‹ Soirées perduesChapitre 62 sur 116 · ANNÉE FRANCO-RUSSE · texte numérisé non relu

ANNÉE FRANCO-RUSSE

Nous avons vu hier son collègue Raymond (dans laBelle-Mère apprivoisée que l'on joue au Palais- Royal) réussir également à supprimer ses embellemerdements.

«Le Théâtre, messieurs, est l'école des mœurs », disait le Scapin de Glatigny.

Honteux d'avoir démarqué Hamlet, sans le dire, dans Hélène t M. Paul Defair reconnaît hautement que sa I ;-c apprivoisée est tirée de Shakespeare, qu il nomme à côté de lui sur l'affiche. Old boy thaï... pardon, vieux moutard que... repardon, mieux vaut tard que jamais.

La « chatte sauvage », la jolie et méchante Catarina (Marsy) a un caractère si tranchant, qu'elle a choisi une robe de damas. Ceinture triomphale dite « Léonard ns (veni, vidi Vinci), tournée deux fois autour de la taille et nouée par deux bouts tombants, que terminent des anneaux ciselés. Coiffure blond Titien, tombant frissonnante sur les épaules, comme un fauve manteau. J'aimerais habiller ainsi la dame de mes pensées ! Mais on la remarquerait beaucoup, ainsi costumée ! On la regarde déjà assez. Passons.

La suave Bianca (Miïller) s'enroule dans une robe crème, symbole de la douceur, brodée d'arabesques d'argent ; son corsage est très décolleté, et, si nous ne voyons pas grand'chose, ce n'est pas la laute de ce corsage plein... de bon vouloir et ouré d'une dentelle en point de Venise — emblème des lacunes. (Je me gondole.)

Au dernier acte, quand la chatte sauvage est domestiquée, étourdie par la volubilité de son ('poux, un homme si verbeux qu'on ne sait par quel bout le prendre, son caractère est devenu plus doux que le velours bleu céleste de sa robe, et le déeor lui-même semble attendri, amène, qui représente un salon d'honneur... d'eau bénite.

20 NOVEMBRE. — Réussie, Millier et Numès, votre Année franco-russe, jouée par le digne Vé-

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rct qui dit juste (Veret dignum et justum est), par une flopée de petites femmes qui montent les unes en bicycle, les autres en graine ; à remarquer le défilé des révolutionnaires anti-corsetiques qui arpentent la scène en soufflant des hymnes de guerre dans leur instrument de toiture en guise de trompette. On a goûté cet air de cornet à piston.

La boulotte et rieuse Luce Colas, en devineresse, a plongé mon voisin dans de tendres rêveries : «Ah! me disait-il, quand pourrais-je me faire dire la bonne aventure par elle ! O Luce, quando ego te aspiciavi... »

MUc Peyral, très applaudie en « Théâtre-Moderne », a plus de succès encore en nous montrant « la Lune ». Elle chante à ravir et c'est en l'entendant que le poète des Episodes a murmuré :

Vous avez conservé la grâce évanouie El le charme légué d'un siècle antérieur, Où vous eussiez été Nymphe d'un bois rieui Et plein d'échos joyeux de votre voix. ouïe.

Et comme son soprano délicat, sans effort, escalade les notes les plus hautes, — monte aigu ! — digne de l'Opeyral-Comique.

La commère Aciana, mon Dieu, elle serait tolérable, si elle voulait bien ne pas chanter, ne pas parler, ne pas se montrer. . .

30 novembre. — De M. Maurice Vaucaire, ce Beau soir. Même après le Père Goriot, le Théâtre Libre sera donc toujours la maison Vauquer !

Devant l'horizon rouge d'une campagne plantée par M. Henri Rivière, deux couples :

A. Horace, poète trempé dans les pires symbo-

lismes, et une folâtre dame du monde, Camille.

B. Virgile Floréal, de l'école de notre antique

gaîté, et Margot, petite modiste d'érotisme swinburniforme et d'âme corrosive, errent, puis se rencontrent.

Comme on pouvait l'augurer, avant que l'Astre

LA RANÇON l6l

ait dégorgé ses derniers caillots, un troc s'est fait et les couples, enfin appariés, Horace-Margot. Virgile Camille, disparaissent vers de galants et lyriques jeux.

Ah ! pourquoi la littérature a-t-elle arraché à l'administration des tabacs, où peut-être il rendait des services, M. Marcel Prévost ?

vn Tu as été possédée dans l'écurie parce voyageur ivre, dis-tu ? As-tu consenti ? Et combien de fois ? Tout est là. »

Car la veuve Ledru est enceinte, et tout le village — un village bien susceptible — s'est conjuré contre elle et la bafoue. Elle raconte donc l'aventure à son fils, V Abbé Pierre. Bientôt le « ma mère, mon fils » devient « ma sœur, mon père », ie douloureux récit, interrompu par un sanglot de honte, s'achevant en confession.

Pour faire croire à cette situation trop pathétique, quelque génie était nécessaire. Aussi, les cœurs ont-ils peu palpité.

Les jambes de MUc Théven — si Ton peut risquer si indiscrète hypothèse — doivent être, ce soir, noires comme basane, tant elle se les est trappées obstinément, au cours de sa colère du premier acte, dans la Rançon de M. Gaston Salandri, où elle joue le rôle d'Henriette.

Au second acte, elle est mariée à M. Jean Guéret. Ce bon garçon, si naïvement égoïste, l'assomme d'histoires fastidieuses. Comment en vouloir à Henriette si elle s'annexe M. Brion ? Elle lui fera passer « quelques heures agréables » pour qu'il paye les robes. La voilà, la Rançon, la voilà bien ! Mais les plus amers auteurs du Théâtre- Libre sont les plus infestés de morale, et M. Salandri juge excessive la conduite de cette jolie femme.

Malgré quelques longueurs, sa pièce constituait, certes, la partie int nte du spectacle, VAbbé

Pierre étant bien toc. et Un beau soir, de conception si simplette, d'une éxecution pas assez effarante.

4 DÉCEMBRE. — Auteur de Y Auberge des Mariniers, que Ton vient de représenter à l'Ambigu, M. Emile Moreau, littérateur français, a de la vie une conception dont l'amertume l'a rendu célèbre parmi les liquoristes (4, place de l'Ecole, I"' arrondissement). A l'en croire, les personnes, appartenant à un sexe différent du mien, qui vivent de l'exploitation bien entendue de leurs charmes, ne sauraient remonter la pente savonnée du vice, destinées qu'elles sont à mourir dans la plus tapageuse inconduite; — une inconduite de Grenoble, quoi!

Son Irma, une petite gadoue à la voix grave et aux mœurs légères, désespérément phtisique, est envoyée à la campagne par le docteur Robineau (licencié es sciences phtisiques), qui, craignant que la mort de sa cliente ne lui fasse du tort dans le quartier, lui conseille le Morvan, contrée fertile en coryzas, ainsi qu'il appert d'un apophtegme célèbre : « Qui se sent en Morvan, qu'il se mouche. »

L'occasion semble bonne à l'auteur pour faire dégoiser par des malins de village — le gros Gamard, conseiller municipal réactionnaire, et le violonneux Gavotte qui, à force de se f... des bosses, en a gardé une sur l'épaule gauche — un stock de plaisanteries qu'il n'avait pu loger dans Matapan, ni dans Cléopàtre non plus.

Irma z'arrive ; on lui fait grise mine ; mai curé montre une tolérance comparable à celle du Duhamel à feu Grévy et développe en chaire l'apologue de l'Enfant prodigue qui revint, corrigé, après avoir beaucoup fréquente les cochons (ça, c"est pour les amants d'Irma). Le village, ému,

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cric : « Vive l'apologue, Monsieur ! » et tout le monde brife du veau gras.

Irma reprend ses forces ; un vieux notaire lui fait des ouvertures concernant la sienne, mais elle répond vertueusement : « Tu t'en ferais claquer les panonceaux ! » En revanche, elle flirte avec un homme marié, si bien que la belle-mère dudit veut la jeter à l'eau, pour la dessaler. O tempora, ô morue ! Elle se sèche, elle rentre dans nos murs, l'homme marié la suit, étouffant de rage, et Tétouffe ; on étouffe l'affaire.

Des recherches de style, plutôt que des trouvailles, de superbes décors, surtout le paysage enténébré, avec polisson de pont branlant et masure prête à crouler sous les applaudissements quand Irma (Lody) est à demi noyée, précipitée ■ du haut de ce pont... de Lody.

On parlait beaucoup, dans les couloirs, à propos d'Irma, de cette « nostalgie de la boue » qu'a voulu nous dépeindre l'auteur. Respectueusement, je ferai observer à l'Amer Moreau que, sans parler « d'Augier, d'autres ont déjà traité le même sujet; M. Francisque Sarcey, par exemple, n'écrit guère de feuilleton dramatique sans entretenir les lecteurs du Temps de sa nostalgie de l'About.

6 DÉCEMBRE. — Quum primum Antonius, Theatri-Liberi notus ille moderator, comœdiam qu;e Laïc 1:- Tenais inscribitur legit : « Pulchrè î aiebat, benè, rectè ! Hœc est illa veritas quam coram civibus non dicere modo, secl clamare ac vocif« rari debemus. Falsas morum imagines diutius nostri comœdiarum scriptores deiineaverunt. uperque mentitum est. Eia âge ! Tempus mulieris infamiam, auctore Gabriel Mourey, Antonio re denuntiandi. »

Quare vixoculis re volcbat Gabriel Mourey

quum paulo post hanc ejusdem Antonii epistolam

ace Tuam comœdiam, amice, probare non

ii, quam contra majore in dies admiratione

proseqûor. Alibi tamen ncscio quo pacto mentem subiit solJicitudo. Non te fugit ab honestissimis inter cives theatrum meum frequentari : hue veniunt rectores cum discipulis, veniunt cum puellis matronae. Finge igitur comœdiam tuam per pulpitum incedentem. Quantus subito tumultus exorietur ! Qui clamores ! Quae omnium ira ! Parietes, credo equidem, ipsi parides indignabuntur... »

Haesit aliquando scriptor miserabilis, incertus Gymnasiumne adiret, et ab Antonio repulsus ad Koning coniugerct. Placuit tandem injuriam siccis oculis pati ; comeediamque edidit.

Quam breviter exponemus.

Dum ludunt in horto juvenes sese ad lawn-tennis exercentes, puella, nomine Camilla, silet, ettristis videtur, et pœne exsternata. Illius auribus dulcia suspirat dives et eleganter vestitus adolescens. Illa autem : « Te non ;imo... non te, neque ullum virum amabo... » — Ecce Helena adest, quae, postquam diutinâfamiliaritate Camillae juncta est, recenter nupsit.

Helenae Camilla assidet. Priores annos memorat, et adolescentiae communes lusus. Questus miscet cum precibus : « Illa ergo nubere potuit, o ! nimis ingrata, et viriles tulitamplexus immemor Hejena, CamilLne experta amorem ! Nunc saltem, quoniam iterum convenimus, pristina renovetur voluptas!... » Quae dum, insano quodam ardore inflammata, flebiliter effundit Camilla, Helenam invitam amplectitur, osculum osculo applicat, et cum singultibus, corpori corpus permiscet.

Helena autem : « Parce ! parce mihi ! sum gravida... »

Quod simul audiit Camilla furens, et phrenetico doiore agitata, manus arnicas collo imprimit, Helenamque strangulat.

Nunc forsan intelligitis cur Antonius Lawn- Tennis dare noluerit, ipse autem, comœdiam nar-

que ni: au ! 165

raturus, latînà linguâ sim usus, quippe qui aptius graecam adhibuissem.

11 DÉCEMBRE.— Comment en un or pur le plomb s'est-il changé ? Je ne reconnais plus les Menus-Piaisirs ! Tous les visages sont souriants, tous les mots portent, on rit, on applaudit ; sur la scène, au lieu de ces figurantes qui avaient connu Napoléon Ier tout enfant, une théorie de jeunes pratiques guidées par Mllc Meîba, pardon ! par Mll° Emilienne d'Alençon, des costumes multicolores, des décors polychromes, des chevelures de toutes couleurs. Si c'est un rêve, ah ! ne m'éveillez pas ! laissez-moi savourer cette métamorphose éblouissante, quel changement, justes dieux! il n'y a que Benjamin, le phénix des secrétaires, qui ne change pas, — heureusement pour nous !

A présent que j'ai fait une forte consommation de points d'exclamation, je reprends mon sangfroid et je déclare que la revue de MM. Delilia et Jouy me semble appelée aux plus splendides destinées. Une Revue, ça ne se raconte guère, ça ne se lit pas davantage (surtout celle des Deux Mondes), ça s'applaudit, quand elle est, comme Que d 'Eau . signée de deux noms aimés du public. Laissez-moi jeter sur cette œuvre quelques fleurs. . . manibus Delilia pletiis, disait le poète.

On s'amuse de bon cœur aux plaisanteries dont les auteurs criblent le mauvais temps ; elles ne sont pas ennuyeuses comme la pluie qu'elles blaguent ; aucune de ces facéties mouillées ne fait long feu ; Saint-Médard (Modot) a l'air joyeux d'un homme auquel son rôle a plu pendant quarante jouis. Que d'eau! que d'eau! Le temps de rire d'une petite maigrelette qui pourrait faire dire sur son passage : que d'os ! que d'os ! et Saint-Médard s'en va jouer, avec Saint-Barnabe, le temps qu'il fera en 1892 à l'écarté — en cinq secs je pense.

Touchants couplets de doux mendigots chantant le bon cœur de Brébant, distributeur, aux

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pauvres diables, de soupes matinales; pour ces paroles, je n'aurais eu garde de choisir un autre air que celui de Geneviève... de Brebant.

A côté de la commère Méaly, dont le succès est éclatant, MUo d'Alençon, bien connue pour ses dentelles, se fait applaudir dans le procès du Collier, acquis au détail par M"0 Léonide Leblanc et revendu... en blocli ; aux amateurs, je recommande de lorgner ses jambes, dans la scène des bicvcles, sans oublier d'accorder une bienveillante ' attention aux mignonnes petites dames qui 1 entourent.

MUo Balthy imite à merveille l'horripilante Yvette Guilbert. Mll° Fanzy, dont la très longue absence désolait bien des cœurs, a opéré une rentrée triomphale ; ses couplets sur le Pastel auront autant de vogue que les célèbres pastel Géraudilles. Enfin, n'oublions pas la femme-orchestre, Mll° Jane Mary, qui joue à ravir du violon, de la mandoline et de la prunelle.

13 DÉCEMBRE. — Les cheveux de M. Léonard Rivière, dans lequel ferait bien un démêloir professionnel, obstruaient les entrées. Du reste, au Théâtre d'Art, ni administration ni ouvreuses : une liberté charmante, ce qui permettait aux « compagnons» de 1: En- Dehors et des Entretiens , venus là pour fêter le symbolisme, de prôner — toujours drôles — les délices de l'Anarchie.

Le numéro le plus légitimement sensationnel était le Concile féerique de ce Jules Laforgue, un Çakia-Mouni moins poseur qui, de 1885 à 1887, chantonnait sur le mode ironique des poèmes tout endoloris. Si l'on fait abstraction de 36 vers (Mouvement et Marine), d'Arthur Rimbaud à la jambe de bois, qui ne constituaient qu'un essai isolé et peu concluant, Laforgue, le premier, écrivit (La Vogue, du 16 août 1889) des vers systématiquement affranchis de toute contrainte, — fixons ce point d'histoire pour embêter Bruxelles. Depuis,

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