‹ Soirées perduesChapitre 9 sur 116 · THERMIDOR · texte numérisé non relu

THERMIDOR

sentiments, qui partent d'un bon naturel, se sont traduits par des sifflets.

Mais quels sifflets! De notre vie nous n'en ouïmes de pareils. Un ancien lieutenant de l'exilé de Jersey, que nous avons trouvé dans les couloirs, nous disait que, depuis Amiens (Amiens fut, paraît-il, une journée dans l'épopée boulangiste) il n'avait entendu si beau vacarme.

Nous sommes sortis de cette aimable séance un peu assourdis et passablement décontenancés, ainsi qu'il arrive aux plus sincères gens du monde quand ils viennent d'assister à quelque chose qu'ils n'ont pas compris.

Il paraît que la République est en danger à la frontière qui sépare le Palais-Royal de la rue de Rivoli, et que le devoir des bons patriotes est d'aller, pour la défendre, braver le feu de la rampe derrière laquelle MM. Coquelin et Marais, séides stipendiés de l'infâme réaction, crachent à la face de nos institutions démocratiques des bordées d'insultes et d'outrages.

Nous croyons qu'on s'exagère les choses. 11 est certain qu'il y a, dans l'histoire de la Révolution dont nous sommes tous les fils, des pages sur lesquelles nous ne croyons pas porter un trop sévère jugement en disant qu'il aurait peut-être mieux valu que la postérité n'eût pas à les écrire.

Il est certain que M. Sardou, dont les instincts politiques sont connus, a pris quelque chose comme un amer plaisir à mettre surtout ces pages en évidence. Mais il a pour excuse, étant donnée l'époque historique qu'il avait le droit absolu de prendre pour cadre de son œuvre, de dire qu'il n'a eu le choix, et que, pour nous faire pleurer sur le sort de deux jeunes amoureux séparés par le fer de la guillotine, il était bien forcé de nous montrer pour de bon des guillotineurs et des guillotinés.

Si les uns et les autres ont existé, ce n'est certainement pas sa faute.

Ce n'est pas la nôtre non plus, et, tout en ren-

dant aux géants de 93 — aux vrais — la justice qui leur est due (nous ne sachons pas que personne ait en France le monopole de ce tribut) nous ne sentons aucun goût pour hisser sur le piédestal d'un paradoxe légèrement odieux, les sanguinaires avortons qui n'ont rien épargné pour compromettre et déshonorer leur œuvre sublime....

25 JANVIER. — Mon cher ami,

Il est une petite ville brabançonne où l'on s'est donné comme tâche de représenter, chaque année, une contrefaçon d'un chef-d'œuvre étranger, dans un théâtre qui porte ce nom significatif: Z# Monnaie. Depuis quelques années un naturel de l'endroit, nommé Wilder, fait jouer, à ce qu'on nous a raconté, des œuvres qui portent le même nom que celles du maître allemand, Richard Wagner, mais dont les paroles et la musique sont bien de lui. On a signalé, notamment dans la Revue Wagnérienne, cette contrefaçon et cetle fraude, qui ont causé déjà de déplorables erreurs. Certaines bonnes âmes, en effet, qui ne demandent pas mieux que de connaître Wagner, dont elles ont beaucoup entendu parler, prennent le train pour Bruxelles, et ne s'aperçoivent que le soir de la représentation qu'elles sont en présence d'une œuvre belge, qui a certainement des qualités comme produit du crû, mais qui n'a qu'une parenté de nom avec l'œuvre du maître allemand.

Ce qu'il y a de particulièrement sinistre, c'est qu'une sorte d'attraction pousse les malheureux, chaque année, comme emportés par une hallucination douloureuse, vers le même guichet, et qu'ils prennent toujours leur ticket pour Bruxelles,, croyant se rendre à Bayreuth. Après la Valkyrie (ils avaient cru lire : Die Walkiire !J, ils retournent voir Siegfried. Ici le nom était malheureusement ]e même.

Il paraît que la veuve du maître sérieusement inquiète, et prenant en pitié les malheureux dé-

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