‹ Soirées perduesChapitre 70 sur 116 · PAR LE GLAIVE · texte numérisé non relu

PAR LE GLAIVE

Par fortune, l'exquis Mauriee Bouchor a bien voulu narrer sur la vieille amitié qui l'unit à Richepin, des souvenirs personnels... A moi, mes bons ciseaux de Tolède !

Le triomphant auteur de Sainte-Cécile rappelle qu'il habitait, seul avec Richcpin, une vaste maison de Guernesey. Nous avions, dit-il, des chambres hantées par des spectres et pleines de gémissements. La nuit, nous faisions des rondes. lKs coups do vent ébranlaient toute la baraque ; une vacho mugissait dans le voisinage; la mer lointaine nous envoyait sa plainte monotone. Et, du matin au soir, dans une haute salle meublée de deux pupitres, que Richcpin lui-même avait fabriqués et sur lesquels nous écrivions debout, nous ne cessions d'épancher des vers et de la prose.

Richcpin revenait de Sainte-Pélagie où, pour se distraire, il avait écrit un millier de vers. Age de fécondité ! Rien, dans la vieille maison de Guernesey, ne venait interrompre nos veilles studieuses. Seul, un perroquet nous tenait compagnie. Sa plus grande joie était d'imiter le bruit "des plumes courant sur le papier, les brusques arrêts nécessités par la réflexion, les ratures faites rageusement; puis, de nouveau, la plume reprenant sur le papier sa course fiévreuse. Il imitait tout cela en broyant du grain qu'il prenait dans sa mangeoire et rejetait sans l'avaler. Ce devait être fort difficile, et l'imitation était si parfaite que nous nous y laissâmes prendre le mieux du monde. Un jour que j'avais la cervelle vide, j'écoutais grincer et raturer une plume d'oie imaginaire. « Ce diable de Richepin, me disais-je, comme il bûche. »

Et, me retournant, je le vis qui me regardait, plein d'admiration pour ma fertilité. C'est ainsi que nous découvrîmes la fraude du perroqu< t.

Etait-ce la solitude, l'air de la mer, les cubes de viande rouge que nous engloutissions ? Je ne sais;

1Q4 URÉES PERDUES

mais nous devenions Féroces! Richepin, qui fait tout ce qu'il veut,, avait fabriqué des arcs et des flèches armées de pointes de plomb. Lorsque nous

étions ivres de travail, nous descendions au jardin pour y prendre l'a r, et notre jeu favori était de nous larder de flèches, comme deux saint- Séha<tiens. Elles volaient avec assez de lenteur pour que nous pussions préserver nos yeux ou baisser la tète à leur passage ; mais nous avions le corpcouvert de bleus.

Nous avions une tour, haute comme un second étage, où chacun de nous montait lorsqu'il avait terminé un poème. L'autre s'installait en bas, dans le jardin, formant à lui seul l'auditoire de son ami, qui jetait au vent des strophes éperdues. De temps à autre, un paysan, dans quelque champ voisin, levait la tête avec inquiétude ; et un veau beuglait de douleur en réponse à nos alexandrins.

Suivant l'ingénieuse expression de Catulle Mendes, l'auteur de Par le Glaive porte fièrement la honte d'être beau. Et son brave ami ne doute* pas que la mâle beauté n'ait attiré à Richepin beaucoup d'inimitiés. Il le proclame avec une verve enthousiaste et tendre...

Rien que ses cheveux, ses noirs cheveux qui ont l'impudence de friser — ils s'obstinent à le faire, malgré la quarantaine et la tonsure — ne dénotent-ils pas un insupportable poseur? et ces yeux de cuivre ? et ce teint de bistre ? et cette barbe légère, laissant voir le menton énergique, cette barbe de prêtre oriental, croyez-vous que ce soit chose naturelle ? Avons-nous affaire à Lucius Yérus ou à Caracalla, ou à quelque prince du Touran, ou peut-être au Syrien frisé, savant dans les choses occultes, « qui mange du tambour et boit de la cymbale ? 5»

Eh bien, non ; nous avons affaire à un homme qui est la simplicité même, mais en qui la nature

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