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LES SALONS DE LA RESTAURATION

A Paul Bonrget.

Beyle, victime d'une accusation du gouvernement autrichien qui le croyait affilié à la secte des Carbonari, est obligé, en j 821, de quitter Milan, sa patrie d'élection, la ville qui, pour lui, pour son cœur, sera toujours le souvenir attendri de ses débuts dans les armées de Bonaparte, de ses premières amours, de ses premiers plaisirs, et de son initiation définitive aux sensations des arts, — la peinture et surtout la musique.

Dans les Souvenirs d'Égotisme, Stendhal dit en parlant d'un voyage qu'il fit en Angleterre (1821) : « J'étais ivre de gaîté, de bavardage et de bière à Calais. Ce fat la première infidélité au souvenir de Milan, » Il se reproche cet excès de joie au moment

OÙ il vient de quitter cette bien-aimée Lombardie et aussi cette « divine Métilde » qui occupa absolument sa vie, de 1818 à 1824 (i) ; mais avant d'être à tout jamais le Milanese de la pierre tombale du cinietière Montmartre, il fera bien d'autres infidélités au souvenir de Milan et particulièrement pendant les quelques années de vie de Paris, qui précédèrent son entrée dans la carrière consulaire — de 182 1 à i83o. Il s'oubliera plus d'une fois au milieu des philosophes, des lettrés, des gens d'esprit, ou des hommes simplement célèbres qu'il va rencontrer. C'est à ce moment qu'il entre en relations avec le comte Destutt de Tracy, l'auteur de VIdéologie, Benjamin Constant, Mérimée, Victor Jacquemont, le général Lafayette, Charles de Rémusat, encore un tout jeune homme, mais « mûr dès la jeunesse », suivant le mot de Sainte-Beuve, Fauriel, Cuvier, Thiers, Béranger, Aubernon, Beugnot, Delécluze, le baron Gérard, en somme presque tout le clan libéral de la Restauration. On comprend qu'il ait pu trouver quelques compensations à ce qu'il avait perdu.

L'art de « marcher au bonheur », il le cherchera aussi, quoi qu'on en ait, dans le succès auprès des plus intellectuels de ses contemporains et il le trouvera, sans trop se faire d'illusion.

(i) Voir : Vie de Henri Bralard, chapitre i*' ; Paul Arbelet, .Arrigo Beyle^ Milanese j Revue Bleue, a6 septembre igoS, etc.

A cette époque Beyle avait déjà publié plusieurs volumes. En 181 4 parurent les Lettres adressées de Vienne en Autriche sur Haydn, suivies d^une vie de Mozart et de considérations sur Métastase et Vétat présent de la musique en Italie, sous le pseudonyme d'Alexandre-César Bombet — le nom de Stendhal ne fut inventé que plus tard ; on le trouve pour la première fois sur la couverture de Racine et Shakespeare^ en 1828.

Dès cette première publication, Beyle commence,, contre la vanité française, sa petite guerre, où Ton doit voir surtout son amour exagéré du caractère italien, et expose ses principes sur la musique — avertissant ainsi le lecteur qu'il n'écrira jaihais pour le distraire simplement, mais qu'il lui communiquera des observations personnelles fondées sur une sorte de psychologie comparée.

En 181 7, il donne deux autres ouvrages : Histoire de la peinture en Italie, par M. B. A. A., et Rome, Naples et Florence ou esquisses sur l'état actuel de la société, les mœurs ^ les arts et la littérature, etc., etc., de ces villes célèbres (sans nom d'auteur).

L'Histoire de la peinture en Italie est capitale dans l'œuvre de Beyle ; on y relève bien des fautes de goût

— par exemple une admiration soutenue pour Canova

— mais il s'en dégage cette théorie des milieux, des climats et des tempéraments, déjà indiquée dans Montesquieu et étudiée par Cabanis, qui a depuis fait for»

tune. Cette théorie est exposée par Beyle le plus souvent en un tour vif et spirituellement concis. « Le peintre, écrit- il (chapitre xciii), qui fera Brutus envoyant ses fils à la mort, ne donnera pas au père la beauté idéale du sanguin, tandis que ce tempérament fera Texcuse des jeunes gens. S'il croit que le temps qu'il faisait à Rome le jour de Tassassinat de César est une chose indifférente, il est en arrière de son siècle. A Londres, il y a des jours où Ton se pend. »

H. Taine, dans la préface de sa Littérature Anglaise, explique les mérites de Stendhal et la portée de Tœuvre du « grand psychologue » . Il reconnaît devoir beaucoup à ce précurseur. Beyle est, en effet, un trait d'union entre le xviii* siècle et H. Taine ; il apporte une large part d'idées nouvelles et d'applications originales dans cette étude des rapports du physique et du moral.

(( On n'a pas vu, dit Taine, que, sous des apparences de causeur et d'homme du nionde, il expliquait les plus compliqués des mécanismes internes, qu'il mettait le doigt sur les grands ressorts, qu'il importait dans l'histoire du cœur des procédés scientifiques, l'art de chiffrer, de décomposer et de déduire... on l'a jugé sec et excentrique... et cependant c'est dans ses livres qu'on trouvera encore aujourd'hui les essais les plus propres à frayer la route que j'ai tâché de décrire. »

Rome, Naples et Florence, c'est une sorte de journal

de voyage écrit au jour le jour, comme plus tard les Promenades dans Rome (1829) et les Mémoires d'un Touriste {i838).

Beyle y parle de tout en artiste, en dilettante, en mondain. Ici le scénario d'un ballet de Vigano, là une anecdote italienne qui renouvelle la psychologie par r imprévu des situations, et partout ce désir de communiquer au lecteur l'enthousiasme si sincère et si vibrant que l'auteur éprouve dès qu'il est de l'autre côté des Alpes. « Quels transports de joie ! quels battements de cœur ! Que je suis encore fou à vingt-six ans ! Je verrai donc cette belle Italie ! Mais je me cache soigneusement du ministre : les eunuques sont en colère permanente contre les libertins. Je m'attends même à deux mois de froid à mon retour. Mais ce voyage me fait trop de plaîsir ; et qui sait si le monde durera trois semaines? (1) »

De plus, il a en portefeuille son livre : De F Amour , écrit au crayon à Milan « dans les intervalles lucides ».

Comme causeur, Beyle apportait aussi un élément assez rare à cette époque : son cosmopolitisme. A la suite des armées de Napoléon, de 1806 à 181 2, il avait voyagé en Allemagne, en Autriche, en Russie ; en 181 7 et en cette même année 1821, il avait vu l'Angleterre. Pendant ses séjours d'Italie, il s'était rencontré avec Lord Byron, Brougham, Hobhouse^ à qui

(i) Je cite d'après l'édition de 181 7. -- Où Monselet avait-il donc pris que Beyle avait horreur des points d'exclamations ?

fut dédié le quatrième chant de Childe Harold, Monti, le poète, Canova, Mayer, Rossini, Paccini, etc. (i).

Il pouvait donc bien dire à ces Parisiens qu'il allait étonner autant que charmer :

Vengo adesso da Cosmopoli.

Le littérateur avait, on le voit, un bagage considérable, — et sa réputation assez restreinte, sans doute, atténuée par l'anonymat, bornée en somme à ces happy few auxquels seulement il daignait s'adresser^ était suffisante pour lui servir de « billet d'entrée » dans un des salons les plus en vue, le salon du comte Destutt de Tracy.

Quel honneur pour Beyle de nouer des relations avec cet homme qu'il admirait depuis si longtemps et qui avait eu tant d'influence sur son esprit. « Je lis

(i) Voir sur Lord Byron, Monti, etc., la lettre que Beyle adresse à M"* L. S. Belloc, l'auteur de Lord Byron [Correspond danoe inédite ^ p. 278 et suiv., vol. I ;) et dans Racine et Shakes^ peare (édition Michel Lévy) : Lord Byron en Italie, i8i6,p. 261a85).

avec la plus grande satisfaction les cent douze première» pages de Tracy aussi facilement qu'un roman », écritil dans son Journal k la date du i" janvier i8o5. Et chaque fois qu'il découvre une nouvelle idée, le nom de Tracy revient sous sa plume, a Je n'aurai riea fait pour mon bonheur particulier, tant que je ne serai pas accoutumé i souffrir d'être mal dans une âme, comme dit Pascal. Creuser cette grande pensée, fruit de Tracy. o (i).

Beyle avait fait envoyer à M. de Tracy un exemplaire de son Histoire de la peinture en Italie — le jeune écrivain était, en 1817, de passage à Paris. Il eut le bonheur de recevoir la visite de l'auteur de l'Idéologie.

H II passa une heure avec moi. Je l'admirais tant que probablement je Gsjiasco, par excès d'amour. i>

Je trouve, dans une notice de Mignet, un trait tle caractère de V. de Tracy qui montre que, sans nul doute, les appréhensions de Beyle, — à cette époque, du moins — étaient peu fondées-

a Les sentiments de M. de Tracy étaient droits et hauts comme son âme. Il cachait un cœur passionné sous des dehors calmes. Il y avait en lui un désir vrai du bien, un besoin d'être utile qui passait fort avant la satisfaction d'être applaudi... lise plaisait avec le» jeunes gens, et ceux qui donnaient des espérances par

(i) Journal de Stendhal, p. ii3.

leurs talents rencontraient le solide appui de ses conseils et de son attachement (i). »

Aussi, à son retour d'Italie, Beyle trouva-t-il un accueil aimable dans le salon de la rue d'Anjou. Stendhal nous fait pénétrer dans cette société brillante.

Le doyen du salon était le général Lafayette, allié des Tracy.

« Une haute taille, dit Beyle, et au haut de ce grand corps une figure imperturbable, froide, insignifiante comme un vieux tableau de famille, cette tête couverte d'une perruque à cheveux courts mal faite. Cet homme, vêtu de quelque habit gris et entrant, en boitant un peu et s'appuyant sur un bâton, dans le salon de M""® de Tracy, était le général Lafayette en 182 1. »

Et, brusquement, le portrait devient anecdotique,et tourne au vaudeville.

« M. de Lafayette, dans cet âge tendre de soixante quinze ans, a le même défaut que moi ; ^ se passionne pour une jeune Portugaise de dix-huit ans qui arrive dans le salon de M"® de Tracy, il se figure qu'elle le distingue, il ne songe qu'à elle, et ce qu'il y a ,de plaisant, c'est que souvent il a raison de se le figurer. Sa gloire européenne, l'élégance foncière de ses discours, malgré leur apparente simplicité, ses yeux gris qui s'animent dès qu'ils se trouvent à un pied d'une

(i) Mignet : Portraits et notices historiqaes et littéraires, vol. I, p. 374 et 376.

LES AMIS ai3

jolie poitrine, tout concourt à lui faire passer gaîment ses dernières années. »

Tout en parlant du général, Beyle nous fait voir, comme en profil, la maîtresse de la maison, « cette femme adorable, dit-il, et de moi aimée comme une mère, non, mais comme une ex-jolie femme ».

Elle se scandalise parfois du ton ironique de Stendhal, mais elle sait le défendre.

(( Il était convenu qu'elle avait un faible pour moi. Il y a une étincelle en lui, dit-elle un jour à une dame qui se plaignait de la simplicité sévère et franche avec laquelle je lui disais que tous ces ultra-libéraux étaient bien respectables pour leur haute vertu, sans doute, mais du reste incapables de comprendre que deux et deux font quatre. »

A côté de Destutt de Tracy, de la comtesse de Tracy, du général Lafayette, on aperçoit toute une réunion, qui est l'élément jeune de ce grave cénacle, « à droite en entrant, dans le grand salon », sur un « beau divan bleu » . C'est là que sont assises « quinze jeunes filles de douze à dix-huit ans et leurs prétendants : M. Charles de Rémusa t et M. François de Corcelles ».

Victor Jacquemont fait aussi partie de cette société. « Victor me semble un homme de la plus grande distinction... Il devint mon ami, et, ce matin (1882), j*ai reçu une lettre qu'il m'écrit de Kachemyr, dans rinde. »

Beyle, au moment où il écrivait ces. lignes, en juin

2l4 SOIRÉES DU STENDHAL CLUB

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i832, allait perdre cet ami, et la lettre dont il parle est la dernière qu'il reçut de Victor Jacquemont.

Il ajoute à ce croquis un trait qui, à ses yeux^ devait évidemment diminuer un peu son admiration.

« Son cœur n'avait qu'un défaut — une envie basse et subalterne pour Napoléon. »

Et ce petit travers n'est pas une invention de Beyle — il se trompe quelquefois, mais jamais quand il s agit d'impressions — car je lis dans la troisième partie du Journal de Jacquemont : « Les louanges que j'entends chanter, pendant l'élégant dîner du ma-* gistrat, M. Taylor, à Bonaparte, dieu de la liberté, me donnent des accès de jacobinisme et d'ultracisme. »

Les relations de Beyle et de Jacquemont n'en furent pas moins excellentes et les lettres que le voyageur adresse à son ami prouvent que la sympathie était réciproque.

Beyle nomme encore quelques autres personnes qu'on trouvait à ces soirées du dimanche ; Georges Washington Lafayette, « vrai citoyen des Etats-Unis d'Amérique, parfaitement pur de toute idée aristocratique », et Victor de Tracy, fils du comte, alors major d'infanterie. « Nous l'appelions barre de fer — c'est la définition de son caractère. Brave, plusieurs fois blessé en Espagne sous Napoléon, il a le malheur de voir en toutes choses le mal. »

De la femme de Victor de Tracy, celte charmante Sarah Newton, Beyle ne dit que quelques mots :

« Jeune et brillante, un modèle de la beauté délicale anglaise, un peu trop maigre n. Et on regrette de n'avoir pas l'explication de ces épithètes. On connaît cette femme d'esprit et de talent, par un article des Causeries da lundi (i), sur ses Essais, œuvre posthume, publiée en i853. Sarab Newton est l'amie de M"" de Goigny, qui lui donnait pour emblème une hermine, avec ces mots : Douce, blanche et fine, et l'auteur du Voyage à CompîÈgne d'où se détache cette jolie phrase blâmée par -Cuvillier-Fleury (2) et défendue par Sainte-Beuve : Nous sommes descendues vers un moulin dont j'aimerais à être la meunière; feaa est si claire qu'elle a loir d'être doublée de salin vert, tant elle réfléchit avec netteté les arbres qui entourent le moulin. »

Beyle parle dans une de ses lettres (3) du malheur qu'il eut de déplaire toujours aux personnes auxquelles il voulait trop plaire, pensant sans doute à cette période de sa vie. Fort bien accueilli au début, il sentit <jue peu à peu la bienveillance de M. de Tracy lui échappait, u J'ai vécu, écrit-il, dix ans dans ce salon, reçu poliment, estimé, mais tous les jours moins /iV, excepté avec mes amis. C'est là un des défauts de mon caractère qui fait que je ne m'en prends pas aux hommes de mon peu d'avancement, n

(i) Vol. XIII.

(a) Oerniires études kisUriqael et Uttératres, vol. II. (3) Correspondance inédite, ïol. II, p, lig.

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11 y avait peut-être plusieurs raisons à cette froideur de Destutt de Tracy, surnommé, nous dit Mignet, Têtu de Tracy. Le philosophe était évidemment un peu effrayé de certaines théories stendhaliennes, etThomme du monde, des bruits malveillants qui couraient sur le compte de Beyle. Mais nous aurons peut-être la solution de ce petit problème, si nous suivons le causeur dans d'autres milieux, et particulièrement chez M°*' Cabanis et chez la Pasta.

Beyle avait vu, dans le salon de la rue d'Anjou, M"*" Cabanis. M. de Tracy avait été fort intimement lié avec Cabanis, c'était, nous dit Mignet, « une amitié fondée sur une forte tendresse, une estime sans bornes et de communes opinions ». Lorsque Cabanis mourut, en 1808, c'est, par une attention délicate, à M. de Tracy que l'Académie française songea pour le remplacer, voulant que celui des deux amis qui survivait vînt succéder à l'autre et prononçât son éloge.

M. de Tracy mena Beyle chez M™" Cabanis, rue des Vieilles-Tuileries, « au diable ». C'était un salon bourgeois où Stendhal ne se sentait pas à l'aise. La plupart des gens qu'il y rencontre ne l'intéressent pas.

C'est là qu'il voit un sculpteur, un instant célèbre sous la Restauration — M. Dupaty, auteur du Louis XIII de la place Royale, et mari de la fille de M"® Cabanis, celte fille « haute de six pieds et malgré cela fort aimable » .

« M. Dupaty me faisait grand accueil, dit Beyle, comme écrivain sur l'Italie, et auteur d'une Histoire de la Peinture. Il était difficile d'êtreplus convenable, €t plus vide de chaleur, d'imprévu, d'élan, etc., que ce brave homme. Le dernier des métiers, pour ces Parisiens si soignés, si proprets, si convenables, c'est la sculpture. )>

Là aussi il fit la connaissance de Fauriel, la seule personne de ce salon qui ait trouvé grâce devant lui et dont il admire la sincérité littéraire. « C'est, dit-il, avec Mérimée et moi, le seul exemple à moi connu de non-charlatanisme parmi les gens qui se mêlent d'écrire. Aussi M. Fauriel n'a-t-il aucune réputation. »

Dans ce salon — sorte de terrain neutre — Stendhal se montrait plus hardi qu'à la rue d'Anjou.

Aux Vieilles-Tuileries, un soir, il efiaroucha M. de Tracy — voici en quelle circonstance.

Beyle avait pour interlocuteurs le calme idéologue €t M. Thurot, l'helléniste^ dont il fait en quelque» lignes une caricature assez drôle : « Honnête homme, mais bien bourgeois, bien étroit dans ses idées, bien méticuleux dans toute sa petite politique de ménage. Le but unique de M. Thurot, professeur de grec, était

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d'être membre de T Académie des Inscriptions. Par une contradiction effroyable, cet homme, qui ne se mouchait pas sans songer à ménager quelque^ vanité qui pouvait influer» à mille lieues de distance, sur sa nomination à l'Académie, était ultra-libéraL »

M. de Tfîftcy et M. Thurot demandèrent à Beyle quelle était sa politique et voici la réponse qu'il leur fît : « Dès que je serais au pouvoir, je réimprimerais les livres des émigrés,'déclarant que Napoléon a usurpé un pouvoir qu'il n'avait pas en les rayant. Les trois quarts sont morts« — je les exilerais dans les départements des Pyrénées et deux ou trois voisins. Je ferais cerner ces quatre ou cinq départements par deux ou trois petites armées qui, pour l'effet moral, bivouaqueraient au moins six mois de l'année. Tout émigré qui sortirait de là serait impitoyablement fusillé. — Leurs biens rendus par Napoléon, vendus en morceaux non supérieurs à deux arpents. — Les émigrés jouiraient de pensions de mille, deux mille et trois mille francs par an. Ils pourraient choisir un séjour dans les pays étrangers, »

Les figures de MM. Thurot et de Tracy s'allongeaient pendant l'exposé de ce plan. Tant d'audace était un x^rime impardonnable.

Nous arrivons au second grief de M. de Tracy.

Un jour, une dame, que Stendhal appelle Céline,. lui dit : « M.... l'espion, a dit chez M. de Tracy. — tt Ah ! voilà M. Beyle qui a un habit neuf, on voit

ft bien que M«^* Pasta vient d'avoir un bénéfice. » <c Cette bêtise plut. M. de Tracy ne me pardonnait pas ma liaison publique (autant qu'innocente) avec cette actrice célèbre. »

M"*'' Sàrah-Bernhardt a fait un jour un joli et triste conte (i), dont la morale est que, seuls des g^is de talent, les acteurs mouraient tout entiers. Qui donc aujourd'hui parle de la Pasta, immortalisée pourtant dans un vers de Musset ? Et pourtant sa gloire fut immense — le Tout-Paris de la Restauration alla Tentendre ; et ce fut l'unique actrice que l'on osât jamais comparer à Talma.

Le grand tragédien la reconnut presque pour rivale. « Talma n'a pas balancé à dire une chose vraie, sans pour cela qu'il compromît la valeur de son mérite. Il répétait souvent, en parlant de M"® Pasta, qu'elle faisait naturellement ce que, lui, n'était parvenu à faire qu'à force de travail et à la fin de sa carrière (2). »

(i) Albam de Murcie,

(2) Souvenirs inédits de Deléclaze (Revue Rétrospective, dixièmo semestre, 1889) — p. 265.

aaO SOIREES DU STENDHAL CLUB

Beyle aussi essaye une comparaison entre la cantatrice et Talma ; ce morceau résume admirablement toutes les impressions du dilettante qu'on trouve éparses dans la Vie de Rossini (i) et dans les Mélanges dart et de littérature, œuvre posthume publiée en 1867 par R. Colomb.

« Ma grande affaire, comme celle de tous mes amis en 1821, était YOpera Buffa, M"'* Pasta y jouait Tancrède, Othello, Roméo et Juliette, d'une façon qui non seulement n'a jamais été égalée, mais qui n'avait certainement jamais été prévue par les compositeurs de ces opéras.

« Talma, que la postérité élèvera peut-être si haut, avait l'âme tragique, mais il était si bête qu'il tombait dans les affectations lesplus ridicules... Le succès de Talma commença par la hardiesse, il eut le courage d'innover, le seul des courages qui soit étonnant en France...

({ Il n'y avait de parfait dans Talma que sa tête et son regard vague.

(( Je trouvai le tragique qui me convenait dans Kean (2) et je l'adorai. Il remplit mes yeux et mon cœur. Je vois encore là devant moi Richard III et Othello.

« Mais le tragique dans une femme, où pour moi

(/) Le Chapitre xxxv est entièrement consacré à la Pasta. (a) Beyle avait entendu Kean à Londres, en 1821.

il est le plus touchant, je ne Tai trouvé que chez M"®Pasta, et là, [il était pur, parfait, sans mélange. Chez elle, elle était silencieuse et impassible. En rentrant, elle passait deux heures sur son canapé à pleurer et à avoir des accès de nerfs.

« Toutefois, ce talent tragique était mêlé avec le talent de chanter. L'oreille achevait Témotion commencée par les yeux (i). »

Une dizaine d'années plus tard, George Sand, voyageant en compagnie d'Alfred de Musset, entendit la Pasta à Venise — et ses impressions notées dans VHistoire de ma vie, montrent que Beyle n'exagère rien. Stendhal ne nous donne pas de portrait physique de la Pasta. George Sand, moins psychologue, la décrit avec quelque détail^ aussi le passage suivant serat-il bien à sa place ici :

« La Pasta était encore belle et jeune sur la scène. Petite, grasse et trop courte de jambes, comme le sont beaucoup d'Italiennes, dont le buste magnifique semble avoir été fait aux dépens du reste, elle trouvait le moyen de paraître grande et d'une allure dégagée, tant il y avait de noblesse dans ses attitudes et de science dans sa pantomime. Je fus bien désappointée de la rencontrer le lendemain, debout sur sa gondole, et habillée avec la trop stricte économie qui était

(i) On dirait que Beyle avait devant lui la médaille frappée en 182g à Teffigie de la Pasta et sur laquelle on lit ; c Sublime nel canto, unica neU'azione, »

devenue sa préoccupation conslante. Cette belle tête de camée que j'avais vue de près aux funérailles de Louis XYIII, si fine et si veloutée, n'était plus cpie Tombre d'elle-même. Sous son vieux di/apeau et son vieux manteau, on eût pris la Pasta pour une ouvreuse de loges. Pourtant elle fit un mouvement pour indiquer à son gondolier Fcndroit où elle voulait aborder, ^t dans ce geste la grande reine, sinon la divinité, reparut (i). »

L'amour de Beyie pou>rritaBe etpomrlamusîipie — et aussi Tespoir de rencontrer des Milanais qui lui parleraient de Métilde — le condmsirent tout naturellement chez la Pasta. De plus, Stendhal était là dans l'atmosphère qui lui convenait pour écrire la Vie de Rossini, qui parut en 1824.

Beyle habitait alors l'hôtel des Lillois, rue de Richelieu, n** 63 — dans cette même maison demeurait la célèbre cantatrice. Le soir, en sortant de quelque réunion mondaine ou du théâtre, vers minuit, il entrait chez la Pasta, où se donnait rendez-vous une nombreuse société — J.-J. Ampère, Fauriel, entre autres, et tous les Italiens plus ou moins exilés de passage à Pari».

Beyle, silencieux, rêveur, dans ce salon, songeait moins à la femme qu'à l'artiste — non qu'il le voulût peut-être, mais il avait vu et compris que tel devait

. (i) Histoire de ma vie, cinquième partie, chapitre lu.

être son rôle. Il s'explique très sincèrement sur sa prétendue liaison avec la Ginditta.

Comme le comie de Tracy, la Pasta fut une de ces personnes auxquelles Stendhal eut le malheur de vouloir trop plaire. Il en prit soh parti et se consola de ce que « la chose se fût bornée à la plus stricte et plus dévouée amitié », de part et d'autore. >

Mais Beyle n'en resta pas moins, aux yeux de la société de la rue d'Anjou, Tamant de la cancatrice.

L'opinion qu'on avait de Stendhal était toujours extrême — il a eu de vrais amis et de vrais ennemis ; hs amis étaient ceux qui le connaissaient — les ennemis ceux qui le connaissaient mal. Sainte-Beuve, qui ne peut être accusé de tendresse pour Beyle, nous donne làdessus un précieux témoignage. « Que cet homme, qui passait pour méchant auprès do ceux qui le connaissaient peu, était aimé de ses amis î Que je sais de lui des traits délicats et d\ine âme toute libérale ! (i) » Et les mêmes amis, les mêmes ennemis existent encore aujourd'hui, on peut les diviser en catégories analogues,

Beyle raconte, dans la Vie de Henri Rrnlard, qu« chez certaines personnes, il ne pouvait plus dire qu'il avait vu passer un cabriolet jaune dans la rue sans avoir le malheur d'offenser mortellement les hypocrites et même les niais. Il eut à subir de réels affronts :

(i) NonveauTL Lundis, vol. III, article sur Delécluze.

M""® de Lamartine, à Florence, évita de le recevoir (i). Cette réputation, exagérée à plaisir, lui valut le surnom de Méphistophélès, que lui donnèrent quelques-uns de ses amis. « Au fond, dit-il, je surprenais ou scandalisais toutes mes connaissances ; j'étais un monstre ou un dieu. »

Et ces jugements sur l'homme ressemblaient fort aux jugements qu'on portait sur le littérateur.

Ainsi, pour bien des gens, Beyle n'était qu'un ignorant. Il n'avait pas, il est vrai, une science très sûre, mais au moins il avait beaucoup d'esprit et incontestablement beaucoup d'idées personnelles, quoique discutables parfois. Il n'apprenait jamais aux autres que ce qu'il avait senti ou éprouvé lui-même — est-ce là pourtant un mérite médiocre? Au sujet de cette réputation d'ignorance^ il raconte une jolie anecdote : « Un des étonnements du comte Daru était que je pusse écrire une page qui fît plaisir à quelqu'un. Un jour, il acheta de Delaunay, qui me Ta dit, un petit ouvrage de moi qui, à cause de l'épuisement de l'édition, se vendait quarante francs. Son étonnement fut à mourir de rire, dit le libraire.

— « Comment ! quarante francs !

— « Oui, Monsieur le comte, et par grâce ; et vous ferez plaisir au marchand en ne les prenant pas à ce prix.

(i) Le fait m'a été rapporté par M. Emile Ghasles, fila da Philarète Ghasles.

— « Est-il possible I disait rÂcadémicien en levant les yeux au ciel : Cet enfant, ignorant comme une carpe !

« Il était parfaitement de bonne foi. Les gens des antipodes, regardant la lune lorsqu'elle n'a qu'un petit croissant pour nous, se disent : Quelle admirable clarté ! la lune est presque pleine ! M. le comte Daru, membre de l'Académie française, associé de FAcadémie des sciences, etc., etc., et moi nous regardions le cœur de l'homme, la nature, etc. , de côtés opposés. »

Et par ce petit récit, ne pouvons-nous pas, en même tempsy nous faire une idée de la conversation de Beyle ? N'est-ce pas là un charmant spécimen de sa façon ingénieuse d'expliquer les choses, ce qui pour lui est presque toujours s'expliquer soi-même.

C'est dans cet égoïsme psychologique qu'il excelle, et nous ne lui en ferons pas un reproche.

Un de ses amis nous dit, dans une notice peu connue : « Jamais il ne sut ce que c'était que l'esprit préparé. Il inventait en causant tout ce qu'il disait... il trouvait à chaque instant de ces traits imprévus qui ne peuvent être le résultat de l'étude (i). ))

L'anecdote sur le comte Daru ne répond-elle pas à ce joli signalement que nous donne Arnould Frémy ?

Beyle n'avait pas pdtte ouverte seulement chez M. de Tracy, M°** Cabanis ou la Pasta, il était en-

(i) Arnould Frémy : Souvenirs anecdotiques sur Stendhal {Revue de Paris, ii septembre i855).

core reçu chez M. Cuvîer, chez M"^ Ancdot, chez le baron Gérard, chez M^^^ de Castellane, où il rea- <:ontre Thiers, qu'il trouve trop effronté, bavard, Mignet, sans esprit, Béranger qail admire pour son caractère, Aubernon et Beugnot. Mais il sera plus intéressant de parler des dimanches de Delécluze, le -critique d'art des Débats, là Stendhal se montre sons un jour nouveau.

Chez Etienne Delécluze, Beyle devait rencontrer la •société qui lui convenait. Dans le salon de la rue d'Anjou, il était glacé par la froideur de M. de Tracy, chez M"'*' Cabanis, gêné par le ton bourgeois : et enfin, chez la Pasta, il se laissait aller au a bonheur du silence » ; — il lui suffisait d'écouter les autres et d'entendre bourdonner à ses oreilles ces syllabes milanaises qui l'attendrissaient.

Aux réunions de Delécluze, il trouva enfin la liberté d'allure et le franc parler don* il avait besoin pour être tout à fait lui-même.

Ces réceptions du dimanche, composées d'hommes exclusivement, étaient fort suivies et très brillantes. Nous le savons non seulement par Beyle, mais par

Delécluze qui, dans ses Soavenirs de soixante années^ nomme tous ses amis — et la seule liste de ces personnes prouve combien il dut se dépenser d'esprit dans le modeste appartement du journaliste.

On y voyait J.-J. Ampère, le critique en voyage, comme il s'est appelé dans quelques-uns de ses livres où il initiait les Français aux littératures étrangères ; -Albert Stapfer, l'élève de Goizot; Sautelet, cet intelligent libraire-éditeur, qui eut une fin tragique à laquelle Mérimée fait allusion dans sa brochure snr Stendhal ; Paul-Louis Courier, dont les conseils encouragèrent Beyle à publier Racine ei Shakespeare ; le baron de Mareste, Thomme du monde de ce cénacle de gens de lettres, où il avait un rôle charmant : écouter et comprendre ; Adrien de Jussieu, le silencieux bâtaniste qui était la galerie et disait en prenant congé dn maître de la maison : « Ils ont été bien amusants aujourd'hui » ou « ça n'a pas été aussi amusant que dimanche dernier. » Et enfin, tke last and not tke leasty Prospcr Mérimée, que Beyle avait rencontré, en iSar^ chez Joseph Lingay, le professeur de rhétorique du futur auteur de Colomba, La première impression ie Stendhal ne fut pas très favorable, a Pauvre jeune homme en redingote grise et si laid avec son rstz retroussé », dit-il de Mérimée. Et il ajoute : « Ce jeune homme avait quelque chose d'effronté et d'ex— trêmement déplaisant, ses yeux petits et sans expression avaient un air toigours le même et cet air était

3â8 SOIRÉES DU STENDHAL CLUB

méchant. Telle fut la première vue du meilleur de mes amis actuels. Je ne suis pas trop sûr de son cœur^ mais je suis sûr de ses talents. »

« Je ne sais, dit Stendhal, qui me mena chez M. de l'Etang — (c'est le pseudonyme transparent qu'il donne à Delécluze). — 11 s'était fait donner un exemplaire de V Histoire de la Peinture en Italie, sous prétexte d'un compte rendu dans le Lycée — un de ces journaux éphémères qu'avait créés à Paris le succès de YEdinburgh Review,

« Il désira me connaître, on me mena donc chez M. de l'Etang, un dimanche à deux heures. C'est à cette heure incommode qu'il recevait. Il tenait donc académie au sixième étage d'une maison qui lui appartenait à lui et à ses sœurs, rue Gaillon. » Beyle se trompe, il ne faut jamais trop se fier à lui quand il s'agit de « descriptions matérielles », la maison de Delécluze était rue de Chabanais, au coin de la rue Neuve-des-Petits-Champs, et l'appartement au quatrième. Mais continuons : « De ses petites fenêtres, on ne voyait qu'une forêt de cheminées en plâtre noirâtre. C'est pour moi une des vues les plus laides, mais les quatre petites chambres qu'habitait M. de l'Etang étaient ornées de gravures et d'objets d'art curieux et agréables. Il y avait un superbe portrait du cardinal de Richelieu que je regardais souvent. A côté était la grosse figure lourde, pesante, niaise de Racine. C'était avant d'être aussi gras que ce grand

poète avait éprouvé les sentiments dont le souvenir est indispensable pour faire Andromaque ou Phèdre.

Nous retrouvons ici le ton sarcastique de Racine et Shakespeare, cette brochure que Stendhal allait publier ; c'est chez Delécluze que Beyle, « la trompette à la fois et le général d'avant-garde de la nouvelle révolution littéraire (i) », discuta les théories condensées dans ces quelques pages aggressives, Tun des premiers documents à consulter pour l'histoire du romantisme.

Passons maintenant à Delécluze lui-même et à son entourage, « Je trouvai chez M. de l'Etang, devant un petit mauvais feu, — car ce fut, ce me semble, en février 1822 qu'on m'y mena — huit ou dix personnes qui parlaient de tout. Je fus frappé de leur bon sens, de leur esprit, et surtout du tact fin du maître de la maison qui, sans qu'il y parût, dirigeait la discussion de façon à ce qu'on ne parlât jamais trois à la fois ou que Ton n'arrivât pas à de tristes moments de silence. »

Beyle, en somme, a été assez malmené par Delécluze dans ses Souvenirs de soixante années, au point que Sainte-Beuve prend la défense de Stendhal (2). Il trouve Delécluze souverainement injuste pour Beyle. ,

« Sa sévérité étrange, ajoute-t-il, pour un si ancien

(i) Sainte-Beuve, Nouveaux LundiSf m, p. 109. (a) Sur les Souvenirs de soixante années de Delécluze, voir Nouveaux Lundis, vol. 3.

Îj3o soirées du STENDHAL CLUB

-SLinv et un sî piquant esprit appelle la nôtre à son égard et la justifierait, s*il en était besoin. — » Et en note, ce post-scriptum qui se cache pour être mieux vu : « Je sais quelqu'un qui a dit :

« Delécluze est parfois un béotien émoustillé, mais il y a toujours le béotien. »

Stendhal ne pouvait pas ne pas voir le béotien qu'il y avait en Delécluze — mais ce n'est qu'après avoir dit tout le bien possible de son nouvel ami qu'il laisse entrevoir ce côté ridicule du personnage: « M. de TEtang, dit-il, est un caractère dans le genre du bon vicaire de Wakefield. Il faudrait pour en donner une idée toutes les demi- teintes de Goldsmith ou d'Addison.

a II a toutes les petitesses d'un bourgeois. S'il achète pour trente-six francs une douzaine, de mouchoirs chez le marchand du coin, deux heures après, il croit que ses mouchoirs sont une rareté, et que pour -aucun prix on ne pourrait en trouver de semblables à Paris. »

Peut-on noter un travers avec plus de tact et plus <î'esprit ? II serait trop cruel pour Delécluze de retrans- •crire ici quelques-uns de ses jugements sur Stendhal.

Et Beyle se résume en une page exquise, dans laquelle, oubliant le béotien, il ne voit plus que le plaisir qu'il a éprouvé dans « l'Académie » de la rue de Chçibanais.

« Je ne saurais exprimer trop d'estime pour celte

société. Je n*ai jamais rien rencontré, je ne dirai pas de supérieur, mais même de comparable. Je fus frappé le premier jour et vingt fois peut-être pendant les trois ou quatre ans qu'elle a duré, je me suis surpris à faire ce même acte d'admiration .

« Une telle société n'est possible qiie dans la patrie de Voltaire, de Molière, de Courier...

« La discussion y était franche sur tout et avec tous. On était poli chez M. de TEtang, mais à cause de lui. Il était souvent nécessaire qu*il protégeât la retraite des imprudents qui, cherchant une idée nouvelle, avaient avancé une absurdité trop marquante. »

C'est chez Delécluze que Beyle lança pour la première fois ces mots brillants qui firent sa réputation d'homme d'esprit et qu'on retrouve dans sa correspondance et ailleurs :

Le principe du romantisme a est d'administrer au public la drogue juste qui lui fera plaisir dans un lieu €t à un moment donnés » . Définition que Baudelaire a prise pour lui et à son compte.

Et la contre-partie : « Le classicisme présente aux peuples la littérature qui donnait le plus grand plaisir possible à leurs arrière-grands-pères. »

« L'Alexandrin un cache-sottise. »

C'est là aussi qu'il scandalisa bien des gens par des théories païennes dans lesquelles il entre beaucoup plus d'enfantillage et d'impertinence que de conviction profonde ; ici Beyle est la dupe de ses préjugés ;

Ui2 SOIRÉES DU STENDHAL CLUB

à cet égard il a tenu à se montrer irréconciliable de— vant ses contemporains.

Dans ses œuvres et même ses œuvres (comme la Vie de Henri Brulard ou les Souvenirs d'Egotisme) écrites librement, puisqu'elles ne devaient être publiées selon son désir, qu'après sa mort, à le bien comprendre, il n'est pas l'homme que nous laissent entrevoir George Sand (i) et Mérimée.

Mérimée, si fin, si perspicace, semble avoir été dupé à son tour, et avoir cherché à prendre trop au sérieux certaines boutades de son ami.

C'était pour Beyle un apprentissage, que cette vie de Paris, dans ces mondes très différents. Il se révéla causeur plein d'idées nouvelles et de formules inédites, chez les uns ; chez les autres — contre-partie naturelle — il fut jugé homme dangereux et révolutionnaire en morale autant qu'en politique.

Pour lui la question n'était pas là. Il laissait dire, et se contentait d'observer, préoccupé constamment de trouver « la théorie du cœur humain » et de « peindre ce cœur par la littérature » •

(i) Histoire de ma Vie, 5« partie» ch. III.

Il s'essayait sur ce public restreint, ne se donnant pas tout entier ; il conservait toute son indépendance.

Jamais il ne voulut cultiver un salon, cela contrariait trop ses habitudes. Il faisait des apparitions et n'était jamais assidu. Il ne songeait pas à s'assurer une situation, comme on Ta dit, il n'était déjà plus ambitieux que littérairement. Aussi sacrifia-t-il tout à cette passion dominante. En ne se mêlant pas trop aux coteries, il sut garder toute son originalité pour le jour où, enfin, maître de lui-même, il se résume en une œuvre — une œuvre capitale qui ne pouvait être pensée et conçue qu'après une longue expérience.

C'est en i83o qu'il écrira Le Rouge et le Noir, avant de s'exiler à Civita-Vecchia, avant d'aller occuper son poste modeste de consul de France dans cette triste ville italienne où l'idée lui viendra de composer la Chartreuse, son autre chef-d'œuvre.

Stendhal dira, en i835, après avoir réfléchi à la situation qu'il aurait pu obtenir, s'il avait su profiter de ses relations : « Je regrette peu l'occasion perdue. Au lieu de dix, j'aurais vingt mille, au lieu de chevalier, je serais officier de la Légion d'honneur, mais j'aurais pensé trois ou quatre heures par jour à ces platitudes d'ambition qu'on décore du nom de politique ; j'aurais fait beaucoup de bassesses...

« La seule chose que je regrette, c'est le séjour de Paris. »

334 SOinÉES DU STENDHAL CLUB

Et il se reprend bien vîte : « Maïs je serais las de Paris, en i836, comme je suis las de mat solitude^ parmi les sauvages de Civita-Vecchia (i). »

Ainsi, il a le bonheur de garder un plus agréable sou- Tenir de ses années passées dans les cercles littéraires •de Paris, car il ne croyait pas qu'il n'est pire misère que de se rappeler les temps heureux dans les jours de -douleur ; comme Alfred de Musset, il reniait cette pensée du poète florentin.

Jersey, septembre 1893.

(a) Vie de Henri Bralard.

DONATO BUCGI (i)

Mon cher Monsieur Colomb,

Je désirais depuis bien longtemps, mon cher monsieur Colomb^ remplir avec vous ma promesse de vous Éaire quelques observations sur la correspondance inédite de notre M. Beyle, afin de vous expliquer pourquoi il avait dit dans une de ses lettres ; qu'il ne pouvait pas se voir à Givita-Vecchia. J'hésitais, cependant, à prendre la plume, parce que je devais pour cda vous donner des détails biographiques d'un individu jouissant auprès de vous d'une bonne réputation,

(i) Donato Bucci, le signataire de cette lettre, était un marchand d'antiquités, ami de Stendhal. C'est chez Bucci que Stendhal passait ses meilleurs moments pendant son exil de Givita-Vecchia,

Sa lettre est éerite non en italien, mais en une sorte de français transalpin. Elle était adressée à Romain Colomb, Texécoteur testamentaire de Stendhal.

a 36 SOIRÉES DU STENDHAL CLUB

qu'il est loin de mériter. Une circonstance tout à fait extraordinaire, et que vous connaîtrez dans la suite de cette lettre, m'y décide maintenant.

L'individu dont il s'agit est M. Lysî Tavemîer (i). Ce monsieur, natif de Salonique, vint s'établir à Civita-Vecchia, en 1822, avec sa mère qui avait épousé, en secondes noces, un certain Mordo, juif et devenu chrétien, comme dirait Stendhal, par intérêt mercantile. M. L., fort jeune, et ne laissant nullement deviner le caractère qui se développa chez lui plus tard, obtint d'être nommé chancelier-élève au consulat de France à Civita-Vecchia par le consul, baron de Vaux. En 1829, le chancelier étant décédé, M. L. aurait dû de droit le remplacer, mais le consul fit nommer à cette place un autre individu. M. L. en porta plainte au ministre, mais sans résultat. La Révolution de Juillet arrivée, M. de Vaux fut destitué et remplacé, en i83i, par M. Beyle. Ce nouveau consul, aussitôt arrivé à Civita Vecchia, le connaissant par sa réputation littéraire, j'allai lui faire une visite et lui offrir mes services. Il me reçut parfaitemept bien, d'autant plus qu'il avait pour moi une lettre de recommandation de M. Constantin (2), qu'il avait vu à son pas-

(i) Lysimaque Tavemier.

(a) Abraham Constantin, peintre sur émail ; ses œuvres principales sont au Musée de Turin, ce sont des copies des tableaux les plus célèbres des musées italiens.

sage par Florence. Dès ce moment nous nous liâmes en amitié, qui dura jusqu'à sa mort. M. L. à cette époque se trouvait à Rome, y attendant le nouveau consul, pour en obtenir la place qu'il réclamait. Le lendemain de ma visite, M. B. m'entretint sur cette affaire, en me demandant mon avis. Je lui dis, que réellement M. L. avait reçu un tort, car la place de chancelier lui revenait de droit, et d'après mon avis il lui rendit justice. Je le priai, toutefois, de ne jamais dire à personne que j'étais intervenu dans cette affaire, étant également lié en amitié avec les familles des deux prétendants à la même place. Mais, par une de ces distractions habituelles chez lui, il dit à L., que c'était à moi qu'il devait sa place. Il vînt, par conséquent me remercier de tout ce que j'avais fait pour lui, et j'eus beau protester que je n'y étais pour rien, il Tij^e répéta qu'il en était sûr, car c'était M. B. lui-même qui le lui avait dit. Il prit donc possession de sa place, pour laquelle il avait acquis, il faut le dire, une certaine capacité, bien supérieure à celle de son prédécesseur. Vous connaissiez les habitudes locomotives de M. B., qui était pris du spleen, s'il devait rester longtemps dans le jjiême lieu, et surtout dans un petit pays comme Civita-Vecchia, sans société, sans distractions et ressources d'aucune espèce. Il passait donc son temps principalement à Rome, en faisant parfois des excursions à Naples et Florence. Pendant son absence, c'était M. L. qui gérait le consulat, mais avec ordre d'avoir à

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me consulter sur toutes les affaires de quelque importance. Dans les premiers temps, il se conduisît assez bien : et venait tm demander mon avis même sur le» affaires les plus simples et M. B. n'eut qu'à se lourde sa conduite. Mais au bout d'environ deux ans, il commença à développer un caractère, auquel j'étais loin de m 'attendre, et que je n'aurais pu imaginer.

M. Latour-Maubourg ayant été nommé ambassadeur de France à Rome, M. L., à son passage par Civita-Vecchia, alla lui offrir ses services, et, par ses plates courtisaneries, il parvint à se mettre dans ses bonnes grâces et obtenir sa protection. Il lui servait de commissionnaire pour tout ce qu'il recevait de France, et de véritable domestique de place, lorsqu'il avait à passer par Civita-Vecchia, il en agissait dé même avec tous ses parents ou amis. Le fait est, qu'après avoir obtenu la protection de l'ambassadeur, il me fît volte-face, et commença à desservir son supérieur auprès de tous ceux qui avaient de l'influence dans le gouvernement, en disant que le consul n'était jamais à sa place, et que c'était lui qui'gérait «entièrement le consulat. M. Beyle était même certain qu'il l'avait aussi calomnieusement dénoncé à M. Désaugiers, directeur des consulats à cette époque. Dans l'espoir que, par la protection de l'ambassadeur, si M. Beyle venait à être destitué ou nommé à quelque autre consulat, il pourrait le remplacer, il ne se borna pas à le calomnier auprès du gouvernement français,.

if

LES AMIS a 3 9»

mais il le dénonça aussi au gouvernement romain ;: comme athée en religion et révolu lionnaîre en politique^. et comme Tun des principaux agents en Italie de la propagande de Paris. Il faisait croire que c'était dansmon cabinet que Ton tenait des complots, pour faireune révolution dans les Etats Romains. Cette dénonciation fut tellement prise au sérieux par le gouvernement romain que je fus mis sous la surveillance de la police, et enregistré au livre noir, qui existe encore, avec des noms que Mazzini lui-même ne pourrait pas mériter. Son inique conduite et sa noire ingratitude exaspérèrent M. B., qui, ne pouvant plus souffrir sa présence, prolongeait son absence de Civita-Vecchia le plus qulE pouvait. Il me disait un jour : « Mon ami, j'aurais préféré que vous m'eussiez donné 5o coups de bâtons plutôt que de m'avoir fait prendre pour chancelier cet infâme coquin de L. » — J'hésitais, ainsi que je vousl'ai dit plus haut, à entrer avec vous dans ces tristes, détails, et j en supprime beaucoup pour ne pasvous ennuyer, mais voici la circonstance qui m'y a enfin décidé.

Dernièrement un diplomate français fort distingué,, qui a été pendant quelque temps secrétaire d'ambassade à Constantinople, se trouvant à causer avec moi, et notre conversation étant tombée sur M. B» qu'il connaissait de réputation, me dit que le Grec se présenta un jour chez lui en le priant de recommander au ministre des Affaires étrangères de la Porte son af-

faire de Tindemnité réclamée pour ses propriétés confisquées à Salonique par le gouverment turc, lors de la révolution grecque ; et qu'après lui avoir parlé de son affaire, il lui montra un paquet de lettres de Victor Jacquemont, Tauteur de la correspondance sur l'Inde, adressées à M. B., avec des notes de ce dernier en marge ; ces lettres contenaient principalement des observations critiques sur ses ouvrages. Il se rappelait «ntre autres un paragraphe d^une de ces lettres, dans lequel Jacquemont, en parlant d'un passage d'un ouvrage de son ami, disait : « Tu en as effrontément menti », et une note en marge de M. B. — « vrai ». îl m'ajouta que ces lettres étaient extrêmement curieuses et intéressantes, surtout pour les notes de M. B. qui dévoilaient toute sa pensée.

Voici de quelle manière M. L. peut être entré en possession de ces lettres. A son dernier voyage à Paris, M. B., comme à l'ordinaire, m'avait laissé les clefs de son appartement, qui était à côté du mien. Le jour qu'arriva ici la funeste nouvelle de sa mort, M. L. (après me l'avoir annoncée sans aucun ménagement, et mal déguisant sa joie) me dit : « Maintenant, dans l'intérêt de ses héritiers, il faut que je prenne possession de son appartement, et que vous m'en donniez les clefs. » Je ne me le fis pas dire deux fois ; je les lui consignai au même instant. Deux ou trois jours après, ne connaissant pas encore le testa- ^ment du défunt, il vint me prier d'assister à l'inven-

LES AMIS a4î

taîre de ses effets ensemble avec M. Chiros, à cette époque agent des postes françaises à Civîta-Vecchîa, et maintenant trésorier delà division française à Rome, ce qui fut fait. Mais j'appris ensuite, qu'avant la rédaction de l'inventaire, le monsieur était entré plusieurs fois tout seul dans l'appartement, et c'est alors qu'il a dû s'emparer des lettres en question, et probablement d'autres objets que j'ignore. Lysimaque avait un jour volé des billets de banque dans le secrétaire de Beyle ( i ) . Je me rappelle qu'au moment de la rédaction de l'inventaire, s'étant permis une proposition impertinente contre la mémoire de M. B., je lui dis : « Il n'y a qu'un infâme coquin comme vous qui puisse dire du mal d'un homme aussi respectable, et auquel vous devez tout ce que vous possédez depuis les souliers jusqu'au chapeau ; » Je m'emportai tellement, que je lui aurais tiré quelque chose sur la figure, s'il ne s'était pas précipitamment sauvé. M. Chiros, qui partageait toute mon estime et respect pour M. B. et mon mépris pour le Grec, applaudit de tout son cœur à la sévère leçon que je lui donnai. Mais le croiriez- vous, vil, rampant et souple comme un véritable Grec du Bas- Empire, quelques heures après cette scène, il osa retourner chez moi, comme si rien n'avait été, en me priant de vouloir bien continuer à l'assister dans l'ope-

(i) C'est à quoi Bucci fait allusion plus haut lorsqu'il parle des reproches que lui fit Stendhal au sujet du Grec.

ration de Tin ven taire. Ayant ensuite reçu de vous le testament, après l'avoir lu il me dit : « Tant mieux, je n'ai plus d'embarras pour cette affaire. »

J'aurais encore bien des pages à vous écrire sur son compte, mais pour en finir, je laisserai la parole aa même M. B. Je vous inclus donc, avec prière de retour, une de ces lettres, qu'il m'écrivit de Paris, aussitôt retourné de son voyage en Hollande. Cette lettre vous en dira plus de ce que je vous ai écrit et je pourrai encore vous écrire sur ce digne sujet. Pour votre intelligence, les deux dames, dont il est question dans la lettre, sont : la princesse de Ganino, veuve Lucien Bonaparte, et la duchesse Caetani, mère de Don Philippe et de Dan Michel, prince de Teano, tous les deux connaissant aussi bien que moi les qualités du Grec. — Vous voilà le portrait de M. L., de beaucoup réduit dans ses proportions, que je confie à votre discrétion. Connaissant la bonne réputation dont il jouissait auprès de vous, peut-être que je ne vous en aurais jamais parlé, sans la circonstance indiquée, qui a produit en moi l'effet de la goutte faisant déborder le vase.

Laissons maintenant de côté M. L., abaadonnons-le à sa destinée, et parlons seulement de notre M. Beyle dont la mémoire, profondément gravée dans mon cœur, m'est aussi chère qu'à vous. Ce sera une espèce de compensation à l'ennui et aux pénibles impressions que vous aurez dû éprouver à la lecture d'aussi tristes et misérables détails. Je vais vous raconter, entre autres

LES AHIS 2/1 3

choses, quelques anecdotes assez curieuses de ses conversations avec moi et le commun ami Don Philippe Caetani.

Vous aurez tu, avec plaisir, que la réputation litté^ raire de M. B. grandit tous les jours, et que de temps en temps Ton publie des articles sur ses ouvrages. Je ne sais pas si vous avez lu celui publié dans le feuilleton de t Indépendance Belge du 5 mai dernier. Cet article^ bizarrement signé : A2E, assez spirituel, contenait^ suivant moi, quelques justes appréciations sur son caractère et ses principes religieux, à côté d'autres fausses ou inexactes. En lisant ce qu'il disait sur ses principes religieux, je me rappelai qu'un jour, en me répétant son refrain habituel : ou il n'existe pas, ou il est méchant, il m'ajouta : voulez-vous que je vous le prouve ?

— Non, monsieur, épargnez-vous cette peine.

— Ah ! c'est dommage, mon ami, que vous n'ayez pas un peu plus de religion.

— Pourquoi, monsieur ?

— Parce que de cette manière nous n'avons pas de matière à discuter et nous restons là comme deux imbéciles.

Lorsqu'il voyait quelqu'un affligé d'un mal physique ou moral, il disait : « C'est la bonté du Père étemel. » Une fois étant à nous promener à la campagne, nous avions devant nous un chien hargneux et dégoûtant. — Mais, mon ami, me dit-il, vous n'avez

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pas de police ? Pourquoi laisser circuler ce chien et ne pas le tuer? C'est horrible à voir !

— C'est vrai, je lui répondis, mais si ce chien, pouvant tout à coup avoir le don de la parole, vous disait : Eh ! monsieur, c'est la bonté du Père éternel qui m'a réduit dans cet état 1 — Alors je l'embrasserais, je le mènerais chez moi, et je le soignerais comme le meilleur de mes amis.

Dans une de ses promenades dans Rome avec Don Philippe Caetani, un pauvre l'aborda, en lui disant : Monsieur, faites- moi de l'aumône, pour l'amour des cinq plaies de Notre-Seigneur Jésus. — Il en devint furieux, et en le menaçant d'un coup de bâton, il lui dit : Va-t'en à tous les diables, toi et les cinq plaies !

Il est dit dans le même article, qu'il ne pouvait pas supporter les ennuyeux. Rien de plus vrai. Etant une fois à causer ensemble d'une affaire de quelque intérêt, je m'aperçois qu'un individu, parfait honnête homme, mais l'être le plus ennuyeux que j'aie jamais connu, s'approchait de nous, je lui dis : « Ah I monsieur B., nous sommes perdus, voilà notre ennuyeux qui vient interrompre notre conversation ! » Il se retourna, et quoiqu'il fût, comme vous le savez, de manières très polies et convenables avec tout le monde, il le traita de la manière la plus brutale, en lui disant toutes les insolences possibles. Ce pauvre homme en fut tellement foudroyé et anéanti, qu'il se sauva, sans pouvoir articuler une seule parole. Un moment après, il me dit :

« J*ai eu tort de m'oublier de la sorte, mais aussitôt que je Tai vu, le sang m'a monté à la tête, et il m'a été impossible de me réprimer. »

L'article en question se termine par une conjecture de l'auteur, pour expliquer ce qu'il appelle la singularité de son épitaphe mortuaire, et il l'attribue à son affection pour Milan, qui était demeuré la patrie de son cœur et de ses souvenirs. J'ignore si vous avez sur cela le secret de sa pensée. Quant à moi, qui en suis aussi réduit aux conjectures, je crois que son affection pour Milan peut bien y avoir contribué, mais qu'elle n'a pas été la cause déterminante. Vous connaissez, sans doute, son antipathie pour le système gouvernemental de Louis-Philippe, et surtout pour sa politique étrangère, qu'il qualifiait d'humiliante et indigne d'une grande nation comme la France. Son antipathie se convertit en aversion profonde lors du traité de Londres, de juillet i84o. Je me rappelle parfaitement m'avoir dit (i) cent fois : « Après avoir abandonné l'Italie et la Pologne, payé 25 millions, qui n'étaient pas dus, aux Etats-Unis, après l'affaire Prïtchard, sa trahison envers le vice-roi d'Egypte, en sacrifiant la dignité et les intérêts de la France, mit le comble à la ndesure de ses lâchetés et de ses infamies, je vous avoue, qu'il y a maintenant de quoi rougir de s'appeler Français. » Je suppose donc, qu'ayant fait

(i) Gela veut dire : qu'il m'avait dit.

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