LA MEULE
ne pas l'oublier, j'ai prétendu laisser mes personnages dans un état d'âme absolument antipathique à celui dans lequel je les ai présentes au début de l'action.
Or, dans la pièce, quelle scène pourrait être assez forte pour déterminer une brusque évolution dans l'esprit de Jeanne ? Je n'en ai pas vu d'autre qu'une déclaration chaleureuse du jeune cynique à M" Rousselot dont, au premier acte, je l'ai indiqué follement épris. Jeanne ouvre silencieu-
ment la porte, perçoit les phrases les plus ardentes, et s'enfuit épouvantée.
Toutes ses illusions s'envolent : c'est l'écroulement définitif de ses espoirs et de ses croyances. 11 est (Aident que ce spectacle l'a vaincue. M Rousselot et Kdmond ont entendu le bruit de la porte soudain refermée, ils y courent, l'ouvrent, int( rrogent l'obeurité eiïra vante du couloir d'hôtel : Rien. Un grand silence de crainte douloureuse. ( L'effet tragique a parfaitement porté sur le public). r.n<- rentre, sûre d'elle, énergique dans sa candeur blessée, tandis que sa mère est encore haletante de son effroi. A une nouvelle interrogation directe de sa mère, Jeanne accablée-, fort tristement, en un long couplet où elle énumère ses douleurs, son amertume, ses regrets et son honnêteté p< rsistante, dit. au milieu de larmes et de sanglots, qu'elle consent à tout. La bonne volonté d< i;i jeune fille est bien manifestement écrasée.
11 faut convaincre le père: après des phrases de prudence serpentine, M'"'' Rousselot émet sa proposition. La rébellion de 1 honnête M. Rousi est énergique : il crie, menace, mais sa femme, en un résumé complet circonstancié, concluant, tait l'exposé précis de la situation; il se résout en ces mots : « Si tu ne consens pas, nous mourrons tous (le faim. Nous ne pouvons pas mendier. Il n'y a pas de salut ». Rousselot examine toutes les hypotl s'arrête aux plus fugitifs espoirs,
aux plus vagues possibilités. M " Rousselot lui
démontre le néant de ses conceptions. Le pauvre homme est vaincu, fatalement vaincu. 11 récrimine, il gémit. Sa femme a raison ; c'est l'écras ment, et des phras< s comme celles-ci montrent son désj spoir:« Que c'est commode d'être honn quand on est riche ! N> Après c< tte scène, prudente, délicatement traitée, je crois, malgré ces rudess nécessaires et ces tristes constatations sociales. Jeanne rentre. Son père n'ose point avoir une explication avec elle. L'hypocrisie est installée au foyer. J'ai évité un nouveau dialogue entre le père et la fille qui eût été la vaine réédition du dialogue précédent entre M. et M"lt! Rousselot, non pas seulement pour abréger le drame, mais dans un but de vérité : l'hypocrisie règne généralement dans les intérieurs troublés.
La pièce s'achève dans un silence lourd de signification sinistre ; les tambours du bataillon qui passe viennent ranimer un peu, de leur vie extérieure et factice, la mortelle torpeur de cette intimité...
3 MARS. — Voilà les drames terroristes qui recommencent! Le Châtelet exhume un fétide Camille Desmoulins — ça vous apprendra, mes enfants, à siffler Thermidor ', qui, sans vos- huées jobardes, fût tombé tout seul, avec une rapidité qui aurait, pour longtemps, dégoûté les théâtres des pièces 1793. — Rien de particulier à signaler dans ce mélo guillotinard où cette grande seringue de Scipion joue le rôle de Westermann : « Fife la Rebibligue! A pas Ropesbierre! » Ah! ma chère, ce que j'ai ri!
Passionnément, comédie delpiteuse, a été agrafée à plusieurs reprises. On jouera ça dix fois. Ça défie l'analyse. C est la réhabilitation de Georges Ohnet.