LES FOSSILES
de compagnie, cette « grue », comme l'appelle énergiquement le duc, porte une robe de forme russe (ça fera plaisir à M. de Mohrenheim) bordée de castor ; j'aurais plutôt compris le demi-castor.
J'allais oublier de décrire le petit complet cynégétique arboré par le duc; comme ce seigneur chasse dans un pays montueux, il revêt un costume en velours... à côtes.
Au deuxième acte, pour bien faire comprendre
aux intelligences les plus rétives que le pauvre
Robert a été sganarellisé, l'acteur chargé de ce
personnage sympathique, mais guignard, introduit
jambes dans un pantalon du plus beau jaune.
Pendant la grande scène entre le père et la fille, la maîtresse des Chantcmclle, avec une discrétion à laquelle je rends hommage, regarde par la croisée — d'où descendent ses amants. A l'orchestre, un monsieur lin a susurré : « Elle fait la fenêtre ».
Joli, le décor du trois. A Nice : une joyeuse véranda à travers les vitres de laquelle on aperçoit une étendue azurée; le ciel, affirment certaines personnes; la Méditerranée, prétendent d'autres. Je consulte une ouvreuse d'aspect intelligent, qui me répond : ss Ça doit être la Manche. »
Si nous ne sommes pas dans les Alpes-Maritimes, voici toujours des meubles de canne. Pour ver son poitrinaire de frère, M " de Chantcmclle lui joue la Marche funèbre de Chopin. Cette petite est pleine dïi-propos.
Sombre, très sombre, le dernier acte! Le corps de Robert est veillé par deux religieuses; et Claire lit le testament de son malheureux frère. Malgré quelques essais de ricanements imbéciles, la majesté funèbre de cette scène saisissante a eu raison des hostilités niaises qui n'avaient cessé de se manifester depuis le lever du rideau, parfois très vivement.
Une fois de plus, le mort avait saisi les vils.
3ï6 SOIRÉES PERDUES
30 NOVEMBRE. — Le décor du pnemier acte du
S y sic me Ribadier est convenable, sans plus.
Il ne change pas au second acte. Au troisième non plus.
Si vous croyez que c'est gai pour un malheureux soiriste qui n'a rien à se mettre sous la plume!
Heureusement, je me console en lorgnant Marie Magnier — qu'elle est belle, mais qu'elle est imposante ! — plus imposante encore, sinon plus belle, qu'à l'époque où elle hantait mes rêves de collégien préeoce. En quelle année? Hé, hé... c'était avant la guerre, ou après... Mettons que c'était entre la guerre d'Italie et celle du Dahomev, et n'insistons pas.
La majestueuse actrice se donne beaucoup de mal pour faire rire dans le rôle d'Angèle, veuve tenace, « grappin » dirait Salandri, qui, après le décès du sieur Robineau, son époux, a convolé en secondes noces avec un nommé Ribadier, pour ne pas avoir besoin de démarquer les initiales de ses chemises de nuit, brodées d'un R.
Mais comme elle est jalouse, la puissante veuve! • Trompée à couche que veux-tu par feu Robineau, qui se ménageait de fréquents alibis, sous prétexte de fallacieuses réunions d'actionnaires, elle va relancer son Ribadier qui se trouve réellement en plein conseil d'administration du chemin de fer du Nord. Esclandre terrible. M. de Rothschild fait la moue et chuchote à l'infortuné : « Ribadier, vous rappellerez à votre femme que nos séances sont privées. » Mais rien ne dessille les yeux de cette mégère non apprivoisée.
— Une blague, ce conseil! Pourquoi se réunit-il?
— Mais dame, ma chère Angèle, pour causer de chemins de fer.
— Ah! ah! elle est bien bonne! Comme s'il n'était pas terminé depuis longtemps, le chemin de fer du Nord !
Et pourtant, il n'y a pas à dire, Ribadier doit tromper sa conjointe. Pourquoi? Mais parce que
LE SYSTÈME RIBADIER 317
le plus chaud besoin d'un homme marie — tous les célibataires vous le diront — c'est de réussir à tromper sa femme. A chacun son truc. Le Système Ribadier réussit parfois, mais il exi^e une épouse dûment hvpnotisable, telle l'irascible Angèle : quand le volage Ribadicr désire une promenade dans le jardin (in horto, bien qu'il s'y donne du mouvement) dans le jardin de sa complice, petite bourgeoise adultère, à dessein d'y cueillir « la fleur des baisers défendus » cultivée par l'horticulteur Haraucourt, il plonge d'abord sa conjointe en un lourd sommeil. Simple occlusion des paupières. Pan! elle dort! Et Ribadier fornique sans alarmes. De retour, il la réveille et, quiet, s'endort.
Si vous n'avez pas deviné, depuis cinq minutes, que le sujet Angèle, un beau soir, feint de s'endormir et découvre les turpitudes conjugales, qu'elle veut se venger du monstrrrre, que le cornard légitime de la maîtresse à Ribadier intervient, qu'on se réconcilie à minuit pour le quart, — je vous plains.
Ces graves événements ne m'empêchent pas d'examiner avec soin les élégances qui scintillent • au balcon. Voici, portée par la marquise de Portalègre, une adorable toilette rose ; le corsage décolleté à la vierge (ce qui prouve qu'il a un certain toupet) est tout plissé, en gaze de soie rose pâle, sous un figaro froncé qui prend la gorge — ce coauin de barbier ! — parti d'un étroit revers plat et descendant en longues franges jusqu'à la taille, pour rejoindre la ceinture en soie, rayée de très étroits velours noirs, qui remonte dans le dos en bretelles droites (plus de dos ronds!)
A la sortie, les gens experts aux choses du théâtre constatent que le Système Ribadier est construit sur le même sujet que le Fluide, un petit lever de rideau du Vaudeville. Ça m'est égal.
Personnellement, je constate que je me suis tordu comme un pas de vis.
4 DÉCEMBRE. — Les belles infidèles ont fait leur temps ; c'est les traductions que je veux dire : la littérature est en progrès sur la vie. En ce siècle photographe, le réalisme a gagné l'archéologie, môme le doux songe virgilien (un peu fade et pâlot) des humanités : le traducteur est exact, il veut l'être, et maussade comme les lunettes d'un privat-docent, TAlceste intellectuel, gavé de grec, a de plus rares occasions de crier à la prose française, frivole Célimène : « Ah ! traîtresse... »
Que Perrot d'Ablancourt soit mort sans postérité, on ne saurait le déplorer en lisant V Aristophane, dont M. J. Denis, doyen de la Faculté de Caen, vient d'éditer une traduction posthume, confectionnée de grand ahan par Ch. Zevort.
Ouvrez ce bouquin ; comparer c'est comprendre ; choisissez donc un passage à votre goût : soit la Lysistrata, que Ton va gaiement défigurer au Grand-Théâtre, en cette année de pudeurs insolites où la Fille Elisa se fait interdire ; soit les Grenouilles et leur querelle si Femmes-Savantes des deux poésies Eschyle-Leconte de Lisle et Euripide-Coppée (le cri barbare oXaxxoOpax opposé au refrain faubourien Àv^xuQov àTCcoXsaiv « il a perdu sa fiole») ; soit les chœurs desThesmofihories, ceux des Oiseaux surtout, qui vous édifieront sur l'atticisme, jugé la plus belle des choses humaines par Anatole France ; soit encore les Nuées, au bouffon débordant de lyrisme, Falstaff jouant Ariel : « Nuées immortelles, prenons notre essor sur cette humide et légère parure qui nous révèle aux regards... »
Votre choix fait, collationnez le passage lu dans les traductions précédentes : Artaud vous paraîtra douloureusement vieux jeu ; Poyard plus terne ; Fallex plus lâche (et fourmillant, d'ailleurs, d'extraordinaires strophes si pompier!). Ardant d'un fier courage, le valeureux Zévort a combattu le monstre ; précis, nerveux, érudit, philologue,
ARISTOPHAXF. 319
archéologue, il n'a rien épargné pour nous donner une idée exacte de ce Rabelais antique, le charme de la canaille et le mets des Jules Lemaître.
J'ai dit ss une idée exacte ? » parbleu, tout calque est un idéal ! Son portrait du Sophocle scurille, ennemi forcené de toutes les décadences qui subtilisent, xoa'I»£upi7rixû)<; n'évoque pas, ne pouvait
-olument évoquer l'Athénien du cinquième siècle, voisin de Phidias, dont les lèvres devinrent le sanctuaire favori des Kharites. Mais l'effort est louable, encore un coup.
Très utile, la préface, indispensable aux pères de famille qui pourront y puiser des renseignements faute desquels ils seraient exposés à demeurer quinauds devant leurs fils, bacheliers récents.
Il leur sera désormais loisible de lever des épaules méprisantes en lisant, dans les manuels, que ce réactionnaire enragé, propriétaire foncier à Egine, plus rétrograde que M. Sardou, plus artiste aussi, moins gêné par la loi des Trente que l'auteur de Thermidor par la Censure, causa la mort du grand novateur. Doctoralement, ils exposeront, entre le chester et le beurré gris, à leurs invités stupéfaits, un peu vexés peut-être de découvrir chez leur amphitryon tant de science, que vingt-quatre ans seulement après les Nuées — vingt-quatre ans, mon cher, ça compte ! — Socrate but gaiement la coupe empoisonnée, le matin où la blanche théorie revint de Délos à travers la bienveillante lumière.
Au pittoresque argotier dé Truandât II es, à l'helléniste arsouille dont on connaît la dissertation, honneur du largonji platonicien, sur 0 ti av x'j/îo ; au licencié ès-lettres touranien des Blasphèmes, qui, dans sa vs Réponse du Cyclope », manifesta clairement un état d'âme idoine à la compréhension du drame satyrique, pourquoi Me un éditeur intelligent ne demanderait-il une traduction d'Aristophane ? Commenté par
les amusantes reconstitutions de Rochegrosse — au besoin, on appellerait à la rescousse, pour Lysùtrata, Félicien Rops — l'ouvrage se vendrait comme du (Monté) pin.
Mais attendons la Lysistrata de Donnay.
8 DÉCEMBRE. — Il est bien doux de revoir la patrie après une longue absence, et les innombrables reportières — race bavarde — • qui jettent tant de fleurs de rhétorique, depuis quelques jours, sous les pieds de M. le comédien Ilittemans," fier de fouler enfin le sol français (comme ma période me semble un peu longue, je m'arrête ici ; Léon Cladel se serait contenté d'une seule phrase pour conter toute la pièce de MM. Blum et Toché, mais cette fâcheuse manie l'empêcha d'entrer à l'Académie, et je tiens à ne.pas me fermer les portes de ce monument, où je pourrai voisiner avec M. Ferdinand de Lesseps).
Donc, les gazettes parisiennes s'accordent à rappeler que le triomphateur de ce soir, l'illustre Hittemans, « s'est fait » à l'étranger, où il a conquis gloire et billets de mille, comme son prédécesseur Jolly, — comme Bismarck, ajouterais-je, si ce dernier ne s'était plus spécialement distingué dans la tragédie.
La France lui augmentera-t-elle son -pécule? Faudra voir.
Les Paroles restent sont parties soit ; c'était pour les gens de goût : ils ne sont pas venus. Je crois qu'il n'y en a pas. Certes, Monsieur Coulisset, de littérature accessible, plaira davantage aux actionnaires du Vaudeville, aux dyspepsiques soucieux de la seule pièce-psine idoine à précipiter leurs bols alimentaires attardés. Pourtant, Sarcey déclare Hittemans pataud. Sale coup pour la fanfare !
Oncle, tu parles d'or! Ce cabot russifié, illustre dans les steppes, Neva pas à la cheville du Jolly que nous pleurons. Il a gagné, chez les grands-
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ducs, des roubles qu'il cache, et des intonations qu'il devrait dissimuler, pétersbourgeoises tirant sur le belge, quelque chose comme un accent de l'Oural-aux-hcrbcs-potagères. Les auteurs de la Souricière ont acheté chat en poche.
L'intrigue, vous y tenez ? — Coulisset, pique- ■ assiette, égare en des poches dangereuses son carnet où il consigna des potins à faire battre des montagnes et même des clubmen (les écrits restent). On finit par rattraper ce calepin explosif. M. Raoul Toché est un homme d'esprit. Son collaborateur est M. Blum. Que MlleCaron est jolie! Sa sœur itou. Pour Meyer, il reste le Président de la République des élégances. Quand, le soir de la première, il quitta son sifflet pour endosser un smoking bleu-mourant, quel religieux silence attendri ! On aurait entendu voler le baron de Reinach.
Au premier acte, on aperçoit M. Coulisset dans un bal, au milieu des couples de valseuses qui tournoient de façon à prouver que le vœu de Musset reste inexaucé, qui souhaitait :
. .. qu'un figurant, en France, Pût valr-tT au<si bien qu'an bouvier allemand.
A la fin de l'acte, dans un cotillon du genre le plus relevé (un cotillon relevé plaira toujours), on applaudit une figure où des demoiselles en peau et des habits noirs passent attelés à trois — symbole du mariage. Au fond, une serre, où un admirateur exclusif de Loti, bien grincheux, prétend que l'on doit cultiver des Fleurs d'ennui.
Joli petit hôtel, au second acte; hall vitré à travers lequel on voit rougeoyer les becs de gaz du boulevard; devant le vitrage, un escalier conduit à la chambre du comte, un escalier qui a des degrés « ainsi que la vertu et le crime » — plus que le thermomètre n'en avait hier soir. Quelques etlets de lumière mettent en liesse un public bien disposé, hilare dès qu'un monsieur, pressé de fuir, saisit, au lieu du bouton de la porte, celui qui
allume les lampes électriques. M. Monval, archiviste de la Comédie Française, fait observer avec quelque dédain que jamais Molière n'a employé l'électricité comme effet comique. M. Monval a raison.
9 DÉCEMBRE. — M. Alix Fournier est un grand jeune homme brun, très grand, très jeune, très brun, qui a manqué le prix de Rome cette année, comme l'année dernière, pour plusieurs motifs : d'abord parce que les siens (de motifs), d'allure trop wagnérienne, ont dérouté le jury, puis — hélas ! — parce que le compositeur de Stratonice est d'une franchise dangereuse, appelant un chat un chat, et Gounod un crétin, opinion qui me semble d'ailleurs excessive. 11 y a des musiciens académiques indisposés par la verdeur de ces jugements, que colportent avec soin les bons petits camarades de Fournier. On le lui fit bien voir. Malgré d'excellentes parties, malgré le thème de Kundry, qu'il avait eu soin d'y insérer, parsifallacieusement, sa cantate de Rome, Amadis, ne réunit que peu de suffrages; quant à Stratonice, si elle a été jouée hier soir, c'est contre le gré de plus d'un compositeur « arrivé », et parce qu'elle fut couronnée jadis, au concours Crescent. J'en conclus que le jeune maestro fera bien, à f'avenir, de garder sur les croque-notes de l'Institut un silence à la Conrart, et de se rappeler l'adage promulgué par Talleyrand (autre mélomane qui tint à merveille sa partie dans le concert européen) : << Le premier mouvement est toujours le bon, il faut donc s'en défier. »
Mme Bosman, qui chante le rôle de l'amante d'Antiochus, a les bras nus, mais la voix un peu couverte; elle va se marier et ne parait pas à la noce. Mon Dieu, de semblables anomalies sont encore visibles à l'œil nu, au XIXe siècle.
Pendant qu'elle gazouille, lorgnons le décor. Il représente le Palais-Royal (on a oublié le canon