MUSIQUE ET PANTOMIME
— Parbleu ! il faudrait é.tre estropie du cerveau pour renoncer à ce merveilleux moyen de s'exprimer et de se faire comprendre par les ânes bâtés qui composent un public ! Où trouverait-on une notation pins logique, plus précise, plus dramatique di s sentiments1 et des pensées ?... Avant
tout, que les motifs caractéristiques aient de l'accent, plus de îvliel" qu'une plaine beauceronne ou qm- ceux de Saint-Saëns, indiscernables à l'oreille, qu'on distingue seulement en lisant la partition si l'on a beaucoup de temps à soi, l'habitude de cet exercice ingrat, et, pour se reconnaître dans ce labyrinthe proprement ratissé, le iil conducteur dévidé par Charles Malherbe, Ariane du Monde artiste. Au besoin, on peut en emprunter quelques-uns chez le voisin, à condition de les lui rendre ensuite, comme a fait l'ami Paul Vidal, gars talentueux d'ailleurs.
— Par exemple !
— Mon Dieu! oui ; demandez plutôt à Chabrier. Le motif de Colombine, dans la Révérence, en sibémol, je crois, eai décalqué note pour note sur ce thème de la Sulamite
Dans l'émeraude de ><•> yeux S'- fond le saphir des cieux.
Je chante bien, n'est-ce pas ?... Le danger,
std'adopter, comme Massenet — « Wagner pour cabinets particuliers », disait l'ouvreuse duCirque d'Eté — comme Massenetdans son Esclarmondeok l' on s' ennuie , des motifs indéformables, irrétrécissables, par ex< mple 1' « ( ) divine Esclarmonde ! nn exaspérant, qui revient 0/4 fois dans la partition.
Que diable ! les leit motiven ne sont pas des étiquettes musicales collées par le compositeur sur le dos de ses pantins, mais comment dire!., mais éléments plastiques exprimant les sentiments
entiels qui se développent dans le drame ; ils doivent se modeh r sur les situation-, se métamorphoser au choc des faits, aux conflits des passions,
s'identifier par leur force expressive aux impressions mêmes qu'éprouve le spectateur. Comme l'a exposé, dans feu Art et Critique, mon excellent copain Henry Gauthier- Vilfars, c'est une vie
émotionnelle qui s'organise à l'orchestre et qui évolue sous la parole et le geste humains, infiniment poétique et suggestive... Ah ! ah ! vous ne riez plus, mon gaillard ?
En bien ! vous saurez désormais — et vous en témoignerez, au besoin — que Willy, à l'occasion, peut être aussi embêtant que Johannès WYber lui-même.
Entre nous, vous devriez interviewer le seul critique musical vraiment ferré sur la question du thème conducteur et sur tout le bataclan wagnérien, c'est mon ami Alfred Ernst. Sur ce, mon cher, je ne vous retiens pas.
— Une dernière question : le livret doit-il être triste ou gai ?
— Il doit être intéressant. Pourquoi ne me demandez-vous pas aussi si une femme doit être brune ou blonde ? Qu'elle soit jolie d'abord et nous causerons... après. Supposons que je devienne président du Cercle Funambulesque et enclin à la mélancolie (deux hypothèses incroyables), pensezvous que je m'aviserais de recaler les pantomimes gaies ? Pas si bête ! Je m'occuperais seulement de choisir de bons livrets, de séparer, comme dit l'Ecriture, livret du bon gain.
— Oh! Willy!
— Vous avez raison, je glisse sur une pente dangereuse et savonnée. D'ailleurs, je n'ai plus rien à vous dire. On m'attend pour déjeuner à onze heures et demie ; il est midi ; j'aurai de la peine à ne pas arriver en retard. Filons.
Voyez-vous, la pantomime, elle a du moins cet avantage de supprimer les mots d'auteur, les couplets de facture, les plaisanteries qui font long feu, tout cet arsenal — rouillé depuis Wagram, — dont les vaudevillistes fourbus, les seuls qu'on
joue, s'entêtent à encombrer le théâtre. Aussi la plus exécrable de ces gesticulations silencieuses, je la saluerai toujours avec reconnaissance, le livret en fût-il bâti par n'importe quel sous-Burâni vaseux, et la partition écrite par... que je vous cite un croque-notes, bien minable... par Gaston Lemaire, tenez! — Bonsoir.
BAYREUTH, 21 JUILLET 1892. — Hier encore, à peine une mélancolique voiture de place et deux commissionnaires inoccupés devant la gare de ce Bayreuth aux rues trop larges, où l'on ne voit pas, en temps ordinaire, plus de cinquante personnes dehors à la fois, bien que la ville compte près de 24.000 âmes, à en croire, le véridique Baedekcr, qui, semblable à Kundry, « sait beaucoup et ne ment jamais >>.
Aujourd'hui, les carosses défraîchis, tirés sans hâte par un seul cheval attelé à la gauche du timon, 1rs landaus aux cochers devenus subitement âpres, les antiques berlines remontant, pour le moins, à l'époque de la Margrave, ont peine à circuler parmi les pèlerins que se disputent d'engageantes logeuses : « Komm ! Koi)i?n ! hotaer Knaôe!», filles-fleurs dont les prévenances augmentent encore le désarroi des rarsifals fraîchement débarqués.
Nombreux, certes, les Allemands lents à lunettes d'or, les Français bavards et pressés, les Anglais rigides qui envahissent la ville, encombrés de parapluies — point inutiles, hélas ! — de guideâne, où sont consignés les principaux leitmotive avec leur explication, et de couronnes de fleurs qu'ils déposeront sur la massive pierre carrée, nue', d'une désagréable affectation de simplicité, qui recouvre le tombeau de Wagner; nombreux, 1- - adorateurs zélés qui achètent des boîtes de papier à lettre wagnérien blasonné (rouge et or) du thème de la Cène, des pantoufles-ParsifaJ où 1«- père de Lohengrin est représenté, au point
croisé, à genoux devant la sainte lance, des pipes
de santé Bayreutli avec, sur le fourneau, le portrait du maître et la mention « injutable ». I garçons en habit noir graisseux, les Frœulcin aux nattes voltigeantes du buffet de la gare, servent, pour accompagner des lacs de café au lait, des Ossa de petits pains et des Pélion de ronds de beurre; les gamines sales, qui trottinent pieds nus, et les gamins, bottés dès l'âge de dix ans, reçoivent en deux heures plus de pfennigs qu'on ne leur en a donné depuis le commencement de l'année. Hypnotisé par ce flot de voyageurs inat- \ tendus devant sa caserne, le planton bavarois, tout bleu, oublie de rendre les honneurs au lieutenant de chevaux-légers (prononcez chfolcchc), qui le tance ; et la liste des festgœste s'allonge, • interminable, où M. Albert Carré, pour avoir envoyé son adhésion sur du papier estampillé, sans doute, « cabinet du directeur », est qualifié chef | du cabinet, tout simplement.
' Cependant, M. von Gross, le grand administrateur du comité, le grand organisateur, le grand logeur, voudrait plus de visiteurs encore. (Lar le Wagnerverein de Vienne vient de lui jouer un de ces tours ! (Ne le répétez pas, c'est un -secret.) N'ayant pas réussi à obtenir les réductions de prix auxquelles des relations d'amitié et un fanatisme wagnérien établis de longue date devaient, pen- j sait-elle, lui donner droit, cette association de ! wagnériens vindicatifs dissimula son ressentiment ] et demanda cinq cents places, prix fort. A Wahnfried, on se félicita d'avoir tenu bon ; mais, hélas! sans un mot d'explication, les cinq cents billets sont revenus de Vienne, ce matin môme. Voilà -pourquoi M. von Gross, son feutre gris enfoncé sur ses sourcils, piétine fiévreusement à la gare, tout le jour, sans jamais trouver les wagons as bondés.
Ce soir, seulement, s'ouvrent avec Parsifal lesl Biihnenfestspiclc de 1892, mais les répétitions ont
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pris fin des avant-hier, les longues répétitions. présidées par Mmo Cosima Wagner, en grands voiles de deuil, avec un soin pieux et tatillon qui lui valut certain jour cette verte réplique du capellmeister Hans Richter : « A Wahniriéd, madame, faites, à votre guise ; mais ici, laissez-moi diriger, car je connais cette musique mieux que vous. » Pour clore ces solennelles séances, où trois étrangers seulement ont été admis (MM. Bertrand et Colonne, de l'Opéra, avec M. Victor Wilder), Mm0 Wagner vient de réunir à sa table M. H. Stewart Cnamberlain, le plus autorisé des commentateurs du maître, comme on sait, les chefs d'orchestre Mottl, Hermann Lévv, le ténor Van Dyck et les principaux interprètes des quatre œuvres représentées cette année : Parsifal^ Tannhssuser ', Tris ta 11 et les Maîtres chanteurs.
Ce banquet d'initiés n'est pas sans rappeler les agapes suprêmes où se réunissaient les premiers chrétiens avant d'être livrés aux bêtes. Les bêtes, c'est nous.
Une indiscrétion du télégraphiste me permet de prendre connaissance de la dépêche qu'envoie à son journal l'Ouvreuse du Cirque d'Eté. Je la recopie :
vn M'y voici donc, àBayreuth ! Je retrouve cette Mecque du wagnérisme — la Mecque plus ultra — eu- lieu saint où, jeune encore, (ayant d'être ré* duite, par des malheurs immérités, aux modestes fonctions que j'exerce sous l'œil de Dieu et de mon patron Lamoureux), je bus le lait de la Tétralogie et humai la crème de Parsifal. Longtemps je n'osai avouer ces pèlerinages, voyant que les wagnériens du plus grand volume — sans calembour, de grâce, — M, Adolphe Jullien, entre autre-, n'y mettaient jamais les pieds. Aujourd'hui (lue, sur le pont du Mein rouge, tout le monde y passe, Jusqu'aux musiciens et aux admirateurs de \\ agner — deux titres qui ne sont pas toujours
synonymes — je confesse mon vire- et me décide à vous communiquer mes impressions.
J'ai fait route avec un wagnériste (varions notre vocabulaire) qui peut passer pour le type accompli de l'espèce ; dans sa valise, à peine si deux chemises et quatre chaussettes peuvent tenir, tant il l'a bourré des Lcitfaden du rageur Wolzogen, des/^y/zr^rdcHeintz, des inquiétants commentaires de Pfohl — bien pfohl est qui s'y fie ; — il n'a eu garde d'oublier la brochure célèbre où M. de Hagen a eu l'hagénuité de croire intéresser l'univers en démontrant que le roi Marke, cocu prolixe, n'a pas plus de cinquante-neuf ans, au lieu des soixante que certains critiques à courte vue s'obstinent à lui prêter.
Mon compagnon ne sait, d'ailleurs, pas un traître mot d'allemand, mais, s'il stoppe à la Restauration il entonne, pour demander un couteau, le motif de l'Epée « Nothung » ; le thème du Cygne lui sert, faute de mieux, à solliciter de la servante — qu'il a surnommée Iseult — le classique rôti d'oie, et, au moment de régler l'addition, il attaque invariablement la fanfare de l'Or. Mieux encore : en voyant la pluie tomber il a tout de suite sifflé, aussi ferré sur l'argot que Marcel Schwob, le motif de la Lance. Bref, un joyeux drille, malgré son lumbago qui lui procure des douleurs « Filles du Rein » comme il dit. Avant de s'engager chez nous, Chevillard était un peu comme ça.
Le théâtre de Bayreuth est tout bâti de briques et nullement de brocs, malgré le désir de plusieurs Français qui aiment la bière allemande. Wagner l'a disposé au rebours du sens commun, à l'inverse de tout ce qui se fait ailleurs. Ainsi, le public entre par un grand nombre d'ouvertures latérales, de manière à ne pas faire des lieues de chemins avant d'arriver aux rangs voulus. La salle est obscure, ce qui empêche les belles dames de fixer sur elles l'attention des spectateurs im-
pressionables. L'orchestre est invisible, ce qui ôte a l'auditoire l'agrément de contempler les gesticulations du chet et de ses musiciens. L'éclairage ne se fait pas de bas en haut, par la rampe, de
te que les cantatrices n'ont plus l'air d'avoir l< s yeux scandaleusement pochés. Personne ne songe à crier Y Eut/ acte, ni à proposer frénétiquement des oranges. L'absence de claque vous contraint d'ouïr la lin des phrases; les interprètes ont la grossièreté de ne pas venir saluer le public après leurs effets, et l'on perd même l'innocent plaisir d'entendre le soufleur, éperdûment projeté nors de sa boîte, hurler la réplique au ténor à L'ouvrage. Pas de places de côté, et plus moyen, si Ton est relégué au côté cour, de se donner un torticolis pour découvrir le nez de la chanteuse réfugiée côté jardin. Pas de lustre provoquant les transpirations salutaires, pas de loges où murer joyeusement des messieurs bien élevés, à qui les dos puissants et les chapeaux ambitieux de spectatrices interdisent ogni speranza d'apercevoir, menu- partiellement, la scène. De tous côtés on entend et oh voit. C'est insensé.
Mon wagnérien est venu, comme moi, assister aux quatre pièces de la saison, aux trois, veux-je dire, car il est trop orthodoxe pour daigner honorer Tannhaùser de sa présence. J'ai la naïveté de lui laisser voir mon étonnement : «Est-ce que vous croyez que je vais me raser au septuor?» me dit-il, imitant ainsi le mot de M. Massenet quand Mlle Pacary, au Conservatoire, voulut lui chanter un morceau de la Damnation qu'il lui persuada de remplacer par une Sitation du Roi de Lahorc. La jeune muse trouva que le conseil avait du prix, |iii lui valut le sien, sans douleur. Passe-moi le Massenet, il n'y aura pas de casse.
A pein<- avais-je inscrit mon nom et ma qualité sur la Fremdenliste déposée chez tous les logeurs par une police prévoyante, que l'on me prodigua les marques de la considération la plus
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flatteuse. Deuxheures après mon arrivée, M'" C<>sima-Wagner qui âe tord cliaque lundi d'hiver que le bon Dieu fait (chaque mardi, plutôt, à cause de la poste) en lisant mes « Lettres » dans X Echo de Paris, m'envoyait sa voiture pour m'amener à Wahnfried, le repos des Vannés, comme ce nom l'indique; M. Yon Gross, legrand logeur, M. Fuchs, le grand régisseur que nul artiste ne se permettrait d'envoyer faire fuchs, et quelques patrons 'de l'Œuvre... pas le mien, hélas, venaient me présenter leurs hommages; un magnifique bouquet de M. Van Dyck, 12, Alexanderstrasse, parfumait ma chambrette. On me gâte.
En vérité, je me plairais ici, mais l'ennui, c'est qu'au théâtre de Bayreuth, remarquable d'ailleurs à quelques autres égards, il n'y a malheureusement pas d Ouvreuses... »
Bayreuth, 22 juillet. — Derécentstravauxont . appris aux musicographes français le nom de Nietzsche, qui, après s'être affiché wagnérien sans mesure, puis antiwagnérien forcené, philosophe aujourd'hui dans une maison de fous (Disette... non temnere divos). La plus curieuse brochure bayreuthophobe de cet aliéné affirme avec une spirituelle mauvaise foi que tous les drames de Wagner reposent sur l'idée de rédemption : Tannhœuser , c'est le viveur rédimé par une petite fille vertueuse; Parsifal, c'est la coureuse rachetée par un coquebin. Sur cette donnée il s'espace.
Certes, il y a autre chose dans le drame sacré, mais on conçoit l'effarement d'un spectateur médiocrement enclin au mysticisme devant la légende empruntée à Wolfram d'Eschenbach, ce Graal où fut recueilli le sang du Crucifié, cette lance de Longinus arrachée aux mains pécheresses d'Amfortas par la magicien Klingsor, cette blessure inguérissable qu'avive la quotidienne célébration des rites — la Cène à faire.
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Aussi bien, pourquoi discuter? Parsifal* est entre dans la gloire; durement cahote il y a dix ans, même par le wagnérien Schuré qui l'appelait «œuvre de sénilité», on s'accorde aujourd'hui à le traiter d'œuvre de sérépité. Les beaux travaux de M. Alfred Errist, en France, ont amené ce résultat, en même temps que le drame était popularisé par les commodes études explicatives de Heintz et Wolzogen. Ce dernier jouit d'une vogue considérable', encore que l'extrême gauche du wagnérisme intransigeant lui reproche de trop s'attacher «au courant inférieur de signification », tandis que le malicieux Berlinois, Paul Lindau, regrette narquoisement de le voir bourrer ses phraavec tant de conscience que ce digne homme sera obligé, s'il voyage avec elles, de payer un fort excédent de bagages. Ces gloses, bien entendu, ne s'accordent guère; dans tel motif du troisième acte, Hans von Wolzogen voit la purification, Heintz une lutte douloureuse: embûches tendues aux hésitants incapables d'admirer sans cornac, et qu'il faut avertir de faire du fracas à tous les beaux endroits qui méritent des Hocli \
Qui n'a pas entendu Parsifal à Bayreuth ne l'a point entendu; M. Chevillard, qui se connaît en pons orchestres et applaudissait hier â tout rompre, ne nie démentira pas : pour l'interpréter, cette incomparable musique, il taut l'incomparable orchestre dirigé par M. Hermann Lévy, dépositaire des traditions wagnériennes et de la pensée du Maître. A peine les trompettes — qui remplacent sans nul désavantage la sonnette de l'entracte — ont-elles lancé leur appel (Thèmes de la Cène, de Parsifal, puis du Graal), que l'immense salle se remplit (1 une foule silencieuse : pas un mot; l'obscurité tombe, le rideau s'ouvre, l'enchantement Commence...
Si jamais je deviens curé de Bayreuth, j'instal-
lerai des confessionaux à la sortie du théâtre ; on
les assiégera pendant les entractes. Et des sceptiques même s'v présenteront, émus par ces harmonies ineffablement religieuses « qui rappellent la première communions, comme le disait naïvement, tout en larmes, une charmante Munichoi-e du meilleur demi-monde, en gagnant le buffet pour se consoler avec une solide tranche de veau à la compote de fraises.
Est-ce donc la perfection? Non. Mmo Mailhac, Kundry admirable de grâce perverse pendant la séduction et d'humilité repentante au dénouement, manque de sauvagerie au premier acte et manifeste bien tranquillement le désespoir où la devraient jeter les ordres infernaux deKlingsor, magicien obèse. Amfortas joue à l'italienne, avec plus de gestes que de voix. Gurnemanz (Grengg) écuyer fidèle, esprit fruste, causeur prolixe, fait preuve de bon vouloir. Quant aux Filles-Fleurs, elles jouent juste, elles chantent juste l'adorabl scène où la volupté de leurs invites caressante s'enlace à l'héroïque motif de Parsifal ; des cri tiques ont comparé l'appel des filles du Rhin à celui qu'adressent ces tentatrices fleuries au Pur (rein) ; elles seraient alors, elles aussi, des Reiutœchter (puissent les wagnériens me pardonner cet irrévencieux à peu près!) Pourquoi- faut-i" qu'elles soient si déplorablement coiffées! Pour quoi faut-il qu'elles arpentent avec de si grand pieds leur jardin magique piètrement peint pa Jukowski, qui pourrait prendre leçon de notr compatriote Gervex, un des plus chauds partisan de Parsifal. . . ?
Parsifal-Yan Dyck, bien connu du public pari sien, fait fureur ici : c'est justice. Sa prononciation très défectueuse quand il commençait à jouer ei allemand, est devenue excellente, sa voix es restée parfaite, et l'on ne saurait trop louer s sobre et puissante mimique, soit qu'il s'arrache la dangereuse compassion de Kundry, soit qu'i
arrête d'un grand geste tranquille la lance tombée au pouvoir de Klingsor, la sainte lance que le bon écuyer Gurnemanz désigne par cette épithète touchante, quoiqu'un peu longuette peut-être : wundenwundervollenheilig .
A titre de curiosité, voici le jugement porté par l'Ouvreuse sur Pursifal: Etrange et magnifique spectacle, musical, poétique, symbolique, catholique, tout ce qu'on voudra, mais pas schopenh'auérien, malgré l'assertion de Schuré. Devant de telles splendeurs, le snobisme international qui fleurit autour du Théâtre- Wagner se fait du moins respectueux et presque attendri. J'ai vu pleurer sur leur épingle de cravate, — unGraal minuscule (4 marks avec l'écrin) — de jeunes wagnériens qui vont s'orner, pour Tristan, de bijoux représentant les deux philtres; sans doute, quand ils viendront entendre les Maîtres Chanteurs à l'Opéra, ils arboreront le portrait de Victor Wilder traducteur sympathique mais brabançon susceptible, très préoccupé du Gand dira-t'on.
Bien qu'antisémite comme M. Drumont, mais avec un talent plus personnel peut-être, Wagner chérissait Calm... non ! Hermann-Lévy, l'excellent capellmeister grisonnant et basané qui dirige en chemise les exécutants à demi nus de Pursifal. Je me hâte de calmer votre émoi, chères sœurs, en vous rappelant que l'orchestre, invisible lui-même, it seul constater que son chef énergique ne manque pas de poil. Vous me suppliez de vous expliquer la pièce? Soit.
Acte i. — Gurnemanz, écuyer plutôt raseur que tranchant, narre quelques faits divers à dés pages, parmi lesquels j'en remarque deux, joués par de très jolies fillettes — des «Pages d'amour», dirait Zola; on aimerait à les feuilleter. Le vieux leur explique, plus longuement, l'histoire duGraal, que Lonengrin essaya de faire comprendre, l'automne dernier, aux abonnés de l'Opéra, malgré
M. Marcus Allard et ses farouches Mirmitrons mis en fuite par Hector Lozé.
Voici venir Amfortas, roi triste, mais adonne à l'hydrothérapie ; il souffre, pour avoir, malgré serments, fornique avec une belle inconnue qui le rendit malade et qu'il n'a point revue (que le nom de Ricord est triste au fond des bois!) Ce rôle a deux titurel, pardon, titulaires, le bon Scheidemantel, allas Manteau-de- Séparation, et un certain Kashmann, de Milan, Reichmann ayant élevé des prétentions trop rap'aces. Comme je faisais remarquer à H. S. Chamberlain que ce chanteur de Milan n'est pas un aigle, le grand wagnérographe, qui ne s'orfraie pas pour si peu, m'a répondu : « Caustique Ouvreuse, encore un de vos tours!» Et il m'offrit un verre de bière, mais pas du Faucon. Ouf !
Saluons Parsifal, le beau Van Dyck — Ha! er ist schœn, der Knabe ! — qui tue les cygnes après s'être fait traîner sur l'eau par eux, et finit par en donner du plus profond repentir. Touché, Gurnemanz le conduit au Temple, ou plutôt attend' que le Temple vienne à eux (car le décor marche comme le Temps, le Progrès et le Fromage), un Temple miraculeux avec chants et gaz à tous ies étages, où Pèlerine-d'Adieu dialogue avec son père, plongé dans la bière — Clarence préférait le Malvoisie. Parsifal n'y compreud goutte, ainsi que la plupart des wagnériens présents ou absents.
ACTE II. — Dans un immense magasin de fleurs artificielles, assez mal assorti s, tenu par Klingsor, soigneusement dissimulé derrière le comptoir où se règLe l'addition, Van Hyck est assailli par un troupeau de jeunes beautés perverses et rieuses, i< les joyeuses commères de Klingsor», chuchote un Anglais dont les facéties vont de mal en Shakespeare; elles sollicitent ses désirs de luxure et d'économie — wir spielen nicht um Gold — ce que le bon Mac-Nab avait familièrement traduit : <s C'est à l'œil qu'on consomme ». Edouard Dujar- .
din, père d'Antoma, s'étonne, en contemplant les Floramyes, que Wagner ait cru devoir pasticher avec tant d'impudence le Chevalier du Passe. Survient Kundry à la .rescousse, prodigue de calembours allemands, guèbres et musicaux; elle aguiche le joli jeune homme, l'appelle Falparsi, Falparlà, Parsifal, un tas de noms d'oiseau, et lui campe sur la bouche un baiser si suggestif que le jouvensot ébloui comprend tout et change d'allure ; un vrai baiser ae Damas. Il lance le motif duGraal, en pleine poitrine, à ce chapon de Klingsor qui se croyait vainqueur — ah ! le bon billet qu'a le Châtré ! — et sort en faisant danser sa lance comme celle du panier de ma cuisinière
ACTE ni. — Un entassement de merveilles, comme les deux précédents, du reste. Gurnemanz lui-même finit par comprendre. Tout Bayreuth pour Yan Dyck a les yeux de Kundry ; comme ce gaillard-là baptise bien ! Le décor, qui avait marché de gauche à droite, va maintenant de droite à gauche, comme Dugué de la Fauconnerie. Paletot-du-Départ se surpasse; en récompense, il est désinfecté par l'antisceptique Parsifal, nommé Prince de Graalà sa place : les Anglais de l'assistance se réveillent et approuvent.
BAYREUTH, 23 JUILLET. — « Au milieu du duo • d'amour de Tristan et Iscult, j'éprouvai cette folle rage de l'enfant qui, désespérant d'apprendre la leçon qu'on lui a donnée à étudier, trépigne et pleure, ferme son livre avec colère et le jette bien loin de lui... mêlant au hasard les mots allemands et les phrases les plus bizarres ; je poussai des cris inintelligibles, des sons inarticulés, incohérents, sain' âge s.. . ^
Ce n'est pas moi — Dieu m'en garde ! — qui ai manifesté à grand fracas mon aversion pour Tristan, mais bien un écrivain, je dirai même un musicien, que l'on prétendait pourtant,à l'époque où il écrivait ces lignes rageuses, entaché de wâgné-
risme : le très distingué compositeur de Sakountala et de la Statue, M. Reyer, Hier, personne n'a pousse de cris inintelligibles pendant la leprésentation (sauf le tenon, les pèlerins de Bayreuth ont écouté avec le plus respectueux silence magnifique et, on peut l'avouer, interminable duo du second acte. A entendre cette immense mélodie ininterrompue, car, comme l'a dit un jour M. Massenet, la nouvelle ponctuation musicale ne comporte plus ni points ni virgules, je soupçonne plus d'un auditeur de s'être ennuyé ferme; j'affirme que pas un n'a osé en convenir.
Ce duo résume la partition tout entière, il est à lui seul toute une partition, merveilleuse et touffue, furieusement voluptueuse et furieusement longue, hymne sublime du désir inassouvi pour les uns, pour d'autres transcription grandiose de «Si cette histoire vous ennuie...», ruisselant de splendides audaces musicales (c'est là que les voix du ténor et du soprano réalisent cette série d'intervalles de septième qui ont scandalisé M. Saint-Saëns), insupportable par sa poésie encombrée de subtilités métaphoriques où fourmillent les expressions déroutantes créées par Wagner, les formidables mots composés, comme le Nie-wieder-erwachen- \L'aJmlos hold-beïvusster Wunsch de l'Hymne à la nuit.
Peut-être, d'ailleurs, fallait-il ces fastueux développements, pour remplir les 400 pages de la partition, ca'r le sujet se fait remarquer par sa grande simplicité : Tristan aime follement la belle Iseult, épouse du roi Marke, bientôt averti de infortunes conjugales par Melot. Ce traître blesse Tristan qui meurt. Iseult ne peut lui survivre.
J'ai cité l'opinion de M. Reyer; sait-on que Berlioz lui-même a nié les indéniables splendeurs de Tristan ? Dans le prélude, il n'a voulu voir qu' «une sorte de gémissement chromatique rempli d'accords dissonnants, dont les longues appogiatures, remplaçant la note réelle de l'harmonie,
augmentent encore la cruauté». Que les temps sont changés ! Sans parler de Bayreuth, n'est-ce pas à Paris même que, chaque année, au Cirque d'Eté, M. Lamoureux fait applaudir cette symphonie troublante, glorifiée par M, Alfred Erns't en une page du plus émouvant lyrisme, célèbre en Allemagne : « Des tendresses palpitent, des fièvres s'allument, une confusion de douleur et de ravissement, do désirs, d'appels, d'étreintes, grandit, lente et formidable, sous les ondes toujours renouvelées de la mélodie...»
On nous a servi un Tristan fourbu, M. Vogl ; son organe rauque a tait merveille, je le reconnais, au dénouement, dans la longue et touchante plainte du héros moribond; mais, pendant les deux premiers actes, ses amis craignaient qu'il ne fût contraint d'abandonner la partie, et moi je l'espérais, car Parsifal se trouvait dans la salle, et quelle admirable interprétation nous aurions acclamée, Van Dyck et la Sucher !
Elle est admirable de mimique, cette blonde et fière Iseult; sa voix puissante, qui éclate en furieuses imprécations quand elle appelle la mort, sait s'adoucir avec des caresses innnies pour le dernier hymne des amours éternelles, pleuré sur le corps de son amant expiré. — Après la représentation elle fit son entrée dans le restaurant du théâtre, pour y chercher un souper bien gagné. isation : tous les hommes debout, criant : lutrrah ! c\<-> wagnériennes se jettent à son cou, pleines de Gemiith ; je m'approche, c'est une forte brune, quinquagénaire. Ali! mes illusions...
Au mot de Massenet sur la ponctuation musicale il tant un correctif. M. de Saint-Auban, dans son ix Pèlerinage à Bayreuth, raconte que Wagner repondit sévèrement, très sévèrement : vs Quand, du haut d'une falaise, on contemple l'Océan, y a-t-il dis points et des virgules? NN
L'Ouvreuse, à qui je communiquai mon article, railla beaucoup mon enthousiasme pour la Sucher,
et les lignes qu'on va lire prouvent surabondamment qu'elle est loin de le partager : «Ils arrivent! ils arrivent! le flot des visiteurs s'épaissit tous les jours. Les cochers de Bayreuth qui n'attellent déjà qu'une rosse aux voitures en comportant deux vont être forcés ne plus employer qu'un canasson (c'est le terme wagnérien) pour deux véhicules. A la Banque Feustel, M. von Gross, ; de plus en plus hérissé, reçoit à coups de boutoir les quémandeurs de places. En revanche, autour du théâtre, à la Conditorei où l'on débite par tranches des gâteaux au chocolat infectés de cassonnade, dans les « Restaurations » que ne* décrira nul Vaulabelle, jusque dans les bois de pin — ô les jolies myrtilles violettes, ô les exquises petites fraises que j'ai cueillies-là ! — les naturels du pays, pauvres mais roublards, vous glissent dans la main d'excellents fauteuils pour la modique somme de 60 marks l'un, soixante-quinze francs en langage de chrétien, Alas poor Tristan ! nous sommes ici captifs au pays du roi mark...
Car c'est Tristan que l'on nous a servi ; vous connaissez cette touchante légende armoricaine, comme les huîtres, prestigieusement transformée par Wagner, de la blonde Iseult et de son chevalier, leur amour longtemps contenu, le sacrifice de la vie fait à l'honneur, au devoir, à la passion sans espérance, immolation rendue inutile par Brangaene qui substitue au philtre de mort le philtre d'amour — le seul philtre permettant de boire l'eau de Seine sans être incommodé — la cruelle attente, la réunion suprême en cette mort j tant désirée. Vous savez tout cela, lecteurs illustres, musiciens très précieux. Mais peut-être ignorez-vous les interprètes actuels. Or sus, oyez :
Isolde, c'est Mmc Rosa Sucher, pour laquelle les hommes s'arrachent les cordes vocales à force de crier, les femmes déchirent leurs gants — huit trois quarts quand elles se serrent — à force d'applaudir, non pas au théâtre, où un pieux recueil-
Jement est de rigueur (Wolzogcn, il y a quinze jours, foudroyait de chut ! indignés ce pauvre Bertrand qui, se croyant dans son Opéra, avait l'audace d'éternuer), niais à la « Restauration ^ avoisinant le temple, quand l'amante de Tristan v pénètre, le rideau fermé, pour avaler la moindre des choses, trois côtelettes de cochon à la compote de cerises, par exemple. Cette petite comédie d'enthousiasme délirant, dont la spontanéité est réglée à merveille, se reproduit, chaque soir de Tristan, sur le coup de dix heures huit minutes, heures de Berlin.
La Sucher, forte fille, aux puissantes... (voiries ïambes de Barbier, pas Jules, celui qui avait du talent...) blonde à la scène, brune à la ville, pos-
de une voix splendide et une profonde inintelligence. Deux raisons pour qu'elle fasse fureur. Pas un geste spontané, rien qu'une leçon bien apprise, récitée consciencieusement, avec une affectation de chaleur qui rend le tout glacial. Malien, mes enfants, aura été la seule Isolde de Bayreuth, et ceux qui l'ont vue, fille farouche et superbe, vivre ce rôle sublime, ceux-là demeurent indifférents nux laborieux s violences de l'actuelle diva, chère aux dilettanti de l'Amérique du Sud ss Rasta Diva » comme on chante chez le roi Umberto. M "" Sucher, qui porte un joli nom de fleur — Rosa, la Rose — passe pour une excellente Hausfrau. (Une traduction littérale de ce mot composé en donnerait une idée tout à fait inexacte). Je le crois volontiers, je l'en félicite même, mais, décidément, on ne peut pas tout avoir.
Assez parlé de fleurs, passons à l'aphone. C'est g] que je veux dire. Supplice et miracle à la fois ! \ oici un ténor — si j'ose m'exprimer ainsi — obligé de remplacer l'art du chant par une conversation vive et animée, tellement l'usure de sa voix complète. Mais c'est un si vrai, un si grand artiste, que, seul de tous les Tristans exhioés à
yreuth par M,no Wagner, il donne X attitude du
rôle. Tamberlick de la mimique passionnée, il lance Y ut dièse avec ses bras éloquents. Ce qu'il peut « dire » il le dit comme personne ne le dit et ne le dira jusqu'au jour où un nouveau Schnorr nous sera révélé. Ce jour-là, Vogl a galère !
Quelle grue puissante (je ne parle pas de Potà-Tabac, rassurez-vous) a pu hisser Plank-Kurvvenal sur le vaisseau du premier acte — où un matelot, suspendu dans les vergues, chante une cantilène dont la phrase initiale reste également suspendue, mais sur la dominante ? Peut-être ignorez-vous Plank. Figurez-vous Dailly fondu avec Dumaine, aggravé ae Blowitz ; à peu près comme la fameuse recette du canon, c'est une voix de basse, avec beaucoup de lard autour. Quand il court, pour apercevoir Isolde, en criant : « Vlà l'paquebot ! » (en allemand) le théâtre tremble; plus habile à nous émouvoir qu'à se mouvoir, cet écuyer fidèle, énorme et court (wenal) devient presque agréable quand il n'est pas obligé de remuer le petit doigt.
Le roi Marke, Doering, a une voix formidable, mais aussi peu juste que l'appréciation de Bellaigue sur les Troyens. L'infortuné monarque, conjugalement prédestiné à la couronne de Cornuailles, et que Tristan met dans une passe difficile — le détroit de Doering — vient surprendre sa femme et son ami, très enlacés, à la tête de quelques seigneurs bien mal fichus, des gentilshommes de contre Mark, et le traître de la chose pousse des cris qui n'ont rien de Melotdieux.
A Brangaene, citons du Molière : « ... Vous êtes, ma mie, une fille suivante. Pas assez forte-engueule, oh non ! mais bien disante ». Et révélons que l'orchestre, presque toujours excellent, fut au premier acte un peu mollasse.
BAYREUTH, 24 JUILLET.— Pas de représentation hier: Mme Cosima Wagner avait invité un certain nombre de wagnériens, ou se croyant tels, à passer
la soirée dans sa villa de Wahnfried ; inutile d'en recommencer la description, faite cent fois: portraits du maître sur tous les murs, cartouches encadrant des scènes de la Tétralogie, orgue américain à tuyaux dorés du goût le plus chicagrotesque, imposantes partitions d'orchestre chargeant tous les pianos, l'encombrement de ce mu wagnérien est resté le même ; c'est le même portier qui vous reçoit, en tenue d'opérette : feutre calabrais, uniforme vert, boucles d'oreilles, et l'affabilité n'a pas changé non plus, que Mmo Wagner témoigne à tous, spécialement aux Français.
11 faudrait insister sur cette faveur particulière avec laquelle nos compatriotes sont accueillis dans l'hospitalière demeure. Sans doute parce que le maître écrivit un jour qu'il serait joué en France mieux que partout ailleurs, sa veuve — qui parle notre langue comme une Parisienne — trouve pour chacun de nous un mot aimable ; son maigre visage austère rappelant celui de M"10 Jouassain s'éclaire, à notre entrée, d'un cordial sourire ; elle s'applaudit du succès « inespéré » que trouve à l'Opéra Lohengrin « si bien conduit ». (Elle ignore que "M. Lamoureux fut trop tôt remplacé.)
mme son fils Siegfried, qui demande aimablement à faire la connaissance de chaque Français, comme sa iille la comtesse Gravina, elle nous promet une complète surprise quand nous entendrons Tannhœuser v% jusqu'à ce jour si cruellement mas-acré sur les scènes allemandes ».
Evidemment, l'exaltation de cette œuvre de jeui l<s4.V> est à l'ordre du jour. D'une étude
emment publiée par M. S. Chamberlain il ressort que ce drame, chéri par Wagner d'un amour singulier, peut être rapproché de Parsifal (!). Tandis que M. Vincent d'Indy — dont l'absence était déplorée à Wahnfried hier — regrettait un jour, paradoxalement, que ss trop de musique vînt gâl sublime poème », le plus
intransigeant -des wagnériens purs, M. Charles
Bonnicr, n'hésite pas à écrire : « Œuvre de miracles, dont la réalisation même par son auteur a été le plus grandi. vs
On a été, hier, très sobre de musique. Mmc Joachiin, la femme du violoniste, a chanté trois liedkr de Schubert, merveilleusement accompagnée par un homme trapu, figure énergique (ressemblant au compositeur Marty), le capellmeister Mottl, à qui est confiée la direction de tout le répertoire wagnérien, sauf celle de Parsifal, réservée à Hermann Lévy. On a poliment applaudi et le prince Guillaume de Hesse a félicité la cantatrice ; mais ni Iseult Suchcr — tant pis! — niBrangacne Staudigl — tant mieux! — ne se sont fait entendre. Et Van Dyck, au lieu des fragments de Tristan qu'on implorait, a prodigué au comte Louis de Romain, importateur du wagnérisme dans Maine-et-Loire, et à M. Gaston Jollivet, de joyeuses anecdotes.
Il y a trois mois, une petite note sournoise se glissa dans plusieurs journaux : M. Bertrand avait l'intention de monter les Maîtres ■ Chanteurs ; mais il comptait égayer ce texte, trop germanique, à l'aide de quelques plaisanteries bien parisiennes fournies par M. Albert Millaud. Or, il m'a été affirmé que nous n'aurions pas la joie de voir cette collaboration Wagner-Millaud. En mars 1893, ^es corporations défileront à l'Opéra, je ne dirai pas conformément au texte de Wagner, mais du moins à la traduction que M. Victor Wilder en a confectionnée. Walther, ce sera M. Van Dyck, engagé pour trois mois à Paris, et qui donnera aussi quelques reprises de Lohengrin ; dans Hans Sachs, M. Lassalle retrouvera les succès que ce rôle magnifique lui a valus à Londres. Les études vont commencer sans retard ; M. Bertrand a déjà commandé aux décorateurs allemands la belle lune, énorme et gouailleuse, attirée, on dirait, par le prodigieux tapage harmonique — grouillement des foules encolérées, mêlée musi-
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cale, bataille de motifs — qui tonne à la fin du deuxième acte ; la lune goguenarde, amusée d'éclairer la stupéfaction du veilleur de nuit en montant, très lente, se poser sur la pointe du clocher de Nuremberg, « comme un point sur un I. »
Soyons complet: au buffet de Wahnfried, on offre des fraises, d'immenses chopes de bière, de la gelée de groseilles, des sardines à l'huile. Il y a des gens qui mangent de tout.
L'Ouvreuse reproduit, en la blâmant, l'humoristique appréciation portée par d'Indy sur la musique de Tannhaeuser ', et, du même coup, elle daube ceux qui déprécient ce péché de jeunesse de Wagner, et ceux qui l'exaltent aussi. Oyez :
Beaucoup de wagnériens qui ne s'indignèrent pas quand un barnum lyonnais bousilla Tannhaeuser sont marris de le voir magnifiquement exécuté à Bayreuth ; — ces marris me font toujours rire.
Tannhaeuser, c'est la pomme (pour me conformer à l'étymologie du nom, je devrais dire la pomme de pin) de discorde jetée parmi les mélomanes. Tandis que tous les musicographes intellits — je ne fais aucune allusion aux gens du Ménestrel — * s'inclinent devant Parsifal, un gros de protestataires refuse de plier le genou devant ce \n péché de jeunesse ^> du dieu. — NOTA. On appelle <x gros » un parti peu nombreux; la langue française a de ces gaieté
Cette société de négateurs semble un peu mêlée : d'Indy la dirige, d'Indy, compositeur souvent chaleureux, quoi qu'on en dise, mais fumiste à froid, adorant faire résonner le carillon de ses plaisanteru - d'indynabulantcs, par exemple : « Beau poème, Tannhaeuser, fâcheux qu'on l'ait abîmé avec une telle musique. » Rappelons à Vincent qiu- Piilet le précéda danscette voie farceuse, Léon Pillet, inoubliable par l'idée vrillante de confier le livr< t du Vaisseau-Fantôme à je ne sais plus quel I Hetsch qu'il avait remarqué, distingué, « I )ietsch, celui qu'il trouvait aima-a-able ». Aux côtés de
d'Indy, bataillant contre Stuart Chamberlain, j'aperçois cette Tête-Ronde de Fiat, spirituel quand il le veut (spiritus Fiat ubi vult). Et pr< que toute la jeune musique contemporaine s'affiche tannhaeuscrophobe. Je ne parle pas d'Alix Fournier, puisqu'il a pris soin, s'il faut l'en croire, d'écrire une Stratonice « plus avancée » que Tristan ; l'ami Messager considère Elisabeth, amante ingénue de Tannhaeuser, comme une dinde lancinante, et ne lui envoie pas dire qu'elle sert uniquement de repoussoir candide à l'oncle Hermann, à dessein de faire passer le spectateur, comme le veut Boileau, « du landgrave au doux »; pendant le duo du second acte, Georges Huë souriait méphistophéliquement, car lui aussi méprise tous ceux « qui veulent élever un gigantesque Tannhaeuser sur le cimier d'un petit Par sifai », huenanimement ; Wilder , lui-même , perce de ses sarcasmes les mieux barbelés cet opéra qu'un autre a traduit... mais Wilder veut que je le laisse souffler jusqu'à la première des Maîtres Chanteurs à l'Opéra. Ça pourra durer quelque temps. Il y a bien aussi M. Mercieux, suppléant de Stoullig au National, mais comme il voudrait que l'on jouât Parsifal sans les paroles, il me semble négligeable.
On sait assez que les adorateurs de l'œuvre, sont Ernst-le-Passionné, Schuré-le-Nébuleux, et enfin, le farouche Bitterolf-Charles-Bonnier, dont la vigoureuse admiration pente sur l'outsider Tannhaeuser, comme sur la Tétralogie, très demandée sur le Ring, comme Une Capitulation qu'on pourrait, peut-être, déclarer «forfait». N'oublions pas Auguste Durand (délesté de Schcenwerk), éditeur de l'œuvre.
Et toi, mon Ouvreuse? demandez-vous. Que vais-je répondre ! Evidemment, le pèlerinage à Rome me transporte; évidemment je n'aime guère la coda, à tournure de strette, du « Septuor à l'italienne » qui ne vaut pas la coda pour le pendre. Mais il m'est impossible de dire franchement mon
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admiration pour l'un, mon inquiétude devant l'autre. Mon Dieu, quelle guerre cruelle ! Je sens deux homme- en moi! C'est beaucoup pour une seule ouvreuse.
Le ténor Gruning, dont la voix fourbue scande à merveille l'épuisant compte-rendu (du record Wartburg - Rome (aller et retour) manque un peu d'entrain pour chanter les voluptés damnables du « Yenusbcrg » — en latin médical, Mons Veneris. Il représente avec beaucoup de naturel l'impatience énervée que doit ressentir un gaillard chéri des déesses, chatouillé par le thème du désir qui frétille à l'orchestre, tandis que, pour complaire aux oies aristocratiques de l'assistance, idéalisent, et coupent des poils en quatre, une demi-douzaine d'amateurs, parmi lesquels je signale un nommé Reimar, dont le platonisme évoque un souvenir de La Fontaine : « Le Reimar qui a la queue coupée. »
l ne terrible tradition exige que, déchiqueté de contrition, il reste étendu sur le sol de laThûringe, idu tout de son long, aussi étendu qu'une fervente homélie de M. Paul Desjardins, gonfalonnier des Compagnons du Devoir, et raseur sans pair, mais non sans impair. Ainsi répandu, il
Eousse drs notes fausses comme les dents de la elle Mmo X...
Au finale, le verjus des soprani, allié à des basses farineuses, produit un mélange que je qualifierais volontiers de détonnant.
Quant à la Bacchanale, c'est la Zucchi qui en a réglé les dérèglements. L'ex-Sieba de l'Eden a prodigué les audaces de groupements, les pères ingéniosités de mimiques; on voit tout de suite que le Vénusberg est situé non loin de Cythèr la route de Lesbos.
Allemands s'extasient devant M"1' "Wiborg, la trop pétillante Elisabeth de l'histoire. Avec ses yeux inviteurs et sa boue]-- hospitalière, 0 tte petite brunette, absurde dans un rôle de vierge
expirant au dernier acte — mais sans suicide, malgré le dire de M. Adolphe Jullien — pourrait I tenir une place honorable parmi nos chanteuses d'opérette, presque toutes marquées.
Dans le royaume des aveugles, les wiborgn sont rois
BAYREUTH, 25 JUILLET. — Pas heureux, le premier acte de lan%hseuser\ Dès l'ouverture, un accroc : les trombones qui mugissent le thème des Pèlerins ralentissent leur mouvement, les violons attaquent trop vite leur dessin descendant (em- , prunté au finale de Roméo et Juliette de Berlioz). C'est à se croire aux folâtres représentations du théâtre de Lyon! Mis en goût, les pieux voya- I geurs entonnent leur chœur un demi-ton trop bas, péché qu'ils feront bien de confessera Rome, avec les autres, pour obtenir une absolution « en bloc», comme on dit ici, car les mots de M. Clemenceau passent la frontière. Puis un succédané de cor anglais nasille piteusement le petit lied du berger ; quelle différence avec le corniste Richter que nous avons entendu, dans Tristan, jouer avec tant de charme mélancolique la vieille mélodie — die alte Waise — dont la plainte éveille l'amant d'Iseult endormi, brûlé de fièvre, parmi les ruines du château de Caréol, au bord de la mer grise. .
Ces fautes, tous les Français à qui j'en ai parlé I les avaient remarquées : musicographes comme M. Charles Joly, directeur de la Grande Revue, compositeurs comme M. Georges Hue, ou simples amateurs de musique comme M. Jacques Normand ; pas un Allemand n'a voulu, s'en apercevoir. Quant aux Anglais, je n'en parle pas. Sauf de très rares exceptions, ils viennent ici par genre, charmés seulement par Haendel, qui est pour eux une institution nationale, comme le rosbif; peutêtre même, dans les oratorios bibliques de ce maître massif, goûtent-ils surtout les paroles.
Un mot encore sur cette ouverture qu'un fer-
vent admirateur, M. Pfohl, voudrait entendre jouer à la fin de l'opéra, — tous les goûts sont 'dans la nature; l'élégant et prolixe Mendelssohn la daubait dédaigneusement; le profond Schumann ne la goûtait pas davantage, voilà pour les musiciens; quant au poète Grillparzer, il la déclarait terrible pour ses oreilles et y trouvait facétieusement l'image de la guerre d'Orient : les trombones représentant le courage russe et les trémolos de violons l'effroi des Turcs. Il n'est pas inutile de rappeler ces niaiseries germaniques, alors que la presse allemande les passe sous silence, avec soin, pour maudire uniquement les huées dont, en 1861, Tannhœuser fut couvert par les membres du Jockey, gorgés <\ de Champagne et de pâtés », raconte un commentateur de Leipzig, mangeur solide, qui ne semble pas soupçonner les dyspepsies distinguées de nos clubs aristocratiques.
L'impression de monotonie qui assombrissait le premier acte — malgré l'éclat et la verve, presque excessive, de la Bacchanale — s'est dissipée au second; l'arrivée des seigneurs invités à la Wartburg est merveilleusement et minutieusement réglée; l'entrée des chanteurs, lesévolutions des petits pages qui recueillent les noms dans une coupe d or, toute cette mise en scène a été indi-
3uée et dirigée par M™0 Wagner dans ses moinres détails. Je n'en connais pas de comparable. Le morci au de concours de Wolfram, quelconque dans la traduction française, m'a paru, dans le texte original, d'une poésie absconse. Ce noble amour qui, avec une angélique beauté, pénètre, envoyé de Dieu, au plus profond de l'âme et conduit dans 'a région où brille l'étoile éternelle, c'est du germanimatias triple ! Pendant que ce symboliste du treizième siècle raffine, Tannhœuser ;it>- sur son escabeau, des motifs de la Bacchanale, très dynamiques, sourdent de l'orchestre, •xitent, finissent par le pousser on avant; il n'y tient plus, et d'une voix frémissante, il entonne
alors devant ces abstracteurs de quintessence l'hymne du Venusbcrg, scandaleux, enflammé, weberien, et pas distingué pour un sou.
La longue et splendide mélopée du pèlerinage à Rome, au troisième acte, a été dite avec une tristesse pénétrante par le ténor Grûning, un grand gaillard, bien découplé, ressemblant à l'acteur parisien Delaquerrière, et coiffé d'une perruque Louis XIV, qui a mis en joie le peintre Jacques Blanche. Qu'il ait fâcheusement détonné quand, accablé de contrition, il chante étendu tout de son long à terre, cela prouve seulement que la Théorie du Chanteur devrait contenir ce paragraphe : « La position du ténor couché est plutôt défavorable à la bonne émission de la voix», reut-être devrait-il jouer plus violent. La violence est la caractéristique du personnage du Tannhaeuser, cet homme des superlatifs qui se rue avec une égale frénésie dans la damnation et dans le repentir; Wagner a recommandé que l'interprète de ce rôle écrasant fût « extrême » dans la joie infernale comme dans le repentir.
Mrac Mailhac est une fort agréable Vénus; M. Scheidemantel un Wolfram très digne; élève de Stockhausen qui chanta l'opéra-comique à Paris, avant la guerre de 1870, il possède une diction que la plupart de ses camarades ne connaissent guère : mais pourquoi s'est-il fait la tête de M. Edouard Colonne?
C'est MUo Zucchi — la Sieba de l'Eden — qui a réglé la Bacchanale. Je crois que certains détails de cette orgie, d'une volupté trop précise, ne pourraient être tolères à Paris; mais à Wagneropolis l'art purifie tout.
Bayreuth, 26 JUILLET. — Avec les Maîtres Chanteurs de Nuremberg, le premier « Cyclus » des représentations de Bayreuth se ferme brillamment; cette railleuse contrepartie du concours des chanteurs de Tannhœuser , on pourrait près-
que la comparer aux drames satvriques dont les Grecs accompagnaient leurs sanglantes trilogies pour rasséréner un peu les spectateurs, que devaient assombrir tant de forfaits, en vers. Mais il va de soi que Ton ne trouve pas, au cours de cette pittoresque résurrection de la vie allemande à l'époque du temps d'Albert Durer, l'énormité des plaisanteries carminatives lâchées par le Cyclopc d'Kuripide, dans le seul de ces épilogues goguenards qui nous soit parvenu, puisque le héros des Mcistcrsinger est Hans Sachs.
Faut-il le rappeler ? Sachs était l'ami de Luther, <n ce rossignol de Wittemberg», comme il l'appelait, dont j'ai vu, hier, la chromolithographie flamboyer aux murs de la brasserie Sammet, quartier général des vwignériens, entre celles de Calvin et (je vous le donne en mille) de Léon XIII. Erudit, cordonnier, poète, il ressemelait avec un égal succès les souliers des jolies Nurcmbergeoises et les légendes de Charlemagne enjolivées de souvenirs mythologiques. Goethe, dans sa Hans Sachscn's poetisclie Sendung, avait déjà tenté de raviver le souvenir de cette originale figure, faite de bonté narquoise et d'idéalisme pratique, l'une des plus attachantes de ce merveilleux seizième siècle.
La plupart des Français que la musique moderne intéresse, ont fait, en 1885, le voyage de Bruxelles pour applaudir au théâtre de la "Monnaie la comédie musicale de Wagner; le poète de race, qui chante <s comme l'eau murmure en coulant », insoucieux de la prosodie et de la tabulaturc, ne peut être compris des maîtres chanteurs à cervelle étroite, dont l'assemblée, chaque dimanche, discute, réunie à l'église Sainte-Catherine, les formules cataloguées, les modes hiératiques dont on a conservé les catégories limitatives : vv le ton court, le long, le traînant, le papier écolier, le rouge, le bleu, l'églantier, le bref amour, le romarin, l'arc-en-ciel, le rossignol, la couleur
cannelle, l'escargot, la fleur de mélisse, etc., etc.» Cette fougue ignorante et sublime, comment ceux qui gardent jalousement le trésor des règles immuaoles l'auraicnt-ils pu admettre? Seul, Hans Sachs, respectueux de la tradition, sait deviner la poésie de l'avenir.
L'amoureuse Eva, conquise par le chant de YValther (comme clans la célèbre pièce de Banville, la gente fille du drapier, par une ballade de Gringoire), c'est, à Bayreuth, MHo Mulder, gentille, candide à souhait, un peu épaisse, charmante quand, les strophes de son Walther l'attendrissant, elle verse des larmes heureuses; mais, parfois, elle chante faux. Hans Sachs aussi, épuisé à la fin du quatrième tableau, et trop vieux pour son rôle dont il a, d'ailleurs, dit délicieusement certains passages, par exemple la célèbre rêverie du soir de la Saint-Jean, sous les jasmins aux pénétrantes senteurs, ou sa mélancolique réponse à Eva, pendant que chantent deux thèmes de Tristan: « Sachs n'a pas voulu le bonheur du roi Marke ». Il a eu une fâcheuse absence de mémoire pendant son duo avec Beckmesser. Ce dernier, musicien consommé, a soulevé dans la salle des rires que les wagnériens purs, ceux qui officient, entendaient avec horreur ; il charge beaucoup, il a beaucoup plu. Le jeune chevalier Walther (Anthes) qu'on a l'ait venir de Franconie pour être maître chanteur, a une assez jolie voix dont il se sert mal. Et le trop sémillant apprenti Hofmùller David, semble confondre la danse de la Saint- Jean avec celle de Saint-Guy. L'orchestre, une merveille ! pas une hésitation, pas une défaillance. Les chœurs, étonnants d'ensemble et de mimique intelligente.
Il est à craindre que l'on n'obtienne jamais, chez M. Bertrand, pareille perfection ; mais ce n'est pas seulement pour celte raison que je crois les Maîtres chanteurs appelés à un « four » complet. Je dirai pourquoi tout à l'heure.
Certes, Wagner n'a plus, en France, d'adversaires de bonne foi ; il faut négliger les autres. Si un critique de talent, M. Camille Bellaigue, a pu rire, en un jour de méchante humeur : « La musique des Maîtres chanteurs n'est pas seulement ennuyeuse, elle est laide; deux choses lui manquent : le rythme et la tonalité », je gage qu'il ne se hasarderait pas à rajeunir ce paradoxe vieux de septans. Quant aux autres musicographes antiwagnériens, ètiam periere ruinas. Tous s'accordent aujourd'hui au sujet de cette prestigieuse comédie musicale. Non seulement sa polyphonie musicale est unemerveille, non seulement lesleitmotiven étourdissants de gaieté y frétillent et tourbillonnent, disant la malice de l'apprenti David, la bonté un peu narquoise de Hans Sachs, la rage du cuistre Beckmesser, dûment batonné, mais, à l'Opéra, le quintette du second acte, les grands ensemble choraux du dernier tableau, la magnifique explosion vocale qui accueille le poète : « Wach auf! es nahet gen den Tag » désarmeront les abonnés candides qui persistent àdéplorer que Wagner <s préfère les récitatifs à la mélodie ».
J'ajoute 'que sur l'immense scène de l'Opéra nos décorateurs planteront aisément un délicieux décor de Nuremberg au seizième siècle, maisons coif-
- de larges toits, pignons pointus, balcons scuip-
où s'accroche la joie des plantes grimpantes, lu je vois d'ici le tableau final; la verte prairie hérissée de mâts où frémissent les banderolles multicolores ; au fond, les nacelles pavoiséesglis-
t sur la Pegnitz étincelanter, chargées de jolies fillettes qui se hâtent de sauter à terre, pour dan-
avec les apprentis en liesse, la valse attaquée par les fifres ; l'entrée des corporations aux costumes bizarres, encore moyen-âgeux, bannières en t< le défilé des maîtres .-'avançant d'un
tranquille et lent, tandis que tonne aux cuileur marche solennelle, bouffie d'importance.
urément, la figuration sera plus nombreuse
encore qu'à Bayreuth, et les danseuses, en tournoyant, laisseront entrevoir des dessous plus suggestifs que les fâcheux pantalons de percale dentelés, longs à réjouir l'âme de feu Sosthène de la Rochefoucauld, dont s'affublent ici les petites Nurembourgeoises.
Et pourtant, je n'ose espérer que les Maîtres Chanteurs trouvent à Paris, Tan prochain, le succès qu'ils méritent. Voici mes raisons :
Tout d'abord, on sait de quels fonctionnaires peu maniables se composent les chœurs de notre Académie nationale : malgré de consciencieux efforts, il n'a guère été possible de les mobiliser complètement; ces messieurs et ces dames — leur âge avancé les excuse — rassurent la plus impressionnable spectatrice contre toute velléité d'émotion violente en récitant leur petite affaire avec une placidité que n'entament jamais les orgies, les suicides, les assassinats autour desquels les compositeurs aiment à déposer de la musique. Or, il ne suffit pas de chanter les œuvres wagnèriennes, il faut les jouer, les bien jouer, — ou n'y pas toucher.
Quand le malencontreux Beckmesser, un luth pleurard à la main (une stahlharfe, à l'orchestre) trouble le silence de la nuit, et nasille sa sérénade mal rythmée en l'honneur de la jolie Eva qui l'écoute, moqueuse, blottie contre Walther, une formidable raclée ne tarde pas à punir l'intrus; au bruit, les fenêtres se garnissent de têtes curieuses, les voisins mal réveillés descendent dans la rue, la dispute s'enfle, les apprentis accourent, éperdus de joie, augmenter le vacarme; on vocifère; on se gourme; les vieilles querelles se rallument, le boulanger Kothner tombe sur le tonnelier Nachtigall, et pour une escapade, « pour un ver luisant amoureux qui ne trouve pas sa femelle », voilà tout Nuremberg en révolution. Ces gens-là se trémoussent, se battent, courent, ges-
ticulent tout en chantant. 0 choristes! ô pauvres choristes de l'Opéra !
Autre ennui, plus grave : à Bayreuth, on joue du Wagner; à l'Opéra, du Wilder. Je ne prétends point que le sympathique traducteur n'ait pas fait preuve de beaucoup d'audace et de persévérance pour trouver kl solution du problème insoluble qu'il s'est posé ; je ne dis pas non plus que M. Bertrand devrait faire chanter par sa troupe le texte original; je constate seulement que les Parisiens auront une idée fausse de la métrique wagnérienne, qui la jugeront d'après la version belge, «seule autorisée en France ». Ce n'est pas l'avis du docteur \Y. Langhans, continuateur de X Histoire de la musique, convaincu que, malgré «quelques gaucheries », la version de M. Van Wilder, de Gand, est merveilleusement réussie, grâce à la fortune qu'eut l'auteur de naître à «cheval sur la frontière des deux idiomes»; mais c'est l'avis de la plupart des musicographes wagnériens; c'est aussi celui de Walmfried.
Assurément, on ne trouverait pas, dans la traduction des Meis ter singer, l'équivalent des licences désormais célèbres que s'est accordé M. Wilder dans son Siegfried :
Viens, mon fils, viens fils de loup, Prends et crève 'lu premier eonp.
Qu'as-tu '. Je cherche à boire et je trouve a manger.
rien de pareil, non plus, à l'invraisemblable vers, si j'ose m'exprimer ainsi, de Parsifal :
Que nul en armes n'y s'avance.
Néanmoins, on s'en apercevra à l'Opéra, la tyrannie de la rime (à laquelle il eûtétési facile de se soustraire!) contraint l'auteur des Maîtres chanteurs de Bruxelles à d'inquiétantes fantai-
- ; telle par exemple, cette addition exigée paf le nom <h- Sachs placé au bout d'un vers : sv (Jui voit Achille, voit Ajax ! » On m'accordera que ce
souvenir homérique, déplacé dans l'espèce, présente l'inconvénient de rappeler aux spectateurs érudits, grâce à ce jeu de rimes, les couplets de la Belle Hélène où « les deux Ajax » s'avancent au bruit des « cuivres de Sax ».
Un dernier argument; tous les Français que j'ai interrogés à Bayreuth, après la représentation des Maîtres chanteurs, tous m'ont répondu : « Merveilleux, mais dix fois trop long pour Paris. » Ils avaient raison. Trop longue — pour un spectateur français, bien entendu — l'explication de l'apprenti David énumérant au chevalier Walter, sans les bien connaître lui-même, les difficultés sans nombre de la cordonnerie, du chant, de la poésie, etc. ; trop long le discours de l'orfèvre Pogner offrant au vainqueur du concours, « pour montrer au monde ce que vaut l'Art », sa fille Eva en mariage ; trop longue la sérénade bouffonne, si bouffonne ! de Bcckmesser, et la scène où ce cuistre rossé obtient de Hans Sachs la permission d'emporter les vers que le chevalier va chanter. M. Van Dyck, qui sera unWalther parfait, exige, paraît-il, que l'on joue à Paris cinq fois au moins les Maîtres chanteurs intégralement, sans aucune coupure; gageons qu'il changera d'avis et qu'il proposera des allégements lui-même, après la première représentation.
PARIS, 30 JUILLET. — A mon retour de Bayreuth, je trouve plusieurs lettres qui me prouvent combien les petits côtés de ces grandes questions wagnériennes intéressent; je ne l'aurais pas cru.
Un correspondant, qui signe Scptimus Beckmesser, m'écrit: «Puisque le chevalier Walther chante un lied mal prosodie, je comprends que les maîtres chanteurs l'aient blackboulé. » Il faut s'entendre ; les coups de craie rageurs dont le marqueur zèbre son tableau noir punissent des fautes de lèse-tabulature, des péchés contre le dogme immuable sur lequel veille cette corporation de