PASSIONNÉMENT
Lugubre, cette salle de l'Odéon. Sans les gaffes de tenue, de diction, de jeu, du célèbre Albert Lambert père (qu'applaudissait à l'unanimité le jeune Albert Lambert fils), on n'aurait pu rire une pauvre petite lois, tant il se dégageait de ces situations éculées, de cette prose pompier, de ce tas de loques vieillotes, une odeur entêtante d'embêtement.
Cependant que se déroulent des tirades à la Pixérécourt , on cause; cette femme -colosse, M Melcy, c'est pour elle que Delpit vient d'écrire le rôle de V Etrangère, fille de Mistress Clarkson, petite fille de la Miladv d'Athos, élégante et sournoise comme ses aïeules, mais plus rococo.
— Alors, c'est le Delpit Amoureux, cette pièce?
— Non, ce brave garçon n'est amoureux que de l'Art.
— Am<air sans espoir, en ce cas.
La pièce continue à sévir. Cambré dans une redingote-guérite « non pluribiis impar » Albert Lambert agite des mains gantées de peau de chien cruellement rouge, qui semblent tracer dans l'air dv> sillons lumineux.
Camille Doucet, frileusement enfoui clans sa pelisse de fourrure, déclare la pièce ss vieux jeu » Tu quoque, Brute! (un R majuscule, s. v. p.). Pendant l'entracte, il monte sur la scène etserr< . plein d'affection les mains loyales de l'auteur. \s \ ous n'avez rien fait de mieux, mon cher Delpit ». C'est peut-être vrai.
M Melcy n'embellit pas. Le voisinage même
de M Kesly ne suffit pas à la faire trouver jolie. Et quand Dumény — médiocres, ces jaquettes d'appartement — parle avec enthousiasme de« la luisante créature qui... » un rire incoercible lui coupe son lyrisme. Le blond Doumic pliss veux fins < t songe aux malices qu'il cisèlera dans le prochain n uilleton du Moniteur à l'adresse de cette jeune géante; Camille Bellaigue du haut de
6o SOIRÉES PERDUES
son balcon télégraphie à son éditeur, l'aimable wagnérien Delagrave, des appréciations joyeuses; Adolphe Brisson, indifférent et beau comme le Baccnus indien, susurre dans l'oreille paternelle de Sarcey, d'ironiques réflexions. « Pourtant, mon gendre, Delpit est homme de théâtre. Seulement, quand il rate, il rate bien. Quand je songe qu'il a raté, jadis, Paul Alexis! » Le général de ualiffet applaudit poliment. Ollendorff ne bronche pas; il a édité Passionnément ; il songe. Albert Wolf trouve la pièce bien froide pour arborer en titre cet adverbe échauffé.
La petite DéaDieudonné joue aussi faux, aussi mièvre que possible, mais on la trouve gentillette, son amazone l'amincit encore et, si grêle; elle impressionne énormément les messieurs âgés, amateurs de saucisses plates.
Etrange inadvertance : d'un rôle épisodique supprimé à la répétition générale, dix lignes ont été conservées par mégaroe, dix lignes incompréhensibles, n'ayant plus avec l'action le moindre rapport, qu'un doux comparse a bafouillées, plein d'émoi. Mais on n'a plus la force de s'étonner. Veston « dernier cri » du masher Paul Reney; deux justiciers de l'école Dumas fils insultent vidangeusement une femme qui pleure; tous les personnages qui causent en vrais pédezouilles, férus d'élégances pétrousquines, répètent avec conviction : « Je suis trop Parisienne pour... Un vieux Parisien comme moi... Nous autres Parisiens... » Mme Melcy grandit encore.
Raoul Toché confie à son voisin que Porel fait bien les choses. « Car, enfin, il a prêté à Delpit cette actrice tout entière. Un directeurde l'Odéou moins généreux, possédant une pensionnaire de cette taille, en aurait certainement gardé la moitié pour le répertoire. Et, encore, il lui en serait resté un peu pour les représentations populaires à prix réduits. »
Ah! Fuyons, fuyons Delpit et POdéon, rentrons
TRISTAN ET ISOLDE 6l
à Paris, escaladons Batignolles-Clichy dont les Couturat, « chanteurs ivres du vin des rimes miroitantes » ont célébré le los.
1.' imnibus est lancé sur le pavé qu'il brûle; La vitre geint, les ais craquent, l'essieu garrule ; 1 .'< voyageurs* au gré d'innombrables cahots En un roulis cruel entrechoquent leurs os; Et filent, visions vaguement apparues, Vitrines, -nx. maisons, églises, places, rue?; Quais, ponts et Carrousel, comme un éclair ont fui; Et l'Opéra lointain, les Français plein? (l'ennui Qui baillent, out passé pareils aux siliouettes Qu'un vent de son^e évoque en l'esprit des poètes!
Aux pauvres diables encrassés de prose delpiteuse, qu'un bain de poésie est doux!
(S mars 1891. — Par deux fois, au cirque Lamoufeux, le couple Lehmann-Kalisch, aggravé de M Jn. chevrotante Brangaëne, a chanté
de copieux fragmentsde Tristan ci /solde (IIe acte) « depuis l'entrée de Tristan » dit le programme — en réalité 48 mesures plus haut — <s jusqu'à l'arrivée du roi Marke », cocu triste et doux.
Ivres de snobisme, les bourriques distinguées des places chères ont furieusement acclamé cette œuvre surhumaine, malgré leur ignorance des thèmes conducteurs, l'insuffisance du ténor, la n doutable sécheresse de l'orchestre, l'ëmballement final des violons (ont-ils pressé, les mâtins!) malgré l'absolue impossibilité de comprendre, phrasée sur une estrade de concert, cette musique essentiellement scénique à l'intelligence de laquelle sont indispensables les jeux de scène admirables, minutieusement réglés par Wagner.
Les cuivres s'obstinent à écraser les voix : st la Nuit, la Nuit protectrice et douce aux amants enfin délivrés des contraintes du Jour. Isolde vient de jeter à terre la torche, signal du. rendez-vous, et, tandis que la fidèle Brangaëne, en haut de la tour du veilleur, l'oreille aux fan-
fares de la chasse royale, déjà lointaines, fouille l'horizon de ses yeux inquiets, l'épouse du roi Marke, divinement adultère, frémit aux bras de Tristan, si loin du monde, abîmée dans une extase infinie. Oh! ce dialogue haletant, à voix basse, après le premier cri exaspéré par l'attente, celte voluptueuse prière de la Chair, plus furtive qu'une caresse, où ces ennemis du Jour appellent, enlacés, l'ombre protectrice et l'oubli de tout! (Quecn Mab.)
« Descends sur nous, Nuit de l'Amour, enlèvemoi la notion de l'être, affranchis-moi de l'Univers... Illusions et souvenirs, l'auguste divination de l'obscurité sainte les éteint... Dès que l'œil haï du Jour s'est fermé, les étoiles de la Félicité, lentement, nous versent leur souriante pâleur. Le monde s'efface, et c'est nous, lesamants, qui sommes le Monde. Cœur à cœur, lèvre à lèvre, ô Nuit, plonge-nous dans l'éternel sommeil sans aurore. » Sink hernicder, NacJit der Liebe! ...
C'est le moment que, soucieux de faire du bruit dans le monde, choisit un corniste distingué pour meugler comme un veau ayant perdu Madame sa mère.
16 MARS. — Excusez-moi si je suis un peu long, mais le livret fourni par J. Richepin à J. Massenet est trop touffu pour que je ne le suive pas pas àpas. (Le temps de recommander aux symbolistes cette sonorité suggestive, et je suis à vous).
Abrités par un conifère dont la croissance rapide justifie la comparaison « vite comme un cèdre » un tas de touraniens vaincus fredonnent mélancoliquement, sous la conduite de M. Affre qu'accompagne une plaintive clarinette basse d'un bel effet. Eclatent les fanfares persanes — Guerre au Touran! jamais, jamais en Perse..., etc. — sur les frémissements en triolets des cordes graves, procédé Lohengrin, et le vainqueur Zarastra, au sortir de sa tente, reçoit à brûle-cuirasse une