AMOUREUSE
On peut écrire de la musique excellente et parler médiocrement en public. Exemple, cette phrase du bon d'Indv : «Mesdames et Messieurs, obligé de nous quitter et même de..., de partir pour aller autre part et pour se rendre ailleurs et dans une autre soirée... M. Taffanel, qui est forcé de se retirer de bonne heure, va jouer ensemble... non, coup sur coup, les deux morceaux qu'il devait jouer séparément, et alors, pour vous dédommager, puisqu'il lui faut s'en aller avant la fin, il louera aussi la Berceuse de Fauré parce que... N^ i dure un quart d'heure) L allegro Auteur de Paul Fournier n'est pas méchant. Mais la Valse flûteuse de Mme de Granval est bien méchante. Oh oui ! Quant à la Berceuse de Fauré, le Pan de la Société la bafouille sauvagement. Joue plus correct, ne t'agite pas tant, inutile de mouiller ta fanelle.
Chantées avec beaucoup de Gemuth, les très distinguées mélodies de Silvio Lazzari ont réussi à souhait, surtout la dernière où, fort adroitement il a enchâssé l'air de Schumanneny#^z'c\s^ mineur « C< s nuages dans la nuit sombre. »
Bien que la sonate pour piano et violoncelle de M. Luguet ne dure que deux heures trente-cinq minutes, elle a semblé longuette. Schneklud en suait sur ses cordes, mais l'impassible Paul Braud malaxait l'ivoire sans broncher, héroïque et fier. Quant au public, il avait fini par se désintéresser tout à fait de la question. On potinait, on flirtait. Sur l't strade, quelques membres avaient organisé le petit baccara des familles, une manière comme une autre d'avoir un peu de neuf.
25 avril. — Quoi! l'Odéon, l'austère Odéon joue AmoureuseJ
Quelle />ria/>ce, mes petits /ères ! Quels propos, polissons prî-w /^orto-Riehe à ses personnages />rinci/>aux ! Allitérons ! allitéron-
{V n bourgeois riche, médecin de son état, sur
les boulets ; un artiste amoureux sans espoir de la bourgeoise; et la bourgeoise, hystérique, jamais « satiata », toujours collée aux lèvres de son mari qu'elle empêche, à coups de baisers, — je gaze — de travailler une heure par jour, dont elle délabre l'estomac en le bourrant d'écrevisscs aphrodisiaques, tous les soirs, oui, tous les soirs ; le fabricant .de sommiers qui a la fourniture de la maison s'est retiré, au bout de deux ans, pour vivre de ses rentes.)
Fatigué, tiens ! de trouver son dictionnaire de médecine invariablement ouvert à l'article Rapports, agacé, fourbu, poussé dans ses derniers retranchements, mis au pied du lit, le docteur bienaimé (Guérison certaine, sans mercure) finit par piquer la rogne intense, et, un vilain jour : « Dis donc, eh ! Partisse, tu veux une maîtresse chaude? applique-toi donc ma femme! » Sitôt dit, sitôt cocu. La dame incandescente se précipite avec rage sur le peintre, et tous deux forniquent éperdument, à ce que j'ai cru deviner, du moins, car ces ébats ne se passent pas sur la scène.
Quand le mari sait que sa femme l'a pris au mot et que son ami lui a pris sa femme, il prend une résolution : c'est de renvoyer le peintre à ses toiles et de se recoucher dans les siennes, avec l'épouse coupable, malgré un dégoût dont il ne faut pas disputer, non plus que des couleurs.
L'inapaisée, c'est Réjane ! à la voir, une allumette de la régie flamberait. Bien froid, au contraire, Calmettes, débondeur d'aphorismes à la Dumas fils, paradoxal sans gaîté, correct, raseur ; comme le disait mon voisin (bénédictin défroqué): « Il n'a pas le dom, Calmettes ! » M. Dumény baisse; le voilà mûr pour la Comédie-Française.
Dans un rôle de cocotte économe, Mlle Pistonno, dite Julia de Cléry, recueille les applaudissements unanimes de Mlle Debay.
25 AVRIL. — Les bookmakers ayant été suppri-
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mes, M. Edouard Du jardin utilise ses loisirs en faisant du théâtre. Le résultat des veilles de cet habitué d'Auteuil, Aulouia, enrage les jeunes poètes, navrés de voir leur cause perdue de trente longueurs au moins, par ce v.n rogue » du symbolisme loufoque.
Pour narrer cette chose éperdûment maboule, annoncée à 30 francs la ligne dans les journaux ricins, et jouée à 30 francs le cabot au Théâtre d'Application, Grosclaude fut le Sarcey rêvé. Son article du Gil Blas, il faudrait le graver sur des tables d'airain, et que l'ex-directeur de la Revue Wagnérienne portât au cou ce carcan vengeur.
( ) le chœur de ces jeunes personnes en chemise (nous sommes rue Saint-Lazare, ne l'oublions pas) plats du jour à l'usage de quelque Chabanais pour maçons, qui, d'une voix sexuelle, invoquent :
La nuit, la nuit,
Et ses lascifs circuits !
O ces quatre gigolos de la classe de Comédie, tordus dans les convulsions d'un rire incoercible, pouvant à peine prononcer les strophes (?!?!) de l'auteur, tant ils pouffaient, cependant que Lugné- Poë semblait dire au public, hurlant de joie : ss Faut bien vivre ; je sais que c'est idiot ces machines-là ; pas ma faute! »
Quoi encore ? Dujardin lui-même, jouant l'Amant, m redingote -- une veste eût suffi — à côté des Vierges costumées dont l'une répond au nom de Murcte (toujours l'obsession des Paris supprimer!) l'Amant hurlant, l'Amentable, « Antonia, Antpnia, je paye trois' » et voulant la trousser « Voyez la cote, la belle Cote! » Et elle, postant la sacoche à un berger des rires adverses , ce qui est une jolie profession à inscrire sur ses cartes de. de visite, pour filer avec lui jusqu'à la frontière, en reculant celle du grotesque!
Cependant, les -surins sortent des profondes, car nulle mention Défense de suriner ne flamboie
aux murs ; un berger, vêtu d'un petit complet de bicycliste semblable à celui qui renfermait Gecrges Vanor, roulant, l'été dernier, sur les plages de Saint-rEnogat, un berger tue l'Amant Dujardin qui meurt presque tout de suite, le temps de prononcer un millier de phrases rimées, douze cents au maximum. Réflexion faite, je crois me souve-nir que c'est Dujardin qui jugule l'autre. Mais qu'importe !
Telle est, Mesdames et Messieurs, l'Antonia qui fut représentée, lundi 20 avril, à beaux deniers comptants — ne pas imprimer « à Bodinier content » s. v. p.
Si j'étais Albert Guillaume, je croquerais l'auteur, son manuscrit sous le bras, avec, en légende, le titre d'une fable de Lafontaine : L'Ours et l'amateur Dujardin.
29 AVRIL. — Reparlons d'Amoureuse, car elle trouble la Critique ; on ne sait sur quel dogme danser ; les v, canons » ne partent pas tout seuls et les juges inquiets s'effarent devant l'imprévu de cette pièce grosse de conséquences, ah ! si grosse... (Ça lui apprendra à se tenir en dehors des règles).
Sur le cas de M.- de Porto-Riche, adhuc sub judice, les plus raffinés esthéticiens certant. Ainsi M. Léon Kerst conseille aux lecteurs du Petit Journal de garder leurs cent sous pour les ivresses de la Foire aux Pains d'Epice. A quoi bon, mes amis, aller à l'Odéon,' voir une femme qui trompe son mari? « Vous avez vu cela chez vous, hier. » Oh! que je voudrais contempler la hure d'un abonné lisant ces « Horribles révélation^ ^> L'implacable, notez-le bien, précise : ce n'est pas l'an dernier, lecteur, ce n'est pas jadis ou naguère que tu vis ta femme dans le lit d'un peintre, c'est hier.
Jules Lemaître, beaucoup moins talentueux que M. Kcrst(même, si j'en crois MM. Félicien Champsaur et Victor Joze, deux compétents, le critique
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s Débats est tout à fait bête) Jules Lemaître, l'éternel gobeur, nature grossière — n'est-ce pas?
mballe : « Sachez que c'est la pièce la plus originale que j'aie entendue depuis longtemps; qu'elle
i subtde, nerveuse, spirituelle presque à l'excès, mais profonde aussi, pénétrante et poignante; qu'elle contient, au second acte, une scène d'une absolue beauté et qui a soulevé de longues acclamations; bref, que vous devez aller la voir. »
Toute femme est nuisible à la production intellectuelle de l'homme qu'elle aime, époux, amant. Ces jolies empêcheuses de travailler en rond se peuvent répartir sous trois rubriques : Celles qui haïssent, celles qui sont indifférentes, celles qui aiment.
Sur les deux premières classes, la littérature s'est beaucoup exercée : la Dalila de Feuillet égorge lentement le ss cygne dalmate » et se délecte à voir agoniser le génial André Roswein. Elle a eu plus de filles que la mère Gigogne.
Quant aux indifférentes, tout débutant désireux de s'immatriculer parmi les souffrants de la Jeu-
sse Pensive, les a maudites, une fois au moins,
- marmoréennes qui ne veulent pas comprendre, qui ne savent pas vibrer à l'unisson, celles qu'attrapent des mouches pendant c'temps là!
Avec une audace brutale, M. de Porto-Riche vient de mettre au théâtre la femme qui chérit trop, l'énamourée dont les bai-ers égoïstes effarouchent le Rêve, dont les aveux passionnés étouffent la voix grave de la Muse; celle qui, les bras au coudu chercheur, l'épuisé de caresses, ne lui laisse pas la force d'arriver — si rude est la route ! — aux tcmpla serena que vous savez ou, si d'aventure il y parvient, dresse aussitôt sur le parvis sacré un lit pour deux. Seulement, le titre même de poète étant devenu, depuis la demi épizootie symbolistes, tout à fait ridicule,
l'auteur d" Amoureuse a dû prendre pour héros uu médecin.
Dans le ménage Fériaud, on s'aime, on s'aime énormément; selon L'apophtegme de Pascal, un simïli-Taupin chargé d'égayer les situations mélancoliques sinon avec des Pensées (ô Havet! ô
Faugère!) du moins avec des mots à la Dumas fils : « Il y a des ménages où l'on n'allume le fourneau qu'à l'heure du dîner, il y en a d'autres où il brûle toute la journée. » C'est toute la journée, chez les Fériaua, et le torchon fait comme le fourneau.
Germaine avec la fraîcheur éperdue de ses vingt-cinq ans, adore le docteur illustre dont elle porte le nom, illustre mais rassis. Le jour, tendresses obstinées le retardent, tandis que les clients, dans le salon d'attente, exaspérés, piétinent; pour lui entendre répéter dix fois de plus qu'il l'adore, qu'il n'adore qu'elle au monde, elle lui fait manquer l'heure de son cours à la Faculté de médecine. Et la nuit, oh ! la nuit! ses ardeurs d'épouse inapaisée, ses légitimes mais brisantes extases, vident le pauvre médecin. A l'aube, il est tout fripé.
Ces tendresses quémandeuses inquiètent Fériaud, l'énervent, l'excédent; un futile incident déchaîne enfin sa colère longtemps contenue; Germaine le supplie de renoncer à un important voyage scientifique ; touché de ses alarmes naïves, faible contre les mignardes supplications de la jeune femme qui lui promet toutes les compensations, toutes, il cède. Il reste. Il est heureux. Mais, omne animal post coitum triste, les médecins comme les autres : son désir à peine apaise'', un mauvais regret lui point le cœur, lui dicte des paroles odieuses. <\ Si tu veux une femme aimante, crie-t-il à son ami Pascal, prends la mienne pour maîtresse. »
De rage, Germaine empoigne le complice que lui indique l'aveugle emportement du mari. Et, parbleu ! sa malpropre vengeance à peine accomplie, sans aucun plaisir, même physique, la pau-
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vrette sanglotte, se désespère, avoue son crime à l'époux atterré.
Que taire? La tuer? Il se sent trop coupable lui-même pour l'oser. Puis, que dirait sa clientèle mondaine ! Se tuer ? la laisser au voleur qui l'a prise ? Bon pour le Jacques de cette déséquilibrée de Georges Sand, ces héroïsmes jobards. Les chasser tous deux? Dénouement de littérature, que la réalité ne supporte guère. Et s'ils allaient être h< ureux ensemble ? Cela se voit, il est des couples adultères dont l'insolent bonheur offense la morale et la justice et fait crever de maie rage le cocu solitaire. Et, que ferait-il, tout seul ? Après tout, il l'aime encore, cette Germaine, il la désire. Quinze jours de jeûne l'ont disposé aux plus étonnantes indulgences ; un éréthisme inaccoutumé — qui le flatte — ne lui permet pas de solutions violentes. Il pardonne.
Bien mieux, il refuse de se battre avec Pascal que, simplement, il renvoie, pour les domestiques. L'heureux coquin s'en va, braillant : «Àh ! ma vieest brisée! » Quels fumistes, ces peintres!
Lee défauts de cette curi use et déconcertante comédie crèvent les yeux, mais si la décision de Germaine est follement injustifiée, si le dénouement — tel que l'auteur nous le présente — est inacceptable, Amoureuse n'en demeure pas moins une œuvre de haute valeur, dont la tristesse âpre n'a rien de commun avec le schopenhauerisme d'estaminet où se complaisent les jeunes de cinquante ans, qui encombrent le Théâtre-Libre. M. de Porto-Riche parle avec une langue intéressante, distinguée, sans vaines recherches byzantines, trop riche (à mon sens) en axiomes brillant-, en ripostes lapidaires, tous défauts que l'on a, d'ailleurs fort applaudis. Ces cliquetis plairont longtemps.
La souplesse câline de MHo Réjane, ses emportements, -a désolation morne, ne se peuvent assez louer. Tout à l'heure, j'entendais des hommes
graves lui reprocher de dépasser parfois l'exacte mesure, de jouer en courtisane un rôle dé femme légitime. Braves gens, bonnes gens, qu'il s'agisse d'une épouse amoureuse ou d'une fille ayant un béguin... Mais je m'arrête, ne voulant pas m'attirer les lettres indignées du ménage Prud'homme MM. Duménv et Calmettes font de leur mieux. Ce n'est pas beaucoup. On peut jouer aussi mal que Mllc J. de Cléry, mais ça doit être difficile.
Difficile? non, impossible, plutôt. Et si aisé, cependant, ce rôle de cocotte pot-au-feu (dont le prototype est l'Albertine du Père prodigue) qu'un vaudeville gai nous a montrée « sablant ^ la camomille.
Finissons : Amoureuse, une des œuvres les plus originales que l'on ait jouée depuis dix ans, ne rappelle guère qu'Un mari dans au coton, Si jamais' f te pince, et une vingtaine d'autres pièces parmi lesquelles je citerai surtout Le supplice d'un homme.
2 Mai. — Les articles ont été sévères qui rendirent compte de la petite chose jouée à la Renaissance. Parce que, voyez-vous, on espérait que les auteurs de la Famille Venus montreraient au public, toute déshabillée, Mlle Francinç Decroza, si bien faite, dit la voix de Dieu ! Déçue, la' Cri- . tique ronchonna. Le vaudeville de MM. Clairville et Bénédite fut déclaré niais ; la musique de Vasseur, foraine ; les rimes des couplets, pauvres comme Job. J'en connais de plus misérables.
Cette Famille Vénus c'est une famille de modèles ; sauf la modiste Frisette, tous sont modèles de peintres, modèles de vertu. Une seule exception ! Laissant en plan le rapin Petrus qui, d'après elle, blaireautait une Callipyge, certaine Olympia s'esbigne ; lors, pour sauver l'honneur de la famille, compromis par cette fuite, la jolie Frisette Decroza se dévoue, ou plutôt feint de se dévouer, et d'abjurer aux regards de l'artiste