A PROPOS DE SIGURD
retrancher une partie. Coupez, coupez, M. Reyer, il en restera, hélas! toujours quelque chose!
Que le poème ne soit pas toujours du goût le plus fin, c'est ce que nous accordons. Nous trouvons, par exemple, adorables, mais un peu vifs, les vers libres de M. Wilder :
Viens, mon fils, viens fils de loup, Prends et crève du premier coup !
ou bien cette perle :
Qu'as-tu? Je cherche à boire et je trouve à manger 1
Mais combien ces vers, un peu brutaux peutêtre, sont adoucis par cette délicieuse imitation d'une fable que nous avons tous apprise dans notre enfance, Le lapin et la sarcelle :
Viens à mon aide, ô mon oiseau chéri, Parle ! Ne me connais-tu pas d'ami l
Ne peux-tu me tirer de peine '.
Et l'oiseau, dit M. Reyer, est touché de la plainte du jeune héros belge! Qui ne le serait à sa place?
Maintenant, après le côté populaire et tendre, voici la grande lyre :
Ah! qu'il est beau ! B6S boucles ondulées Frangent de vagues d'or son noble Iront vermeil !
Nous n'osons pas mettre à côté de ces nobles vers les allitérations du poète allemand, qui les ont peut être inspirés. Ils sont trop beaux pour ne pas rester seuls!
Nous avons montré à M. Reyer qu'il avait fait une déplorable erreur en confondant les deux œuvres, brabançonne et bayreuthienne. Cela lui prouve que les Wagnériens ne lui en veulent pas. Il pense, peut-être, qu'ils lui reprochent de ne pas aller assez loin dans l'œuvre de Wagner. Qu'il se détrompe : ils pensent au contraire qu'il va trop loin et que ce chemin rude et âpre du génie est trop dur pour ses pieds délicats et bien parisiens. Pourquoi tant d'efforts inutiles?
Laissant M. Reyer, nous nous tournons vers un autre point sombre à l'horizon wagnérien. Des bruits courent que, M. Wilder étant consul, l'opéra français aurait l'intention de jouer ses œuvres, sous la direction du maestro Lamoureux, bien fait pour le comprendre. Pourquoi ne pas rester à la Monnaie, œuvres Wildériennes ? Nous étions si tranquilles avec notre vieux répertoire de l'Opéra : nous n'allions pas l'entendre, mais nous savions qu'il vivait encore. Maintenant quelquesuns de nous pourraient, égarés par une ressemblance de noms, entrer dans cet édifice splendide ! Qu'on nous ramène aux carrières, qu'on nous laisse Sigurd, la Favorite et Gailhard.
Tout à vous, cher Willy,
Charles BONNIER.
26 JANVIER. — Chez Lamoureux, hier, foule dense. Je note la présence du sénateur E. Magnier et de Ganne-la-Victoire, je m'apprête à écouter la musique de Lambert, respectueusement, je vois le chef d'orchestre lever son bâton et !... Pouat ! un canard, Pouat! Pouat! Pouat! sur fa sol fa sol fa. C'est Delsat qui trompette l'ouverture de Brocéliande . Dans la coulisse, Sabatier lui répond, et l'on achève sans encombre cette petite 'chose dont la confection n'a pas dû coûter beaucoup de veilles au rossiniste que, prudemment, le programme qualifie de « très jeune élève de Massenet. » Il a 35 ans.
Attention ! souriante, exquise dans sa robe azurée, voici MUô Landi, di, di, di qui s'avance et susurre la Captive du vieux Berlioz, délicieusement; dame, ça date, cette Orientale de Keepsake, turban et shall, avec le petit boléro sous les vers des compagnes douces qui « Du pied rasent le sol. » Mais la phase initiale « Si je n'étais captive » est belle et triste, si triste et si belle que M. Gounod, qui ne laisse rien traîner, l'a plaquée
dans sa barcarolle ft L'aviron est d'ivoire. » T'as bien fait, papa ; continue.
Gros succès pour la Chevauchée de Vincent par Harald d'Indy, où des fouineurs veulent retrouver un peu de Siegfried, les valeurs changées, quatre ou cinq mesures avant le premier six-huit de la Forêt. Les aériennes harmonies des Elfes énervent jusqu'à ce vieux dur à cuire de Munkacsy, troublé, qui frissonne.
Pierre de Bréville applaudit, parce qu'il l'aime, cette fière musique. Tiersot l'applaudit aussi, parce qu'il veut faire croire qu'il y comprend quelque chose : et une bienveillance complimenteuse s'épand sur son visage de Socrate fatigué par le Folk-Lorc.
Pour complaire aux mânes du brave Delibes, on lui joue un peu de Sylvia. C'est gentil de la part de Lamoureux, qui est toujours courtois avec les compositeurs, dès qu'ils sont morts, et ça ne peut faire de mal à personne ; on demande les Pizzicati, comme par hasard, à l'instigation de Poujaud, gars imbibé d'ironie, qui les bisse frénétiquement .
Et Espana, pour la clôture. Enivré de son succès de dimanche dernier, le bon Chevillard-grossecaisse, flanque dans son instrument la bourrade la plus formidable, retentissante et catapultueuse, une mesure trop tôt. Ah! il fallait voir les yeux sauvages de son capellmeister de beau-père- le public, terrifié, s'attendait à la malédiction classique : vn Tout est rompu, mon gendre ! » Ce sera pour la prochaine fois. -y
Pendant ce temps, Colonne exécutait la symphonie en si bémol de Schumann, délice de Mangeot, réellement pas trop mal ; ce serait même bien si des violons quo-non- ascendant ne s'obstinaient à jouer trop haut dans l'Allégretto, pour
le puéril plaisir d'exaspérer Georges Lecomte, mais sans réveiller le doux widoromane Francus qui somnolait étayé de son ami Paulin.
Pendant que les bravos retentissent, une voix susurre à mon oreille, une voix que je reconnais pour la vôtre, Viviane : « Un matin d'avril, à 1 époque où déjà l'on vend du lilas blanc sous es portes cochères, n'avez-vous pas ressenti le charme indicible de cette rencontre : un jeune couple en grand deuil ? Elle, pâle, rose en un flot de crêpe, et si blonde. Deux anges planent sur leurs têtes, doux et cruels tous deux, la Mort, la Volupté... Eh bien, je revois toujours cette impression chaque fois que j'entends le divin Larghetto, chaque fois que je salue cette fine passante dont la parole grave et douce a la mélancolie du bonheur ».
Dites donc, Edouard aux boucles délurées, pourquoi diable venir nous parler de la « Première audition » du Réveil de Galathée, puisque Gabriel Pierné l'a déjà fait chanter par Mllc Deschamps au cercle de l'Union artistique, par MUo Janvier au concert de la Trompette, par Minc Durand-Ulbach à Genève, à Bordeaux et ailleurs ?
En tous cas, neuve ou non, l'œuvre de mon copain Gabriel a du charme, surtout dans la première partie ; l'orchestration en est voluptueuse et câline, et je vous recommande, mesdemoiselles, certain petit effet de hautbois, de harpes et d'alto, qui vous fera rêver. L'emballement de la fin, destiné à rafler les bravos, me plaît moins ; M11'' Marcella Pregi, en dépit d'un trac intense, a eu du succès, avec cette œuvre qu'on nous redonnera, Dieu merci, dans une quinzaine de jours. — M. Paul Collin a écrit, sous celte jolie musique, des phrases non rythmées qui n'ont aucun motif pour rimer entre elles. Il les appelle des vers. Je veux bien, moi.
On n'a pas applaudi comme elle le méritait la Vision de Jeanne d'Arc ; Paul Vidal, pour nous