SOCIETE NATIOXALE DE MUSIQUE
amené des quatre coins de Paris tout ce que la jeune École compte de raffinés, ceux qui réagissent contre la populacière brutalité de Wagner, ceux qui regrettent les concessions au public du bienheureux Franck, ceux qui pensent trop pour avoir le loisir d'écrire, et quelques gaillards trop occupés à écrire pour avoir le temps de penser.
On a rendu les honneurs au nouveau Corniteux remplaçant Messager, l'adolescent Ch. Bordes, que son frère aîné couvait d'un regard attendri. Sa Suite basque a été applaudie avec une vigueur qu'on aurait pu souhaiter aux exécutants, surtout à cet alto mollasse qui traînaille et patauge dans les rythmes à cinq temps, consterné : œuvre charmante où les thèmes populaires se mêlent aux idées personnelles de l'auteur avec une habileté qui faisait couler des larmes heureuses sur les joues bistrées de Poujiud. Surtout la douce poésie du Paysage fut acclamée, sauf par quelques bourriques.
Vive Fauré! Vive son admirable Quatuor fort et humain dans la grâce, innig , disait le nommé Schumann; que n'avez vous pu contempler le maître lui-même, interprétant son œuvre avec une résignation touchante! Camille Benoît s'en montrait ému, cœur de roc, cependant.
Voici Hennebains et sa flûte enchantée, voici Vincent d'Indy qui joue du clavecin comme Bach lui-même; ils vont donner la deuxième sonate de Sébastien; ils commencent. Horreur! le clavecin est faux comme un serment de Mermeix, si bien que le flûtiste énervé s'impatiente et veut cesser la partie; on le supplie, on le presse, il exécute, Ail rightl Chausson pousse des rugissements dVnthousiasme.
Le temps de morigéner Georges Hue qui, incorrectement, passe la main dans les cheveux aga-
- de Beau Braud, au scandale du public, et je reprends mon palmarès.
iS SOIRÉES PERDUES
A l'exception de la Procession de Franck, le reste du programme semble un peu petit à côté de ces œuvres si hautes : quatre morceaux de Stojowski, même interprétés par lui, c'est beaucoup. Tout d'abord, les vingt-cinq minutes que dure le Prélude habilement chopinesque ont donné des inquiétudes pour la suite; puis vint une Toccatina correcte, sans plus, dont les tierces furent jouées faiblement, suivie d'une Légende réellement intéressante et de l'enlevante Mazurka, pendant laquelle Gedalge a sommeillé. O Gedalge !
Absorbé dans la contemplation du brun Debussy (Achille-Claude), je confesse avoir mal écouté X Extase de Pierre de Bréville, pourtant expressive, qu'a honorablement chantée M. Imbard de la Tour, fort engraissé.
Joli, malgré quelques fautes de prosodie, le duo de Bordes, et très chaleureux malgré son titre hivernal.
Tous mes compliments à de Wailly, s'il est vrai qu'il ait persuadé à Mlle C. Carissan — chanoinesse discrète — de jouer ces deux mélodies loïsapugeardes, ineffablement raplapla, telles que depuis les productions de Guittard, d'humoristique mémoire, on n'en avait pas entendu à la Nationale. L'auteur accompagnait, pénétrée; on se tordait. Si je n'en suis pas malade, c'est que le Créateur me concéda des muscles zygomatiques en acier.
17 JANVIER. — Le nouveau Cirque de la rue Saint-Honoré vient de modifier son programme, tout comme un politicien ; et la soirée à laquelle je viens d'assister comptera parmi les plus douces d'une existence qui pourtant..., ne craignez pas d'indiscrétion, mesdames, je saurai me taire.
Outre les attractions coutumières : écuyers, singes savants, clowns, etc., etc., nous avons applaudi une pantomime-bouffe à grand spectacle de MM. Victor Meusy et Pierre Delcourt. Ce
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dernier n'est pas un inconnu des amateurs de feuilletons qu'il écrit d'une plume élégante et vigoureuse (je n'insiste pas); quant à M. Victor Meusy, il est l'auteur de quelques milliers de chansons très personnelles, orgueil du Chat Noir qu'il débite d'une voix flûtée, avec une pointe d'émotion dont il ne se départ guère, un succès qui ne se dément point, et un aimable bedon naissant qu'il ne quitte pas non plus. Gardcn-Party, l'œuvre poignante et si suggestive due à ces deux talents, a obtenu un succès retentissant; on ne peut narrer l'inénarrable fis if a truism? — Nothing elsej. Je ne tenterai donc pas de vous conter comment le douteux chevalier de Saint-Ygrec, auquel Derame a donné les traits d'un envoyé de Charles X dans l'île de Tulipatan, se trouve chargé par les Mouilleron, enrichis dans la quincaillerie, de convier à leur Garden-Party la noblesse du voisinage; on danse, on reçoit en famine d'épouvantables secousses électriques, on tombe dans les bassins, on s'entr'asperge d'eau de seltz, les hommes sautent sur les épaules des femmes, d'un bond, pour voir venir les événements; on se gifle formidablement, les bourriques éperdues caracolent sur les tables éeroulées, Mlle Amélia Barenco poursuit un soulier fugace et, dominant le tumulte infernal de cette léte-s;ilpétrière, un pensionnat exquis de fillettes roses mêle ses voix cristallines au babil d'un jet d'eau jaseur.... Et puis, on entend Yvette Guilbert, toujours accrocheuse de succès.
Pendant que sévissaient ces gaietés vésaniques, les lettrés écoutaient avec admiration, au Théâtre Moderne (salle de la Gaîté Montparnasse), la merveilleuse traduction que F. Raabe a donnée des ici, lune des œuvres les plus poignantes de ce Shelley, si supérieur à Byron par la sincérité de l'inspiration, par L'absence complète de pose et de
romantisme, presque un Grec par son libre esprit et sa vision lumineuse de la nature, tel enfin que Ta si délicieusement décrit Maurice Bouchor, le Shelley français.
Cette effroyable histoire d'un inceste approuvé, du moins absous par le pape Clément VIII (est-ce bien lui, mon Dieu! je n'ai pas sous la main le volume qu'a publié Savine sur ce sujet, en tous cas, l'action se déroule au commencement du XVIIe siècle) cette tragique aventure ne saurait être résumée en quelques lignes; j'en parlerai plus à l'aise, demain.
A tous ceux qui, le dos à la cheminée, récitent des vers, on doit recommander Diseurs et Comédiens, le nouveau livre dédié à M. Francisque Sarcey par le sociétaire Dupont-Vernon, catholique convaincu, ce qui est bien, classique endurci, ce qui me plaît moins, et admirateur forcené des poésies de M. Manuel, ce qui mériterait les plus cruels châtiments.
18 JANVIER. — M. Gabriel Sarazin, dans sa lumineuse Renaissance de la Poésie anglaise a trop savamment parlé de Shelley « dont le génie poétique dépasse son pays et a quelque chose d'universel » pour qu'il soit possible d'étudier après lui l'auteur des Cenci dont, au Théâtre d'application, M. Raabe faisait représenter une belle traduction, au milieu de cris d'animaux variés que tentaient vainement de couvrir les bravos indignés et les généreuses protestations des rédacteurs du Mercure de France.
Comme je le disais hier, le cadre d'un journal ne permet pas de raconter l'épouvantable faitdivers incestueux, rappelant par son horreur sinistre les fatalités criminelles &Œdipe, qui