EUGÉNIE DE MONTIJO
Aa comte Primoli,
A leur retour d'Italie, en 1860, l'Empereur et l'Impératrice s'arrêtèrent à Grenoble, où leur fut faîte une réception enthousiaste. Rien ne manqua à la fête, pas même les cantates et les odes. Les poètes locaux accordèrent leurs lyres en l'honneur des souverains ; et ceux qui ont bonne mémoire reprochent encore aujourd'hui, à certain journaUste fort républicanisé, ses effusions impériales d'alors, conservées pieusement et malicieusement dans les archives de la ville.
Le programme des fêtes comprenait une visite à la Bibliothèque, où les Grenoblois devaient avoir une très flatteuse surprise.
Les quelques privilégiés qui accompagnaient la souveraine la virent, en effet, s'arrêter longuement devant le portrait d'un des grands hommes du Dauphiné, devant le portrait de Stendhal — ce jour-là, du moins.
les compatriotes de Beyle lui pardonnèrent] sa-irs doute les quelques méchancetés qu'il leUr décocha de-ei, delà, dans ses Mémoires d'un touriste et d^ns sa Correspondance.
— Mais, dit l'Impératrice, n'est-ce pas là M. Beyle ? Je Tai connu quand j'étais enfant, il m'a fait sauter sur ses genoux. Comment se fait-il que son portrait soit ici ?
— Henry Beyle est né à Grenoble, répondit l'excellent Gariel, le bibliothécaire de ce temps-là.
Depuis la fièvre stendhalienne qui s'est emparée de quelques centaines d'Européens — car il n'y a pas des Français seulement parmi les fervents beylistes — on a recueilli des renseignements sur bien des points obscurs de l'existence de Stendhal, — et l'anecdote de 1860 est devenue presque une page d'histoire.
C'est au comte Primoli que l'Impératrice, pendant un voyage en Espagne, a raconté ses souvenirs d'enfance relatifs à Monsieur Beyle.
Ainsi appelle-t-elle toujours Stendhal, qui est resté dans son esprit l'ami de Mérimée et l'homme aimable et afTectueux, qui parlait avec tant d'enthousiasme des campagnes du premier empire et du grand Empereur. Je rencontrai, un soir, le comité Primoli chez Alphonse- Daudet, et il voulut bien me dire à son tour ce qu'il sa-
vait, m 'autorisant à me servir de ces documenta oraux.
Stendhal fut présenté à la comtesse de Montijo par Mérimée et devint' bientôt l'un des familiers de la maison, où il était apprécié et très admiré par les deux fillettes de M"' de Montijo : Eugénie et Paca.
— Les soirs où venait M. Beyie, dit l'Impératrice, étaient des soirs à part. Nous les attendions avec impatience, parce qu'on noua couchait un peu plus tard... £t ses histoires noua amusaient tant !
Dans un livre récent, M. Augustin Filon, qui a aussi entendu le récit de ces soirées, nous montre les deux petites filles assises chacune sur un genou de Beyle et buvant ses paroles, tandis qu'il déployait, épisode par épisode, ce prodigieux drame impérial dont il avait été le témoin. Au milieu de ces histoire» épiques, le héros au petit chapeau et à la redingote grise " faisait de brusques et brillantes apparitions ». Beyie, pour rendre l'Empereur visible aux yeux comme à l'esprit, donnait aux deux enfants des images : l'Impératrice conserve encore une Bataille d'Aiislerlitz offerte « par son ami i>.
Et M. Filon ajoute :
« Ainsi la rehgion de l'Empire se glissait dans ces jeunes imaginations, elle devenait le fond même de leur esprit. Heureuses petites filles qui eurent pour initiateur dans ce monde de la légende non un Marco Sainl-Hilaire, mais un Stendhal ! Heureuses aussi d'avoir connu le meilleur de cet homme intéressant.
peut-être le vrai Stendhal, un Stendhal sans aflfecta— tion et sans grimace, un conteur hors ligne qui, pour être compris, pour être digne de ses petites amies, voulait être pur et daignait être simple 1 »
Sans vouloir faire passer Stendhal pour prophète, on peut dire qu'il avait lu dans les yeux de sa jeune amie les hautes destinées qui l'attendaient.
Il disait à la petite Eugénie : « Quand vous serez grande, vous épouserez M. le marquis de Santa-Cruz. Alors vous m'oublierez, et moi je ne me soucierai plus de vous. » La prédiction s'est plus que réalisée, mais la marquise de Santa Criiz n*a pas oublié son ami.
A ces renseignements viennent s'ajouter deux précieuses petites lettres adressées à Beyle par ses admiratrices. C'est à l'obligeance de M. Auguste Cordier, que je dois communication de ces autographes inédits.
La lettre d'Eugénie Guzman y Palafox est datée de Madrid — décembre 1889 — la future Impératrice avait alors treize ans. Il est important de noter cet âge, car il est rare de trouver chez une petite fille des préoccupations politiques comme celles qui se révèlent dans le second paragraphe de cette lettre. Je respecte Forthographe et le français de l'original :
Monsieur,
J'ai reçu votre lettre avec un grand plaisir. J'attend avec impatience l'année 1840 puisque vous nous faites espérer de nous revoir. Vous me demandez ce que je fais à présent. J'apprend a peindre à l'iiuile un peu ; rions. travaillons comme par le passé. Maman trouve encore le temps de nous donner encore quelques le^ns. et nous tâchons de ne pas oublier tout ce que nous avons appris à Paria.
A présent, l'Espagne est dans une grande agitation ; tout le monde désire la paix, et Maroto, général carliste, est passé au camp Cristino moyennant une forte somme d'argent, ce qui n'est pas beau, et tous les autres petits ofËciers ont suivi son exemple. La Navarre, Alava, Guipuzcia y Biscaye on reconnu la Reine légitime. On assure que D. Carlos et la duchesse de Bura ont passé à France. Cabrera s'est dirigé vers Jaramon, et 30 cavaliers sont sortis pour voir le mouvement de l'ennemi. A Madrid, il y eut de grandes fêtes en l'honneur de la proclamation de la paix, mais on la proclame tant de fois que je ne le crois plus. Cependant tout le monde désire la paix. Ma~ man, ma sœur et miss Flower vous présentent leurs respects, et moi je suis, monsieur, avec dévouement votre affectionnée amie.
E, GuzMÀH Y Palafos.
La seconde lettre a un caractère plus Intime, nous y retrouvons un écbo des soirées de Paris. Il n'y a au-
cun futur impérial dans ces quelques lignes de celle qui fut plus tard la duchesse d'Âlbe :
Madrid, décembre i84o.
Mon jcher monteur.
Il y a longtemps que je n*ai pas eu le plaisir de vous écrire, mais j*en ai été empêchée d'abord par un voyage que nous avons fait à Tolède où nous avons vu des choses magnifiques ; il faut, monsieur, que vous vous déterminiez à faire un voyage en Espagne, tâchez donc d'y venir k présent que la Reine est à Barcelone et à Valence, et de là en trois jours par la diligence à Madrid, ce qui rendra bien heureuses vos petites amies ; nous recommencerons nos bonnes causeries, car ici nos seuls amusements sont d*aller toutes nos après- dinnées à une maison de campagne tout près d*ici, où nous courrons [sic) comme des bienheureuses.
Nous n'avons point d'amies, car les jeunes filles de Ma» drid sont si stupides qu'elles ne parlent que de toilettes et, pour changer, mal les unes des autres, et moi qui n'aime pas à avoir des amies de la sorte ! et quand je vais faire une visite, je ne fais que bouger et je ne leur parle que pour leur dire adieu.
Vous devez être bien content à présent que l'on va apporter les cendres de Napoléon ; moi aussi, je le suis et je voudrais être à Paris pour voir cette cérémonie. Il faut que vous alliez à Paris aussi, mais avant il faut venir
Des yeux seront mouillés de larmes, en lisant ces lettres sans doute oubliées, qui font revivre un passé lointain. .. Hélas! que d'événements tragiques et douloureux, depuis ce séjour de Madrid !
Mais Alfred de Musset n'a-t-il pas eu raison de renier le Nessun maggior dolorc... de- Danle et de s'écrier :
Ab I laissez-les couler, elles me sont hiea chères. Ces larmes que soulève un cœur encor blessé I No les essujez pas, laissez sur mes paupières Ce voile du passi.