‹ Soirées perduesChapitre 100 sur 116 · CHAMPIGNOL MALGRE LUI · texte numérisé non relu

CHAMPIGNOL MALGRE LUI

lette, le troisième, plus malin, mange des carottes. Comme le dit si justement la Sagesse des nations: « Les ours se suivent et ne se ressemblent pas. »

5 NOVEMBRE. — Enorme quiproquo, ceChampignol ?nalgré lui, si formidable qu'on ne comprend pas comment la bonbonnièie aes Nouveautés le peut contenir. Surprise par d'austères parents de province en compagnie de Saint-Florimond, un soupirant, M"10 Champignol , pour sauver les apparences, le présente comme son mari. Tout le monde le considère, dès lors, comme l'heureux époux, et les gendarmes, partageant l'erreur générale, incorporent sans douceur au 175e de ligne- à Clermont sur Oise, pour treize jours, le Champignol malgré lui.

Mais le véritable Champignol rejoint son régiment, et voici que l'imbroglio étend ses tentacules. 'On rase les cheveux de Germain, (le mari réel) jusqu'à la peau, un beau-père tombe à l'eau, les sous-officiers crachent de la salle de police, le public se roule. C'est un triomphe.

Puisque mes lectrices veulent à toute force savoir comment les auteurs dramatiques ont le nez fait, — je né veux pas leur celer que M. Georges Feydeau est ce que la nature, aidée par l'art et la mode, a pu produire de plus délicieusement sélect. On peut se faire la barbe dans ses chapeaux, — non pas de la façon que vous croyez, — je veux dire qu'on peut s'y mirer, tant ils reluisent; ses souliers vernis vn étinceilent la nuit de mille feux » et le jour aussi. Quant à ses complets, des poèmes ! Et puis des veux fins, des moustaches blondes qui flottent au vent, et un charmant caractère, ce qui vaut mieux encore. Signe particulier : une irrésistible gaîté, ainsi qu'il appert de Monsieur Chasse et de moult autres pièces acclama

Quant à M. Desvallières, sa vocation ne date pas d'hier : le collaborateur de M. Feydeau a été mon condisciple au lycée Condorcet, à une époque

lointaine où le bailloir de la rue Caumartin était encore placé sous l'invocation de Fontancs.

Dès ces temps préhistoriques, cependant que l'excellent Courbaud nous initiait aux mystères de tes hcndécasyllabes, ô Flaccus, Desvallières feuilletait d'une main fiévreuse les brochures de Labiche et, insoucieux des odes berceuses, délaissait pour Meilhac, Lalage, dulce ridentem.

Un jour que de sa voix sonore et grave, aux intonations franc-comtoises, Courbaud nous déclamait une page célèbre du Pro Milone, l'incorrigible dramaturge, le menton dans la main, l'œil vague, rêvait à je ne sais quelle scène à faire. Tout à coup, il tressaillit. Le professeur finissait sa période sur le mot fui 'gens. Desvallières murmura, avec un sourire extasié : et Wafflard !

Rien de particulier à dire des décors. Le premier représente un atelier de peintre, pour que les spectateurs (à moins d'être hermétiquement fermés au symbolisme) comprennent tout de suite que Champignol malgré lui en verra de toutes les couleurs.

17 NOVEMBRE. — Des Tartarins d'écritoire, dont la prose boursoufflée a doubles muscles, vocifèrent que M. Paul Hervieu manque de puissance. Pour ces forains, les Paroles restent c'est « des œufs à la neige ». Propos de gars 'sonores rendus mal propres par les gesticulations dans les brasseries, et les gueulées, à comprendre l'élégante vigueur de ce « Marivaux féroce », et qu'un stylet vaut bien des triques retentissantes. On ne vêle point, sur la scène du Vaudeville, nul père (vu de dos) n'y viole sa fille, on n'y lâche pas même un pauvre petit nom de Dieu ! et, entre mondains, s'échangent des bavardages acérés, de souples réticences, pendant trois actes. J'en voudrais cinq !

Le marquis de Nohant — à ce nom, on devine qu'il y aura effusion de Sand — a calomnié Régine,

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une pure jeune fille (il y en a encore), ss On dit qu'elle marche avec Missen... » Après avoir bavé sur la pauvrette, il se repent et lui offre sa main qu'elle accepte. Jusque-là, ça va bien. Le chiendent, c'est qu'avant de la conduire à Saint-Augustin, il glisse aux confidences — pourquoi ? pourquoi ? — et ne lui dissimule pas qu'il l'a, jadis, salement bêchée. Ire de l'infante : « Moi ! avec Missen! » Coïncidence étrange, celui-ci entre. Elle court à lui : <s Dites à M. de Xohant qu'il a raison, que je suis votre maîtresse... » Exit ina.

Duel. Missen atteint la carotide du bavard qui, pourtant, guérira, à moins qu'une émotion fâcheuse... La voilà, la fâcheuse émotion, la voilà bien, apportée par de bons amis colportant potins venimeux. Invisible, le blessé entend siffler ces vipères : (Duel à la mie, Régine une drôlesse, mariage fructueux pour Xohant). L'ex-calomniateur. sous ces calomnies, s'effondre. Requiescat. Rideau.

22 NOVEMBRE. — Sur la scène étonnée du Théâtre-Français, la dame d'un chauffeur fornique avec un. logis de dragons, puis narre l'historiette à son homme qui se périt. Titre : Jean Darlot. Legendre^r/^^//. A présent développons.

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux. Celle d'un ministre aussi. M. Legendre serait bien ingrat de penser différemment, car il est douteux que son intéressant fait-divers eût été représenté au Théâtre-Français sans l'appui d'un homme politique important qui fait, dans la maison de Molière, l'appui... et le beau temps.

Je me hâte d'ajouter que si, d'aventure, les espérances du ministre des Beaux- Arts étaient déçues, qui rêvait un très gros succès pour son protège, afin de pouvoir lui rougir la boutonnière, l'auteur de Cynthia (joli acte en jolis vers) et de Beaucoup de bruit pour rien (brillante shakespyrotechnie)

resterait cent fois digne, de par son passé, du ruban qui empourpre tant de vestes littéraires.

Il va sans dire qu'une pièce se faisant remarquer, comme la chanson de cantonnier, par sa grande simplicité, ne comporte aucun luxe de mise en scène. Pourtant, le petit décor du premier acte a plu, par son humble exactitude : un cabinet de lecture, modeste, timide même, à Abbeville, avec tomes de romans dépareillés, affiches de l'Encre du Coq, plumes, papier à lettre et journaux de toutes nuances. \J En-Dehors s'y étale à côté de la Paix. Malgré cette louable indifférence en matière politique, la pauvre boutique est misérablement achalandée, et le propriétaire, dont la patience a un terme, vient réclamer ceux qui lui sont dus.

La pauvre marchande pleure à fendre des pierres, et tout fait espérer que, grâce à ce désespoir elle perdra un ou deux de ses cent dix kilos. Quelle santé ! Cette vendeuse de journaux' doit ■ avaler tous ses bouillons.

L'élégant Worms a beaucoup souffert quand il lui a fallu endosser le complet de velours à côtes du bourru Jean Darlot, acheté dans quelque Jean- Bart ignoré des gens bien mis. On m'a raconté que l'auteur avait même voulu lui imposer une blouse ! Ce sacrifice dépassa les forces du sociétaire. Ressembler à Thivrier, jamais ! La seule concession à laquelle il consentit fut d'acheter un billard à blouses, mais on ne le voit pas dans la pièce.

Le second décor représente l'appartement des' Darlot : une pièce mansardée, salon-salle à manger-cuisine avec fenêtre sur la Somme, photographies au cadre de la glace, table à ouvrage minable, bref un mobilier qui indique une mediocritas peu aurea, trop peu. A gauche, un poêle. Il y en a un second, dans la main de Louise Darlot, • triste, lasse, écœurée de ces meubles laids, de ce mari fruste, auquel elle préfère toujours le beau

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jouvenceau qui « lire » son temps aux dragons...

Précisément, ce chéri fait son entrée ; un amour de maréchal des logis (Albert Lambert) adonisé, botté linement, les yeux agrandis au kohl, avec un soupçon de poudre à la maréchale (des logis). Et comme il s'exprime en termes choisis! Quelle différence avec ce maladroit chauffeur de Darlot, uniquement occupé de sa locomotive et de son repas, expédié entre deux baisers goulus dont il bouscule sa femme énervée, qu'il empoigne au lieu de, savamment, la darloter.

Vous pensez bien qu'on mange sur la scène. C'est un élément de succès dont aucune pièce ne saurait plus se passer. Dans du vrai bouillon, la belle-mère taille de la vraie flûte, que M. Worms mange avec sa vraie bouche. Il expédie ensuite un vague miroton et termine ce repas qui eût fait bouder Lucullus par un morceau de Brie, ce qu'un légiste de mes amis appelle le Brie de clôture.

( ovation du public quand le puissant comédien, après la confession — bien inattendue — de sa femme coupable, lance à pleine voix cet alexandrin, également inattendu :

On m'arrache le cœur, il faut bien q[ae je crie !

Beaucoup de dames pleurent, au balcon, avec le terme propos de ne pas conter à leur mari, rentrées au domicile conjugal, qu'elles furent adul- -, elles aussi.

Pas de costumes sur la scène, mais, dans la salle, des merveilles! J'ai surtout remarqué une adorable jupe collante, très collante, serrée derrière par un paquet de plis en éventail, étroitement agrafés de chaque côté par une double rangée de gros boutons. Veste smoking avec giletplastron. Le tout en serge bourrue, — comme Jean Darlot.

2g NOVEMBRE. — Robert de Chanfemelle, chcleresque et poitrinaire, devient l'amant d'une

jeune personne, qui, avant lui. s'était offert déjà le duc de Chantemelle, père. Ça ne sort pas de la famille. Naît un enfant mâle qui perpétuel a le nom de cette noble race de Fossiles et mon Robert épouse, ignorant, bien entendu, la collaboration paternelle. Quand elle lui est révélée par une nourrice, au bord de tes flots bleus, ô Méditerranée, il se tait, blessé mortellement, et revient s'enfermer au château de ses ancêtres, pour y mourir.

Le décor du premier acte des Fossiles représente un vaste appartement du château de Chantemellc, dans la forêt des Ardcnnes. On ne voit pas la forêt, mais on en parle, c'est une économie de décoration. Aux murs des tapisseries tristes, maussades mêmes, comme les vieilles filles qui la font (tapisserie) au bal; à droite une armure dressée sur un socle, comme au dernier acte des Cloches de Corneville -— on connaît ses classiques — à gauche, une cheminée où brûle du gaz (on se met bien dans la forêt des Ardennes) et un bahut somptueux, comme jamais je n'en aurai — pékin de bahut, ainsi que disent les Saint-Cyriens quand ils s'évadent.

La duchesse et sa fille, pour ne pas fatiguer le jeune poitrinaire qui repose dans la chambre voisine, parlent à voix basse. En revanche, les spectatrices des avant-scènes jacassent tout haut, si bien que les infortunés venus pour entendre la prose de M. de Curel s'épuisent à pousser des « chut! » infructueux. De temps en temps, quand la situation devient plus poignante, quand Antoine prononce une phrase effroyable de cruauté hautaine, tout ce joli monde s'esclaffe. (Ne pas oublier que le Public du Théâtre-Libre est le plus intelligent de Paris, — et conclure.)

Vif mouvement de curiosité quand entre Mllc Dulac, chargée du rôle d'Hélène Vatrin; amère, provocante, dans son ultime avatar — la dernière incarnation de Vatrin — l'astucieuse demoiselle (?)

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