theureux Parisien correspondirent. Ces lettres inédites nous laissent voir un Mérimée jeune qui ne ressemble guère à Thomme mur des autres recueils ; un Mérimée quasi fougueux, très sobre déjà dans l'expression de ses idées, mais « se découvrant » avec plus de complaisance qu'il ne fera dans la suite : il n'a pas encore acquis ce jeu serré de l'homme qui maintient son fleuret dans la ligne sans donner prise à l'adversaire.

Il faut dire aussi que le ton de ces lettres est vif, — comme il arriva, même par la suite, quand l'auteur écrivait à un homme, et à un ami. — Il faut les expurger ; le travail est délicat, mais la matière en vaut la peine : on verra que les morceaux en sont bons (i).

(i) Ces lettres, au nombre de sept, appartiennent à M. Auguste Cordier, auteur d'une intéressante brochure : Stendhal jugé par ses amis, et Tun des collectionneurs les plus riches en documents inédits, qui a bien voulu les mettre à notre disposition : — I, Lettre incomplète, sans date, mais de i83i, évidemment; II, i5 mars i83i ; III, 25 mai i83i ; IV, i4, i5 et t6 septembre i83i; V, Strasbourg, 4 juin i836 ; VI, Ai x la-Chapelle, 5 juillet i836 ; VU, 12 février 1837. — Nous désignerons chaque lettre par son numéro.

Les premières nous font assister à une discussion littéraire. Il s'agit du romaD fameux, Le Roage el le Noir, qui venait de paraître :

11 j a dans le caractère de Julien des traits atroces dont tout le monde sent la vérité, mais qui font horreur. Le but de l'art n'est pas de montrer ce côté de la nature humaine. Rappelez-vous le portrait de Délia par Swift et l'abominable versqui le termine... Vous êtes plein de ces odieuses vÉrités-ià, et. Swift avait l'excuse qu'étant impuissant... Mais vous qui êtes très susceptible d'amour, comme il appert par vos relations avec M°" Azur(i), vous êtes impardonnable d'avoir mis en lumière les vilenies cachées de cette belle illusion (1). '

On voit que si Beyie reprochait à ce « jeune homme fort mélancolique » une certaine sécheresse et quelque inhumanité en littérature, ce jeune homme, à l'occasion, lui rendait la pareille.

Et. peu après, Mérimée reprend :

Malgré la majesté consulaire qui vous entoure, vous Êtes encore homme de lettres et bien chatouilleux sur

(i) M°" Azur, surnom de la baronne de R..., dont parlent souvent Bejle, Méricafe et Delacroix.

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l'article du Rouge. Avec tout cela, vous ne répondez pas à mon objection. Pourquoi avez-vous choisi un caractère qui a l'air impossible ? Lisez VArt poétique de feu Boi leau. a® Pourquoi, ayant choisi ce caractère impossible en apparence, Tavez-vous oraé de détails de votre invention? Observez que M. et M*"" Azur sont des problèmes, problèmes non encore résolus. Or, si vous changez ou ajoutez quelque chose à la donnée du problème, qui sait si vous n'en rendez pas la solution tout à fait impossible? Je m'en vais vous bailler une comparaison. Le capitaine Harry vous dit : « J'ai vu, une nuit, le ciel tout enQammé. Je croyais voir un immense feu d'artifice, des Musées de toutes les couleurs, etc. » Le fait vous plaît, et, comme vous faites un roman dont la scène est dans l'Amérique méridionale, vous l'insérez dans le moment le plus pathétique, celui où votre héroïne est égarée dans la savane de Casanare, république de Colombie. A l'instant, cette seule circonstance rend le fait, qui n'était qu'extraordinaire, impossible, vu qu'on ne voit pas d'aurores boréales si près de la ligne équinoxiale. Je crois que M"* Azur n'a pu faire que ce qu'elle a fait, et si son caractère pouvait être analysé et connu, on y trouverait l'explication de sa vie, mais non celle de beaucoup d'autres actions assez semblables aux siennes que vous pourriez lui prêter. Moi qui ai la bosse de la sagacité comparative suivant Gall, je m'imaginais avoir compris votre Julien, et il n'y a pas une seule de ses actions qui n'ait contredit le caractère que je lui supposais (II.)

Et pendant que les deux amis discutaient ainsi, à la

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même époque Goethe disait à Eckermânn ce qu'il pensait de ce nouveau roman stendhalien. Le passage est a^sez peu connu pour qu'on puisse le citer :

Je considère Le Rouge et le Noir comme le meilleur ouvrage de Stendhal. Je ne nie pas qu'il ait traité d'une manière un peu aventureuse quelques-uns de ses caractères de femmes ; mais ils témoignent tous d'un grand esprit d'observation, d'une pénétration profonde, en sorte ■qu'on est tout disposé à pardonner à Tauteur ses invraisemblances de détail.

Un tel jugement, d'un tel homme, eût satisfait, je crois, et Stendhal et son ami ; — ne vaut-il pas la peine de noter, d'ailleurs, que si, d'après Mérimée, le caractère de Julien « a Tair impossible » , ce sont les caractères de femme, et, sans doute, celui de M}^^ de la Môle, qui, d'après Gœthe, sont traités « d'une manière un peu aventureuse » et pèchent, au moins, par des « invraisemblances de détails ».

Mérimée s'ennuie énormément : dès cette époque il a ces blue devils qui tiennent une si grande place dans sa correspondance avec les u Inconnues » , et, pour se distraire lui-même, autant que pour amuser l'exilé de Civita-Vecchia, il lui raconte les cancans parisiens. Voici quelques-uns de ces divertissements :

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J'ai reçu, il y a deux jours, une lettre étrange, sans orthographe et sur papier écolier. C'est une déclaration d*amour, on ne peut plus passionnée, signée Célina. L'auteur dit avoir dix-huit ans, être jolie, mariée à un honnête homme, mais d*un état répugnant, (Vidangeur, par hasard ?) Elle me dit de me rappeler ce que je lui disais autrefois de sa beauté. Tout cela m'est parfaitement inconnu. Il n'y a point d'adresse. J'ai cru d'abord que c'était un hoax (i), mais tous les amis auxquels je l'ai montré sont d'un avis différent, et, dans le fait, il y a de ces phrases si entortillées et si ridicules, qu'il faut avoir vécu toute sa vie dans une loge de portier pour les inventer (I).

Voici une histoire éminemment secrète. J'étais, l'autre lundi, au Salon, fort ennuyé et fatigué, quand je renccMitre inopinément N..., suivie de son époux et de X... Elle était hideuse et n'avait pas de rouge. Pour l'époux,, figurez-vous sa tête de veau habituelle, mais encore plus blafarde, sale et entortillée par une passion violente comme lorsqu'il entendit la première reprpentation d*Hernani, Je saluai et voulus m'échapper, mais elle m'accrocha par le bras, et il fallut refaire un tour de galerie. « Ah ! — dit-elle de ce ton de fausset de canard que vous lui connaissez, — ah ! mon Dieu I si vous saviez combien je suis malheureuse depuis quelque temps ! Hier, j'ai voulu me jeter à Peau... etc., etc. » Moi : «Pourquoi ce désespoir? — « Oh 1 ahl oh!... enûn,. imaginez-vous tout ce qu'il y a de plus cruel, l'événe-,

(i) « Une mystification ».

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ment le plus désespérant pour une femme. » Je devinais plus qu'à moitié, mais je m'amusais à voir le combat entre la pudeur et le besoin de parler que les âmes de papier mâché éprouvent surtout dans le malheur. Je me fis avouer à la fin que, son époux étant entré inopinément dans sa chambre à onze heures du soir, la veille ou Tavant-veille, elle n'avait pu l'empêcher de voir le dos de quelqu'un qui s'enfuyait ; qu'elle avait nié avec toute Tassurance possible, mais que cette assurance l'avait abandonnée à la fin, quand, après un quart d'heure de vociférations, son époux outragé avait trouvé sur sa toilette une montre d'homme. — Remarquez cet incident pillé à V Amour et dont, par parenthèse, il y a un abominable tableau au Musée (i). — N... me dit que la violence de son mari et son intrépidité connue lui faisaient craindre qu'il n'arrivât quelque grand malheur ; que pourtant il avait consenti à se souvenir qu'il était père, à condition qu'elle ne verrait jamais le perfide séducteur qui avait outrageusement orné le front d'un poète d*autre chose que des lauriers du génie. La pauvre femme était dans la plus cruelle position possible... Ajoutez à cela que l'amant est un tout petit jeune homme doux et blond, fort niais, qui prend les choses au tragique et s'accuse d'avoir fait le malheur d'une femme vertueuse. Gomme je la voyais par trop matagrabolisée, je lui ai dit qu'elle ne s'affligeât plus, que j'allais donner à son amant une idée lumineuse, celle de louer une chambre garnie et qu'au besoin je lui en prêterais une. Alors ça été un flux

(i) Le Salon d'alors, qui était au Louvre.

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d*actions de grâces, d'éloges de ma magnanimité, etc., etc.. à n'en plus finir. Il y a an Salbn un assez mauvai» portrait de Cradocfc, que vous connaissez biîen au moins de réputation. N... regardait ce tableau en faisant des efforts pour donner du mouvement aux deux calebasses qui lui garnissent la poitrine, comme si elle soupirait, (( N'est-ce pas, me dit-elle, qu'il ressemble bien à ce monsieur? » Cradock est très bel homme, l'autre est noir, laid et a Tair calicot. La partie cachée de cette histoire doit être assez ignoble. Le. mari, je le crains, voit avec peine la nouvelle liaison qui ne lui rapporte ni pension comme celle de G..., ni dîners ni robes comme E...; lorsqu'elle en sera venue a payer les culottes de ses amants, il se battra, ou la battra (III).

Votre ami Apollinaire (i) devient tous les jours plus cruche. Autrefois, il se bornait à une brioche par jour, maintenant il va. parfois jusqu'à trois. L'autre jour, il nr'avait nommé, avec plusieurs autres grands hommes, membre d'une commission chargée de désigner les artistes dignes d être crucifiés après le Salon. Notre rapport fait, il l'approuve fort, et, quand on vient à l'exécution, il fait tout le contraire, et ce, parce que le général Athalin, amateur éclairé des beaux-arts et aide de camp du Roi, était d'un autre avis que le nôtre. Cela n'est rien ; mais une autre partie de notre besogne consistait à choisir quelques pauvres diables de peintres pour leur commander des tableaux. Nous disposions d'environ 3oooo francs pour cette ma^ificence. Apollinaire approuve les choix qui, pourtant, étaient tels quels, mais

(i) Le comte d'Argout.

nous demande quels sujets nous avons donnés. L'usage est de laisser cboisirles sujets aux artistes; seulement, le ministre a son veto, u Point du tout. Je veux donaer des sujets moi-même, et des sujeta tirés de la vie du Roi. » Moi de me récrier, de lui parler de l'impossibilité de faire de la peinture avec des pantalons garance, des broderies, des bottes à récuyère, etc. Rappelez-vous le ridicule du Trocadéro ; Jemmapcs et Valmy vont bientôt le faire oublier. C'était parler à un sourd. Gomme personne ne se souciait de proposer un sujet, il s'est gratté le front lui-même, et en a fait sortir des sujets éminemment pittoresques comme ceux-ci : Le Roi reconnaissant la ehaamière oà U avait passé la nail la veille de la balaille de Valmy. — S. A, R. M. le dae d'0[rléans] recevant un prix de thème au collège Henri IV. — Le Roi soignant un vieax saavage en Amérique, etc., etc. — Vous dire les sifQets, les exécrations qu'il a re;us, a. cette occasion, des peintres qu'il traitait de la aorte, ce serait impossible. De la -t- (i), qui avait je ne sais quel sujet de ce genre, est dans l'intention d'en faire un autre; il dit.: « Dans un an, le Roi, râ,ne ou moi, nous mourrons. » (IV).

Plus loin, c'est le récit d'un dîner où se trouvaient réunis Musset, Maisonnette, Horace de Viel-Castel, Delacroix, Sutton Sharpe, avocat anglais fort lié avec Stendhal et avec Mérimée. De cette partie de la lettre, on ne peut détacher que cette phrase :

(i) Delacroii.

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Il ■ I i ' « '

Musset) qui avait été toute afTectation jusqu'au vin de Champagne, s'étant trouvé soûl au dessert, est devenu naturel et amusant (IV).

Stendhal appréciait fort le très jeune poète romantique. Dans un billet inédit (i), adressé au baron de Mareste, il dit :

Je vous annonce que je viens de découvrir un grand et vrai poète, ce matin, pour six sous, au cabinet littéraire. C'est M. de Musset, Contes d'Espagne,

Voici maintenant des nouvelles littémi

ires

Marion Delorme a fait un demi-fiasco, non que cela vaille moins quHernani, au contraire, mais on est si peu amusable aujourd'hui ! Point de ces fureurs comme Tannée passée ; le public baille ou ne vient point. N... ne hait plus Hugo. Toute la littérature tombe en quenouille, les vers principalement. N... est toujours avec son même, et son mari toujours aussi jaloux. On peut bien être cocu cinq ou six fois, mais la susceptibilité sur le point d'honneur s'en accroît. Un cuistre vient m'interrompre. Je vous laisse. J'ai pourtant, ce me semble, bien des cancans à vous dire (IV).

(i) Collection de M. Maystre, de Genève. Ce précieux billet est aujourd'hui la propriété de M. Cheramy.

Si Stendhal comprenait Musset, s'il pouvait dire qu'il était l'ami de Lamartine, il n'avait que peu de goût pour Victor Hugo : ce « demi-fiasco n ne dut point l'affliger. Stendhal voyait dans Hugo le grand chef de cette littérature emphatique et pompeuse qu'il dédaignait. lîeyie a sa large part dans le triomphe du romantisme, mais Hugo et lui ne l'entendaient pas de la même Façon. Par dessus tout, Stendhal jugeait Hugo « exagéré à froid » et somnifère ; il n'en fallait pas davantage : l'ennui est de tous les maux celui que Stendhal redoutait le plus.

Un jour cependant, la poète lyrique et le sec idéologue se rencontrèrent : c'est Mérimée qui avait mé nagé l'entrevue. Elle fut extraordinaire, et Sainte- Beuve, qui était présent, a raconté la scène h M. Albert Collignon en cette lettre exquise, publiée, en 1874, dans une revue éphémère et digne d'un meilleur sort, a Vie littéraire.

J'avais pour Beyie, dit le critique, la plus grande déférence ; il m'imposait ; je ne l'ai pas rencontré très souvent; mais j'ai eu l'heur insigne de passer chez Mérimée une soirée entière avec lui (vers 1839 ou i83o), avec Victor Hugo, qu'il rencontrait pour la première fois. U n'y avait d'étranger en sus, s'il m'en souvient, qu'Horace de Viel-Castel, un viveur spirituel. Quelle singulière soirée 1 Hugo et Stendhal chacun comme deux chats sauvages, de deux gouttières opposées, sur la défensive, les poils hérissés, et ne se faisant la patte de velours qu'avec

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des précautions infinies* Hugo, je Favouerai, plus franc, plus large, ne craignant rien, sachant qu'il avait affaire dans Stendhal à un ennemi des vers, et de Tidéal, et du lyrique ; Stendhal plus pointu, plus gêné, et (-vous. le dirai-je ?) moins grande nature en cela.

Mérimée, qui avait ménagé le rendez-vous, ne le rendait peut-être pas plus facile, et il n'aidait pas à rompre la glace ; elle ne fut jamais brisée, ce soir-là, et je ne sais pas même s'ils se revirent. L'impression de Hugo ne fut pas très favorable.

Le croquis est vivant et joliment tracé ; — mais Stendhal, malgré Sainte-Beuve, ne fut jamais « l'ennemi des vers, deTidéal, et du lyrique »!

Si Ton veut être impartial, il ne faut pas oublier,, d'ailleurs, que Victor Hugo, déjà chef d'école, empruntait un surcroît d'assurance à tous les enthousiasmes juvéniles qui lui faisaient cortège ; et ces fanfares devaient accroître l'antipathie de Beyle^ ennemi en tout de l'exagération et de la badauderie.

Passons à la politique :

Vous ne pouvez vous faire une idée de l'inquiétude de»gens riches. Elle est tout à fait comique pour nous autres gueux. Vous avez perdu un beau spectacle, celui du pillage de l'archevêché. Rien n'était drôle comme une procession où figuraient nombre de savetiers et d'arsouilles

de toute espèce, en chasubles, mitres, marmottant des prières et aspergeant le public d'eau bénite qu'ils puisaient dans des pois de chambre. La garde nationale se tenait les eûtes de rire et n'empêchait rien. Il n'y a pas de i-eligion dans ce pays-ci. Un épicier disait : « Pourtant ona torl de fatiguerainsileseffcts deM. l'^rchevéque.Moî, je me f... de la religion ; mais il enfant pour le peuple. » Plusieurs de nos honorables amis sont en prison pour s'être amusés à conspirer. Je ne sais pas ce qu'on en fera. A Sainte-Pélagie, ils continuent et s'entre-no mment consuls, préteurs, dictateurs de la meilleure foi et duplus grand sérieui du monde. Je croîs que les émeutes vont Ënir. L'autre jour, les ouvriers sont tombés sur les étudiants et les ont frottés vigoureusement en les accusant de les empêcher de travailler (11).

Il y a cinq ou six jours, Thiera, Dîttmer, Vitet et plusieurs autres se promenaient dans le jardin deM.P... (lequel est fort touffu) et parlaient d'Apollinaire, d'abord de son moral, de son esprit égal en couleur, force, énergie au a ... d'un ciron mâle n (Rabelais), puis de son physique, et Thiers dit ; « II a bien fait de ne pas aller à la chasse avec M. P... ; si l'on avait aperçu son nez débouchant d'une allée, tous les chasseurs auraient cru voir un bois de cerf et auraient fait feu, n II parait que ce mot de cerf donna lieu à plusieurs autres plaisanteries. Or, ■vous saurez qu'Apollinaire était derrière un buisson, faisant son profit de tout ce qu'on disait. Cependant, il se garda bien do se montrer. De retour au ministère, il s'est plaint à son secrétaire général de l'insolence de ces petits jeunes gens que M. P... tenait autour de lui. u II y a certaines personnes et certaines choses,. a-t-il dit, qui de-

vraient être à Tabri de leurs plaisanteries. » La personne, c'est lui ; la chose, c*est donc son nez (IV).

En i836, Mérimée fait un voyage en Allemagne. Détachons quelques lignes d'une jolie lettre datée d'Aix-la-Chapelle :

Quel beau pays que T Allemagne des bords du Rhin, que feu Napoléon nous a fait perdre ! On y est de dix ans en avance sur la France. Que dites-vous de ce pays des bonnes manières et des vertus chevaleresques où l'on assassine avec cette activité ? Il me semble que,nous sommes devenus bien ignobles, et tous les jours je me surprends à regretter le bon temps de la Restauration, lorsqu'il y avait de la société à Paris, que Ton causait, qu'on se moquait du Roi et des ministres sans songer à faire de révolution (VI).

Dans cette même lettre, un curieux témoignage sur la mère de rimpératrice Eugénie :

Je ne voyage pas avec une admirable Espagnole. Je vous mènerai, à. mon retour, chez une excellente femme de ce pays qui vous plaira par son esprit et son naturel. C'est une admirable amie, mais il n'a jamais été question de chair entre nous. Elle est un type très complet et très beau de la femme d'Andalousie. C'est la com-

tcsse dcl Monlijo, autrefois comtesse de Tcba, dont je\ous ai souvent parlé (VI).

Mérimée tint sa promesse : Beyle fut admis dans l'intimilé de M"' de Montijo. Il prédit à sa fille, une enfant, qu'elle épouserait un grand seigneur, — qu'il se pkiEait à nommer le marquis de Sanla^ Cruz.

Mais continuons la lecture de cette lettre :

Je SUIS grandement et gravement amoureux d'autre pari. Je crains ■votre traduction.

11 y a des gens que le monde regarde comme des scélérats et qui ne peuvent pas dire un Iruism qu'on j découvre un axiome de crime. On en trouve dans votre livre, et cela pourra vous nuire. 11 y a deux mois, chez la duchesse de Broglie, je me hasardai à dire cette plalitude, qu'ayant vu un asile pour l'enfance j'avais été profondément triste de voir ces pauvres enfants assujettis k des mouvenients automatiques, mangeant en cadence et se comportant comme de grandes personnes. J'ajoutai que c'était une pensée bien amère que, sans ce régime-là, ces enfants seraient peut-être écrasés dans la rue par des voitures, brûlés vifs chez eux ou mangés par des cochons, M"° la duchesse a compris que les asiles étaient détestables en ce qu'on empêchait les enfants de faire ce qu'ils voulaient, et que je m'affligeais de voir une institution qui avait un but moral. Voilà nos juges (VI).

1^4 SOIRÉES BU STENDHA\t GLUBt

La dernière lettre peut être publiée sans coupure. Comme dans les deux premières, Mérimée y discute une œuvre de son ami, — la préface de la Vie de Napgléon, qui ne devait pas être publiée avant 1876, cette préface bien connue dont voici le début : « Un homme a eu l'occasion d'entrevoir Napoléon à Saint-Cloud, à Marengo, à Moscou ; maintenant il écrit sa vie, sans nulle prétention au beau style. Cet homme déteste l'emphase comme germaine de l'hypocrisie, le vice à la mode au xix*' siècle... »

Ecoutons Mérimée :

Il y a dans cette préfaee un manque complet de nxé— thode. Je veux dire que la succession des idées n'est point la plus commode pour rintelligence du lecteur ; que vous lui donnez à faire un travail pénible, celui de l'arrangement convenable de ces idées, travail qu'un auteur doit toujours prendre à sa charge.

Il résulte de vos réticence;» qu'on vous prendra pour un républicain, malgré votre protestation à la dernière page en faveur de Tétat de choses actuel (i).

(i) (( Quant à moi, je désire le maintien pur et simple de ce qui est. Mais ma religion politique ne m'empêchera de comprendre celle de Danton^ de Sieyès, de Mirabeau et de Napoléon, véritables fondateurs de la France actuelle, grands hommes,, sans Vun desquels la France de 11837. ne serait pas ce qu'elle est. »< Préjaoe^ p. xii.)

Pourquoi parler d'abord de l'avantage d'avoir connu Napoléon, lorsque vous dites quelques pages plus bas qut^ cette connaissance se réduit à l'avoir vu quatre fois ; que de ces quatre fois il ne vous parla que trois fois, et de ces trois fois, une fois pour dire des bêtises? Ne vaudrait-il pas mieui dite que voua avez vécu à sa cour, et que vous avez été dans l'intimité de ses ministres (i)? Cela est un titre maintenant, tandis qu'il n'y a pas un mauvais générai de brigade qui n'ait eu de plus longues conversations que vous avec l'Empereur.

Vous commencez par dire que vous écrivez pour détruire une erreur qui n'existe pas. C'est tout à fait perdre son temps que chercher à démontrer aujourd'hui que Napoléon était un grand homme, qu'il ne s'appelait pas Nicolas, qu'il avait du courage, etc., etc.

Vous trouvez le moyen d'offenser à la fois les juges littéraires et ceux de la bonne compagnie. Aux uns, vous dites : c Vous mentez, vous écrivez en style académique, et vous n'êtes ni simples, ni clairs. » Aux autres : " Vous ôtes remplis de préjugés ; vous ne savez pas distinguer ce qu'il y a eu de noble et de bon dans la Révolution, de tous les crimes que l'on a commis en son nom. u

Or, outre la maladresse insigne de traiter son lecleur aussi irrévérencieusement, votre assertion est loin d'être exacte. La bonne compagnie a, du moins avait, assez d'in-

(l) Il J'êlais emploj'é h sa cour, j'j ai vécu ; j'aï suivi l'Empereur dans loutes ses guerres, j'ai participé i son admïmalralion des pays conquis, et je passais ma vie dans l'intimité d'un de ses minisires les plus influents (Daru). » !bid, p, ini. — Stendhal, on le voit, profila de la loçon.

telligence pour faire la part du bien et du mal, pour ne pas se scandaliser lorsqu'on loue par hasard les comités de Salut public de Ténergie qu'ils mirent à défendre le territoire. On a lu l'histoire de Thiers, et ce n'est pas sa partialité pour les terroristes qu'on lui a reprochée, c'est son indifférence apparente pour les escroqueries de toute espèce (VII).

Il faut le reconnaître, rélève n'avait pas tort ; ses critiques sont si justes que le maître en a tenu compte.

Et les réponses de Beyle ? Mérimée les a brûlées, malheureusement ; le i"^^*^ juin i852, il écrivait à r « Inconnue » (Jenny Dacquin) :

Je passe tout mon temps à lire la Correspondance de Beyle. Cela me rajeunit de vingt ans au moins. C'est comme si je faisais l'autopsie des pensées d'un homme que j'ai intimement connu et dont les idées des choses et des hommes ont singulièrement déteint sur les niiennes. Cela me rend triste et gai vingt fois tour à tour, dans une heure, et me fait bien regretter d'avoir brûlé les lettres que Beyle m'écrivait.

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