LA DANSEUSE DE CORDE 1S
Ce n'est pas à l'humble soiriste que je suis qu'il faudrait demander des renseignements sur l'écriture de Bouchor. J'incompète. Tout au plus, insinuerai-je que ce style, jadis robuste et haut en couleur, semble aujourd'hui s'efforcer vers des grâces plus délicates, avec des attitudes où se devine la vénération de la blanche pureté classique. M. Morice lui trouve « l'âme trop triste ».
Mais parfois le naturel revient, au galop. Et quel galop ! C'est alors une truculence de descriptions culinaires, des énumérations de Gamache, un stvle qui Heure les terrines <\ où dorment embaumés des hachis fort plaisants de tétines de truie et de jeunes faisans. »
Et je crois revoir, gaiement vermillonnée par un chaleureux Bourgogne, la figure aux traits fins mais fiers, à la fois, et vigoureux, du bon Maurice Bouchor séparé d'Alfred Ernst par une table qu'encombrent vingt bouteilles chamarrées de toiles d'araignée. Le wagnérien, avec sa verve érudite et joyeuse, soutient la supériorité des poèmes médiévaux sur l'Iliade; cependant, son convive défend Homère, qui fit si belles description de grillades. Les arguments s'entrechoquent ; les verres aussi ; et la clientèle du restaurateur, avec un demi-sourire inquiet, s'effare...
5 FÉVRIER. — Elle est fort adroite, la musique de Pugno, et ne contribue pas médiocrement au succès de la Danseuse de corde du Nouveau Théâtre.
Miss Rosy est cette damoiselle dont le métier consiste à gigoter sur des cordes aussi tendues que les situations (mais ne parlons pas politique) et comme, désirable dans son maillot rose.
Quand e Le raide,
Il lui huit révéler, c'est clair, U jambe qui n'es! pas laide a tous les yeoi qui sont on l'air :
il arrive que le prince Lapinskoff, des garennes
pétcrsbourgeoises. que le banquier Rosendal, un juif hollandais comme le curaçao', et quelques individus de la fameuse race taquouère, s'empressent le soir de ses débuts autour de sa personnalité, pour être plus tard, auprès de sa personne alités. Cependant, c'est un acrobate qu'elle favorise de ses regards, le preste Toby Flack. Mais, comme toutes les mères d'actrices qui veulent un grand seigneur pour leur fruit, la maman de Miss Rosy s'oppose à son mariage avec un simple saltimbanque ; révoltée, la danseuse propose au briseur de chaînes de rompre celle qui l'attache à ses parents et de lâcher ces gens, avec sa proie, pour Londres.
C'est dans un bar de York-Road que Toby nage dans des Flack de gin et de whisky ; bar bien londonien, quoiqu'on y joue aux cartes et aussi (au désespoir vexé des spectateurs anglais) le God save the Queen. On ne manque pas aussi â}y boxer, car la musique étant de Pugno, il fallait bien la mettre au poing.
Miss Rosy vient trouver là son fiancé infidèle, prêt à convoler avec la tenancière du bar, Madame Pluck ; trop fière pour pleurer, la danseuse mêle le froufrou de sa jupe écossaise à la gigue générale qui termine le second tableau.
Au troisième, c'est une représentation de l'Aihambra ; ballerines britanniques, et pourtant opulentes du corsage ; cantatrices de la Cité, en pantalons noirs bouffants et en plastrons blancs bouffons; exercices de sac et de corde. Dans la loge d'avant-scène paradent Mme Pluck et Toby Flack ; miss Rosy s'arrête de danser, comme à l'Odéon Guitry s'arrêtait de déclamer: et elle interpelle violemment ces deux spectateurs impro: visés; c'est alors une seconde édition de Kean, sans désordre mais avec génie.
Ci finit la pantomime de MM. Aurélien Pugno, Jules Scholl et Raoul Roques, avec Félicia Mallet
l'envers d'une sainte 189
comme danseuse et le Père Ganne-la-Victoire comme chef d'orchestre.
2 FÉVRIER. — Nous sommes au Théâtre-Libre :
1. Autrefois, un certain M. Laval, que mille promesses liaient à Julie Renaudin, a épousé Jeanne. Sept mois après le mariage, cette Jeanne est victime d'un accident. — Julia fecit — qui ne la tue pas, mais hâte son accouchement : et Julie, pour endormir sa douleur, un peu pour expier son crime, beaucoup pour ne pas troubler le bonheur conjugal de l'oublieux, prend le voile. Depuis dix-huit ans elle est cloîtrée quand Laval meurt. Elle obtient alors la résiliation de ses vœux, reparaît alors dans la vie séculière, et la pièce commence ; c'est Y Envers d'une Sainte.
Julie est entrée au couvent, sans vocation, l'âme pleine de Laval. Pendant dix-huit ans elle a gardé le souvenir de son amour d'adolescence, en le cultivant de prières ; elle est restée impénétrable à toute nouvelle notion, encore que sa piété fût presque célèbre. Et, sous l'influence d'un événement quelconque qui la dégourdira, la Julie d'aujourd'hui va se montrer telle que la Julie d'alors.
Laval l'avait-il oublié ? a-t-il parlé d'elle avant de mourir? cela, elle voudrait le savoir. Et voici que Jeanne la veuve de Laval, et Christine, leur nlle, lui vouent une amitié ardente. Elle veut d'abord les éloigner : elle a pris au cloître le goût de la solitude, elle désire mener dans le monde une vie conventuelle, et, d'ailleurs, si on la croit bonne, on se trompe. Mais ces arguments ne rebutent pas les deux femmes : et bientôt Jeanne va répondre à ses questions tantôt violentes et tantôt insidieuses, et lui faire des confidences : oui, son mariage a été heureux. Xul trouble jamais? interroge Julie. Si, mon mari aurait voulu ■avoir un fils, et je ne pouvais le lui donner ; je sentis alors qu'une iimge s'interposait entre lui et
UREES PERDUES
n-., — ta votre, juiic. J'eus peur pour mon bon- Vûr . vous m'approuverez, je lui ai dit la
/ité : cette chute que je fis quelques mois après mon mariage m'empêchait d'être mère une seconde fois, — et cette chute c'est vous qui l'aviez provoquée : oui, je lui ai tout appris, et,
désormais nul nuage.
Ainsi cette réclusion interminable pendant quoi elle avait été- soutenue par l'idée que l'aimé conservait d'elle un souvenir pur. n'avait été que duperie. Il avait dû la maudire, la haïr, puis l'oublier. Elle avait sacrifié imbécilement sa jeunesse, sa beauté, son cœur, son intelligence ; < t [cette Jeanne lui révélait ces choses affreuses avec placidité. Sous un afflux de regrets, d'humiliation, de rage, se précise en elle un vouloir de vengeance.
Fanatiser Christine,, rompre l'imminent mariage de la jeune fille, et la faire entrer au couvent, — c'est-à-dire détruire à jamais le bonheur de Jeanne, — c'est son plan, et il doit réussir. Vainement Jeanne s'ingénie à contre-balancer l'influence grandissante de Julie : c'est une étrangère et elle nous hait, — et tu as plus de confiance en elle qu'en ta mère qui t'aime, pourquoi ? Alors Christine de raconter que son père, agonisant, lui a ordonné de devenir l'amie d'une femme envers laquelle il avait eu des torts graves, d'une femme noble et bonne, de Julie. — Julie tombe a genoux : elle n'avait pas été oubliée, pas été haïe ! elle s'accuse, elle demande pardon, elle rend Christine à sa mère et à son fiancé. Puis reste seule, pro>trée. On entre. La servante apporte du jardin un petit oiccau tombé du nid, un oiseau que la cage attend. Julie le prend doucement, et soudain •Orusquc, l'écrase à plein poing et le jette sur le plancher. Et souriante, à sa famille ahurie : Pardonnez-moi, c'est mon dernier mouvement de colère, je rentre au couvent.
Ce beau drame, nuancé, passionné, harmonieux et lent, eût gagné à éliminer tous autres person-
TRAGIQUE HISTOIRE DU DOCTEUR FAUST igi
nages que Julio, Jeanne et Christine. Mais M. de Curel craignait de n'être pas compris ; il a multiplie les explications, et la tante Noémie est uno confidente de tragédie. Il a craint que sa pièce parût monotone, et c'est pour ce seul motif que le fiance' de Christine a quitté Paris. Ces tares et aussi certains placages de notations de la vie dévote et provinciale, on sent bien que le public en est plus responsable que l'auteur. (Félix- Elias-Porpnyrius Feno scripsit,)
5 FÉVRIER. — Disposantde ressources minimes, peut-être le Théâtre- d'Art a-t-il tort de monter des pièces à costume-, à décors, à trucs et à figuration. Des rires sont inévitables : mais, du moins, il en prend son parti en bon politique ; il spécule sur ces hilarités, et, dans cette Tragique histoire du docteur l'tuist, il semble qu'en accusant résolument la drôlerie du diabolisme de Marlowe, il est assez resté dans l'esprit de l'œuvre. Le pape, les cardinaux, les moines, l'archevêque de Reims, cinq ou six diables verts, à pagne rouge à teint ocre, à toupet feu, et Francisque Sarcey au balcon, ont entretenu, toute la soirée, une gaite charmante.
L'Orgueil, l'Avarice, la Gourmandise ont fait de bonnes apparitions. Hermétiquement close dans un manteau sanglant, la Luxure est venue dir< : <v Je préfère la peau d'une jolie femme à de la morue frite. » On approuvé ce choix. Quant à l'Envie et à la Paresse, elles avaient réclamé le montant de leur cachet, au moment de paraître en scène pour une profession de foi : si bien qu'elles sont restées dans la coulisse.
La distribution indiquée au programme illustré a subi bien des vicissitudes ;-on a dû, au cours du spectacle, distribuer un papier rectificatif, où les coquilles joyeuses abondaient : le Maquignon (M. R. Lagrange) y devient « le Maqmignon », ce qui, du reste était indiqué, dans une pièce dont
IQ2 SOIREES PERDUES
l'auteur s'appelle Marlow, « Monsieur Marlowe », a dit le comédien (M. Favre) chargé de l'annonce finale. Au fait, pourquoi pas « Monsieur » ? Il est presque notre contemporain : né en 1563, 11 est mort en quatre-vingt-treize, guillotiné, sans doute; comme Barbaroux, « il n'eut jamais trente ans ».
Pour cet acteur, qui jouait Faust, les vingtquatre ans de puissance sur hommes et sur éléments, que Satan lui concède en échange de ^on âme, ont passé comme un jour : à leur expiration, il avait le même costume qu'à leur début.
• Puis on donna le laconique drame de M. Charles Van Serberghe : Les b laireurs. En scène : la mère (Suzanne Gay) et la fille (Georgette Camée) ; et, venant du dehors : la Voix de l'Homme avec l'eau, la Voix de l'Homme avec le linge, la Voix de l'Homme avec le cercueil. Dans la salle, un silence sépulcral. C'est le triomphe de l'école de Gand. L'émotion qui émane de X Intruse est peu, au prix de celle que nous imposèrent les b laireurs.
M. Prad récita ensuite avec la plus folle grotesquerie le Bateau ivre de Rimbaud. L'art de ce verlainien est un peu « pompier ivre », mais riche pourtant des plus fortes beautés, puisqu'il a pu résister à un interprète dont on attend la décoration au 14 prochain Juillet (Sévices exceptionnels). Cet homme s'était investi du froc de Balzac (pourquoi ?}, au lieu de se déguiser en chaloupe. Et il était trois heures du matin.
8 FÉVRIER. — Les journaux ont si assidûment défloré la pièce de M. Jean Richepin, leurs indiscrétions ont été distillées avec une progression si savante qu'il ne reste plus rien, ou presque plus rien, à dire de neuf sur Par le Glaive.
Interprètes connus, décors minutieusement décrits, incidents de répétitions longuement commentés... C'est à se passer la plume à travers le corps !